Ce qui avait ému le plus vivement la cour, c'était ce double homicide,

et la mort de cette jeune femme bientôt mère. Une familière des

Tuileries, madame d'Abrantès, écrivait: «On a parlé surtout de la

position de madame Peytel, et ce qui exaspère le plus, c'est une femme

grosse tuée en deux personnes.»--Toutes les démarches faites à

Saint-Cloud, par la soeur du condamné, Madame Carraud, conduite par

madame d'Abrantès, pour parvenir jusqu'au roi, furent inutiles. Le roi

fit répondre par M. d'Houdetot, son premier aide de camp, «qu'il prenait

en considération la position de cette pauvre soeur, mais qu'il ne pouvait

pas la voir.» A une seconde tentative, le roi trouva encore une excuse

dont il chargea le général Delort: «On ne peut plus poliment répondre

_non_», dit madame d'Abrantès. Le premier mot du général avait été: «Les

lettres de Balzac l'ont perdu dans l'opinion.» Ces lettres remarquables,

cette défense discrète qui était presque toute dans ce qu'elle ne disait

pas, cette plaidoirie qui laissait déduire au lecteur les conséquences

vraisemblables du caractère _bilieux-sanguin_ de Peytel, dans une

circonstance habilement probabilisée, avaient indigné le roi.

«Avant-hier, écrivait madame d'Abrantès,--le roi a parlé de Peytel avec

amertume, et l'a appelé un monstre pour avoir permis qu'on calomniât

ainsi une femme morte, et il a ajouté: «Cela seul prouve le crime.» La

reine, en sa clémence de femme, touchée d'abord par la situation du

malheureux, lui avait retiré bientôt après sa pitié. Je lis ceci dans

une des lettres de madame d'Abrantès, qui s'employait avec dévouement à

mieux disposer la cour pour le condamné, «On a beaucoup jasé de ma

visite à Saint-Cloud.» Le roi a dit: «Cette pauvre madame d'Abrantès se

donne là bien du mal pour une bien mauvaise cause.» La reine a dit dans

le même sens; et madame d'Abrantès ajoutait: «Il vous est impossible de

comprendre ce qu'on a d'opinion arrêtée à l'égard de Peytel au château.

Je ne m'explique une animosité si positive que par une chose: les

lettres de Balzac ont paru dans le _Siècle_; le _Siècle_ est un journal

de l'opposition. Cela a peut-être contribué à cette haine;» et plus

loin: «Le roi a fait écrire à Bourg, à Belley; on a répondu que, s'il

faisait grâce, il y aurait du bruit... La haine de la cour est tout à

fait nouvelle pour ces sortes d'affaires. On dirait qu'on punit en lui

un autre Alibaud.» Cette dernière phrase est curieuse. Le roi croyait

Peytel coupable: il se refusait à lui faire grâce, et les esprits les

plus justes et les plus calmes avaient je ne sais quel entraînement à

lui prêter un ressentiment contre le condamné, et à mettre sur le compte

d'une vengeance politique, ce qui était pour le roi une affaire de

justice. C'est que Peytel avait, lui aussi, donné son coup d'épingle

dans cette guerre charivarique que l'opposition avait commencée contre

Louis-Philippe à peine assis sur le trône. Au temps où, actif et

remueur, Peytel s'était essayé à être homme de lettres, au temps où il

espérait, comme disait, devenir _contemporain_, au temps où germait déjà

en lui le désir d'un nom, désir immense, insensé, délirant, qui le fit

aller à l'échafaud presque consolé en songeant à la célébrité des causes

célèbres, Peytel, las du journalisme et des petites batailles de la

petite presse, avait frappé à la porte de la Muse du vigneron de la

Chavonnière. Il avait fait--d'autres disent il avait fait faire par L.

D., un homme d'esprit,--_la Physiologie de la Poire_. C'était l'époque

de vogue et de premier succès de cette plaisanterie Philiponienne.

L'allégorie eut tout le succès qu'elle pouvait espérer; et les allusions

sur _le calice à cinq divisions ouvertes comme qui dirait cinq

ministères_, les plaisanteries plus ou moins spirituelles sur les poires

de _Sainte-Lésine_, _d'Épargne_, _de Martin-Sec_, furent trouvées

délicates autant que récréatives par tous les boudeurs de la royauté

nouvelle.

Quoi qu'il en soit des dispositions vraies ou supposées de la cour,

quelques jours après le rejet du pourvoi, M. Teste, alors ministre de la

justice, remit au roi, en conseil des ministres, un mémoire en faveur de

Peytel.

Ce long mémoire débutait par une peinture du caractère de Peytel,

appuyée de traits vifs et intimes. Puis Gavarni disait le mauvais

vouloir de cette petite ville où Peytel avait fait l'inimitié autour de

lui par des chansons, des couplets, deux rimes souvent ou un mot. Il

s'étendait sur toutes ces rancunes un peu envieuses de province, réunies

en faisceau, et formant une opinion locale ennemie de l'homme. Il

joignait à son dire les lettres sur lesquelles avait travaillé M. de

Balzac, celle par exemple qui retraçait la visite au domicile du

prévenu: «... Ce fut un moment bien curieux pour un observateur que

l'entrée de ces messieurs dans les appartements de Peytel, ce riche

étranger, ce notaire inconnu qui était tombé un beau jour dans cette

bonne petite ville de Belley avec sa réputation de fortune d'autant plus

colossale, qu'on ne le connaissait en aucune façon. Arrivés dans le

salon où quelques peintures, quelques dessins modernes assez richement

encadrés dans de beaux cadres d'or, se trouvaient distribués avec goût

sur une tapisserie rouge qui sans être neuve avait encore de la

fraîcheur, ce fut une extase générale sur le luxe de l'ameublement; M.

*** surtout ne pouvait s'empêcher d'admirer, et à chaque pas qu'il

faisait on l'entendait s'exclamer: «C'est un mobilier de 40,000 livres

de rente!»--Puis après ces prolégomènes, venant au fait même, Gavarni

révélait une confession faite à lui seul par le condamné: «Le 21 août,

Peytel m'écrivait: «Le 30 ou le 31, on me trouvera probablement libre;

et si vous venez, nous partirons ensemble pour je ne sais où.» Le 31,

j'étais à Bourg au petit jour. Peytel avait été condamné à mort à

minuit. Je le vis à onze heures. Il me parla peu. Nous avions là deux

témoins, un de ses avocats et le geôlier: «Mon ami, me dit-il, je vais

mourir, et.....» En sortant, M. Gui... me fit remarquer cette réticence

de Peytel. Si je n'avais pas été là, il se serait ouvert à vous.--De

retour à Paris, M. de Balzac me parla du désir qu'il avait de publier

quelques observations à propos du procès de Bourg. Muni d'une permission

de visiter le condamné, nous partîmes de compagnie. A Bourg, je pénétrai

seul et le premier auprès de lui; et, le regardant en face, je provoquai

brusquement sa confiance par quelques paroles nettes et pressantes.

Peytel fut d'abord étourdi, ébranlé. Il regarda le geôlier qui s'était

mis près de nous; et il me demanda en latin si je voulais parler cette

langue. Je lui dis de parler français et de parler bas. Il me passa un

bras autour du cou, et, collant sa bouche à mon oreille, il me dit.....»

Cette confession était-elle la vérité était-elle un nouveau mensonge?[7]

[Note 7: Au reste, que cette confession soit la vérité

ou soit un mensonge, la justice et le jury ont jugé en toute

conscience. Peytel, au cas où cette confession serait la

vérité, se serait défendu sur un mensonge d'un bout à l'autre

des débats.--Nous ne sommes en cette notice qu'éditeurs de

pièces inconnues. Nous nous déclarons insolidaires de toutes

récriminations et insinuations contenues dans la lettre qu'on

va lire.]

A ce mémoire soumis au roi était jointe avec cette suscription: _Dernier

billet du pauvre condamné pour le roi, le roi seul_, une lettre de

Peytel, jetée sans doute par-dessus les murs de la prison, et qui était

parvenue à Gavarni par la petite poste. Sur l'enveloppe on lisait ceci:

_Ne trompez pas un pauvre malheureux qui s'est confié à vous, qui n'a

que vous pour lui être utile, et puisque vous avez rompu la première

enveloppe de ce billet, arrêtez-vous; vous violeriez un secret important

en allant au delà; recouvrez ce billet d'une autre enveloppe, et

adressez à Gavarni, rue Fontaine-Saint-Georges, à Paris._

La lettre qui suivait, étrange, un peu folle et rabâcheuse en ses

commencements, poignante à la fin, écrite d'une petite écriture fine,

serrée, régulière, et sans tremblement; cette lettre où le malheureux,

riant un instant, faisait allusion à sa pauvre _Physiologie de la

Poire_, Gavarni la crut bonne pour l'attendrissement; et de cette

allusion même, il espéra une impartialité plus bien-veillante du roi.

Voici cette lettre:

«COMMENCEMENT.

»Employer des moyens autres que ceux employés jusqu'à ce jour est une

chose maladroite et imprudente.--Maladroite parce qu'on sanctionne ainsi

toutes les erreurs des juges-instructeurs, des magistrats du parquet, et

celles des médecins. Or, celles de ces derniers sont _positives en fait

à sa connaissance à lui. Il peut_ donc bien en juger.--Les erreurs des

juges ressortent à chaque page de l'instruction. Il ne s'agit que de

lire _sa_ correspondance avec les magistrats.--En suivant la procédure

depuis le premier jour jusqu'au dernier, la loi à la main, on verra

partout que la loi a été évitée quand elle _lui_ était avantageuse,

qu'on s'est servi contre _lui_ de tous les petits moyens de procédure;

ainsi on _lui_ a signifié la liste des témoins la veille des débats,

dans ces témoins on avait substitué Jaudet, ouvrier, à Jaudet,

maître-ouvrier. Ce dernier seul avait été interrogé dans

l'instruction.--On avait refusé d'écrire quelque chose qu'il avait

déposé en _sa_ faveur, on a assigné son frère. Lui n'a vu cela qu'aux

débats. On a refusé de vous laisser voir le dossier au greffe, tantôt

sous un prétexte, tantôt sous un autre, et nous n'avions pas copie de

tout le dossier.--Ainsi donc changer de système serait maladroit; car on

perdrait ainsi tous les avantages qu'on peut avoir sur la procédure et

sur les médecins.--Ce serait imprudent parce qu'on irait du connu à

l'inconnu: ainsi on dirait: Vous avez menti au passé, vous mentez

aujourd'hui, _tout ce que la défense a avancé est vrai_. Il faut donc

persister et dire simplement, pour prouver combien la défense a été

généreuse. Il ne s'agit que de connaître telle lettre, telle déposition,

tels faits, dont on pourrait tirer telles conséquences.--Par ce moyen on

prouverait de la générosité au passé, on en ferait soupçonner au

présent.--On se ferait craindre par ceux qui ont intérêt à voir mort un

pauvre malheureux,--en leur faisant savoir que mort, rien ne sera

épargné pour réhabiliter sa mémoire, et que vivant,--_banni_ ou

_déporté_,--on pourra se taire, on obtiendra leur appui par-dessous

main, tandis qu'ils sont très-hostiles..... On peut leur faire savoir

que l'on a des pièces qui pourraient faire penser _telle chose_; que ces

pièces émanent d'eux, sans qu'ils sachent en quoi elles consistent,

qu'elles ne sont pas niables par eux: ils craindront;--il faut bien se

garder de dire que _la chose soit_, mais qu'il est possible,

_très-possible d'y faire croire_: on les aura alors pour soi.--Avec le

caractère de _générosité_ qu'on veut bien supposer au pauvre malheureux,

il faut admettre les conséquences: ainsi, dans un premier moment, il

aurait anéanti tout ce qui pouvait prouver ce qu'il voulait _et veut

encore nier_.--Si quelques pièces existent encore, c'est qu'elles ont

été oubliées dans la précipitation, et que trois autres lettres... n'ont

été trouvées qu'après l'hostilité connue des...--Le malheureux peut

n'avoir jamais pensé qu'il aurait soif à l'avenir et conséquemment

n'avoir gardé _aucune poire_, les avoir au contraire fait

disparaître,--et aujourd'hui il ne faudrait pas lui faire perdre, pour

_conserver ses jours_, ce qu'il a de beau, de bien, dans ses actions,

et on le laisserait perdre s'il avançait _une chose_ pareille, qu'il ne

pourrait peut-être plus prouver aujourd'hui, mais qu'il peut

parfaitement laisser supposer.--_D'après ce que le malheureux sent

personnellement_, il suppose tout ce que fait son bon frère G... Il l'en

remercie on ne peut plus.

«Il le prie de lui faire parvenir de l'opium en quantité suffisante pour

produire _effet complet dans une heure et demi_ (sic) _au plus_; il n'en

fera usage que lorsque _tout espoir sera perdu_. Lorsqu'on viendra lui

mettre la camisole de force, ce qui aura lieu seulement _deux heures

avant_, attendu qu'il ne _sera prévenu que deux heures avant_.--Pour lui

faire tenir cet opium ou _toute autre matière produisant le même effet_,

il faut lui envoyer de suite _une Bible_ (_il n'en a pas_); cette

_Bible_ sera reliée à la Bradel; le carton de la couverture sera

entaillé dans divers endroits, recouvert d'un carton mince pour empêcher

de sentir les cavités, et ces cavités seront remplies de la matière, qui

devra être solide et non liquide, comme on le voit. Ceci est pressé, car

il a encore la possibilité de recevoir quelque chose comme une Bible,

mais rien autre, et il peut arriver qu'on lui retire cette

possibilité.--Pour ne compromettre personne, il laissera un écrit

portant ces mots: «Étant à la prison de Belley, je me suis fait apporter

une boîte de pharmacie; j'ai pris dedans ce qui m'a servi et je l'ai

toujours porté sur moi; cela était caché sous la baudruche qui semblait

retenir un taffetas sur des cors que j'ai aux pieds, et par ce moyen on

ne l'a pas vu.»--Et, en effet, le malheureux a aux pieds du taffetas

retenu par la baudruche. La couverture et le livre seront brûlées

(_sic_), attendu qu'on lui fait du feu _une fois_ par jour pendant deux

heures.--_Il promet de n'en faire usage qu'au dernier moment. Ce sera un

vrai service à lui rendre, car il ne servira pas de spectacle à tout un

pays et quel spectacle!_...--Déjà il a demandé de l'opium à G...; il

croyait que ce dernier lui en avait promis; il le croit encore, et le

prie d'envoyer vite.

«Il devra y avoir dans la même couverture un papier explicatif de la

nature de la matière et du temps nécessaire pour produire effet complet,

et de la quantité à prendre en plus ou en moins _pour arriver au but

plutôt_ (_sic_) si cela devait (_sic_) nécessaire.--On peut envoyer le

livre à M..... ou à M....., à Bourg, qui le feront parvenir. M.......

vaudrait mieux.--On peut se dispenser d'inscrire le nom de _l'envoyant_

sur le registre des messageries. Le premier nom venu fera tout aussi

bien. On aura seulement soin d'indiquer que ce livre est pour le

malheureux (il ne veut plus écrire son nom).--Il prie avec instance,

supplie à genoux G...... de lui faire parvenir ce livre ainsi rangé dans

la huitaine au plus tard, autrement il fera du vert-de-gris avec deux

boutons en cuivre qui sont à son pantalon.--Il le répète, _il ne fera

usage de l'objet envoyé qu'au dernier moment_, il le promet.--Après

l'avoir avalé il se confessera et partira.»

Il n'y eut pas décision sur le recours en grâce au conseil des

ministres. Le soir Gavarni reçut des mains de M. Teste la lettre de

Peytel, et nous lisons sur l'enveloppe, recachetée du cachet du roi, ces

mots de la main du roi: _Fidèlement recachetée_. L. P.

«Le roi,--écrit madame d'Abrantès à ce moment,--a été préoccupé

quarante-huit heures au point de n'en pas manger ni dormir. Il est

demeuré persuadé que Peytel avait tué sa femme par préméditation.»

Le 21, Gavarni apprit que le roi avait rejeté le recours en grâce.

Chaque jour il ouvrait le journal avec une curiosité anxieuse, cherchant

la nouvelle de l'exécution. Sept jours,--sept jours!--s'écoulèrent sans

nouvelle. Enfin le 30 octobre, les journaux de Paris annoncèrent

l'exécution capitale. La tête de Peytel était tombée sur la place de

Bourg le 28. Contrairement à tout précédent judiciaire, huit jours

s'étaient écoulés entre le rejet du recours en grâce et l'exécution.

Louis-Philippe, en sa miséricorde, avait-il voulu laisser au condamné le

temps de mourir, à l'ami le temps de l'y aider?

FIN.

TABLE

L'ornemaniste.

Victor Chevassie.

Buisson.

Nicholson.

Une première amoureuse.

Calino.

Ourliac.

Benedict.

La revendeuse de Mâcon.

Hippolyte.

Le passeur de Maguelonne.

Peters.

Le père Thibaut.

Un visionnaire.

Un comédien nomade.

L'ex-maire de Rumilly.

Marius Claveton.

Louis Roguet.

Un aqua-fortiste.

L'organiste de Langres.

Madame Alcide.

Peytel.

FIN DE LA TABLE.

______________________________________________________________

Paris.--Imp. E. CATIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.

Quelques créatures de ce temps · 第 13 / 13 段