Partout et toujours, dans toute la chaîne des Vosges, trottinant,

marchant, ouvrant sa balle et la refermant avec toutes sortes de bonnes

et gaies paroles,--ici l'été, là l'hiver,--à Pompierre, venant comme

avril vient, à Allarmont, arrivant comme janvier arrive,--toujours

chanson voltigeant aux lèvres, appétit en poche, et coeur content,

oui-dà, c'est le père Thibaut.--Du bisaïeul au grand-père, du

grand-père au père, du père au fils, le petit commerce s'est légué; et

bien sûr, mes amis, que c'était un Thibaut qui colportait de village en

village, tout par là, dans les vieux temps passés, le vieux _Kalendrier

des bergiers_, qui tant contenait: _Tables des festes mobiles. Tables

pour congnoistre chacun iour en quel signe la lune est. Figures des

éclipses de lune et de soleil et les jours, heures, minutes. Larbre et

branches des vices. Les peines denfer, le liure du salut de lame.

Lanothomye du cors humain. Lart de fleubothomye des veines. Le régime de

santé du corps humain. Lastrologie des bergiers. Des quatre complexions.

Les iugements de phizonomie. La division des eages. Les dits des

oyseauls. Les méditations sur la passion. Dictiez et epitaphes des

morts. Loraison que bergiers font à notre dame. Et plusieurs autres

choses._

UN VISIONNAIRE

--Des contes à mourir de peur! dit Madame ***.

--Madame,--répondit Frantz avec un sourire,--il faut bien s'amuser à

quelque chose, à la campagne.

--Et vous laissez refroidir votre thé?--lui dit Édouard.

--Madame, c'est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio

Burroughs était le plus beau garçon de Londres. Ajoutez qu'il était

bretteur. Il eût tué tout le monde, si tout le monde avait voulu se

battre en duel avec lui.--En sorte qu'il avait pour maîtresse une

grande dame, une Italienne. Comme elle était à son lit de mort, elle lui

fit jurer de ne jamais dire ce qu'il y avait eu entre elle et lui.

Cassio pleura. La femme mourut. Un soir à la taverne,--Cassio buvait,

madame,--Cassio but et parla. Depuis lors, à toutes ses orgies, à côté

de lui vint s'asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel,

l'Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu'au

terrain.

--Ah! le beau drame!--fit Hector.

--Je ne l'ai pas fait.--Et Frantz s'inclina froidement.

--Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schéhérazade?--Et madame ***

s'apprêtait à servir Frantz.

--Mille remercîments.

--Et vous croyez aux apparitions?

--Si j'y crois?.... Madame, si j'y croyais, je serais fou.

--Et vous ne l'êtes pas?--dit Hector en riant.

--Je n'en sais rien, monsieur.--Ah! madame, il y a peut-être un monde

que nos yeux ne voient pas, et que nos oreilles n'entendent

pas.--Blake, qu'on nommait _le Voyant_, causait avec Michel-Ange, dînait

avec Moïse, soupait avec Sémiramis. Il vous disait: «Vous n'avez pas

rencontré Marc-Antoine? il sort d'ici.»--Ou bien encore: «Ah! voilà

Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose.» Et il prenait ses

crayons,--car c'était un artiste,--et il dessinait, devant vous le

Richard III.

--Eh bien oui!--dit Amédée en remuant le fond de sa tasse de thé avec la

petite cuiller de vermeil, et en la reposant sur la table de bois peinte

en vert,--une hallucination! Maintenant, l'hallucination est-elle, comme

a dit un médecin aliéniste, une image, une idée, reproduite par la

mémoire, associée par l'imagination, et personnifiée par l'habitude?...

--Monsieur Amédée, vous parlez comme un livre allemand!--dit madame ***.

--Et que ferez-vous, en ce cas, de Ben Johnson,--reprit Frantz,--qui

passait certaines nuits à regarder son gros orteil, autour duquel il

voyait des Tartares, des Turcs, des catholiques monter et se battre?

Allez, messieurs, le cerveau de l'homme,--la nature psychique, comme

ils disent,--ils ont beau y mettre le scalpel, ils le pèsent comme un

paquet! ils ne sauront pas encore demain ce qu'il y a dedans.--Oui!

expliquer l'hallucination, rêve les yeux ouverts, quand vous m'aurez

expliqué le rêve, l'hallucination les yeux fermés!--Cet homme voit dans

ses appartements des personnes inconnues, aux visages pâles, aller et

venir. Celle-là, une femme aveugle, dit le matin à sa bonne: «Ouvrez la

porte toute grande! Que tous ces messieurs et toutes ces dames s'en

aillent!» Et il n'y a personne chez elle. Pour un autre, ce sont des

personnages habillés en vert qui dansent dans sa chambre;--et les

exemples les plus extravagants et les plus divers de cette détente de

l'attention,--encore une définition!--de cette fascination de l'organe

visuel, de ce degré morbifique de la sensibilité! Et le libraire de

Berlin, Nicolaï! Celui-là, qui boit, a les diables bleus.--Et vous

savez, madame, l'histoire des visions de ce magistrat anglais? Il vit

d'abord un chat, puis c'était un huissier de cour avec la bourse et

l'épée, une veste brodée, le chapeau sous le bras; puis enfin ce fut un

squelette, caché dans les rideaux de son lit, et regardant par-dessus

l'épaule de son médecin!--Mais pardon, je bavarde....

--Et mon album attend,--dit madame *** en le lui tendant à une page

blanche...

Frantz se mit à écrire.

Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, écoutant la plume de fer

grincer à chaque grain de papier.

La porte, tapissée de roseaux, s'était entrebâillée par hasard. Les deux

bougies vacillaient dans le pavillon rustique où se tenaient madame ***

et ses invités, auprès des tasses de thé, le dos appuyé contre le mur de

mousse. Au dehors, par la fenêtre encaissée entre des troncs d'arbres

non écorcés, on voyait la nuit, et la lune qui donnait à la pelouse,

margée de grands arbres tout noirs, l'aspect d'une nappe blanche.

Quelques petites rigoles qui descendaient à la rivière dans des

conduites de bois faisaient dans le lointain de petits bruits douteux.

Il y avait de brusques remuements de feuilles dans l'allée de tilleuls

qui boulait l'eau. La lueur agitée des deux bougies coulait, par la

porte entr'ouverte, sur l'allée sablée, et mettait, se perdant, sur

quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques. Tout au fond,

dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un

petit enfant.

--Voici, madame.--Frantz lut:

--Le petit tambour était joli; il était joli comme un coeur avec ses

cheveux blonds et son uniforme rouge.

Sa mère est à Newcastle, elle fait des aiguilles; et son père est mort,

comme un homme, à la bataille.

Il a l'oeil éveillé et le coeur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes

filles le regardent et lui les regarde aussi; et puis, il suit son

chemin, car il faut qu'il arrive avant le soir à son régiment, avant

qu'il ne fasse noir comme l'encre.

Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit

tambour: «Nous ferons route ensemble. Tu es petit, je te protégerai. Les

corbeaux dorment, et il n'y a personne, ni un homme, ni une femme, ni

une petite fille, personne sur la route.»

Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le

bois.--«Monsieur, dit le petit tambour,--la route est là; pourquoi

allons-nous dans le sentier? Serrez votre petit couteau.»

Le petit tambour était joli; il était joli comme un coeur, avec ses

cheveux blonds et son uniforme rouge.

A Newcastle, on a rapporté le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses

cheveux et sur son uniforme rouge.--Il ne battra plus, madame, votre

enfant; madame, il ne battra plus en tête du régiment.

Jarvis se lava les mains.--Il est allé à Portsmouth. Il a vu un navire

qui se balançait comme une demoiselle prête à danser. Il est parti bien

loin sur la mer.

Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et

dessus. Jarvis dit au marin de quart: «John, les pavés se remuent et

courent après moi.»--John dit: «Ne prends plus de gin.»

«John, les pavés se détachent, vois, vois-tu? Ils courent après moi. Tu

sais, le petit tambour, le petit tambour si joli avec son uniforme

rouge?--John dit: «Va trouver le médecin.»

--«Non, non, je n'irai pas trouver le médecin. Cet enfant qui nous suit

de si près, le petit garçon sanglant,--les pavés courent,--vois-tu comme

il se traîne sur les cailloux? Le voilà!»

Et Jarvis se met à courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte

sur la vague, il crie: «_God by!_ le petit tambour!»--C'est tout.

--Est-ce qu'elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz?

--Comme l'histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma

racontait, et ce qui faisait son jeu plein de terreur. Lorsqu'il entrait

en scène, il tendait sa volonté, et ôtant les vêtements de son

auditoire, il faisait que ses yeux substituaient à ces personnages

vivants autant de squelettes.

--Mais à vous, monsieur,--dit Paul,--ne vous est-il jamais

personnellement arrivé...

--Si fait, monsieur,--dit Frantz d'une voix lente.

Madame *** se rapprocha de ses voisins.

--Il y a neuf ans de cela; j'étais dans un village près de Saverne. Je

finissais mes études, et je logeais chez un curé. Le presbytère était

sur le haut d'une colline. Du bas du presbytère partait une grande allée

de vieux tilleuls,--comme vos tilleuls là-bas, madame,--qui menait au

cimetière. Les gens du pays racontent toutes sortes d'histoires sur

cette allée de tilleuls. Il paraît qu'il s'y pend au même arbre un homme

tous les ans. Ce que je puis dire, c'est que j'y suis resté un an, et

que j'ai vu au fameux arbre un pendu. Mes deux fenêtres donnaient du

côté de l'allée, et quand il faisait une belle lune, je distinguais

chaque tombe du cimetière. Une nuit...

--Ah! monsieur Frantz,--dit madame *** en se cachant de pâlir sous un

sourire,--vous avez fait le pari de me faire peur ce soir, et voyez,

vous avez gagné. Qui de vous, messieurs, me donne le bras jusqu'au

château?

--Moi, madame, si vous le voulez bien,--dit Hector en se levant.

Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la

théière.

--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble

Édouard, Amédée et Paul.

--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela

ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous êtes en

veine d'écouter...

Frantz parut se recueillir.

C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond.

Ses cheveux longs, plantés hauts sur le crâne, s'élevaient droits sur

leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer

les deux bosses frontales. Il était maigre; son nez était fin; ses

moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu

pointu, était garni d'une longue impériale. Ses yeux bleus, d'un bleu

sourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur

sa face osseuse, dont la lumière des bougies accusait, à grandes ombres,

tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses

auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard

d'aveugle.--Il était vêtu de noir.

--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques

instants de silence,--que la châtelaine est partie, et que vous êtes

éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce

que je vois tous les huit jours; mais ayez la bonté de pousser la porte.

Ces tas de plâtre qui sont après l'allée, et sur lesquels la lune donne,

ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous

voulez.--Je perdis jeune une soeur que j'aimais. Le cimetière était assez

éloigné de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs

après souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois,

et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle était

sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un

spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis

lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent.

Un dimanche, dans la nuit,--mon père gardait le lit depuis deux

jours,--dans un rêve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma

famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: «Ton

père ne passera pas trois jours.»--Mon père mourut le mardi. Cela me

mit encore plus de songes dans la pensée. Mon père et ma soeur me

revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des

imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous

voulez me passer l'album, oublié là, je raconterai en crayonnant.

Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde

toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est fermée à

double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma

commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une

heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds.

Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble s'abaisser. Des

bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se

distendent. Je mets quelquefois la main sur mon coeur: il ne bat ni plus

vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps.

J'ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par

tout mon individu un sentiment d'anxiété et d'angoisse que je ne puis

dire.

Ma porte s'ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble

demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et à sa

suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq larves d'un

pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide

d'une tête de veau échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins

comme le tiers de leur corps, pieds à peine équarris dans la chair

mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d'immenses

doigts annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme

enchevêtrés l'un dans l'autre, se prennent à côtoyer lentement le mur,

contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de

toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief

de Calibans nains. Le maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa

tête sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'où s'échappent,

voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe

noir pareil à celui de Crespel. Sa face est creusée du front aux dents

comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont

relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée

et cachetée de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette

lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'épaisse chevelure grise,

séparée au milieu de la tête, retombe jusqu'aux talons, comme un voile

poudreux autour d'un corps qui semble habillé d'une vieille reliure de

vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs, logés dans des orbites de

crâne desséché, sont tachés d'un point noir; les mâchoires, dégarnies de

joues, bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives

dénudées; la colonne vertébrale, qui relie la tête au reste du corps, et

les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement

dépouillées. Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la

chair; et l'épouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son

ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux

petites tiges emmanchées de deux pieds plats,--deux truelles de

maçon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le

plus.--Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol; ce ne

sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas

les griffonnages et les bossues goîtreuses du Vinci; ce ne sont ni les

maigres squelettes classiques des _Danses des morts_, ni les figurations

antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutôt,--autant que ma

pensée peut trouver une analogie à ces visions de terreur

caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java

taille à ses dieux de mort.--Derrière la femme vient un garde national

pied-bot, avec un énorme bonnet à poil. Les bras retournés, plus longs

que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains semblables à

des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret,

avec une jolie queue par derrière dont le noeud forme un énorme papillon

noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichés dans

les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous; il ne touche pas

terre et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide,

comme un pendule.

Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme

bestiale, les plus inouïes contrefaçons de l'homme. Une grosse tête

d'enfant, cerclée d'un bourrelet, montée sur des pattes de faucheux;

une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d'escargot... Je veux

leur parler; je ne puis. Ma langue se colle à mon palais. Ils vont

ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure, jusqu'à mon lit.

Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en

l'air, les mains passées dans de prodigieux sabots; des mufles de

gargouilles; un prêtre qui a des règles d'ébène au lieu de bras; un

homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge;

un maître d'armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise

d'épée;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres

d'un air menaçant; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la

queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en

plumes d'oiseau; des gens qui portent la tête du côté du dos, des pieds

palmés; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma

chambre! les plus étranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux

et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout éclate de lumière,

pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des

chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d'or, des fraises Henri

II, des redingotes à la propriétaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils

passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu'ils en font le tour.

Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...

Le sable cria dans l'allée.

--Messieurs--dit Siméon en ouvrant la porte--le feu est allumé dans vos

chambres!

UN COMÉDIEN NOMADE

«V'là les comédiens! serrez les couverts!»--L'étape a été longue, le

chemin poudreux. Tout le long de la route, vainement les cabarets ont

balancé leurs provoquants bouchons de paille: il a fait soif pourtant;

mais la dernière sous-préfecture n'a pas goûté _Lazare le Pâtre_. Ils

arrivent, les pauvres diables! «riches de mine, mais pauvres d'habits»

dans un char à banc peint en jaune, avec leur bagage dans de mauvaises

caisses en bois blanc chargées et rechargées d'adresses. Ils arrivent.

L'hôtesse de Châteauroux, qui les a flairés, crie à la bonne: «V'là les

comédiens! serrez les couverts!»

Comédiens de province! parias, sentinelles perdues de l'art dramatique,

artistes au long cours, allant par toute la France à la chasse de la

recette, portant dans une misérable valise toutes les gaietés et toutes

les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d'Oreste, des

couronnes et des battes; comédiens à toute outrance, suppléant aux

décors, faisant de rien quelque chose; Napoléons de la rampe, rayant le

mot _impossible_, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent

comme il vient, le public comme il est, emplissant la rotonde des

diligences, répétant dans les auberges la fenêtre grande ouverte;

quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines

dans une grange pour dix sous les secondes; tirades hurlées, recettes en

gros sous, existences de hasard, dîners d'occasion, couchées de

rencontre, le _plaustrum_ de Thespis moins les vendanges, soupirs des

Ragotins de l'endroit pour Angélique ou mademoiselle l'Étoile,

hôtelleries où l'on engage «les chausses troussées à bas d'attache»; vie

de pourpre et de guenilles, d'imaginative et d'audace; vie à la

Rosambeau, où Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle,

où Louis XV se fait une perruque avec des copeaux poudrés de farine!

Pauvres comédiens! toujours tournant le dos au succès, toujours gais et

dispos, toujours éclatant en joyeuses histoires, la boîte de Pandore

sous le bras, la boîte ouverte, l'espérance au fond!

Destin! l'Olive! la Rancune! X... était votre frère! Et lui aussi était

allé au Mans et partout, lui aussi eût joué une pièce à lui tout seul!

lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur!

C'est X... qui va trouver un correspondant dramatique: «Parbleu!

monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous

formez pour Abbeville!--Quel emploi jouez-vous?--Monsieur, quel est

l'emploi que l'on paye le plus cher?--Monsieur, ce sont les premiers

ténors.--Eh bien! monsieur, mettez que je joue les premiers ténors!» Et

il joua les premiers ténors.

X... est maigre comme un vieux cheval; il mange comme un homme qui a eu

appétit toute sa vie. X... ne joue bien, à ce qu'il dit, que lorsqu'il

a un coup de soleil--(son coup de soleil, il le jauge à huit litres).

Mais il faut l'entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen âge

la fameuse lettre patente: «C'est une lettre _épatante_ du roi!»--il

faut l'entendre prononcer sa fameuse phrase: «Allons! il se fait tard,

regagnons notre pauvre chaumière; là, du moins, nous goûterons le

bonheur que le riche ignore peut-être sous ses _nombrils_ dorés!»--il

faut encore entendre dire cette autre phrase de la _Forêt périlleuse_:

«Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas;

à la moindre _inflaction_ à la discipline, il vous tranche la tête avec

un sabre fraîchement _émolu_, comme je la tranche moi-même à ces simples

pavots!» Cette dernière phrase, où X... employait toutes les

cavernosités de sa voix, fit frémir trois mois le parterre de Nérac.

Il y a dans X... pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche

en ressources que Quinola, il a toujours à sa disposition soixante et

trois manières de payer un écot. Ne doutant de rien, et moins de lui que

de toute autre chose, grand caractère tout frotté de stoïcisme, assez

indifférent aux pièces qui _descendent la garde_, accueillant les bravos

avec gravité, il déjeune parfois d'une croûte trompée à la fontaine du

comédien de Le Sage; mais vient-il à dîner, à dîner avec la fine

côtelette aux cornichons, la sardine et l'omelette au lard, il ne songe

nullement, je vous jure, à penser qu'il y a 365 dîners dans l'année.

X... a une expression favorite:

Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse.

Un de ses amis le rencontre à Paris: Quel emploi avais-tu à

Lunéville?--Hautbois.--Comment, hautbois? Ça n'est pas un emploi, ça. Et

puis tu ne sais pas en jouer...

Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!

X... a toujours les mains sur les hanches, comme s'il cherchait la batte

d'Arlequin. Il sautille; ses mouvements sont saccadés. Il a l'air de

remuer, piqué d'une tarentule. Sa voix est aiguë, aigre et criarde, et

se raccroche en ses hiatus au perpétuel _sangodemi_!--Quand il parle,

il s'aide de ses yeux, et roule les prunelles comme s'il jouait dans la

vie privée les traîtres de Bouchardé.

X... est prêt à tout, propre à tout. Un accessoire qui manque, il le

remplace. Un souffleur, qui crut lui faire une mauvaise farce, lui

souffla un soir tout le temps d'une pièce le journal _la Patrie_: X...

improvisa un autre rôle.--Dans je ne sais quel drame, l'horloge devait

sonner trois heures. Elle ne sonne pas. X... s'approche de la rampe,

fait: Tin!... tin!... tin!... et reprend: Trois heures ont sonné!--Rien

ne l'embarrasse. Je ne vous dirai pas qu'il jouera sans public, non;

mais il jouera sans salle. A Rouen, le directeur du Théâtre des Arts ne

veut pas lui laisser donner sa représentation à bénéfice sur son

théâtre: X... va trouver le directeur d'un théâtre de marionnettes, et

lui loue sa salle. Il n'y avait qu'un inconvénient: X... était plus haut

que le théâtre. Quand il était debout, sa tête était dans les frises.

X... ne sourcille pas. Il se couche à terre, s'appuie sur un banc de

gazon, et chante ainsi couché: _Asile héréditaire_, de _Guillaume Tell_,

et dit la tirade de Gros René, du _Dépit amoureux_. Il fit 47 fr. de

recette. A un de ses amis qui lui disait: Comment.....?

--Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!

Écoutez ses vues sur l'esthétique de l'art, quand à la Halle il va de

chez Baratte chez Bordier, bras dessus, bras dessous, avec F..... qui

l'avait ce soir-là enguirlandé, des pieds à la tête, d'une devanture

d'herboristerie: «On n'a jamais compris Buridan de _la Tour de Nesle_;

Buridan ne doit pas avoir une cape, une épée; c'est pas ça. Buridan est

un soldat qui revient de la guerre; il fume son brûle-gueule, raconte

ses campagnes, et demande un litre à 6!»

A table d'hôte, quand on enlève un service: Laissez! «laissez! dit X...

Ces plats ne vous gênent pas; ils charment ma vue!»

Quelques créatures de ce temps · 第 8 / 13 段