bruit à celui que ferait un train d'artillerie roulant à grande
vitesse sur un champ de bataille. Soit! mais à la condition que
les trompettes eussent jeté dans l'air leurs notes déchirantes.
Que l'on juge de la terreur à laquelle s'abandonnait le personnel
de la caravane, menacé d'être écrasé par ce troupeau d'éléphants!
Chasser ces énormes animaux présente de sérieux dangers. Lorsqu'on
parvient à les surprendre isolément, à séparer de la bande à
laquelle il appartient un de ces pachydermes, lorsqu'il est
possible de le tirer dans des conditions qui assurent le coup, de
l'atteindre, entre l'oeil et l'oreille, d'une balle qui le tue
presque instantanément, les dangers de cette chasse sont très
diminués. En l'espèce, la harde ne se composât-elle que d'une
demi-douzaine de bêtes, les plus sévères précautions, la plus
extrême prudence sont indispensables. Devant cinq ou six couples
d'éléphants courroucés, toute résistance est impossible, alors que
-- dirait un mathématicien -- leur masse est multipliée par le
carré de leur vitesse.
Et, si c'est par centaines que ces formidables bêtes se jettent
sur un campement, on ne peut pas plus les arrêter dans leur élan
qu'on n'arrêterait une avalanche, ou l'un de ces mascarets qui
emportent les navires dans l'intérieur des terres à plusieurs
kilomètres du littoral.
Toutefois, si nombreux qu'ils soient, l'espèce finira par
disparaître. Comme un éléphant rapporte environ cent francs
d'ivoire, on les chasse à outrance.
Chaque année, d'après les calculs de M. Foa, on n'en tue pas moins
de quarante mille sur le continent africain, qui produisent sept
cent cinquante mille kilogrammes d'ivoire expédiés en Angleterre.
Avant un demi-siècle, il n'en restera plus un seul, bien que la
durée de leur existence soit considérable. Ne serait-il pas plus
sage de tirer profit de ces précieux animaux par la domestication,
puisqu'un éléphant est capable de porter la charge de trente-deux
hommes et de faire quatre fois plus de chemin qu'un piéton? Et
puis, étant domestiqués, ils vaudraient, comme dans l'Inde, de
quinze cents à deux mille francs, au lieu des cent francs que l'on
tire de leur mort.
L'éléphant d'Afrique forme, avec l'éléphant d'Asie, les deux
seules espèces existantes. On a établi quelque différence entre
elles. Si les premiers sont inférieurs par la taille à leurs
congénères asiatiques, si leur peau est plus brune, leur front
plus convexe, ils ont les oreilles plus larges, les défenses plus
longues, ils montrent une humeur plus farouche, presque
irréductible.
Pendant cette expédition, le Portugais n'avait eu qu'à se
féliciter et aussi les deux amateurs de ce sport. On le répète,
les pachydermes sont encore nombreux sur la terre libyenne. Les
régions de l'Oubanghi offrent un habitat qu'ils recherchent, des
forêts et des plaines marécageuses qu'ils affectionnent. Ils y
vivent par troupes, d'ordinaire surveillées par un vieux mâle. En
les attirant dans des enceintes palissadées, en leur préparant des
trappes, en les attaquant lorsqu'ils étaient isolés, Urdax et ses
compagnons avaient fait bonne campagne, sans accidents sinon sans
dangers ni fatigues. Mais, sur cette route du retour, ne semblait-
il pas que la troupe furieuse, dont les cris emplissaient
l'espace, allait écraser au passage toute la caravane?...
Si le Portugais avait eu le temps d'organiser la défensive,
lorsqu'il croyait à une agression des indigènes campés au bord de
la forêt, que ferait-il contre cette irruption?... Du campement,
il ne resterait bientôt plus que débris et poussière!... Toute la
question se réduisait à ceci: le personnel parviendrait-il à se
garer en se dispersant sur la plaine?... Qu'on ne l'oublie point,
la vitesse de l'éléphant est prodigieuse, et un cheval au galop ne
saurait la dépasser.
«Il faut fuir... fuir à l'instant!... affirma Khamis en
s'adressant au Portugais.
-- Fuir!...» s écria Urdax.
Et le malheureux trafiquant comprenait bien que ce serait perdre,
avec son matériel, tout le produit de l'expédition.
D'ailleurs, à demeurer au campement, le sauverait-il et n'était-ce
pas insensé que de s'obstiner à une résistance impossible?...
Max Huber et John Cort attendaient qu'une résolution eût été
prise, décidés à s'y soumettre, quelle qu'elle fût.
Cependant la masse se rapprochait, et avec un tel tumulte qu'on ne
parvenait guère à s'entendre.
Le foreloper répéta qu'il fallait s'éloigner au plus tôt.
«En quelle direction? demanda Max Huber.
-- Dans la direction de la forêt.
-- Et les indigènes?...
-- Le danger est moins pressant là-bas qu'ici», répondit Khamis.
Que cela fût sûr, comment l'affirmer?... Toutefois, il y avait, du
moins, certitude qu'on ne pouvait rester à cette place. Le seul
parti, pour éviter l'écrasement, c'était de se réfugier à
l'intérieur de la forêt.
Or, le temps ne manquerait-il pas?... Deux kilomètres à franchir,
alors que la harde n'était qu'à la moitié tout au plus de cette
distance!...
Chacun réclamait un ordre d'Urdax, ordre qu'il ne se résolvait pas
à donner.
Enfin il s'écria:
«Le chariot... le chariot!... Mettons-le à l'abri derrière le
tertre... Peut-être sera-t-il protégé...
-- Trop tard, répondit le foreloper.
-- Fais ce que je te dis!... commanda le Portugais.
-- Comment?...» répliqua Khamis.
En effet, après avoir brisé leurs entraves, sans qu'il eût été
possible de les arrêter, les boeufs de l'attelage s'étaient
sauvés, et, affolés, couraient même au-devant de l'énorme troupeau
qui les écraserait comme des mouches.
À cette vue, Urdax voulut recourir au personnel de la caravane:
«Ici, les porteurs!... cria-t-il.
-- Les porteurs?... répondit Khamis. Rappelez-les donc, car ils
prennent la fuite...
-- Les lâches!» s'écria John Cort.
Oui, tous ces noirs venaient de se jeter dans l'ouest du
campement, les uns emportant des ballots, les autres chargés des
défenses. Et ils abandonnaient leurs chefs en lâches et aussi en
voleurs!
Il n'y avait plus à compter sur ces hommes. Ils ne reviendraient
pas. Ils trouveraient asile dans les villages indigènes. De la
caravane restaient seuls le Portugais et le foreloper, le
Français, l'Américain et le jeune garçon.
«Le chariot... le chariot!...» répéta Urdax, qui s'entêtait à le
garer derrière le tertre.
Khamis ne put se retenir de hausser les épaules. Il obéit
cependant et, grâce au concours de Max Huber et de John Cort, le
véhicule fut poussé au pied des arbres. Peut-être serait-il
épargné, si la harde se divisait en arrivant au groupe de
tamarins?...
Mais cette opération dura quelque temps, et, lorsqu'elle fut
terminée, il était manifestement trop tard pour que le Portugais
et ses compagnons pussent atteindre la forêt.
Khamis le calcula, et ne lança que ces deux mots:
«Aux arbres!»
Une seule chance s'offrait: se hisser entre les branches des
tamarins afin d'éviter le premier choc tout au moins.
Auparavant Max Huber et John Cort s'introduisirent dans le
chariot. Se charger de tous les paquets de cartouches qui
restaient, assurer ainsi le service des carabines s'il fallait en
faire usage contre les éléphants, et aussi pour la route du
retour, ce fut fait en un instant avec l'aide du Portugais et du
foreloper, lequel songea à se munir de sa hachette et de sa
gourde. En traversant les basses régions de l'Oubanghi, qui sait
si ses compagnons et lui ne parviendraient pas à gagner les
factoreries de la côte?...
Quelle heure était-il à ce moment?... Onze heures dix-sept, -- ce
que constata John Cort, après avoir éclairé sa montre à la flamme
d'une allumette. Son sang-froid ne l'avait pas abandonné, ce qui
lui permettait de juger la situation, très périlleuse, à son avis,
et sans issue, si les éléphants s'arrêtaient au tertre, au lieu de
se porter vers l'est ou l'ouest de la plaine.
Max Huber, plus nerveux, ayant également conscience du danger,
allait et venait près du chariot, observant l'énorme masse
ondulante, qui se détachait, plus sombre, sur le fond du ciel.
«C'est de l'artillerie qu'il faudrait!...» murmura-t-il.
Khamis, lui, ne laissait rien voir de ce qu'il éprouvait. Il
possédait ce calme étonnant de l'Africain, au sang arabe, ce sang
plus épais que celui du blanc, moins rouge aussi, qui rend la
sensibilité plus obtuse et donne moins prise à la douleur
physique. Deux revolvers à sa ceinture, son fusil prêt à être
épaulé, il attendait.
Quant au Portugais, incapable de cacher son désespoir, il songeait
plus à l'irréparable dommage dont il serait victime qu'aux dangers
de cette irruption. Aussi gémissait-il, récriminait-il, prodiguant
les plus retentissants jurons de sa langue maternelle.
Llanga se tenait près de John Cort et regardait Max Huber. Il ne
témoignait aucune crainte, n'ayant pas peur, du moment que ses
deux amis étaient là.
Et pourtant l'assourdissant vacarme se propageait avec une
violence inouïe, à mesure que s'approchait la chevauchée
formidable. Le claironnement des puissantes mâchoires redoublait.
On sentait déjà un souffle qui traversait l'air comme les vents de
tempête. À cette distance de quatre à cinq cents pas, les
pachydermes prenaient, dans la nuit, des dimensions démesurées,
des apparences tératologiques. On eût dit d'une apocalypse de
monstres, dont les trompes, comme un millier de serpents, se
convulsaient dans une agitation frénétique.
Il n'était que temps de se réfugier entre les branches des
tamarins, et peut-être la harde passerait-elle sans avoir aperçu
le Portugais et ses compagnons.
Ces arbres dressaient leur cime à une soixantaine de pieds au-
dessus du sol. Presque semblables à des noyers, très caractérisés
par la capricieuse diffusion de leurs rameaux, les tamarins,
sortes de dattiers, sont très répandus sur les diverses zones de
l'Afrique. En même temps que les nègres fabriquent avec la partie
gluante de leurs fruits une boisson rafraîchissante, ils ont
l'habitude de mêler les gousses de ces arbres au riz dont ils se
nourrissent, surtout dans les provinces littorales.
Les tamarins étaient assez rapprochés pour que leur basse
frondaison fût entrelacée, ce qui permettrait de passer de l'un à
l'autre. Leur tronc mesurait à la base une circonférence de six à
huit pieds, et de quatre à cinq près de la fourche. Cette
épaisseur présenterait-elle une résistance suffisante, si les
animaux se précipitaient contre le tertre?
Les troncs n'offraient qu'une surface lisse jusqu'à la naissance
des premières branches étendues à une trentaine de pieds au-dessus
du sol. Étant donnée la grosseur du fût, atteindre la fourche eût
été malaisé si Khamis n'avait eu à sa disposition quelques
«chamboks». Ce sont des courroies en cuir de rhinocéros, très
souples, dont les forelopers se servent pour maintenir les
attelages de boeufs.
Grâce à l'une de ces courroies, Urdax et Khamis, après l'avoir
lancée à travers la fourche, purent se hisser à l'un des arbres.
En employant de la même façon une courroie semblable, Max Huber et
John Cort en firent autant. Dès qu'ils furent achevalés sur une
branche, ils envoyèrent l'extrémité du chambok à Llanga qu'ils
enlevèrent en un tour de main.
La harde n'était plus qu'à trois cents mètres. En deux ou trois
minutes, elle aurait atteint le tertre:
«Cher ami, êtes-vous satisfait?... demanda ironiquement John Cort
à son camarade.
-- Ce n'est encore que de l'imprévu, John!
-- Sans doute, Max, mais ce qui serait de l'extraordinaire, c'est
que nous parvinssions à sortir sains et saufs de cette affaire!
-- Oui... à tout prendre, John, mieux eût valu ne point être
exposé à cette attaque d'éléphants dont le contact est parfois
brutal...
-- C'est vraiment incroyable, mon cher Max, comme nous sommes du
même avis!» se contenta de répondre John Cort.
Ce que répliqua Huber, son ami ne put l'entendre. À cet instant
éclatèrent des beuglements d'épouvante, puis de douleur, qui
eussent fait tressaillir les plus braves.
En écartant le feuillage, Urdax et Khamis reconnurent ce qui se
passait à une centaine de pas du tertre.
Après s'être sauvés, les boeufs ne pouvaient plus fuir que dans la
direction de la forêt. Mais ces animaux, à la marche lente et
mesurée, y parviendraient-ils avant d'avoir été atteints?... Non,
et ils furent bientôt repoussés... En vain se défendirent-ils à
coups de pieds, à coups de corne, ils tombèrent. De tout
l'attelage il ne restait plus qu'un seul boeuf qui, par malheur,
vint se réfugier sous le branchage des tamarins.
Oui, par malheur, car les éléphants l'y poursuivirent et
s'arrêtèrent par un instinct commun. En quelques secondes, le
ruminant ne fut plus qu'un tas de chairs déchirées, d'os broyés,
débris sanglants piétines sous les pieds calleux aux ongles d'une
dureté de fer.
Le tertre était alors entouré et il fallut renoncer à la chance de
voir s'éloigner ces bêtes furieuses.
En un moment, le chariot fut bousculé, renversé, chaviré, écrasé
sous les masses pesantes qui se refoulaient contre le tertre.
Anéanti comme un jouet d'enfant, il n'en resta plus rien ni des
roues, ni de la caisse.
Sans doute, de nouveaux jurons éclatèrent entre les lèvres du
Portugais, mais cela n'était pas pour arrêter ces centaines
d'éléphants, non plus que le coup de fusil qu'Urdax tira sur le
plus rapproché, dont la trompe s'enroulait autour de l'arbre. La
balle ricocha sur le dos de l'animal sans pénétrer dans ses
chairs.
Max Huber et John Cort le comprirent bien. En admettant même
qu'aucun coup ne fût perdu, que chaque balle fît une victime,
peut-être aurait-on pu se débarrasser de ces terribles
assaillants, les détruire jusqu'au dernier, s'ils n'avaient été
qu'un petit nombre. Le jour n'aurait plus éclairé qu'un
amoncellement d'énormes cadavres au pied des tamarins. Mais trois
cents, cinq cents, un millier de ces animaux!... Est-il donc rare
de rencontrer de pareilles agglomérations dans les contrées de
l'Afrique équatoriale, et les voyageurs, les trafiquants, ne
parlent-ils pas d'immenses plaines que couvrent à perte de vue les
ruminants de toute sorte?...
«Cela se complique..., observa John Cort.
-- On peut même dire que ça se corse!» ajouta Max Huber.
Puis, s'adressant au jeune indigène achevalé près de lui:
«Tu n'as pas peur?... demanda-t-il.
-- Non, mon ami Max... avec vous..., non!» répondit Llanga.
Et, cependant, il était permis non seulement à un enfant, mais à
des nommes aussi, de se sentir le coeur envahi d'une irrésistible
épouvante.
En effet, nul doute que les éléphants n'eussent aperçu, entre les
branches des tamarins, ce qui restait du personnel de la caravane.
Et, alors, les derniers rangs poussant les premiers, le cercle se
rétrécit autour du tertre. Une douzaine d'animaux essayèrent
d'accrocher les basses branches avec leurs trompes en se dressant
sur les pattes de derrière. Par bonne chance, à cette hauteur
d'une trentaine de pieds, ils ne purent y réussir.
Quatre coups de carabine éclatèrent simultanément, -- quatre coups
tirés au juger, car il était impossible de viser juste sous la
sombre ramure des tamarins.
Des cris plus violents, des hurlements plus furieux, se firent
entendre. Il ne sembla pas, pourtant, qu'aucun éléphant eût été
mortellement atteint par les balles. Et, d'ailleurs, quatre de
moins, cela n'eût pas compté!
Aussi, ce ne fut plus aux branches inférieures que les trompes
essayèrent de s'accrocher. Elles entourèrent le fût des arbres en
même temps que ceux-ci subissaient la poussée puissante des corps.
Et, de fait, si gros que fussent ces tamarins à leur base, si
solidement que leurs racines eussent mordu le sol, ils éprouvèrent
un ébranlement auquel, sans doute, ils ne pourraient résister.
Des coups de feu retentirent encore -- deux cette fois -- tirés
par le Portugais et le foreloper, dont l'arbre, secoué avec une
extraordinaire violence, les menaçait d'une chute prochaine.
Le Français et son compagnon, eux, n'avaient point déchargé leurs
carabines, bien qu'ils fussent prêts à le faire.
«À quoi bon?... avait dit John Cort.
-- Oui, réservons nos munitions, répondit Max Huber. Plus tard,
nous pourrions nous repentir d'avoir brûlé ici notre dernière
cartouche!»
En attendant, le tamarin auquel étaient cramponnés Urdax et Khamis
fut tellement ébranlé qu'on l'entendit craquer sur toute sa
longueur.
Évidemment, s'il n'était pas déraciné, il se briserait. Les
animaux l'attaquaient à coups de défenses, le courbaient avec
leurs trompes, l'ébranlaient jusque dans ses racines.
Rester plus longtemps sur cet arbre, ne fût-ce qu'une minute,
c'était risquer de s'abattre au pied du tertre:
«Venez!» cria à Urdax le foreloper, essayant de gagner l'arbre
voisin.
Le Portugais avait perdu la tête et continuait à décharger
inutilement sa carabine et ses revolvers, dont les balles
glissaient sur les peaux rugueuses des pachydermes comme sur une
carapace d'alligator.
«Venez!...» répéta Khamis.
Et au moment où le tamarin était secoué avec plus de violence, le
foreloper parvint à saisir une des branches de l'arbre occupé par
Max Huber, John Cort et Llanga, moins compromis que l'autre,
contre lequel s'acharnaient les animaux:
«Urdax?... cria John Cort.
-- Il n'a pas voulu me suivre, répondit le foreloper, il ne sait
plus ce qu'il fait!...
-- Le malheureux va tomber...
-- Nous ne pouvons le laisser là..., dit Max Huber.
-- Il faut l'entraîner malgré lui..., ajouta John Cort.
-- Trop tard!...» dit Khamis.
Trop tard, en effet. Brisé dans un dernier craquement, le tamarin
s'abattit au bas du tertre.
Ce que devint le Portugais, ses compagnons ne purent le voir; ses
cris indiquaient qu'il se débattait sous les pieds des éléphants,
et comme ils cessèrent presque aussitôt, c'est que tout était
fini.
«Le malheureux... le malheureux! murmura John Cort.
-- À notre tour bientôt... dit Khamis.
-- Ce serait regrettable! répliqua froidement Max Huber.
-- Encore une fois, cher ami, je suis bien de votre avis», déclara
John Cort.
Que faire?... Les éléphants, piétinant le tertre, secouaient les
autres arbres, agités comme sous le souffle d'une tempête.
L'horrible fin d'Urdax n'était-elle pas réservée à ceux qui lui
auraient survécu quelques minutes à peine?... Voyaient-ils la
possibilité d'abandonner le tamarin avant sa chute?... Et, s'ils
se risquaient à descendre, pour gagner la plaine, échapperaient-
ils à la poursuite de cette harde?... Auraient-ils le temps
d'atteindre la forêt?... Et, d'ailleurs, leur offrirait-elle toute
sécurité?... Si les éléphants ne les y poursuivaient pas, ne leur
auraient-ils échappé que pour tomber au pouvoir d'indigènes non
moins féroces?...
Cependant, que l'occasion se présentât de chercher refuge au-delà
de la lisière, il faudrait en profiter sans une hésitation. La
raison commandait de préférer un danger non certain à un danger
certain.
L'arbre continuait à osciller, et, dans une de ces oscillations,
plusieurs trompes purent atteindre ses branches inférieures. Le
foreloper et ses deux compagnons furent sur le point de lâcher
prise tant les secousses devinrent violentes. Max Huber, craignant
pour Llanga, le serrait de son bras gauche, tandis qu'il se
retenait du bras droit. Avant de très courts instants, ou les
racines auraient cédé, ou le tronc serait brisé à sa base... Et la
chute du tamarin, c'était la mort de ceux qui s'étaient réfugiés
entre ses branches, l'épouvantable écrasement du Portugais
Urdax!...
Sous de plus rudes et de plus fréquentes poussées, les racines
cédèrent enfin, le sol se souleva, et l'arbre se coucha plutôt
qu'il ne s'abattit le long du tertre.
«À la forêt... à la forêt!...» cria Khamis.
Du côté où les branches du tamarin avaient rencontré le sol, le
recul des éléphants laissait le champ libre. Rapidement, le
foreloper dont le cri avait été entendu, fut à terre. Les trois
autres le suivirent aussitôt dans sa fuite.
Tout d'abord, acharnés contre les arbres restés debout, les
animaux n'avaient pas aperçu les fugitifs. Max Huber, Llanga entre
ses bras, courait aussi vite que le lui permettaient ses forces.
John Cort se maintenait à son côté, prêt à prendre sa part de ce
fardeau, prêt également à décharger sa carabine sur le premier de
la harde qui serait à sa portée.
Le foreloper, John Cort et Max Huber avaient à peine franchi un
demi-kilomètre, lorsqu'une dizaine d'éléphants, se détachant de la
troupe, commencèrent à les poursuivre.
«Courage... courage!... cria Khamis. Conservons notre avance!...
Nous arriverons!...»
Oui, peut-être, et encore importait-il de ne pas être retardé.
Llanga sentait bien que Max Huber se fatiguait.
«Laisse-moi... laisse-moi, mon ami Max!... J'ai de bonnes
jambes... laisse-moi!...»
Max Huber ne l'écoutait pas et tâchait de ne point rester en
arrière.
Un kilomètre fut enlevé, sans que les animaux eussent sensiblement
gagné de l'avance. Par malheur, la vitesse de Khamis et de ses
compagnons se ralentissait, la respiration leur manquait après
cette formidable galopade.
Cependant la lisière ne se trouvait plus qu'à quelques centaines
de pas, et n'était-ce point le salut probable, sinon assuré,
derrière ces épais massifs au milieu desquels les énormes animaux
ne pourraient manoeuvrer?...
«Vite... vite!... répétait Khamis. Donnez-moi Llanga, monsieur
Max...
-- Non, Khamis... j'irai jusqu'au bout!»
Un des éléphants ne se trouvait plus qu'à une douzaine de mètres.
On entendait la sonnerie de sa trompe, on sentait la chaleur de
son souffle. Le sol tremblait sous ses larges pieds qui battaient
le galop. Une minute, et il aurait atteint Max Huber, qui ne se
maintenait pas sans peine près de ses compagnons.
Alors John Cort s'arrêta, se retourna, épaula sa carabine, visa un
instant, fit feu et frappa, paraît-il, l'éléphant au bon endroit.
La balle lui avait traversé le coeur, il tomba foudroyé.
«Coup heureux!» murmura John Cort, et il se reprit à fuir.
Les autres animaux, arrivés peu d'instants après, entourèrent la
masse étendue sur le sol. De là un répit dont le foreloper et ses
compagnons allaient profiter.
Il est vrai, après avoir abattu les derniers arbres du tertre, la
harde ne tarderait pas à se précipiter vers la forêt.
Aucun feu n'avait reparu ni au niveau de la plaine ni aux cimes
des arbres. Tout se confondait sur le périmètre de l'obscur
horizon.
Épuisés, époumonés, les fugitifs auraient-ils la force d'atteindre
leur but?...
«Hardi... hardi!...» criait Khamis.
S'il n'y avait plus qu'une centaine de pas à franchir, les
éléphants n'étaient que de quarante en arrière...
Par un suprême effort -- celui de l'instinct de la conservation --
Khamis, Max Huber, John Cort se jetèrent entre les premiers
arbres, et, à demi inanimés, tombèrent sur le sol.
En vain la harde voulut franchir la lisière. Les arbres étaient si
pressés qu'elle ne put se frayer passage, et ils étaient de telle
dimension qu'elle ne parvint pas à les renverser. En vain les
trompes se glissèrent à travers les interstices, en vain les
derniers rangs poussèrent les premiers...
Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre des éléphants,
auxquels la grande forêt de l'Oubanghi opposait un insurmontable
obstacle.
CHAPITRE IV
_Parti à prendre, parti pris_
Il était près de minuit. Restaient six heures à passer en complète
obscurité. Six longues heures de craintes et de dangers!... Que
Khamis et ses compagnons fussent à l'abri derrière
l'infranchissable barrière des arbres, cela semblait acquis. Mais
si la sécurité était assurée de ce chef, un autre danger menaçait.
Au milieu de la nuit, est-ce que des feux multiples ne s'étaient
pas montrés sur la lisière?... Est-ce que les hautes ramures ne
s'étaient pas illuminées d'inexplicables lueurs?... Pouvait-on
douter qu'un parti d'indigènes ne fût campé en cet endroit?... N'y
avait-il pas à craindre une agression contre laquelle aucune
défense ne serait possible?...
«Veillons, dit le foreloper, dès qu'il eut repris haleine après
cette époumonante course, et lorsque le Français et l'Américain
furent en état de lui répondre.
-- Veillons, répéta John Cort, et soyons prêts à repousser une
attaque!... Les nomades ne sauraient être éloignés... C'est sur
cette partie de la lisière qu'ils ont fait halte, et voici les
restes d'un foyer, d'où s'échappent encore quelques étincelles...»