Littérature ont leur couvert toujours mis. Il y a des tonnelles; les
fourmis marchent sur la nappe, et les chenilles tombent dans les
assiettes. Cabaret monté de la hutte au pavillon, et de l'île à la
berge! il a changé ses planches contre des murailles blanches, sa
devanture de filets contre les volets verts des vieux romans, son fer
contre du ruolz! Cabaret où sous la droite redoutable de cette femme de
soixante-quatorze ans qui siége au comptoir se taisent à demi,
inapaisés, grondants, les jalousies, les ressentiments, les colères de
son entour et de sa portée! Cabaret où quand la table de famille se
dresse pour les amants, les fils et les filles de la vieille matrone, il
se parle une langue toute neuve et sans clef, langue de forts en gueule,
coulée d'argot roulée des Halles à la Conciergerie! La nuit, le couteau,
promené par les mains des fils, contient les prétendants de la Pénélope
énorme; les filles, la mère les donne pour gages aux cuisiniers! Et dans
cette promiscuité et ce pêle-mêle de drames, un génie protecteur, comme
dans une peuplade de _Peaux-rouges_, un idiot, un gros, gras et huileux
garçon, la lèvre sans ressort et tombante; un idiot que, depuis vingt
ans, les habitués voient apprenant à lire derrière l'allumette promenée
sur un même alphabet par un vieillard en cravate blanche. Le vieillard
au chef grave, le menton monté sur sa cravate toujours blanche, émiette
du pain aux poulets et aux lapins qu'il gouverne; puis il vient
s'asseoir,--lui, ce marquis ruiné par la vieille!--à ce festin des
Lapithes, dont elle lui fait aumône, indifférent, muet, sourd! Caverne
où un soir à souper s'est attardée la muse d'Eugène Süe!
MADAME ALCIDE.
Ah! bien, vous me l'aviez prédit: «Quand il sera arrivé celui-là, il
vous écrasera avec son carrosse.» Vous aviez plus de philosophie du coeur
humain que moi. Je me rappelle que vous m'aviez si bien prédit ça! Je
suis restée tout de même trois ans avec lui...--Ah! la bonne soupe!
C'est un fameux restaurant ici! Ça me rappelle les deux seuls dîners que
j'ai faits avec lui. Figurez-vous, Messieurs,--il faut vous dire qu'il
gagnait douze cents francs par an, c'était pas le diable, mais enfin...
V'là qu'au bout d'un an, il me mène à la campagne... J'avais une petite
robe très-gentille, toute neuve, que je m'étais faite avec des doublures
de soie que la mère du Château lui envoyait, si par hasard il avait
besoin de se raccommoder.
CHOEUR.
Femme ingénieuse! Nous connaissons ton tapis de Smyrne à franges tissées
avec les épaulettes du garde national La Coutelle! Tu t'habilles comme
l'oiseau fait son nid, de grapilles quêtées çà et là. Nous t'avons
contemplée au bal de l'Opéra, Alcide, en _Reine de Chypre_; et nul n'a
jamais su dire de quoi tu t'étais fais cette chose composite que tu
appelais ton costume! Va, reprends de la matelotte, et continue à
dévoiler ton coeur!
MADAME ALCIDE.
Ai-je sué ce jour-là!... Quelle trotte! Il m'a fait aller de la rue
Frochot au Jardin-des Plantes, et du Jardin-des-Plantes à Belleville, à
pied; et a-t-il rechigné après ses gueux de trois francs de dîner!--En
rentrant, il a mis tout de suite sur son livre de dépenses: _Gaudriole_,
trois francs.
CHOEUR.
_Gaudriole?_--Ah! ah!--Et pourquoi? et pourquoi?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs, il m'a dit que tout ce qui n'était pas des choses
utiles, il portait ça au compte: _Gaudriole_.--Il était rat comme tout,
faut vous dire... il avait un livre de compte... un livre de compte.
C'était drôle... un tas de colonnes, des rangées de colonnes, des
chiffres, c'était en ordre comme un régiment. Il me disait que comme ça,
ça lui faisait voir toutes ses dépenses groupées. Et il mettait tout
dessus; le soir nous n'avions pas d'argent pour sortir; alors nous
jouions; quand je perdais, il mettait sur ses comptes: _Alcide me redoit
un sou de jeu_.--Mais, Messieurs, prenez donc de la matelotte... Vous,
Monsieur...
CHOEUR.
Merci, Madame Alcide; elle est à nous, elle est à vous!
MADAME ALCIDE.
Voyons, là-bas, le _petit chapeau_, vrai, vous ne m'en voudrez pas?...
j'ai une faim de chien... j'ai mangé un petit gâteau d'un sou en venant,
j'allais tomber; mais voyons, vraiment vous en avez assez?
CHOEUR.
Madame Alcide, vous faites des cérémonies!
MADAME ALCIDE.
Moi, Messieurs? Ah bien!... Mais qu'est-ce que je vous racontais... Ah!
vous savez l'histoire de sa robe de chambre... C'est pour vous en
revenir à ses grandeurs, vous allez voir.--Attendez, parce que quand je
raconte, je ne mange pas.
CHOEUR.
Mangez et buvez, Madame Alcide! Buvez et mangez, Madame Alcide!
MADAME ALCIDE.
Le matin, je sortais, et lui donnait un coup au ménage. J'avais
remarqué... V'là un vrai restaurant! C'est meilleur qu'à ma table
d'hôte!
CHOEUR.
Vous dînez donc toujours à votre table d'hôte, Madame Alcide?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs; écoutez donc, j'ai quatre plats pour vingt sous. Eh
bien! si je faisais ma boubouille chez moi, je prendrais un bifteck, je
suppose, de dix sous; bien..., du bleu à dix... ah! moi j'aime le bon
vin... ça me ferait déjà... et puis le charbon, le bois, et aller
chercher... est-ce que je sais!
CHOEUR.
Madame Alcide, à votre table d'hôte, ce ne sont que voleurs. On joue
après dîner. Vous vous ferez voler, ô Madame Alcide, comme vous fûtes
toujours volée tout le long, le long de votre existence.
MADAME ALCIDE.
Non, Messieurs, on ne joue pas après dîner. Mais ce n'est pas de cela
qu'il s'agit. M. du Château se mettait donc toujours à la fenêtre avec
une robe de chambre grasse, mais grasse... Il était très-beau, vous
savez, un brun, des favoris noirs, et moustache _idem_. Je me dis:
«C'est bien drôle tout de même qu'il prenne l'air tant que ça,» et je
vis que c'était pour une guenon d'Anglaise qui montait tous les jours à
cheval dans la cour, une amazone! Elle le regardait. M. du Château
coupait là-dedans. Je suis jalouse, moi. Ça me trottait déjà, cette
Anglaise à caracoles, quand il me dit un matin comme ça: «Avance-moi une
robe de chambre. Je voudrais avoir une robe de chambre, une robe de
chambre avec une torsade et un gland pour faire un noeud comme ça, sur le
côté;» et il se pose. Je vois son jeu de loin, je devine de longueur
que Monsieur veut s'adoniser pour cette Franconi! La moutarde me monte,
et je lui dis: «Monsieur du Château, j'ai vingt-cinq francs dans mon
secrétaire. C'est pour le terme, vous le savez bien; je n'irai pas
m'échigner pour vous donner une autre robe de chambre.»--Le beau gigot!
Ah! j'ai faim; je ne fais pas la petite bouche... C'est de la bonne
viande... Moi qui ne connaissais pas ce restaurant-là... Je connais
pourtant assez d'artistes.
CHOEUR.
Mangez du gigot, Madame Alcide, et continuez-nous l'histoire secrète du
nommé du Château.
MADAME ALCIDE.
Il me quitte. Nous sommes un an sans nous revoir. J'avais aux pieds des
bottines percées. J'étais rue Larochefoucauld. Au coin de l'épicier,
j'entends quelqu'un qui demande la monnaie d'un billet de cinq. C'était
lui! Ah! je dis, par exemple, tu ne m'échapperas pas. Je vais me planter
devant la boutique. Il m'aperçoit du coin de l'oeil. Il me tourne vite le
dos. Je ne bouge pas. Il sort. Je lui dis: «Je suis bien heureuse que
vous ayez fait fortune. Vous devriez bien me donner une paire de
bottines.» Il me dit: «De l'argent, vous voyez bien que je n'en ai pas;
l'épicier n'a pas voulu me changer.» C'était vrai. Il me dit encore que
dans le temps je n'ai pas voulu lui avancer une robe de chambre.--Ça lui
était resté, cette robe de chambre! et il me donne rendez-vous le
lendemain à huit heures sur les buttes Montmartre.
CHOEUR.
Sur les buttes Montmartre, Madame Alcide?
MADAME ALCIDE.
Il faisait un temps, de la pluie, du vent! Je m'en vais là-haut. Je ne
vois personne, et j'attends de bonne foi. Le lendemain soir je le pince
sur le boulevard. Il y avait une débâcle atroce. J'avais les pieds dans
la neige et la glace. Je lui dis s'il veut me donner ma paire de
botttines. Lui, à bout, il me dit: «Eh bien, enfin, combien que ça coûte
une paire de bottines?--Douze francs, vois, j'ai les pieds dans l'eau.»
V'là qui veut me reconduire et monter chez moi. Ah! Messieurs, vous
savez que je ne reçois personne... et puis mon propriétaire, M. Dumon,
un vieux qui m'a fait la cour, n'entend pas de cette oreille-là. Je dis
à mon du Château--je ne voulais pas le vexer, rapport à mes
bottines,--que M. Dumon est graveur du roi, un orléaniste, et qu'il me
flanquera à la porte, s'il sait que j'ai reçu un bonapartiste.
Là-dessus, du Château s'en va, et je n'ai pas eu de bottines.
CHOEUR.
Et ce fut alors, n'est-ce pas, Madame Alcide, que commença votre grande
_panne_, cette _panne_ pendant laquelle vous échangeâtes, blonde que
vous étiez! un gril, une petite pendule dorée, et une guitare contre une
queue de cheveux noirs!
MADAME ALCIDE.
Tenez! avec vous, je ne décesse pas de parler, parce que vous
m'inspirez..., oui, vous me dites un petit mot... et ça me fait
repartir. La dernière fois que je vis M. du Château, c'était à l'époque
de nos troubles politiques. Je n'avais plus le sou. Je ne posais plus.
Vous savez que ça n'allait pas. Ma foi! j'avais une marine de je ne sais
plus qui, je la décroche, je la fourre sous mon châle; et je pars
_laver_ ça. Dans la rue Montmartre, il y avait des rassemblements;
j'aperçois M. du Château. Il avait un grand bandeau sur l'oeil.
Heureusement qu'il se présenta à moi du côté droit qui n'avait pas de
bandeau, sans cela je ne l'aurais pas reconnu. Il était accompagné de
deux ou trois hommes, des faces de galériens, de ces gens qu'on ne
rencontre que dans les révolutions. Ils me jetaient, Messieurs, des
regards terribles. Je ne fais ni une ni deux. V'lan! je flanque ma toile
devant le nez de M. du Château.--Qu'est-ce que c'est que cela,
Madame?--qu'il fait.--Une marine! Vous allez m'acheter cela. Je n'ai
plus le sou. Je ne fais plus rien.--Je n'achète pas de marine.--Eh
bien,--je lui dis,--menez-moi dîner à la campagne.--Non; je n'ai pas le
temps. L'oeuvre marche,--qu'il me dit tout bas, et il tire une pièce
blanche qu'il me met dans la main, et file avec ses satellites. Devant
tout le monde, ça m'a offusquée. Je ne l'ai jamais retrouvé depuis ce
temps-là. Un peu de sauce? Oui, je veux bien, vous en avez, vous,
Messieurs? Personne n'en veut plus? Eh bien, j'aime autant prendre le
plat, si ça ne vous fait rien.
CHOEUR.
La Renommée aux pieds légers a chanté à mon oreille que vous connûtes le
célèbre prince Édouard.
MADAME ALCIDE.
Encore des choses drôles, allez. Je le rencontre au bal de l'Opéra. Il
cause. Il me demande à venir chez moi. Moi,--une folie, si vous voulez,
Messieurs: je voulais connaître un fils de roi, je lui donne mon
adresse. Il vient le lendemain. Il était noble comme tout, un
port...--«Ma chère,--me dit-il,--ma voiture est en bas; mais je ne puis
vous emmener, vous n'avez pas de toilette,»--et il me laisse. Ça me
monte, cet affront. Ah! je dis, attends, je n'ai pas de toilette, tu vas
voir ça. Je prends tout l'argent que j'avais. J'achète des chapeaux, un
jaune, et un petit bonnet avec des roses... très-gentil. Il
revient.--«Madame, où allez-vous?--Je vais sortir, monsieur,--que je
fais--on va m'apporter des chapeaux.»--Ça le pique.--«Je serais curieux
de les voir.»--On les apporte. Il trouve que ça me va, et il me
dit:--«Madame, vous allez venir dîner avec moi chez Broggi. Nous irons
à pied.» Il me fait boire; et puis je voyais que quand il me versait, il
tirait d'une boîte en or quelque chose, et mettait un peu de poudre dans
mon verre. Je me sens toute drôle. Je lui dis: «Je suis malade,
empoisonneur!» Il ne se trouble pas. Il me dit: «Madame, j'ai voulu vous
éprouver. On m'avait dit que vous n'étiez pas une femme comme une autre.
Je vois que vous n'êtes pas usée par les orgies.» Ça n'empêche pas que
je fus malade toute la nuit. Il me soigna comme un père au milieu des
convulsions..... Nous demeurions ensemble. C'était l'hiver. Il gelait à
pierre fendre. Il me dit: «Madame, vous ne faites donc pas de feu?--Du
feu, Monsieur le prince? non. Quand j'ai froid, je vais me chauffer au
bal.» Quand il voit ça: «Madame, il n'est pas convenable que vous ayez
une garniture de cheminée antique. J'ai fait prix avec un brocanteur
pour vous en débarrasser;--et il met par terre ma pendule d'albâtre et
mes vases de fleurs. J'ai vu de très-beaux flambeaux de bronze à 10
francs, rue Saint-Lazare. Vous allez aller les acheter.»--J'ai été
acheter les flambeaux. On me les a laissés à 9. Pour la pendule, il
mettait à sa place tous les jours un bouquet de violettes. Il me donnait
30 francs par mois. Il logeait chez moi. Un jour il me dit: «Voulez-vous
voir, Madame, les débris de ma fortune?» et il me fait voir sur un
papier une foule de diamants. Ce soir-là, il rentra; il avait le gousset
plein de pièces d'or et d'argent. Il mit tout ça sur la table de nuit,
et, couché, la tête dans sa main, il se mit à regarder longtemps. Et
moi, je pensais pendant ce temps que cet homme contemplait les débris de
ses richesses; et ça me faisait songer tristement, Messieurs. Quand, le
lendemain, il compta son or, et qu'il allait partir, je me dis: Il faut
pourtant que je lui demande quelque chose.--Je l'arrêtai à la
porte:--«Mon ami, je n'ai plus d'argent.»--Lui, il me dit: «Et les 50
francs que je vous avais confiés?--Vos 50 francs? les voilà!» Je lui
tends deux factures. Comme il aimait être couché mollement, ce mois-là,
je lui avais fait la chatterie de faire rebattre les matelas, changer
les taies, et ça coûte tout ça! Il me dit: «Madame, puisque vous n'avez
pas su garder cet argent, je vous en aurais donné cinquante autres;
vous ne les aurez pas. Du reste, Madame, je respecte trop une femme qui
est à moi pour lui offrir de l'argent.»--Au terme, je lui dis: «Il faut
payer le propriétaire.» Le voilà qui me répond: «Madame, je vais en
Normandie, manger du fromage de Brie; respectez mon malheur.» Cette
réponse avait le droit de me surprendre.--Quand je pense que ma pauvre
vie a toujours été d'être bousculée comme ça. Toute petite, j'ai eu un
père, un brave qui n'avait pas froid aux oreilles, un père dur, mais
dur! Ça n'a pas encore été pour moi un doux agneau...
INDIANA, _ouvrant la porte_.
Combien de fritures à ces Messieurs?
MADAME ALCIDE.
Oh! pour un, n'est-ce pas, Messieurs? Je suis pleine jusque-là.
INDIANA.
Pour un? Vous êtes cinq!--Vous me faites mal, la mère!
CHOEUR.
Pour trois! et sortez, Indiana.--Ah! ça, Madame Alcide, est-ce que la
roue de la Fortune n'a pas arraché du Château de vos bras pour le
porter au sommet d'une haute position?
MADAME ALCIDE.
Je crois bien. Il est quelque chose comme qui dirait ministre. Ah! il a
fait son beurre! Il est au pinacle. Voilà qu'il me revient une histoire
là-dessus. Figurez-vous, je dînais cet hiver au _Grand-Turc_. Beaucoup
de monde était à regarder un beau domestique, mais très-bien, qui avait
une livrée avec des galons d'or, un bel homme et qui faisait son
important. Je le fixe, et je reconnais cet homme. Ça l'étonne que je le
regarde comme ça. Je lui dis: «Connaissez-vous M. du Château?» Il me
dit: «Oui. Je suis le valet de pied de l'empereur son maître.» Et en me
toisant il me demande si je le connaîtrais? «Oui, je fais tout haut, et
même intimement. J'ai été sa maîtresse pendant trois ans.» Cet homme se
lève du coup et me dit: «Vous avez été la maîtresse de M. du
Château?»--«Même, que je lui dis, que je vous connais bien, et que quand
vous êtes venu parler à M. du Château de la part de votre maître, et
apporter une lettre rue de Laval, vous vous êtes assis à gauche en
entrant, sur une banquette.» Voilà cet homme qui voit bien que je l'ai
connu, qui m'offre le café, et qui me dit que je devrais m'adresser à M.
du Château pour avoir quelque chose. Il me dit que justement il y a dans
la maison de l'empereur une place vacante de femme de la garde-robe, ça
rapporte cinquante sous par jour...
CHOEUR.
Femme de la garde-robe? Expliquez-vous, Madame Alcide.
MADAME ALCIDE.
J'écris une lettre à M. du Château, et je vais porter ça à l'adresse où
ce domestique m'avait dit demeurer. Il s'était fait fort de remettre ma
lettre à M. du Château lui-même; moi ça m'allait, vous comprenez.--Après
cela, je savais bien qu'il fallait être une dame noble pour cet
emploi-là.....
CHOEUR.
Une noble dame,--vous l'avez dit, Madame Alcide.
MADAME ALCIDE.
Dans ma lettre, je lui rappelais le passé, à ce sans-coeur, et je lui
disais que je me conformerais à toutes ses instructions; oui, enfin que
je ne parlerais jamais de ce qui s'est passé entre nous. Mais vous ne
savez pas ce qui m'arrive le lendemain matin? Une femme qui entre avec
un train de furie chez moi, et qui me dit que j'écris à son mari des
choses!... C'était la femme de ce domestique! Elle avait décacheté la
lettre pour M. du Château. Cette grue-là! elle avait pris ce que je
disais pour son mari!--Ah! je n'ai jamais eu de chance! Justement, dans
ce moment-là, je posais les mains de M. Molé, vous savez, dans le
portrait d'Horace Vernet. J'étais raffalée; j'avais envie d'aller
l'attendre à la porte d'Horace, et de lui dire: «Monseigneur, c'est moi
qui pose vos mains. Donnez-moi un bureau de papier timbré!» Mais je n'ai
pas eu ce front-là. Tenez! je vous parlais tout à l'heure de mon père...
Eh bien! mon premier amour, ça n'a pas encore été tout bonheur... Moi
qui ai toujours eu pour idéal un jeune homme noble, bien fait, avec des
ongles roses et un chien de chasse, qui m'embrasserait dans l'île
Saint-Denis!
CHOEUR.
Aux baisers d'argent de Phoebé la blonde, enlacés l'un à l'autre comme la
vigne à l'ormeau, avez-vous vu passer Madame Alcide au bras de son
idéal, suivant le sentier qui trempe dans la rivière murmurante?
MADAME ALCIDE.
Oui, Messieurs, ç'a été un homme de quarante-cinq ans,--mon premier
amour--qui faisait des pièces. Des raisons de famille me forcent à vous
taire son nom. On l'a porté en triomphe sur la scène de l'Odéon tout de
même comme Voltaire. Il n'avait pas le sou, avec tous ses triomphes. Ah!
il m'a bien fait aller au spectacle.
CHOEUR.
Femme, tu peux un moment suspendre ta langue, et boire le bain de pied
de ton petit verre. Tes paroles descendent dans les oreilles, comme les
neiges des montagnes descendent dans les plaines. Les péripéties de tes
aventures étonnent les mortels pendus à tes lèvres. Femme simple, femme
étonnante, tes amours pleins d'épisodes comme les amours d'épopées, sont
toujours liés à des amours sans monnaie. Ta bêtise est grandiose et
cyclopéenne, créature ingénue, mariée avec le grotesque. L'odyssée de
ton existence ahurit, si j'ose m'exprimer ainsi. Alcide, toi qu'un
peintre fameux enroula et enchaîna dans les tissus de l'Orient, pour
abuser de ta faiblesse; géante de cocasserie, Alcide, toi dont les
formes plantureuses revivront par les toiles éternelles; toi que nous
avons vue porter l'adversité, comme le boeuf porte le soleil, et dont le
_clou_ fatal a souvent reçu toutes les toilettes; Crusoé du beau sexe,
toi qui te fais des robes de rien,--retourne en tes lointains foyers!
Nous te respectons trop pour te reconduire.
MADAME ALCIDE.
Tout ce que vous me dites là... je ne sais pas... mais ce que je sais,
c'est que vous êtes bien gentils: vous payez du bordeaux aux femmes, et
puis avec vous jamais de claques ni de coups de poing au dessert.
(_Exeunt._)
PEYTEL
«_Cour d'Assises de l'Ain.--Audience du 30 août._--M. le Président
prononce l'arrêt qui condamne _Benoît-Sébastien Peytel à la peine de
mort_.--Au moment même où M. le Président vient de prononcer la peine
terrible, on entend une voix du milieu de la foule s'écrier: «Vivent les
jurés!»
Le pourvoi en cassation fut rejeté le 10 octobre.
Bourg, mardi 15 octobre 1839.
«Le 13, Peytel a appris de M. le curé le rejet de son pourvoi. Cette
affreuse nouvelle ne lui a fait perdre ni son calme ni son énergie. Le
curé était tellement ému que Peytel s'en aperçut et lui dit: Vous êtes
agité, Monsieur le curé; pourquoi?... Voyez, moi, je suis calme,
jugez-en. Puis déboutonnant son gilet et sa chemise, il prit une de ses
mains qu'il posa sur son coeur en lui disant: «Voyez si mon coeur bat plus
vite que de coutume.
GUI...»
Bourg, le 16 octobre 1839.
«Croiriez-vous que ce matin, lorsque M. le curé est entré auprès de ce
malheureux, il lui a dit presque souriant: Vous ne devineriez pas,
Monsieur le curé, de quoi j'ai parlé hier pendant tout mon dîner avec le
concierge?--Non.--De mon exécution... Et là-dessus, il est entré avec
son calme ordinaire dans des détails vraiment inconcevables.
GUI...»
Si l'annonce du rejet de son pourvoi avait laissé Peytel calme, la
possibilité de commutation de peine et la perspective du bagne le
trouvaient plus ému et moins préparé; et avant de le décider à tenter un
recours en grâce, son avocat, M. Margerand, et ses amis eurent à
soutenir contre lui des luttes et des combats pendant lesquels cette
lettre s'échappait de sa plume:
«Je n'ai pas changé de manière de voir, et n'en changerai pas, _quoi
qu'il advienne_... Déshonoré met le comble à mes maux: je doute qu'il
soit au monde un homme qui le sente mieux que moi. Lorsque votre lettre
d'hier m'a été remise, je voulais faire une réponse en quatre mots;
cette réponse sera encore faite de même sur votre papier. Ici vont se
trouver quelques explications. Hier soir, j'ai lu à la lumière votre
lettre; on a eu pour la première fois la complaisance de me donner un
morceau de bougie gros comme un canon de plume, long d'un demi-pouce.
Cette lumière m'a suffi pour lire deux fois votre épître et m'en bien
pénétrer. A huit heures la fièvre m'a pris. A neuf, j'avais sept
pulsations et demie dans l'espace de temps qui s'écoule entre deux coups
frappés à l'horloge de la ville. Le mouvement habituel de mon pouls est
de quatre et demi. C'est donc trois de plus qu'à l'ordinaire; cet état a
duré jusqu'à deux heures du matin. Alors j'ai eu un redoublement de
fièvre, j'ai eu une espèce d'hallucination; j'ai vu autour de moi mon
père, mes oncles décédés, mes parents vivants. Je me suis levé, j'ai
cherché à comprendre où j'étais, ce que j'étais, et j'ai fini par tomber
sur les cadettes qui pavent mon cachot.
»A cinq heures, un fou qui est dans un cachot voisin m'a réveillé en
frappant à coups redoublés contre la porte. Je me suis relevé, mis au
lit et l'abattement m'a assoupi jusqu'à six heures et demie. Alors, j'ai
lu et relu votre lettre, y ai fait un mot de réponse. C'est le seul mot
précédé de points ci-dessus qui a produit cet effet. Car dimanche j'ai
connu le rejet, et je n'ai pas changé de manière de faire ni de dire.
Que m'importe la vie aujourd'hui? La vie du bagne est pour moi
impossible, j'aime mieux la mort. Je serai si je vis encore un fardeau
pour ma famille, pour ceux de mes enfants qui conserveront encore
quelques sentiments pour moi, il vaut mieux que je meure. Qu'importe
quelques jours de plus ou de moins avec le déshonneur? La prolongation
de l'existence devient pesante, quelque énergie que l'homme se sente,
quelque purs que soient ses sentiments, quelque peu mérités que soient
les jugements portés contre lui, quelle que soit enfin la force et la
grandeur de ce qu'il ferait dans la suite. L'homme déshonoré ne peut
rien espérer, il a souillé son nom, souillé la lignée dont il sort, il a
fait une blessure qui non-seulement porte préjudice aux branches, mais
encore attaque la souche de sa généalogie. Un bon horticulteur tranche
au vif une branche pareille; quelques années après, la cicatrisation
s'opère, et l'arbre n'est nullement endommagé. Mais si la branche viciée
reste sur l'arbre tout périclitera. Il vaut mieux la couper. Qu'on me
tranche donc la tête.»
Un peu plus tard, Peytel se décida. Tous les efforts de ce qui lui
restait d'amis se tournèrent vers la clémence royale. On savait que le
roi mettait comme une religion à dire _oui_ ou _non_, quand il
s'agissait de la tête d'un homme, et qu'il compulsait lui-même, et avec
grand soin, le dossier des condamnés.