Grand comédien que ce X...!--Ce n'est pas qu'il ne soit sifflé, et

souvent, et beaucoup, et très-fort! Mais il a le caractère et le dos

fait aux sifflets comme aux _frutti_ du parterre de Rouen, et va se

_guabelant_ de tout cela.--Il joue le premier acte de _la Dame

blanche_. Il est sifflé. Le second acte va commencer. Le directeur vient

le prévenir. Il trouve X... se déshabillant tranquillement dans sa loge.

«Mais vous êtes donc fou! Et le second acte...--Je ne le sais pas, ni le

troisième.--Comment?--J'ai toujours été sifflé au premier. Je n'ai

jamais joué le second.»--On lui jette un jour du paradis une tête

d'oie.--Messieurs, dit X... en la ramassant, la personne qui a laissé

tomber sa tête pourra la réclamer au vestiaire en sortant.

Va, pauvre X...! pauvre méconnu! pauvre calomnié! va de sous-préfecture

en sous-préfecture, méprisé de tes collègues des grandes villes, pensant

avec Bonaventure Des Périers «qu'avec cent francs de mélancolie, on ne

paye pas pour cent sols de dettes»;--peut-être un soir, dans le Midi,

bien las et fatigué, tu t'assiéras sur un banc de pierre, sans un sou de

courage ni d'argent, n'ayant plus qu'un vieil habit noir à vendre,

l'habit de tes jeunes premiers; tu t'assiéras, les pieds moulus et la

mort dans le coeur: alors une vieille femme passera qui te dira: «Venez

chez moi.» Elle te fera bien souper et bien coucher. Et le matin, quand

tu lui diras: «Je ne peux pas vous payer. Je suis comédien; voilà mon

habit»;--la femme le repliera, ton habit noir, et le remettera dans ton

sac en te disant: «Moi aussi, j'ai un mauvais garçon de fils qui est à

courir la France comme vous. Eh bien! s'il se trouvait dans votre

position d'à-présent, j'aimerais bien qu'il trouvât une brave femme

comme moi pour lui donner à manger et à coucher.»

Sur la tombe du nomade, qu'on mette un masque comique, un bâton de

voyageur.

L'EX-MAIRE DE RUMILLY

C'était, après tout, des gens d'esprit essayant de faire l'hôtellerie de

la vie bien fournie, montée, pourvue, garnie de toutes sortes de

plaisances, charmes et agréments, dormant grasses nuitées, riches et

argentés comme des mendiants qui reçoivent de tout le monde, écrémant le

plaisir et la satisfaction du mariage pour laisser au prochain ses

charges, ennuis, chagrins et déboires, se gagnant magnifiques, et

bien-sonnants, et doux-flattants, revenus de leur ferme du ciel, ayant à

portée de la main toutes bonnes et désirables choses. Les belles

plaines, avec fraîches eaux, beaux prés valants, terres fertiles,

salubres et délicieuses, étaient leurs douaires et leurs hoiries

prédestinés. «O gens heureux! ô demy-dieux!»--leur disait l'autre, les

voyant autour des dix sept cent mille clochers de France, seigneurs de

toutes les bonnes pâtures, beaux aspects de feuillade, et belles granges

et basses-cours, et bois, et rivières, bien ameublés de tous gibiers,

poissons, poulailles, bien vivant, mangeant, humant: «O demy-dieux! ô

gens heureux! c'est paradiz en cette vie et en l'aultre pareillement

avoir!»

Habiles gens que ces épicuriens du maigre et du jeûne! Des étangs à ne

pas les compter, où le filet n'avait qu'à se laisser tomber pour

ramasser, à se rompre, brochets, carpes, brochetons, anguilles! Viviers

de pierres de taille pour garder le tout bien vif et en santé! Allées

sablées pour l'abbé, de l'abbaye jusqu'à la belle vigne, folie et joie

et réconfort des soirées d'hiver, attendant les buveurs dominicaux,

couchés sur les coteaux de pierre à fusil! Domiciles d'élection, de

paix, de pitancerie, et de bien-être, et de belle vue champêtre, avec le

gai soleil pour éveilleur et sonneur de matines aux fenêtres joyeuses,

avec le gai soleil pour compagnon mûrisseur des espaliers à six étages!

Vergers frutescents, tout rougeauds de fruits; plantureux terrages,

chauds nourriciers des grainées opulentes; forêts qui font l'horizon

vert, et le garde-manger encombré; rivières échappées à travers les

peupliers, pour le babil des battoirs, et le tic-tac du moulin;

chènevières mettant fine toile au corps; prairies d'émeraude, donnant

bon beurre, bon fromage, et bonne viande: toutes gaudisseries de la

gueule et des yeux, cherchées et trouvées en ces châteaux bénis!--«Bien

de moines!» à tous charmants coins de nature; «Bien de moines!» à tous

riches terroirs, c'est le refrain populaire; aux prés de feutre: «Bien

de moines!» aux guérets serrés: «Bien de moines!» aux étangs grands

comme des lacs: «Bien de moines!» aux saulées bruissantes: «Bien de

moines!» «Bien de moines!» dira toujours le plus vieux du village. «Bien

de moines!» ont dit les acheteurs des biens nationaux. «Bien de moines!»

se disent les fermiers de leurs héritiers.

Quel rêve entrevu, la première fois qu'ils entrèrent au pays de Rumilly!

C'était splendide jour de printemps, ou clair temps d'automne. Quelle

ambition éveillée par toutes les promesses de la gente contrée! Et

comme, leur quête finie, les moines la quittent pensifs, tout songeant à

un retour. Donations à insérer au cartulaire, indulgences à donner aux

peccadilles de ces temps héroïques et brutaux, ils ruminent la clef qui

leur ouvrira le petit Éden. Et dès 1104, ce sont moines de Molesmes

entrant à Rumilly de par Hugues de Champagne. Hugues a retiré de son

doigt son anneau. Il a juré sur les Évangiles, devant Pascal de Rome,

Rithal, évêque d'Albe, légat du pape, Milon de Bar, l'acte de donation

du village de Rumilly; et vite de Molesmes, pays raboteux, abrupte,

tempétueux, pays de grand vent et de montées où les mules se

déferrent,--ils s'installent en cette patrie nouvelle à pentes molles, à

promenades point essoufflantes aux bedaines béates. L'air y ventile,

frais et doux, et la forêt pare la bise. Benoîtement, les bonnes gens

s'arrondissent à la sourdine d'un arpent, de deux, de cinquante,

envahissant, de ci, de là, tout le pays. Gauthier de Fresnoy leur

accorde la moitié de ses dîmes. Un autre jour, c'est le village de

Saint-Parres qui leur est donné; un autre, c'est le Bouchot; un autre,

c'est Nice; un autre encore, Villeneuve-sur-Terrien; un autre, le

Long-du-Bois; un autre, c'est le château de la Motte; un autre, c'est

une verrerie à souffler larges flacons pour enserrer la purée

septembrale, et verres généreux pour porter les santés du souper. Pour

des chemises, c'est Adèle de Rumilly qui leur accorde la dîme sur le

chanvre. Ce ne sont, en ce temporel de Carabas, que milliers de

boisseaux de blé et d'avoine; les arpents de terre, de bois, de prés ne

s'y comptent plus que par centaines. Sous le poids de la dix-septième

gerbe, du vingt et unième du chanvre et de la navette, crèvent les

granges. Vers les basses-cours trop étroites, on amène des quatre points

cardinaux du lieu, en longues processions, oies, chapons, gélines. Trois

moulins, pour l'abbaye, tournent sur l'Hozain. Et pendant que Jean

Collet échaffaude entre les peupliers la tour blanche de son église,

cinq petites tourelles élancent dans le ciel leurs pointes d'ardoises

pour l'abri et l'habitation d'honneur du seigneur abbé. Et de tant de

jouissances charnelles, conquises en si peu de temps, le cantique de

reconnaissance se lit aux murs tout égayés de paganisme. Sous les

figures emmédaillonnées dans les grandes cheminées, c'est la devise:

_Jupiter Custos_. Sur les chapiteaux des colonnes qui soutiennent le

promenoir d'été, des enfants à cheval sur des cygnes font cabrer leurs

montures, et les Amours, à ailes rognées, qui jouent du _psalterion_,

semblent chanter, en leurs musiques inentendues, le _Credo_ mythologique

du XVIe siècle; même au-dessus de la porte, passage particulier de

l'abbé, le tailleur de pierre jette, dans les lambrequins, la tête

échevelée d'Ariane.

Mais tout cela était hier, et je veux conter aujourd'hui. Débouchez un

jour de mai par l'ancienne route de Paris: la plaine qui entoure Rumilly

vous apparaît immense et plate, toute couverte de blés verts, où la

houle jette en courant ses moires blanches. Plus loin, une ligne qui

serpente, d'oseraies et de peupliers. Quelques tuiles de toits percent

de rouge les feuillages. Puis les cinq tourelles bleuâtres du château,

la tour blanche de l'église. Là-dessus, le coteau monte, couvert

d'arbres fruitiers fleuris. Le soleil joue dans la neige mate des

fleurs, y posant par places des brillants, comme dans de l'argent bruni.

Au haut du coteau, un panache d'un vert sourd qui fait ressauter les

verdures aériennes des premiers plans.--Sur le chemin vicinal qui va du

village à la route, il marche un androgyne de six pieds de haut, entoilé

d'un coutil gris qui dessine d'amples gigots aux bras. A chaque enjambée

sous la blouse longue se cache et se laisse voir, pudibonde et modeste,

la broderie anglaise d'un pantalon de petite fille. Des souliers de

prunelle chiffonnent leurs rubans de soie noire autour d'une cheville en

paturon. Le vieillard s'avance, herculéen, dans un balancement craintif

et sautillant. Il a sur la tête nue une perruque qui semble une touffe

de mousse desséchée, à cheval sur deux immenses oreilles couleur de

vieille préparation de cire. Au front, un nez gigantesque commence; un

nez non pareil auquel on dirait que courent toutes les lignes du menton

et des joues comme si elles s'efforçaient d'amarrer au visage cet

insolite morceau de chair prêt à fuir. Ainsi nasalement pourvu, la tête

du vieillard a l'air de ces hydrocéphales de buis qui servent

d'enseignes drolatiques aux marchands de parapluies. Il tient en main

une ombrelle ouverte. L'ombrelle de soie met au chef de l'homme des

reflets roses.

Il s'avance relevant sa jupe pour la moindre rigole. Il remonte ses

gigots, tout en scrutant d'un oeil de maître les champs, les gens, les

mares et les canards. Il s'arrête tout au bord de la route. Il jette un

regard du côté de Paris. Il revient. Il trottine, faisant des

coquetteries de démarche, et se retournant. Il s'ajuste. Il se trousse,

se détrousse et se retrousse.

Cet homme est le seigneur suzerain de cette ancienne terre de moinerie.

Cet homme commande au pouvoir spirituel. Cet homme règle les obligations

du maître d'école envers la commune. Cet homme donne le mot d'ordre à

cette police qui est le garde champêtre. Cet homme requiert cette force

civile qui est la garde nationale. Quand cet homme rentre de son

invariable promenade, les intérêts locaux, et les contestations, et les

demandes, et les placets sont à sa porte, bonnet bas, révérences prêtes.

Cet homme est le maire de Rumilly.

--«Azélie--a-t-il dit--donnez-moi mon ouvrage.»

Il a tiré une longue broderie. Il a mis son dé, il a enfilé son

aiguille. Il a ses yeux de vingt ans. Il ne met pas de lunettes. Il

brode au feston la longue bande.--C'est le baldaquin qu'il destine à son

lit.

Celui-ci entre, et celui-là. Ils s'asseyent. M. Jousseau poursuit son

feston. Ses doigts agiles vont et viennent. Il a croisé une de ses

jambes par-dessus l'autre, et il travaille. L'un dit que les oisonneaux

de Mathieu trouent sa haie; l'autre qu'il faudrait un nouvel

instituteur, que celui qu'on a se grise, et que les enfants n'y

apprennent rien, et qu'il n'est jamais levé pour sonner l'_Angelus_; un

autre qu'il faudrait voir le préfet pour le procès des grands bois que

la commune a avec l'État. M. Jousseau dit à l'un: «Vraiment?--à l'autre:

«Possible!» Il brode toujours. Il ajoute: «J'irai à Paris, le mois

prochain,»--et il répète: «J'irai à Paris.»

De la cuisine, une voix aigre s'échappe:--«A Paris? y pensez-vous,

Monsieur? J'ai cent cinquante dindons à élever cette année! Vous allez,

comme ça me laisser seule?»

Après souper,--quand c'est l'hiver,--Azélie a mis de l'huile dans son

_bureton_. M. Jousseau le prend à la main. Azélie marche avec ses sabots

dans la nuit noire. Elle porte un rouet, et une quenouille chargée. M.

Jousseau marche après Azélie, se garant des pierres et du ruisseau de

fumier de la ferme. Les voilà arrivés, lui et elle, à la veillée des

femmes: tous les rouets sont en jeu. Quand les commères le voient:--«M.

Jousseau, mon dernier a une foulure.»--«Il faut une omelette aux

cloportes,--dit M. Jousseau,--je vous ferai l'ordonnance.» Il s'arrange

à son rouet.--«M. Jousseau, mon homme a son rhumatisme.»--«Bonne femme,

c'est qu'il ne porte plus les trois marrons que je lui ai dit de porter

dans la poche de son pantalon.»--M. Jousseau a mis son rouet en train.

Il ordonne encore d'autres remèdes, et sous son pied géant chaussé de

prunelle, son rouet en fièvre tournoie et ronronne dans la grange, plus

strident que tous les autres.

Méprise du créateur que cette cervelle femelle logée dans cette

caricature de mâle? Cervelle coulée au moule des gynécées, engouée de

chiffons, manoeuvrant toute la machine solide de ce corps ridicule aux

petits travaux des Arachnés! Homme-femme ayant ambition depuis trente

ans d'aller à Paris pour caresser de l'oeil les belles robes et les beaux

bonnets, et les petits brodequins! Et les paysans lui pardonnent à ce

maire enjuponné, fiers de vous montrer l'écriture calligraphiée de ses

grotesques ordonnances médicales.

La veillée est finie. Il est rentré chez lui. Il est dans son lit, M.

Jousseau. Il a la tête sur son oreiller; sa chandelle est sur sa table

de nuit. Ses volets sont bien fermés, les rideaux de sa fenêtre tirés.

Il est couché sur le dos; il tripote dans ses longs et grands doigts

noueux quelque chose, et le retourne et le façonne comme une mère

habille son enfant. Il a un petit carton près de lui, où il puise et

remet tantôt un chiffon, et tantôt un autre. Ces chiffons ressemblent, à

de petits vêtements: voilà un petit béguin et voilà une petite jupe. Il

travaille avec tout cela dans la ruelle contre le mur. C'est long ce

qu'il fait; il s'impatiente; il prend une épingle sur la table de nuit;

il se pique. Il bougonne sourdement. Cela avance. Il sifflote un petit

air. Il lui faut maintenant ses deux mains; il met l'épingle entre ses

dents. Là! voilà qui est fini. Il fait sauter cela sur son séant,

regarde et donne encore un coup de main ici et là: c'est sa poupée qu'il

vient d'habiller. La chandelle tantôt ramasse sa flamme au-dessus de son

champignon qui charbonne, tantôt la lance bien haut par-dessus; et au

mur, le petit paquet de chiffons que branle le vieillard remue. Au mur,

aussi, l'énorme nez du vieillard se projette, mettant une grande ombre

bien noire qui marche et rétrograde selon que la chandelle flambe ou se

reploie. Au mur, ce nez énorme se profile net; et d'une ligne cernée, la

silhouette étrange tremblotte, toujours à sa même place, grandissante,

puis immobile; tandis que promenée et ballante sur les plis des draps,

la poupée estompe plus bas l'ombre allongée de ses oripeaux qui

dansent...

Le dimanche gras, il arrive à Rumilly une grande caisse de Paris pour M.

Jousseau.--M. Jousseau s'enferme avec sa caisse; même Azélie ne sait ce

qu'il fait enfermé.

A midi, le mardi gras, M. Jousseau sort dans son cabriolet d'osier.

Quand M. Jousseau passe en son cabriolet d'osier devant le portail de

l'église, le saint Martin sous son dais festonné ajusté aux meneaux lève

son petit bras de pierre et met sa main devant ses yeux, en auvent, pour

mieux voir. Les figurines qui vivent à chaque jambage perchées sur une

colonne torse, dans un habitacle clochetonné, se penchent et se dressent

sur la pointe du pied et s'avancent. L'ange à droite qui porte un beau

lis à la main s'oublie, curieux, et grimpé jusqu'au haut des accolades,

s'accoude sur les armes de France, laissant ses voisins en mauvaise

position et mal en point pour voir. Petit à petit les saints s'essayent

tous à déranger de la tête les gouttes de glace, réunies en grappes, qui

pendent à leurs petites couronnes sculptées. Le soleil, jusque-là

endormi dans son lit de nuages gris, s'éveille et met une mouche d'or au

bout du nez de la Vierge qui fait vis-à-vis à l'ange de l'Annonciation,

les yeux baissés. Voilà que la jolie Vierge lève elle aussi, pour

regarder, ses paupières de pierre toute noircies des larmes de la pluie

d'hiver. La grande rose à six feuilles en coeur resplendit comme une

prunelle de cyclope dilatée; et les monstres des gouttières, et les

apôtres qui demeurent contre les contre-forts sont tout éjouis et

remuants d'aise d'avoir les plus hautes et les meilleures places, tant

elle est curieuse, unique et merveilleuse, la chose à voir! Même comme

les portes sont ouvertes, du fond de l'église, les personnages du

retable, les soldats juifs et les saintes femmes tâchent de jeter l'oeil

par-dessus les chandeliers d'argent de l'autel, et les deux larrons

quasi-morts retrouvent un regard pour ce spectacle étrange:--M.

Jousseau, M. le maire, dans son cabriolet d'osier, défile devant

l'église costumé en odalisque!

Le curé qui a lu la chronique du pays, disait sur le pas du presbytère:

«O Jean Collet, vous qui élevâtes notre église de Rumilly, si belle

qu'un monsieur de Paris est venu la dessiner l'autre année, et que le

préfet l'a regardée l'autre jour! Vous qui l'élevâtes, pieux Jean

Collet, chanoine et official de Troyes, par trente-quatre ans de quêtes

patientes au travers des contrées chrétiennes, architecte de charité! ne

serait-ce pas votre méchant petit frère Claude,--Claude qui, perdant

que vous faisiez, armé de votre aumônière, croisade pour conquérir cette

belle maison de Dieu, crayonnait sur tous les murs un grand enfer,

écrivant au-dessous, le mécréant!

En ce palud et horrible manoir

N'est cordelier, ni moine blanc ou noir

On s'en estonne, et le peintre respond:

S'il y en a, mais on ne peut les voir.

Parce qu'ils sont mussez au plus profond.

«Claude, ce poète d'Hérodiades, qui donnait à lire aux beaux amidonnés

de son temps, l'_Oraison de Mars aux dames de la cour_;--ne serait-ce

pas, ô pieux Jean Collet, votre méchant malin de frère qui revient un

instant de l'_Ile des Hermaphrodites_ en guenon habillée, pour distraire

et mettre en émeute les saints, les saintes, la Vierge et les anges et

les éveiller de leur rêve de paradis et faire les cornes à votre pauvre

âme trépassée, dites, ô Jean Collet?»

MARIUS CLAVETON

_Honorable monsieur, je suis à la porte de votre habitation. Depuis que

j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai acheté des vêtements, afin de

pouvoir me présenter là où j'ai affaire. Je suis mieux vêtu, mais mon

pauvre nez souffre bien. Je me recommande à votre bon coeur._

MARIUS CLAVETON.

_Mon pauvre nez! mon pauvre nez!_

L'honorable monsieur fit entrer le visiteur, et lui donna de quoi

acheter du tabac.

Marius Claveton est méridional, mais, à cela près qu'il jure par

_pécaïre_, il n'est pas de son pays: il est modeste, il est discret, il

est taciturne. Il sait l'étiquette entre gens qui n'ont rien et gens qui

ont un peu plus. Invitez-le à déjeuner, il acceptera, mais de cet air

honteux que devait avoir, je ne me rappelle plus, quel auteur du XVIIIe

siècle, qui répondait quand un seigneur l'invitait: Vous êtes bien poli,

monsieur, j'ai dîné hier. Des quatre ou cinq personnes qui l'obligent,

il accepte la piécette, mais un peu rouge, et croyant d'ailleurs

fermement qu'il ne fait qu'emprunter. Il attend de confiance le payement

d'un billet idéal le lundi, et le mardi, dès qu'il l'aura escompté, il

viendra mettre à votre disposition _et sa bourse et ses services_.--Deux

points de feu dans les yeux.--Marius Claveton est un petit homme, les

cheveux très-noirs, le visage impitoyablement vrillé de petite vérole,

de grosses lèvres rouges sensuelles et épanouies, le nez au vent.

Defauconpret a beaucoup traduit; il a traduit quatre cent vingt-deux

volumes. Marius Claveton a peut-être traduit encore plus de volumes que

Defauconpret, car Marius n'a «ne cens, ne rente, ne avoir», comme ce bon

larron de Villon. Marius vit à traduire de l'anglais.

Quand Marius a six sous, et de plus de quoi acheter des plumes et du

papier, il va dans un certain cabinet de lecture qui possède bon nombre

de livres anglais. Il s'attable, et, comme il a l'intelligence preste,

la main vive et l'écriture expéditive, il écrit couramment sa

traduction, fatiguant le plus de bouts d'ailes, emplissant le plus de

papier qu'il peut.

A quatre heures, il se lève, essuie ses plumes, et va proposer, de

petits journaux en petits journaux, sa main de papier noircie. Une

quarantaine de sous est le salaire ordinaire. Marius achète du tabac,

dîne avec une friture dans un cornet de papier, et se couche et s'endort

pour recommencer le lendemain.

Un soir un de ses protecteurs qui le savait confiné au lit, faute de

pantalon, vint lui rendre visite. Marius logeait rue Saint-Jacques, à

l'hôtel de Grèce,--en son hôtel de Grèce, comme il avait l'habitude de

dire.--Le protecteur monte l'escalier, il frappe.--Qui est là? crie

Marius.--C'est moi.--Honorable monsieur! honorable

monsieur!--L'honorable monsieur entendit des allées et venues dans la

chambre; puis ce fut comme un frôlement de linge. Marius passait une

chemise. Il ouvrit. L'honorable monsieur faillit être renversé: la

chambre de Marius empestait le suif et l'humanité. Marius n'avait que sa

chemise. Le monsieur prit son coeur à deux mains et fit un pas en avant.

Dans la chambre, il y avait une chaise et un lit, et sur la chaise une

chandelle cannelée de coulures avec un pied-de-nez. Le lit n'avait pas

de draps.--Honorable monsieur, asseyez-vous.--Marius,--le Méridional, se

retrouvait ici,--se croyait assez de chaises pour faire asseoir

quelqu'un.--Merci, je m'en vais, dit l'honorable monsieur en tendant un

paquet de hardes à Marius. Voici pour vous; j'ai une dame qui m'attend

en bas.--Eh bien, faites monter cette dame! dit héroïquement Marius.

Le costume de Marius est d'ordinaire composé d'aumônes partielles que

lui font quelques artistes de sa connaissance. On se cotise, on apporte,

qui un gilet, qui une redingote, qui un pantalon, ce qui vous permet de

deviner que le costume de Marius est d'un style éminemment composite;

les charités qu'on lui fait étant de tous ordres et les habits qu'on lui

donne étant de toutes dates. Mais cela ne fait guère à Marius; il marche

dans tous ces morceaux de drap colligés, comme Diogène dans son haillon,

et ne s'aperçoit des trous que quand ils sont grands.

Et savez-vous, mesdames, ce que ce déguenillé traduit, et quelle est sa

veine et sa spécialité d'interprétation à ce costumé d'aumônes? il

traduit, le plus souvent, les parfumeries, la parfumerie de Windsor et

la parfumerie de Smyrne, les senteurs d'Énis-el-Djelis et les vinaigres

de lady! il traduit les articles sur les strigilles, les gauzapes, les

_alipili_ et les _elacothesii_. Il se plaît aux toilettes d'exquise

élégance; il entre en tous les détails des soins internes, en toutes les

parures du corps! Il traduit tous vos auxiliaires, mesdames; les

sachets, les savons, les pots-pourris, les préparations balsamiques, les

bains de Vénus, les eaux de Jouvence, les laits de beauté! Il dit chaque

[Grec: ôsmê] du gynécée; il dit, d'après les Guerlains inédits de la

Grande-Bretagne, le castoréum, le crocus, la marjolaine, le storax;

il dit les stagonies d'encens et les roses de Tunis, et d'Égypte, et de

Campanie, et que nous devons à Néron l'art de s'oindre la plante des

pieds! Il conte toutes les ressources de l'Orient, Éden des parfums, le

musc, l'ambre, la civette, le jasmin, le nard, le macis, le girofle, le

bétel et le ginseng! Il traduit toutes les joies de l'épiderme, le

massage, et les essences et les arômes! Il traduit, mesdames,--ce Marius

sale et pouilleux, et qui pue,--il traduit pour vous toutes les recettes

de Calcutta et de Téhéran, tous les secrets de l'hygiène de la beauté!

Il plonge sa plume en toutes les extases de l'odorat. Pour vous,

mesdames, il fait passer d'anglais en français tout ce qui assouplit

l'épiderme, tout ce qui veloute la peau, tout ce qui fait la femme

savoureuse, et en bon point pour les désirs!

Marius trouve le Luxembourg à sa porte, les habits des autres à sa

taille, _il n'est rien d'égal au tabac_ de Sganarelle à son goût, la

misère qu'il mène à sa guise.

Je ne connais qu'un malheur et qu'une douleur arrivés à Marius.

Quelques créatures de ce temps · 第 9 / 13 段