En effet, à cinq ou six pas, au pied d'un arbre, des charbons

brûlaient en jetant une clarté rougeâtre.

Max Huber se releva et, sa carabine armée, se glissa sous le

taillis.

Khamis et John Cort anxieux se tenaient prêts à le rejoindre s'il

le fallait.

L'absence de Max Huber ne dura que trois ou quatre minutes. Il

n'avait rien entrevu de suspect, rien entendu qui fût de nature à

inspirer la crainte d'un danger immédiat.

«Cette portion de la forêt est actuellement déserte, dit-il. Il

est certain que les indigènes l'ont quittée...

-- Et peut-être même se sont-ils enfuis lorsqu'ils ont vu

apparaître les éléphants, observa John Cort.

-- Peut-être, car les feux que nous avons aperçus, monsieur Max et

moi, dit Khamis, se sont éteints dès que les mugissements ont

retenti dans la direction du nord. Était-ce par prudence, était-ce

par crainte?... Ces gens devaient se croire en sûreté derrière les

arbres... Je ne m'explique pas bien...

-- Ce qui est inexplicable, reprit Max Huber, et la nuit n'est pas

favorable aux explications. Attendons le jour, et, je l'avoue,

j'aurais quelque peine à rester éveillé... mes yeux se ferment

malgré moi...

-- Le moment est mal choisi pour dormir, mon cher Max, déclara

John Cort.

-- On ne peut pas plus mal, mon cher John, mais le sommeil n'obéit

pas, il commande... Bonsoir et à demain!»

Un instant après, Max Huber, étendu au pied d'un arbre, était

plongé dans un profond sommeil.

«Va te coucher près de lui, Llanga, dit John Cort. Khamis et moi,

nous veillerons jusqu'au matin.

-- J'y suffirai, monsieur John, répondit le foreloper. C'est dans

mes habitudes, et je vous conseille d'imiter votre ami.»

On pouvait s'en rapporter à Khamis. Il ne se relâcherait pas une

minute de sa surveillance.

Llanga alla se blottir près de Max Huber. John Cort, lui, voulut

résister. Pendant un quart d'heure encore, il s'entretint avec le

foreloper. Tous deux parlèrent de l'infortuné Portugais, auquel

Khamis était attaché depuis longtemps, et dont ses compagnons

avaient apprécié les qualités au cours de cette campagne:

«Le malheureux, répétait Khamis, a perdu la tête en se voyant

abandonné par ces lâches porteurs, dépouillé, volé...

-- Pauvre homme!» murmura John Cort.

Ce furent les deux derniers mots qu'il prononça. Vaincu par la

fatigue, il s'allongea sur l'herbe et s'endormit aussitôt.

Seul, l'oeil aux aguets, prêtant l'oreille, épiant les moindres

bruits, sa carabine à portée de la main, fouillant du regard

l'ombre épaisse, se relevant parfois afin de mieux sonder les

profondeurs du sous-bois au ras du sol, prêt enfin à réveiller ses

compagnons, s'il y avait lieu de se défendre, Khamis veilla

jusqu'aux premières lueurs du jour.

À quelques traits, le lecteur a déjà pu constater la différence de

caractère qui existait entre les deux amis français et américain.

John Cort était d'un esprit très sérieux et très pratique,

qualités habituelles aux hommes de la Nouvelle-Angleterre. Né à

Boston, et bien qu'il fût Yankee par son origine, il ne se

révélait que par les bons côtés du Yankee. Très curieux des

questions de géographie et d'anthropologie, l'étude des races

humaines l'intéressait au plus haut degré. À ces mérites, il

joignait un grand courage et eût poussé le dévouement à ses amis

jusqu'au dernier sacrifice.

Max Huber, un Parisien resté tel au milieu de ces contrées

lointaines où l'avaient transporté les hasards de l'existence, ne

le cédait à John Cort ni par la tête ni par le coeur. Mais, de

sens moins pratique, on eût pu dire qu'il «vivait en vers» alors

que John Cort «vivait en prose». Son tempérament le lançait

volontiers à la poursuite de l'extraordinaire. Ainsi qu'on a dû le

remarquer, il aurait été capable de regrettables témérités pour

satisfaire ses instincts d'imaginatif, si son prudent compagnon

eût cessé de le retenir. Cette heureuse intervention avait eu

plusieurs occasions de s'exercer depuis le départ de Libreville.

Libreville est la capitale du Congo français. Fondée en 1849 sur

la rive gauche de l'estuaire du Gabon, elle compte actuellement de

quinze à seize cents habitants. Le gouverneur de la colonie y

réside, et il ne faudrait pas y chercher d'autres édifices que sa

propre maison. L'hôpital, l'établissement des missionnaires, et,

pour la partie industrielle et commerciale, les parcs à charbon,

les magasins et les chantiers constituent toute la ville.

À trois kilomètres de cette capitale se trouve une annexe, le

village de Glass, où prospèrent des factoreries allemandes,

anglaises et américaines.

C'était là que Max Huber et John Cort s'étaient connus cinq ou six

ans plus tôt et liés d'une solide amitié. Leurs familles

possédaient des intérêts considérables dans la factorerie

américaine de Glass. Tous deux y occupaient des emplois

supérieurs. Cet établissement se maintenait en pleine fortune,

faisant le trafic de l'ivoire, des huiles d'arachides, du vin de

palme, des diverses productions du pays: telle la noix du gourou,

apéritive et vivifiante; telle la baie de kaffa, d'arôme si

pénétrant et d'énergie si fortifiante, l'une et l'autre largement

expédiées sur les marchés de l'Amérique et de l'Europe.

Trois mois auparavant, Max Huber et John Cort avaient formé le

projet de visiter la région qui s'étend à l'est du Congo français

et du Cameroun. Chasseurs déterminés, ils n'hésitèrent pas à se

joindre au personnel d'une caravane sur le point de quitter

Libreville pour cette contrée où les éléphants abondent au-delà du

Bahar-el-Abiad, jusqu'aux confins du Baghirmi et du Darfour. Tous

deux connaissaient le chef de cette caravane, le Portugais Urdax,

originaire de Loango, et qui passait, à juste titre, pour un

habile trafiquant.

Urdax faisait partie de cette Association des chasseurs d'ivoire

que Stanley, en 1887-1889, rencontra à Ipoto, alors qu'elle

revenait du Congo septentrional. Mais le Portugais ne partageait

pas la mauvaise réputation de ses confrères, lesquels, pour la

plupart, sous prétexte de chasser l'éléphant, se livrent au

massacre des indigènes, et, ainsi que le dit l'intrépide

explorateur de l'Afrique équatoriale, l'ivoire qu'ils rapportent

est teint de sang humain.

Non! un Français et un Américain pouvaient, sans déchoir, accepter

la compagnie d'Urdax, et aussi celle du foreloper, le guide de la

caravane, ce Khamis, qui ne devait en aucune circonstance ménager

ni son dévouement ni son zèle.

La campagne fut heureuse, on le sait. Très acclimatés, John Cort

et Max Huber supportèrent avec une remarquable endurance les

fatigues de cette expédition. Un peu amaigris, sans doute, ils

revenaient en parfaite santé, lorsque la mauvaise chance leur

barra la route du retour. Et, maintenant, le chef de la caravane

leur manquait, alors qu'une distance de plus de deux mille

kilomètres les séparait encore de Libreville.

La «Grande Forêt», ainsi l'avait qualifiée Urdax, cette forêt

d'Oubanghi dont ils avaient franchi la limite, justifiait cette

qualification.

Dans les parties connues du globe terrestre, il existe de ces

espaces, couverts de millions d'arbres, et leurs dimensions sont

telles que la plupart des États d'Europe n'en égalent point la

superficie.

On cite, parmi les plus vastes du monde, les quatre forêts qui

sont situées dans l'Amérique du Nord, dans l'Amérique du Sud, dans

la Sibérie et dans l'Afrique centrale.

La première, se prolongeant en direction septentrionale jusqu'à la

baie d'Hudson et la presqu'île de Labrador, couvre, dans les

provinces de Québec et de l'Ontario, au nord du Saint-Laurent, une

aire dont la longueur mesure deux mille sept cent cinquante

kilomètres sur une largeur de seize cents.

La seconde occupe dans la vallée de l'Amazone, au nord-ouest du

Brésil, une étendue de trois mille trois cents kilomètres en

longueur et de deux mille en largeur.

La troisième, avec quatre mille huit cents kilomètres d'une part

et deux mille sept cents de l'autre, hérisse de ses énormes

conifères, d'une hauteur de cent cinquante pieds, une portion de

la Sibérie méridionale, depuis les plaines du bassin de l'Obi, à

l'ouest, jusqu'à la vallée de l'Indighiska, à l'est, contrée

qu'arrosent l'Yenisséi, l'Olamk, la Lena et la Yana.

La quatrième s'étend depuis la vallée du Congo jusqu'aux sources

du Nil et du Zambèze, sur une superficie encore indéterminée, qui

dépasse vraisemblablement celle des trois autres. Là, en effet, se

développe l'immense étendue de région ignorée que présente cette

partie de l'Afrique parallèle à l'équateur, au nord de l'Ogoué et

du Congo, sur un million de kilomètres carrés, près de deux fois

la surface de la France.

On ne l'a point oublié, il entrait dans la pensée du Portugais

Urdax de ne pas s'aventurer à travers cette forêt, mais de la

contourner par le nord et l'ouest. D'ailleurs, comment le chariot

et son attelage auraient-ils pu circuler au milieu de ce

labyrinthe? Quitte à accroître l'itinéraire de quelques journées

de marche, la caravane suivrait, le long de la lisière, un chemin

plus facile qui conduisait à la rive droite de l'Oubanghi, et, de

là, il serait aisé de regagner les factoreries de Libreville.

À présent, la situation était modifiée. Plus rien des

_impedimenta_ d'un nombreux personnel, des charges d'un matériel

encombrant. Plus de chariot, plus de boeufs, plus d'objets de

campement. Seulement trois hommes et un jeune enfant, auxquels

manquaient les moyens de transport à cinq cents lieues du littoral

de l'Atlantique.

Quel parti convenait-il de prendre? En revenir à l'itinéraire

indiqué par Urdax, mais dans des conditions peu favorables, ou

bien essayer, en piétons, de franchir obliquement la forêt, où les

rencontres de nomades seraient moins à redouter, route qui

abrégerait le parcours, jusqu'aux frontières du Congo français?...

Telle serait l'importante question à traiter, puis à résoudre, dès

que Max Huber et John Cort se réveilleraient à l'aube prochaine.

Durant ces longues heures, Khamis était resté de garde. Aucun

incident n'avait troublé le repos des dormeurs ni fait pressentir

une agression nocturne. À plusieurs reprises, le foreloper, son

revolver à la main, s'était éloigné d'une cinquantaine de pas,

rampant entre les broussailles, lorsque se produisait aux

alentours quelque bruit de nature à inquiéter sa vigilance. Ce

n'étaient qu'un craquement de branche morte, le coup d'aile d'un

gros oiseau à travers les ramures, le piétinement d'un ruminant

autour du lieu de halte et aussi ces vagues rumeurs forestières,

lorsque, sous le vent de la nuit, frissonnent les hautes

frondaisons.

Dès que les deux amis rouvrirent les yeux, ils furent sur pied.

«Et les indigènes?... demanda John Cort.

-- Ils n'ont point reparu, répondit Khamis.

-- N'ont-ils pas laissé des traces de leur passage?...

-- C'est à supposer, monsieur John, et probablement près de la

lisière...

-- Voyons, Khamis.»

Tous trois, suivis de Llanga, se glissèrent du côté de la plaine.

À trente pas de là, les indices ne manquèrent point: empreintes

multiples, herbes foulées au pied des arbres, débris de branches

résineuses consumées à demi, tas de cendres où pétillaient

quelques étincelles, ronces dont les plus sèches dégageaient

encore un peu de fumée. D'ailleurs aucun être humain sous bois, ni

sur les branches, entre lesquelles, cinq ou six heures auparavant,

s'agitaient les flammes mouvantes.

«Partis..., dit Max Huber.

-- Ou du moins éloignés, répondit Khamis, et il ne me semble pas

que nous ayons à craindre...

-- Si les indigènes se sont éloignés, fit observer John Cort, les

éléphants n'ont pas pris exemple sur eux!...»

Et, de fait, les monstrueux pachydermes rôdaient toujours aux

abords de la forêt. Plusieurs s'entêtaient vainement à vouloir

renverser les arbres par de vigoureuses poussées. Quant au bouquet

de tamarins, Khamis et ses compagnons purent constater qu'il était

abattu. Le tertre, dépouillé de son ombrage, ne formait plus

qu'une légère tumescence à la surface de la plaine.

Sur le conseil du foreloper, Max Huber et John Cort évitèrent de

se montrer, dans l'espoir que les éléphants quitteraient la

plaine.

«Cela nous permettrait de retourner au campement, dit Max Huber,

et de recueillir ce qui reste du matériel... peut-être quelques

caisses de conserves, des munitions...

-- Et aussi, ajouta John Cort, de donner une sépulture convenable

à ce malheureux Urdax...

-- Il n'y faut pas songer tant que les éléphants seront sur la

lisière, répondit Khamis. Au surplus, pour ce qui est du matériel,

il doit être réduit à des débris informes!»

Le foreloper avait raison, et, comme les éléphants ne

manifestaient point l'intention de se retirer, il n'y eut plus

qu'à décider ce qu'il convenait de faire. Khamis, John Cort, Max

Huber et Llanga revinrent donc sur leurs pas.

En chemin, Max Huber fut assez heureux pour tuer une belle pièce,

qui devait assurer la nourriture pour deux ou trois jours.

C'était un inyala, sorte d'antilope à pelage gris mélangé de poils

bruns, animal de grande taille, celui-ci un mâle, armé de cornes

spiralifères, dont une fourrure épaisse garnissait la poitrine et

la partie inférieure du corps. La balle l'avait frappé à l'instant

où sa tête se glissait entre les broussailles.

Cet inyala devait peser de deux cent cinquante à trois cents

livres. En le voyant tomber, Llanga avait couru comme un jeune

chien. Mais, on l'imagine, il n'aurait pu rapporter un tel gibier,

et il y eut lieu de lui venir en aide.

Le foreloper, qui avait l'habitude de ces opérations, dépeça la

bête et en garda les morceaux utilisables, lesquels furent

rapportés près du foyer. John Cort y jeta une brassée de bois

mort, qui pétilla en quelques minutes; puis, dès qu'un lit de

charbons ardents fut formé, Khamis y déposa plusieurs tranches

d'une chair appétissante.

Des conserves, des biscuits, dont la caravane possédait nombre de

caisses, il ne pouvait plus être question, et, sans doute, les

porteurs en avaient enlevé la plus grande partie. Très

heureusement, dans les giboyeuses forêts de l'Afrique centrale, un

chasseur est toujours sûr de se suffire, s'il sait se contenter de

viandes rôties ou grillées.

Il est vrai, ce qui importe, c'est que les munitions ne fassent

pas défaut. Or, John Cort, Max Huber, Khamis étaient munis chacun

d'une carabine de précision et d'un revolver. Ces armes

adroitement maniées devaient leur rendre service, mais encore

fallait-il que les cartouchières fussent convenablement remplies.

Or, tout compte fait, et bien qu'avant de quitter le chariot ils

eussent bourré leurs poches, ils n'avaient plus qu'une

cinquantaine de coups à tirer. Mince approvisionnement, on

l'avouera, surtout s'ils étaient obligés de se défendre contre les

fauves ou les nomades, pendant six cents kilomètres jusqu'à la

rive droite de l'Oubanghi. À partir de ce point, Khamis et ses

compagnons devaient pouvoir se ravitailler sans trop de peine,

soit dans les villages, soit dans les établissements des

missionnaires, soit même à bord des flottilles qui descendent le

grand tributaire du Congo.

Après s'être sérieusement repus de la chair d'inyala, et

rafraîchis de l'eau limpide d'un ruisselet qui serpentait entre

les arbres, tous trois délibérèrent sur le parti à prendre.

Et, en premier lieu, John Cort s'exprima de la sorte:

«Khamis, jusqu'ici Urdax était notre chef... Il nous a toujours

trouvés prêts à suivre ses conseils, car nous avions confiance en

lui... Cette confiance, vous nous l'inspirez par votre caractère

et votre expérience... Dites-nous ce que vous jugez à propos de

faire dans la situation où nous sommes, et notre acquiescement

vous est assuré...

-- Certes, ajouta Max Huber, il n'y aura jamais désaccord entre

nous.

-- Vous connaissez ce pays, Khamis, reprit John Cort. Depuis

nombre d'années vous y conduisez des caravanes avec un dévouement

que nous avons été à même d'apprécier... C'est à ce dévouement

comme à votre fidélité que nous faisons appel, et je sais que ni

l'un ni l'autre ne nous manqueront...

-- Monsieur John, monsieur Max, vous pouvez compter sur moi...»,

répondit simplement le foreloper.

Et il serra les mains qui se tendirent vers lui, auxquelles se

joignit celle de Llanga.

«Quel est votre avis?... demanda John Cort. Devons-nous ou non

renoncer au projet d'Urdax de contourner la forêt par l'ouest?...

-- Il faut la traverser, répondit sans hésiter le foreloper. Nous

n'y serons pas exposés à de mauvaises rencontres: des fauves,

peut-être; des indigènes, non. Ni Pahouins, ni Denkas, ni Founds,

ni Boughos ne se sont jamais risqués à l'intérieur, ni aucune

peuplade de l'Oubanghi. Les dangers sont plus grands pour nous en

plaine, surtout de la part des nomades. Dans cette forêt où une

caravane n'aurait pu s'engager avec ses attelages, des hommes à

pied ont la possibilité de trouver passage. Je le répète,

dirigeons-nous vers le sud-ouest, et j'ai bon espoir d'arriver

sans erreur aux rapides de Zongo.»

Ces rapides barrent le cours de l'Oubanghi à l'angle que fait la

rivière en quittant la direction ouest pour la direction sud. À

s'en rapporter aux voyageurs, c'est là que la grande forêt

prolonge son extrême pointe. De là, il n'y a plus qu'à suivre les

plaines sur le parallèle de l'équateur, et, grâce aux caravanes

très nombreuses en cette région, les moyens de ravitaillement et

de transport seraient fréquents.

L'avis de Khamis était donc sage. En outre, l'itinéraire qu'il

proposait devait abréger le cheminement jusqu'à l'Oubanghi. Toute

la question tenait à la nature des obstacles que présenterait

cette forêt profonde. De sentier praticable, il ne fallait pas

espérer qu'il en existât: peut-être quelques passées d'animaux

sauvages, buffles, rhinocéros et autres lourds mammifères. Quant

au sol, il serait embarrassé de broussailles, ce qui eût nécessité

l'emploi de la hache, alors que le foreloper en était réduit à sa

hachette et ses compagnons à leurs couteaux de poche. Néanmoins,

il n'y aurait pas à subir de longs retards pendant la marche.

Après avoir soulevé ces objections, John Cort n'hésita plus.

Relativement à la difficulté de s'orienter sous les arbres dont le

soleil perçait à peine le dôme épais, même à son zénith, inutile

de s'en préoccuper.

En effet, une sorte d'instinct, semblable à celui des animaux, --

instinct inexplicable et qui se rencontre chez quelques races

d'hommes, -- permet aux Chinois entre autres, comme à plusieurs

tribus sauvages du Far-West, de se guider par l'ouïe et par

l'odorat plus encore que par la vue, et de reconnaître la

direction à de certains indices. Or Khamis possédait cette faculté

d'orientation à un degré rare; il en avait maintes fois donné des

preuves décisives. Dans une certaine mesure, le Français et

l'Américain pourraient s'en rapporter à cette aptitude plutôt

physique qu'intellectuelle, peu sujette à l'erreur, et sans avoir

besoin de relever la position du soleil.

Quant aux autres obstacles qu'offrait la traversée de la forêt,

voici ce que répondit le foreloper:

«Monsieur John, je sais que nous ne trouverons pour tout sentier

qu'un sol obstrué de ronces, de bois mort, d'arbres tombés de

vieillesse, enfin d'obstacles peu aisés à franchir. Mais admettez-

vous qu'une si vaste forêt ne soit pas arrosée de quelques cours

d'eau, lesquels ne peuvent être que des affluents de

l'Oubanghi?...

-- Ne fût-ce que celui qui coule à l'est du tertre, fit observer

Max Huber. Il se dirige vers la forêt, et pourquoi ne deviendrait-

il pas rivière?... Dans ce cas, un radeau que nous

construirions... quelques troncs liés ensemble...

-- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous

laissez pas emporter par votre imagination à la surface de ce

rio... imaginaire...

-- Monsieur Max a raison, déclara Khamis. Vers le couchant, nous

rencontrerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi...

-- D'accord, répliqua John Cort, mais nous les connaissons, ces

rivières de l'Afrique, pour la plupart innavigables...

-- Vous ne voyez que les difficultés, mon cher John...

-- Mieux vaut les voir avant qu'après, mon cher Max!»

John Cort disait vrai. Les rivières et les fleuves de l'Afrique

n'offrent pas les mêmes avantages que ceux de l'Amérique, de

l'Asie et de l'Europe. On en compte quatre principaux: le Nil, le

Zambèze, le Congo, le Niger, que de nombreux affluents alimentent,

et le réseau liquide de leur bassin est considérable. Malgré cette

disposition naturelle, ils ne facilitent que médiocrement les

expéditions à l'intérieur du continent noir. D'après les récits

des voyageurs que leur passion de découvreurs a conduits à travers

ces immenses territoires, les fleuves africains ne sauraient être

comparés au Mississippi, au Saint-Laurent, à la Volga, à

l'Iraouaddy, au Brahmapoutre, au Gange, à l'Indus. Le volume de

leurs eaux est de beaucoup moins abondant, si leur parcours égale

celui de ces puissantes artères, et, à quelque distance en amont

des embouchures, ils ne peuvent porter des navires de tonnage

moyen. En outre, ce sont des bas-fonds qui les interceptent, des

cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive à l'autre, des

rapides d'une telle violence qu'aucune embarcation ne se risque à

les remonter. Là est une des raisons qui rendent l'Afrique

centrale si réfractaire aux efforts tentés jusqu'ici.

L'objection de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pouvait

la méconnaître. Mais, en somme, elle n'était pas de nature à faire

rejeter le projet du foreloper, qui, d'autre part, présentait de

réels avantages.

«Si nous rencontrons un cours d'eau, répondit-il, nous le

descendrons tant qu'il ne sera pas interrompu par des obstacles...

S'il est possible de tourner ces obstacles, nous les tournerons...

Dans le cas contraire, nous reprendrons notre marche...

-- Aussi, répliqua John Cort, ne suis-je pas opposé à votre

proposition, Khamis, et je pense que nous avons tout bénéfice à

nous diriger vers l'Oubanghi en suivant un de ses tributaires, si

faire se peut.»

Au point où la discussion était arrivée, il n'y avait plus que

deux mots à répondre:

«En route!...» s'écria Max Huber.

Et ses compagnons les répétèrent après lui.

Au fond, ce projet convenait à Max Huber: s'aventurer à

l'intérieur de cette immense forêt, impénétrée jusqu'alors, sinon

impénétrable... Peut-être y rencontrerait-il enfin cet

extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouvé dans

les régions du haut Oubanghi!

CHAPITRE V

_Première journée de marche_

Il était un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber,

Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest.

À quelle distance apparaîtrait le cours d'eau qu'ils comptaient

suivre jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi?... Aucun d'eux ne

l'eût pu dire. Et si c'était celui qui paraissait couler vers la

forêt, après avoir contourné le tertre des tamarins, n'obliquait-

il pas à l'est sans la traverser?... Et, enfin, si les obstacles,

roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre

innavigable?... D'autre part, si cette immense agglomération

d'arbres était dépourvue de sentiers ou du moins de passées

ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des piétons

pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le

feu?... Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les

parties fréquentées par les gros quadrupèdes, le sol dégagé, les

broussailles piétinées, les lianes rompues, le cheminement

libre?...

Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort

lui recommandât de ne pas s'éloigner. Mais, lorsqu'on le perdait

de vue, sa voix perçante ne cessait de se faire entendre.

«Par ici... par ici!» criait-il.

Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les percées dans

lesquelles il venait de s'engager.

Lorsqu'il fallut s'orienter à travers ce labyrinthe, l'instinct du

foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des

frondaisons, il était possible de relever la position du soleil.

En ce mois de mars, à l'heure de sa culmination, il montait

presque au zénith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de

l'équateur céleste.

Le village aérien · 第 3 / 15 段