Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernière

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Jules Verne

LE VILLAGE AÉRIEN

(1901)

Table des matières

CHAPITRE I _Après une longue étape_

CHAPITRE II _Les feux mouvants_

CHAPITRE III _Dispersion_

CHAPITRE IV _Parti à prendre, parti pris_

CHAPITRE V _Première journée de marche_

CHAPITRE VI _Après une longue étape_

CHAPITRE VII _La cage vide_

CHAPITRE VIII _Le docteur Johausen_

CHAPITRE IX _Au courant du rio Johausen_

CHAPITRE X _Ngora!_

CHAPITRE XI _La journée du 19 Mars_

CHAPITRE XII _Sous bois_

CHAPITRE XIII _Le village aérien_

CHAPITRE XIV _Les Wagddis_

CHAPITRE XV _Trois semaines d'études_

CHAPITRE XVI _Sa Majesté Msélo-Tala-Tala_

CHAPITRE XVII _En quel état le docteur Johausen!_

CHAPITRE XVIII _Brusque dénouement_

CHAPITRE I

_Après une longue étape_

«Et le Congo américain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas

encore question?...

-- À quoi bon, mon cher Max?... répondit John Cort. Est-ce que les

vastes espaces nous manquent aux États-Unis?... Que de régions

neuves et désertes à visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant

d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je

pense...

-- Eh! mon cher John, les nations européennes finiront par s'être

partagé l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie

d'environ trois milliards d'hectares!... Les Américains les

abandonneront-ils en totalité aux Anglais, aux Allemands, aux

Hollandais, aux Portugais, aux Français, aux Italiens, aux

Espagnols, aux Belges?...

-- Les Américains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes,

répliqua John Cort, et pour la même raison...

-- Laquelle?

-- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il

suffit d'étendre le bras...

-- Bon! mon cher John, le gouvernement fédéral réclamera, un jour

ou l'autre, sa part du gâteau africain... Il y a un Congo

français, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo

indépendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son

indépendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir

depuis trois mois...

-- En curieux, en simples curieux, Max, non en conquérants...

-- La différence n'est pas considérable, digne citoyen des États-

Unis, déclara Max Huber. Je le répète, en cette partie de

l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On

trouve là des territoires fertiles qui ne demandent qu'à utiliser

leur fertilité, sous l'influence d'une irrigation généreuse dont

la nature a fait tous les frais. Ils possèdent un réseau liquide

qui ne tarit jamais...

-- Même par cette abominable chaleur, observa John Cort, en

épongeant son front calciné par le soleil tropical.

-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous

ne sommes pas acclimatés, je dirai négrifiés, si vous n'y voyez

pas d'inconvénient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et

parlez-moi des températures de juillet, d'août, lorsque les rayons

solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!...

-- N'importe, Max, nous aurons quelque peine à devenir Pahouins ou

Zanzibarites, avec notre léger épiderme de Français et

d'Américain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une

belle et intéressante campagne que la bonne fortune a favorisée...

Mais il me tarde d'être de retour à Libreville, de retrouver dans

nos factoreries un peu de cette tranquillité, de ce repos qui est

bien dû à des voyageurs après les trois mois d'un tel voyage...

-- D'accord, ami John, cette aventureuse expédition a présenté

quelque intérêt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donné

tout ce que j'en attendais...

-- Comment, Max, plusieurs centaines de milles à travers un pays

inconnu, pas mal de dangers affrontés au milieu de tribus peu

accueillantes, des coups de feu échangés à l'occasion contre des

coups de sagaies et des volées de flèches, des chasses que le lion

numide et la panthère libyenne ont daigné honorer de leur

présence, des hécatombes d'éléphants faites au profit de notre

chef Urdax, une récolte d'ivoire de premier choix qui suffirait à

fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous

déclarez pas satisfait...

-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des

explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur

rencontre dans les récits des Barth, des Burton, des Speke, des

Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa

Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des

Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann,

des Buonfanti, des Maistre...»

Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa

net la nomenclature des conquérants africains que déroulait Max

Huber. John Cort en profita pour lui dire:

«Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre

voyage?...

-- Oui, mon cher John.

-- De l'imprévu?...

-- Mieux que de l'imprévu, lequel, je le reconnais volontiers, ne

nous a pas fait défaut...

-- De l'extraordinaire?...

-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai

eu l'occasion de la jeter aux échos de la vieille Libye, cette

énorme qualification de _portentosa Africa _due aux blagueurs

classiques de l'Antiquité...

-- Allons, Max, je vois qu'une âme française est plus difficile à

contenter...

-- Qu'une âme américaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que

vous emportez de notre campagne vous suffisent...

-- Amplement, Max.

-- Et si vous revenez content...

-- Content... surtout d'en revenir!

-- Et vous pensez que des gens qui liraient le récit de ce voyage

s'écrieraient: «Diable, voilà qui est curieux!»

-- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas!

-- À mon avis, ils ne le seraient pas assez...

-- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions

terminé notre expédition dans l'estomac d'un lion ou dans le

ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi...

-- Non, John, non, et, sans aller jusqu'à ce genre de dénouement

qui, d'ailleurs, n'est pas dénué d'un certain intérêt pour les

lecteurs et même pour les lectrices, en votre âme et conscience,

devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous

ayons découvert et observé plus que n'avaient déjà observé et

découvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?...

-- Non, en effet, Max.

-- Eh bien, moi, j'espérais être plus favorisé...

-- Gourmand, qui prétend faire une vertu de sa gourmandise!

répliqua John Cort. Pour mon compte, je me déclare repu, et je

n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donné...

-- C'est-à-dire rien, John.

-- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore terminé, et,

pendant les cinq ou six semaines que nécessitera le parcours d'ici

à Libreville...

-- Allons donc! s'écria Max Huber, un simple cheminement de

caravane..., le trantran ordinaire des étapes... une promenade en

diligence, comme au bon temps...

-- Qui sait?...» dit John Cort.

Cette fois, le chariot s'arrêta pour la halte du soir au bas d'un

tertre couronné de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se

montrassent sur cette vaste plaine, illuminée alors des feux du

soleil couchant.

Il était sept heures du soir. Grâce à la brièveté du crépuscule

sous cette latitude du neuvième degré nord, la nuit ne tarderait

pas à s'étendre. L'obscurité serait même profonde, car d'épais

nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant

de la lune venait de disparaître à l'horizon de l'ouest.

Le chariot, uniquement destiné au transport des voyageurs, ne

contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une

sorte de wagon disposé sur quatre roues massives, et mis en

mouvement par un attelage de six boeufs. À la partie antérieure

s'ouvrait une porte. Éclairé de petites fenêtres latérales, le

wagon se divisait en deux chambres contiguës que séparait une

cloison. Celle du fond était réservée à deux jeunes gens de vingt-

cinq à vingt-six ans, l'un américain, John Cort, l'autre français,

Max Huber. Celle de l'avant était occupée par un trafiquant

portugais nommé Urdax, et par le «foreloper» nommé Khamis. Ce

foreloper, -- c'est-à-dire l'homme qui ouvre la marche d'une

caravane, -- était indigène du Cameroun et très entendu à ce

difficile métier de guide à travers les brûlants espaces de

l'Oubanghi.

Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait

rien à reprendre au point de vue de la solidité. Après les

épreuves de cette longue et pénible expédition, sa caisse en bon

état, ses roues à peine usées au cercle de la jante, ses essieux

ni fendus ni faussés, on eût dit qu'il revenait d'une simple

promenade de quinze à vingt lieues, alors que son parcours se

chiffrait par plus de deux mille kilomètres.

Trois mois auparavant, ce véhicule avait quitté Libreville, la

capitale du Congo français. De là, en suivant la direction de

l'est, il s'était avancé sur les plaines de l'Oubanghi plus loin

que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent

leurs eaux dans le sud du lac Tchad.

C'est à l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo

ou Zaïre que cette contrée doit son nom. Elle s'étend à l'est du

Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul général

d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait être

actuellement délimitée par un trait précis sur les cartes, même

les plus modernes. Si ce n'est pas le désert, -- un désert à

végétation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance

avec le Sahara, -- c'est du moins une immense région, sur laquelle

se disséminent des villages à grande distance les uns des autres.

Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre-

tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les

Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui

est abominable, les enfants servent d'ordinaire à l'assouvissement

de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se

dévouent-ils pour sauver ces petites créatures, soit en les

enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les élèvent

chrétiennement dans les missions établies le long du fleuve

Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas à

succomber faute de ressources, si la générosité des États

européens, celle de la France en particulier, venait à s'éteindre.

Il convient même d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les enfants

indigènes sont considérés comme monnaie courante pour les échanges

du commerce. On paye en petits garçons et en petites filles les

objets de consommation que les trafiquants introduisent jusqu'au

centre du pays. Le plus riche indigène est donc celui dont la

famille est la plus nombreuse.

Mais, si le Portugais Urdax ne s'était pas aventuré à travers ces

plaines dans un intérêt commercial, s'il n'avait pas eu à faire de

trafic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu

d'autre objectif que de se procurer une certaine quantité d'ivoire

en chassant l'éléphant qui abonde en cette contrée, il n'était pas

sans avoir pris contact avec les féroces peuplades congolaises. En

plusieurs rencontres même, il dut tenir en respect des bandes

hostiles et changer en armes défensives contre les indigènes

celles qu'il destinait à poursuivre les troupeaux de pachydermes.

Au total, heureuse et fructueuse campagne qui ne comptait pas une

seule victime parmi le personnel de la caravane.

Or, précisément aux abords d'un village, près des sources du

Bahar-el-Abiad, John Cort et Max Huber avaient pu arracher un

jeune enfant à l'affreux sort qui l'attendait et le racheter au

prix de quelques verroteries. C'était un petit garçon, âgé d'une

dizaine d'années, de constitution robuste, intéressante et douce

physionomie, de type nègre peu accentué. Ainsi que cela se voit

chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la

chevelure blonde et non la laine crépue des noirs, le nez aquilin

et non écrasé, les lèvres fines et non lippues. Ses yeux

brillaient d'intelligence, et il éprouva bientôt pour ses sauveurs

une sorte d'amour filial. Ce pauvre être, enlevé à sa tribu, sinon

à sa famille, car il n'avait plus ni père ni mère, se nommait

Llanga. Après avoir été pendant quelque temps instruit par les

missionnaires qui lui avaient appris un peu de français et

d'anglais, une mauvaise chance l'avait fait retomber entre les

mains des Denkas, et quel sort l'attendait, on le devine. Séduits

par son affection caressante, par la reconnaissance qu'il leur

témoignait, les deux amis se prirent d'une vive sympathie pour cet

enfant; ils le nourrirent, ils le vêtirent, ils l'élevèrent avec

grand profit, tant il montrait d'esprit précoce. Et, dès lors,

quelle différence pour Llanga! Au lieu d'être, comme les

malheureux petits indigènes, à l'état de marchandise vivante, il

vivrait dans les factoreries de Libreville, devenu l'enfant

adoptif de Max Huber et de John Cort... Ils en avaient pris la

charge et ne l'abandonneraient plus!... Malgré son jeune âge, il

comprenait cela, il se sentait aimé, une larme de bonheur coulait

de ses yeux chaque fois que les mains de Max Huber ou de John Cort

se posaient sur sa tête.

Lorsque le chariot eut fait halte, les boeufs, fatigués d'une

longue route par une température dévorante, se couchèrent sur la

prairie. Aussitôt Llanga, qui venait de cheminer à pied pendant

une partie de l'étape, tantôt en avant, tantôt en arrière de

l'attelage, accourut au moment où ses deux protecteurs

descendaient de la plate-forme.

«Tu n'es pas trop fatigué, Llanga?... demanda John Cort, en

prenant la main du petit garçon.

-- Non... non!... bonnes jambes... et aime bien à courir, répondit

Llanga, qui souriait des lèvres et des yeux à John Cort comme à

Max Huber.

-- Maintenant, il est temps de manger, dit ce dernier.

-- Manger... oui... mon ami Max!»

Puis, après avoir baisé les mains qui lui étaient tendues, il alla

se mêler aux porteurs sous la ramure des grands arbres du tertre.

Si ce chariot ne servait qu'au transport du Portugais Urdax, de

Khamis et de leurs deux compagnons, c'est que colis et charges

d'ivoire étaient confiés au personnel de la caravane, -- une

cinquantaine d'hommes, pour la plupart des noirs du Cameroun. Ils

avaient déposé à terre les défenses d'éléphants et les caisses qui

assuraient la nourriture quotidienne en dehors de ce que

fournissait la chasse sur ces giboyeuses contrées de l'Oubanghi.

Ces noirs ne sont que des mercenaires, rompus à ce métier, et

payés d'un assez haut prix, que permet de leur accorder le

bénéfice de ces fructueuses expéditions. On peut même dire qu'ils

n'ont jamais «couvé leurs oeufs», pour employer l'expression par

laquelle on désigne les indigènes sédentaires. Habitués à porter

dès l'enfance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur feront

pas défaut. Et, cependant, le métier est rude, quand il faut

l'exercer sous un tel climat. Les épaules chargées de ce pesant

ivoire ou des lourds colis de provisions, la chair souvent mise à

vif, les pieds ensanglantés, le torse écorché par le piquant des

herbes, car ils sont à peu près nus, ils vont ainsi entre l'aube

et onze heures du matin et ils reprennent leur marche jusqu'au

soir lorsque la grande chaleur est passée. Mais l'intérêt des

trafiquants commande de les bien payer, et ils les payent bien; de

les bien nourrir, et ils les nourrissent bien; de ne point les

surmener au delà de toute mesure, et ils ne les surmènent pas.

Très réels sont les dangers de ces chasses aux éléphants, sans

parler de la rencontre possible des lions et des panthères, et le

chef doit pouvoir compter sur son personnel. En outre, la récolte

de la précieuse matière achevée, il importe que la caravane

retourne heureusement et promptement aux factoreries de la côte.

Il y a donc avantage à ce qu'elle ne soit arrêtée ni par des

retards provenant de fatigues excessives, ni par les maladies --

entre autres la petite vérole, dont les ravages sont les plus à

craindre. Aussi, pénétré de ces principes, servi par une vieille

expérience, le Portugais Urdax, en prenant un soin extrême de ses

hommes, avait-il réussi jusqu'alors dans ces lucratives

expéditions au centre de l'Afrique équatoriale.

Et telle était cette dernière, puisqu'elle lui valait un stock

considérable d'ivoire de belle qualité, rapporté des régions au

delà du Bahar-el-Abiad, presque sur la limite du Darfour.

Ce fut sous l'ombrage de magnifiques tamarins que s'organisa le

campement, et, lorsque John Cort, après que les porteurs eurent

commencé le déballage des provisions, interrogea le Portugais,

voici la réponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Urdax

parlait couramment:

«Je pense, monsieur Cort, que le lieu de la halte est convenable,

et la table est toute servie pour nos attelages.

-- En effet, ils auront là une herbe épaisse et grasse... dit John

Cort.

-- Et on la brouterait volontiers, ajouta Max Huber, si on

possédait la structure d'un ruminant et trois estomacs pour la

digérer!

-- Merci, répliqua John Cort, mais je préfère un quartier

d'antilope grillé sur les charbons, le biscuit dont nous sommes

largement approvisionnés, et nos quartauts de madère du Cap...

-- Auquel on pourra mélanger quelques gouttes de ce rio limpide

qui court à travers la plaine», observa le Portugais. Et il

montrait un cours d'eau, -- affluent de l'Oubanghi, sans doute, --

qui coulait à un kilomètre du tertre.

Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empilé par tas à

proximité du chariot. Les attelages vaguèrent autour des tamarins.

Des feux s'allumèrent çà et là avec le bois mort tombé des arbres.

Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de

rien. La chair d'élan et d'antilope, fraîche ou séchée, abondait.

Les chasseurs la pouvaient renouveler aisément. L'air se remplit

de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un appétit

formidable que justifiait cette demi-journée de marche.

Il va sans dire que les armes et les munitions étaient restées

dans le chariot, -- quelques caisses de cartouches, des fusils de

chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de

l'armement moderne, à la disposition du Portugais, de Khamis, de

John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte.

Le repas devait prendre fin une heure après. L'estomac apaisé, et

la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas à être plongée

dans un profond sommeil.

Toutefois, le foreloper la confia à la surveillance de quelques-

uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux

heures. En ces lointaines contrées, il y a toujours lieu de se

garder contre les êtres malintentionnés, à deux pieds comme à

quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes

les mesures de prudence. Âgé de cinquante ans, vigoureux encore,

très entendu à la conduite des expéditions de ce genre, il était

d'une extraordinaire endurance. De même, Khamis, trente-cinq ans,

leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand

courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes à

travers l'Afrique.

Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le

Portugais s'assirent pour le souper, apporté par le petit garçon,

et que venait de préparer un des indigènes auquel étaient dévolues

les fonctions de cuisinier.

Pendant ce repas, les langues ne chômèrent pas plus que les

mâchoires. Manger n'empêche point de parler, lorsqu'on n'y met pas

trop de hâte. De quoi s'entretint-on?... Des incidents de

l'expédition durant le parcours vers le nord-est?... Point. Ceux

qui pouvaient se présenter au retour étaient d'un intérêt plus

actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de

Libreville -- plus de deux mille kilomètres -- ce qui exigerait de

neuf à dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du

voyage, qui sait? avait dit John Cort à son compagnon, auquel il

fallait mieux que de l'imprévu, de l'extraordinaire.

Jusqu'à cette dernière étape, depuis les confins du Darfour, la

caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, après avoir franchi les

gués de l'Aoukadébé et de ses multiples affluents. Ce jour-là,

elle venait de s'arrêter à peu près sur le point où se croisent le

vingt-deuxième méridien et le neuvième parallèle.

«Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du

sud-ouest...

-- Et cela est d'autant plus indiqué, répondit John Cort, que, si

mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barré par une

forêt dont on ne voit l'extrême limite ni à l'est ni à l'ouest.

-- Oui... immense! répliqua le Portugais. Si nous étions obligés

de la contourner par l'est, des mois s'écouleraient avant que nous

l'eussions laissée en arrière!...

-- Tandis que par l'ouest...

-- Par l'ouest, répondit Urdax, et sans trop allonger la route, en

suivant sa lisière, nous rencontrerons l'Oubanghi aux environs des

rapides de Zongo.

-- Est-ce que de la traverser n'abrégerait pas le voyage?...

demanda Max Huber.

-- Oui... d'une quinzaine de journées de marche.

-- Alors... pourquoi ne pas nous lancer à travers cette forêt?...

-- Parce qu'elle est impénétrable.

-- Oh! impénétrable!... répliqua Max Huber d'un air de doute.

-- Pas aux piétons, peut-être, observa le Portugais, et encore

n'en suis-je pas sûr, puisque aucun ne l'a essayé. Quant à y

aventurer les attelages, ce serait une tentative qui n'aboutirait

pas.

-- Vous dites, Urdax, que personne n'a jamais essayé de s'engager

dans cette forêt?...

-- Essayé... je ne sais, monsieur Max, mais qu'on y ait réussi...

non... et, dans le Cameroun comme dans le Congo, personne ne

s'aviserait de le tenter. Qui aurait la prétention de passer là où

il n'y a aucun sentier, au milieu des halliers épineux et des

ronces?... Je ne sais même si le feu et la hache parviendraient à

déblayer le chemin, sans parler des arbres morts, qui doivent

former d'insurmontables obstacles...

-- Insurmontables, Urdax?...

-- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous

emballer sur cette forêt, et estimons-nous heureux de n'avoir qu'à

la contourner!... J'avoue qu'il ne m'irait guère de m'aventurer à

travers un pareil labyrinthe d'arbres...

-- Pas même pour savoir ce qu'il renferme?...

-- Et que voulez-vous qu'on y trouve, Max?... Des royaumes

inconnus, des villes enchantées, des eldorados mythologiques, des

animaux d'espèce nouvelle, des carnassiers à cinq pattes et des

êtres humains à trois jambes?...

-- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!...»

Llanga, ses grands yeux attentifs, sa physionomie éveillée,

semblait dire que, si Max Huber se hasardait sous ces bois, il

n'aurait pas peur de l'y suivre.

«Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Urdax n'a pas

l'intention de la traverser pour atteindre les rives de

l'Oubanghi...

-- Non, certes, répliqua le Portugais. Ce serait s'exposer à n'en

pouvoir plus sortir!

-- Eh bien, mon cher Max, allons faire un somme, et permis à vous

de chercher à découvrir les mystères de cette forêt, de vous

risquer en ces impénétrables massifs... en rêve seulement, et

encore n'est-ce pas même très prudent...

-- Riez, John, riez de moi à votre aise! Mais je me souviens de ce

qu'a dit un de nos poètes... je ne sais plus lequel:

_Fouiller dans l'inconnu pour trouver du nouveau._

-- Vraiment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-là?

-- Ma foi... je l'ai oublié, John!

-- Oubliez donc le premier comme vous avez oublié le second, et

allons dormir.»

C'était évidemment le parti le plus sage et sans s'abriter dans le

chariot. Une nuit au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont

la fraîcheur tempérait quelque peu la chaleur ambiante, si forte

encore après le coucher du soleil, cela n'était pas pour inquiéter

des habitués de «l'hôtel de la _Belle-Étoile_», quand le temps le

permettait. Ce soir-là, bien que les constellations fussent

cachées derrière d'épais nuages, la pluie ne menaçant pas, il

était infiniment préférable de coucher en plein air.

Le jeune indigène apporta des couvertures. Les deux amis,

étroitement enveloppés, s'étendirent entre les racines d'un

tamarin, -- un vrai cadre de cabine, -- et Llanga se blottit à

leur côté, comme un chien de garde.

Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernière fois

faire le tour du campement, s'assurer que les boeufs entravés ne

pourraient divaguer par la plaine, que les porteurs se trouvaient

à leur poste de veille, que les foyers avaient été éteints, car

une étincelle eût suffi à incendier les herbes sèches et le bois

mort. Puis tous deux revinrent près du tertre.

Le sommeil ne tarda pas à les prendre -- un sommeil à ne pas

entendre Dieu tonner. Et peut-être les veilleurs y succombèrent-

ils, eux aussi?... En effet, après dix heures, il n'y eut personne

pour signaler certains feux suspects qui se déplaçaient à la

lisière de la grande forêt.

CHAPITRE II

_Les feux mouvants_

Une distance de deux kilomètres au plus séparait le tertre des

sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes

fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine,

tantôt réunies, tantôt isolées, agitées parfois avec une violence

que le calme de l'atmosphère ne justifiait pas. Qu'une bande

d'indigènes eût campé en cet endroit, qu'elle s'y fût installée en

attendant le jour, il y avait lieu de le présumer. Toutefois, ces

feux n'étaient pas ceux d'un campement. Ils se promenaient trop

capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se

concentrer en un foyer unique d'une halte de nuit.

Il ne faut pas oublier que ces régions de l'Oubanghi sont

fréquentées par des tribus nomades, venues de l'Adamaoua ou du

Barghimi à l'ouest, ou même de l'Ouganda à l'est. Une caravane de

trafiquants n'aurait pas été assez imprudente pour signaler sa

présence par ces feux multiples, se mouvant dans des ténèbres.

Seuls, des indigènes pouvaient s'être arrêtés à cette place. Et

qui sait s'ils n'étaient pas animés d'intentions hostiles à

l'égard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins?

Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaçait, si

plusieurs centaines de Pahouins, de Foundj, de Chiloux, de Bari,

de Denkas ou autres n'attendaient que le moment de l'assaillir

avec les chances d'une supériorité numérique, personne, -- jusqu'à

dix heures et demie du moins, -- n'avait pris aucune mesure

défensive. Tout le monde dormait au campement, maîtres et

serviteurs, et, ce qui était plus grave, les porteurs chargés de

se relever à leur poste de surveillance étaient plongés dans un

lourd sommeil.

Très heureusement, le jeune indigène se réveilla. Mais nul doute

que ses yeux ne se fussent refermés à l'instant s'ils ne s'étaient

dirigés vers l'horizon du sud. Sous ses paupières demi-closes il

sentit l'impression d'une lumière qui perçait cette nuit très

noire. Il se détira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus

de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux épars se mouvaient

sur la lisière de la forêt.

Llanga eut la pensée que la caravane allait être attaquée. Ce fut

de sa part tout instinctif plutôt que réfléchi. En effet, des

malfaiteurs se préparant au massacre et au pillage n'ignorent pas

qu'ils accroissent leurs chances lorsqu'ils agissent par surprise.

Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent

signalés?...

L'enfant, ne voulant pas réveiller Max Huber et John Cort, rampa

sans bruit vers le chariot. Dès qu'il fut arrivé près du

foreloper, il lui mit la main sur l'épaule, le réveilla et, du

doigt, lui montra les feux de l'horizon.

Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en

mouvement, et, d'une voix dont il ne songeait point à adoucir

l'éclat:

«Urdax!» dit-il.

Le Portugais, en homme habitué à se dégager vivement des vapeurs

du sommeil, fut debout en un instant.

«Qu'y a-t-il, Khamis?...

-- Regardez!»

Et, le bras tendu, il indiquait la lisière illuminée au ras de la

plaine.

«Alerte!» cria le Portugais de toute la force de ses poumons.

En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur

pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravité de

cette situation, que personne ne songea à incriminer les veilleurs

pris en défaut. Il était certain que, sans Llanga, le campement

eût été envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons.

Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se hâtant de

quitter l'entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et

le foreloper.

Il était un peu plus de dix heures et demie. Une profonde

obscurité enveloppait la plaine sur les trois quarts de son

périmètre, au nord, à l'est et à l'ouest. Seul le sud s'éclairait

de ces flammes falotes, jetant de vives clartés lorsqu'elles

tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d'une

cinquantaine.

«Il doit y avoir là un rassemblement d'indigènes, dit Urdax, et

probablement de ces Boudjos qui fréquentent les rives du Congo et

de l'Oubanghi.

-- Pour sûr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumées

toutes seules...

-- Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et

les déplacent!

-- Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir à des épaules, ces

épaules à des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul

au milieu de cette illumination...

-- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisière,

derrière les arbres...observa Khamis.

-- Et remarquons, reprit Max Huber, qu'il ne s'agit pas d'une

bande en marche sur le contour de la forêt... Non! si ces feux

s'écartent à droite et à gauche, ils reviennent toujours au même

endroit...

-- Là où doit être le campement de ces indigènes, affirma le

foreloper.

-- Votre opinion?... demanda John Cort à Urdax.

-- Est que nous allons être attaqués, affirma celui-ci, et qu'il

faut, à l'instant, faire nos préparatifs de défense...

-- Mais pourquoi ces indigènes ne nous ont-ils pas assaillis avant

de se montrer?

-- Des noirs ne sont pas des blancs, déclara le Portugais.

Néanmoins, pour être peu avisés, ils n'en sont pas moins

redoutables par leur nombre et par leurs instincts féroces...

-- Des panthères que nos missionnaires auront bien du mal à

transformer en agneaux!... ajouta Max Huber.

-- Tenons-nous prêts!» conclut le Portugais.

Oui, se tenir prêts à la défense, et se défendre jusqu'à la mort.

Il n'y a aucune pitié à espérer de ces tribus de l'Oubanghi. À

quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et

les plus sauvages peuplades de l'Australie, des Salomon, des

Hébrides, de la Nouvelle-Guinée, soutiendraient difficilement la

comparaison avec de tels indigènes. Vers le centre de la région,

ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pères de la

Mission, qui bravent la plus épouvantable des morts, ne l'ignorent

pas. On serait tenté de classer ces êtres, fauves à face humaine,

au rang des animaux, en cette Afrique équatoriale où la faiblesse

est un crime, où la force est tout! Et de fait, même à l'âge

d'homme, combien de ces noirs ne possèdent pas les notions

premières d'un enfant de cinq à six ans.

Et, ce qu'il est permis d'affirmer, -- les preuves abondent, les

missionnaires ont été souvent les témoins de ces affreuses scènes,

-- c'est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On

tue les esclaves sur la tombe de leurs maîtres, et les têtes,

fixées à une branche pliante, sont lancées au loin dès que le

couteau du féticheur les a tranchées. Entre la dixième et la

seizième année, les enfants servent de nourriture dans les

cérémonies d'apparat, et certains chefs ne s'alimentent que de

cette jeune chair.

À ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il

les entraîne parfois à de grandes distances sur le chemin des

caravanes, qu'ils assaillent, dépouillent et détruisent. S'ils

sont moins bien armés que les trafiquants et leur personnel, ils

ont le nombre pour eux, et des milliers d'indigènes auront

toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers

ne l'ignorent pas. Aussi leur principale préoccupation est-elle de

ne point s'engager entre ces villages, tels Ngombé Dara, Kalaka

Taimo et autres compris dans la région de l'Aoukadépé et du Bahar-

el-Abiad, où les missionnaires n'ont pas encore fait leur

apparition, mais où ils pénétreront un jour. Aucune crainte

n'arrête le dévouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher

de petits êtres à la mort et de régénérer ces races sauvages par

l'influence de la civilisation chrétienne.

Depuis le commencement de l'expédition le Portugais Urdax n'avait

pas toujours pu éviter l'attaque des indigènes, mais il s'en était

tiré sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet.

Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites

de sécurité. Cette forêt contournée par l'ouest, on aurait atteint

la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivière

jusqu'à son embouchure sur la rive droite du Congo. À partir de

l'Oubanghi, le pays est fréquenté par les marchands, par les

missionnaires. Dès lors il y aurait moins à craindre du contact

des tribus nomades que l'initiative française, anglaise,

portugaise, allemande, refoule peu à peu vers les lointaines

contrées du Darfour.

Mais, lorsque quelques journées de marche devaient suffire à

atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas être arrêtée

sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle

finirait par succomber?... Il y avait lieu de le craindre. Dans

tous les cas, elle ne périrait pas sans s'être défendue, et, à la

voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la

résistance.

En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent

armés, carabines à la main, revolvers à la ceinture, la

cartouchière bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de

fusils et de pistolets qui furent confiés à quelques-uns des

porteurs dont on connaissait la fidélité.

En même temps, Urdax donna l'ordre à son personnel de se poster

autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les

flèches, dont la pointe empoisonnée occasionne des blessures

mortelles.

On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait

pas que les indigènes se fussent portés en avant de la forêt. Les

feux se montraient incessamment, et, çà et là, s'agitaient de

longs panaches de fumée jaunâtre.

«Ce sont des torches résineuses qui sont promenées sur la lisière

des arbres...

-- Assurément, répondit Max Huber, mais je persiste à ne pas

comprendre pourquoi ces gens-là le font, s'ils ont l'intention de

nous attaquer...

-- Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils

n'ont pas cette intention.»

C'était inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'étonner, du

moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?...

Une demi-heure s'écoula, sans amener aucun changement dans la

situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards

fouillaient les sombres lointains de l'est et de l'ouest. Tandis

que les feux brillaient au sud, un détachement pouvait se glisser

latéralement pour attaquer la caravane grâce à l'obscurité.

En cette direction, la plaine était certainement déserte. Si

profonde que fût la nuit, un parti d'agresseurs n'aurait pu

surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci

eussent fait usage de leurs armes.

Un peu après, vers onze heures, Max Huber, se portant à quelques

pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d'une

voix résolue:

«Il faut aller reconnaître l'ennemi...

-- Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne

nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu'au lever

du jour?...

-- Attendre... attendre... répliqua Max Huber, après que notre

sommeil a été si fâcheusement interrompu... attendre pendant six à

sept heures encore, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut

savoir au plus tôt à quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces

indigènes n'ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fâché

de me reblottir jusqu'au matin dans ce cadre de racines où je

faisais de si beaux rêves!

-- Qu'en pensez-vous?... demanda John Cort au Portugais qui

demeurait silencieux.

-- Peut-être la proposition mérite-t-elle d'être acceptée,

répliqua-t-il, mais n'agissons pas sans précautions...

-- Je m'offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et

fiez-vous à moi...

-- Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le

trouve bon...

-- Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais.

-- Je puis aussi me joindre à vous..., proposa John Cort.

-- Non... restez, cher ami, insista Max Huber. À deux, nous

suffirons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera

nécessaire... Et, si nous découvrons un parti se dirigeant de ce

côté, nous reviendrons en toute hâte...

-- Assurez-vous que vos armes sont en état..., recommanda John

Cort.

-- C'est fait, répondit Khamis, mais j'espère que nous n'aurons

pas à nous en servir pendant cette reconnaissance. L'essentiel est

de ne pas se laisser voir...

-- C'est mon avis», déclara le Portugais.

Max Huber et le foreloper, marchant l'un près de l'autre, eurent

vite dépassé le tertre des tamarins. Au delà, la plaine était un

peu moins obscure. Un homme, cependant, n'y eût pu être signalé à

la distance d'une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante à

peine, lorsqu'ils aperçurent Llanga derrière eux. Sans rien dire,

l'enfant les avait suivis en dehors du campement.

«Eh! pourquoi es-tu venu, petit?... dit Khamis.

-- Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n'es-tu pas resté avec

les autres?...

-- Allons... retourne..., ordonna le foreloper.

-- Oh! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous... moi... avec

vous...

-- Mais tu sais bien que ton ami John est là-bas...

-- Oui... mais mon ami Max... est ici...

-- Nous n'avons pas besoin de toi!... dit Khamis d'un ton assez

dur.

-- Laissons-le, puisqu'il est là! reprit Max Huber. Il ne nous

gênera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-être

découvrira-t-il dans l'ombre ce que nous ne pourrions y voir...

-- Oui... je regarderai... je verrai loin!... assura l'enfant.

-- C'est bon!... Tiens-toi près de moi, dit Max Huber, et ouvre

l'oeil!»

Tous trois se portèrent en avant. Un quart d'heure après, ils

étaient à moitié chemin entre le campement et la grande forêt.

Les feux développaient toujours leurs clartés au pied des massifs

et, moins éloignés, se manifestaient par de plus vifs éclats. Mais

si pénétrante que fût la vue du foreloper, si bonne que fût la

lunette que Max Huber venait d'extraire de son étui, si perçants

que fussent les regards du jeune «chat sauvage», il était

impossible d'apercevoir ceux qui agitaient ces torches.

Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c'était sous le

couvert des arbres, derrière les épaisses broussailles et les

larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurément, les

indigènes n'avaient pas dépassé la limite de la forêt, et peut-

être ne songeaient-ils pas à le faire.

En réalité, c'était de plus en plus inexplicable. S'il ne se

trouvait là avant l'intention de se remettre en route au point du

jour, pourquoi cette illumination de la lisière?... Quelle

cérémonie nocturne les tenait éveillés à cette heure?...

«Et je me demande même, fit observer Max Huber, s'ils ont reconnu

notre caravane, et s'ils savent qu'elle est campée autour des

tamarins...

-- En effet, répondit Khamis, il est possible qu'ils ne soient

arrivés qu'à la tombée de la nuit, lorsqu'elle enveloppait déjà la

plaine, et, comme nos foyers étaient éteints, peut-être ignorent-

ils que nous sommes campés à courte distance?... Mais, demain, dès

l'aube, ils nous verront...

-- À moins que nous ne soyons repartis, Khamis.»

Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence.

Un demi-kilomètre fut franchi de telle sorte que, à ce moment, la

distance jusqu'à la forêt se réduisait à quelques centaines de

mètres.

Rien de suspect à la surface de ce sol traversé parfois du long

jet des torches. Aucune silhouette ne s'y découpait, ni au sud, ni

au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas

imminente. En outre, si rapprochés qu'ils fussent de la lisière,

ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent à découvrir les

êtres qui signalaient leur présence par ces multiples feux.

«Devons-nous nous approcher davantage?... demanda Max Huber, après

un arrêt de quelques instants.

-- À quoi bon?... répondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent?...

Il est possible, après tout, que notre caravane n'ait point été

aperçue, et si nous décampons cette nuit...

-- J'aurais pourtant voulu être fixé!... répéta Max Huber. Cela se

présente dans des conditions si singulières...»

Et il n'en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination

de Français.

«Retournons au tertre», répliqua le foreloper.

Cependant il dut s'avancer plus près encore, à la suite de Max

Huber, que Llanga n'avait pas voulu quitter... Et, peut-être, tous

les trois se fussent-ils portés jusqu'à la lisière, lorsque Khamis

s'arrêta définitivement.

«Pas un pas de plus!» dit-il à voix basse.

Était-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son

compagnon suspendirent leur marche?... Avaient-ils entrevu un

groupe d'indigènes?... Allaient-ils être attaqués?... Ce qui était

certain, c'est qu'un brusque changement venait de se manifester

dans la disposition des feux sur le bord de la forêt.

Un moment ces feux disparurent derrière le rideau des premiers

arbres, confondus dans une obscurité profonde.

«Attention!... dit Max Huber.

-- En arrière!...» répondit Khamis.

Convenait-il de rétrograder dans la crainte d'une agression

immédiate?... Peut-être. En tout cas, mieux valait ne pas battre

en retraite sans être prêt à répondre coup pour coup. Les

carabines armées remontèrent à l'épaule, tandis que les regards ne

cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisière.

Soudain, de cette ombre, les clartés ne tardèrent pas à jaillir de

nouveau au nombre d'une vingtaine.

«Parbleu! s'écria Max Huber, cette fois-ci, si ce n'est pas de

l'extraordinaire, c'est tout au moins de l'étrange!»

Ce mot semblera justifié pour cette raison que les torches, après

avoir brillé naguère au niveau de la plaine, jetaient alors de

plus vifs éclats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol.

Quant aux êtres quelconques qui agitaient ces torches, tantôt sur

les basses branches, tantôt sur les plus hautes, comme si un vent

de flamme eût traversé cette épaisse frondaison, ni Max Huber, ni

le foreloper, ni Llanga ne parvinrent à en distinguer un seul.

«Eh! s'écria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se

jouant dans les arbres?...»

Khamis secoua la tête. L'explication du phénomène ne le

satisfaisait point.

Qu'il y eût là quelque expansion d'hydrogène en exhalaisons

enflammées, une vingtaine de ces aigrettes que les orages

accrochent aussi bien aux branches des arbres qu'aux agrès d'un

navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec

les capricieuses furolles de Saint-Elme. L'atmosphère n'était

point saturée d'électricité, et les nuages menaçaient plutôt de se

résoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent

fréquemment la partie centrale du continent noir.

Mais, alors, pourquoi les indigènes campés au pied des arbres

s'étaient-ils hissés, les uns jusqu'à leur fourche, les autres

jusqu'à leurs extrêmes branches?... Et à quel propos y

promenaient-ils ces brandons allumés, ces flambeaux de résine dont

la déflagration faisait entendre ses craquements à cette

distance?...

«Avançons... dit Max Huber.

-- Inutile, répondit le foreloper. Je ne crois pas que notre

campement soit menacé cette nuit, et il est préférable d'y revenir

afin de rassurer nos compagnons...

-- Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque

nous saurons à quoi nous en tenir sur la nature de ce phénomène...

-- Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin... Il est

certain qu'une tribu est réunie en cet endroit... Pour quelle

raison ces nomades agitent-ils ces flammes?... Pourquoi se sont-

ils réfugiés dans les arbres?... Est-ce afin d'éloigner des fauves

qu'ils ont entretenu ces feux?...

-- Des fauves?... répliqua Max Huber. Mais panthères, hyènes,

boeufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l'unique

bruit qui nous arrive, c'est le crépitement de ces résines, qui

menacent d'incendier la forêt!... Je veux savoir...»

Et Max Huber s'avança de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis

rappelait vainement à lui.

Le foreloper hésitait sur ce qu'il devait faire dans son

impuissance à retenir l'impatient Français. Bref, ne voulant pas

le laisser s'aventurer, il se disposait à l'accompagner jusqu'aux

massifs, bien que, à son avis, ce fût une impardonnable témérité.

Soudain, il fit halte, à l'instant même où s'arrêtaient Max Huber

et Llanga. Tous trois se retournèrent, dos à la forêt. Ce

n'étaient plus les clartés qui attiraient leur attention.

D'ailleurs, comme au souffle d'un subit ouragan, les torches

venaient de s'éteindre, et de profondes ténèbres enveloppaient

l'horizon.

Du côté opposé, une rumeur lointaine se propageait à travers

l'espace, ou plutôt un concert de mugissements prolongés, de

ronflements nasards, à faire croire qu'un orgue gigantesque

lançait ses puissantes ondes à la surface de la plaine.

Était-ce un orage qui montait sur cette partie du ciel, et dont

les premiers grondements troublaient l'atmosphère?...

Non!... Il ne se produisait aucun de ces météores, qui désolent si

souvent l'Afrique équatoriale d'un littoral à l'autre. Ces

mugissements caractéristiques trahissaient leur origine animale et

ne provenaient pas d'une répercussion des décharges de la foudre

échangées dans les profondeurs du ciel. Ils devaient sortir plutôt

de gueules formidables, non de nuages électriques. Au surplus, les

basses zones ne se zébraient point des fulgurants zigzags qui se

succèdent à courts intervalles. Pas un éclair au-dessus de

l'horizon du nord, aussi sombre que l'horizon du sud. À travers

les nues accumulées, pas un trait de feu entre les cirrus, empilés

comme des ballots de vapeurs.

«Qu'est-ce cela, Khamis?... demanda Max Huber.

-- Au campement..., répondit le foreloper.

-- Serait-ce donc?...» s'écria Marc Huber.

Et, l'oreille tendue dans cette direction, il percevait un

claironnement plus distinct, strident parfois comme un sifflet de

locomotive, au milieu des larges rumeurs qui grandissaient en se

rapprochant.

«Détalons, dit le foreloper, et au pas de course!»

CHAPITRE III

_Dispersion_

Max Huber, Llanga et Khamis ne mirent pas dix minutes à franchir

les quinze cents mètres qui les séparaient du tertre. Ils ne

s'étaient pas même retournés une seule fois, ne s'inquiétant pas

d'observer si les indigènes, après avoir éteint leurs feux,

cherchaient à les poursuivre. Non, d'ailleurs, et, de ce côté,

régnait le calme, alors que, à l'opposé, la plaine s'emplissait

d'une agitation confuse et de sonorités éclatantes.

Le campement, lorsque les deux hommes et le jeune enfant y

arrivèrent, était en proie à l'épouvante, -- épouvante justifiée

par la menace d'un danger contre lequel le courage, l'intelligence

ne pouvaient rien. Y faire face, impossible! Le fuir?... En était-

il temps encore?...

Max Huber et Khamis avaient aussitôt rejoint John Cort et Urdax,

postés à cinquante pas en avant du tertre.

«Une harde d'éléphants!... dit le foreloper.

-- Oui, répondit le Portugais, et, dans moins d'un quart d'heure,

ils seront sur nous...

-- Gagnons la forêt, dit John Cort.

-- Ce n'est pas la forêt qui les arrêtera..., répliqua Khamis.

-- Que sont devenus les indigènes?... s'informa John Cort.

-- Nous n'avons pu les apercevoir..., répondit Max Huber.

-- Cependant, ils ne doivent pas avoir quitté la lisière!...

-- Assurément non!»

Au loin, à une demi-lieue environ, on distinguait une large

ondulation d'ombres qui se déplaçait sur l'étendue d'une centaine

de toises. C'était comme une énorme vague dont les volutes

échevelées se fussent déroulées avec fracas. Un lourd piétinement

se propageait à travers la couche élastique du sol, et ce

tremblotement se faisait sentir jusqu'aux racines des tamarins. En

même temps, le mugissement prenait une intensité formidable. Des

souffles stridents, des éclats cuivrés, s'échappaient de ces

centaines de trompes, -- autant de clairons sonnés à pleine

bouche.

Le village aérien · 第 1 / 15 段