Ainsi chantant, il advint qu'Hippolyte aperçut aux vitres d'un magasin

de la rue de Richelieu son idéal--un idéal de beaucoup de kilos, vous

imaginez bien. La forte jeune personne était magnifiquement en chair.

L'ayant vue, Hippolyte se prit à rabâcher à tous ses amis les charmes

de l'intérieur qu'il rêvait: «De joufflus enfants barbouillés enfournant

de longues tartines..., au nez deux belles chandelles..., la mère une

camisole ouverte, les plis mal rangés, écrasant un de ses seins robustes

sur la face du dernier né..., les langes souillés qui sèchent au feu, un

air tiède là-dedans, une atmosphère de poêle..., l'avant-dernier marmot

qu'on nettoie dans le fond..., tout ce que Rabelais et Ostade mettent de

prose et d'humanité autour des joies maritales!»--L'avenir entrevu de

cette grasse façon, Hippolyte, qui demeurait au faubourg Saint-Germain,

se mit à passer rue de Richelieu, pour aller au ministère de

l'agriculture.

Quelques mots sur l'écrivain.

Dans cette grande poussée de 1830, entre toutes ces jeunesses et ces

fougues qui se cherchaient une originalité, Hippolyte avait la sienne

propre. Parfois bien, sa muse n'était qu'une spirituelle à la suite, une

suivante du _Mardoche_. Elle chantait:

Je suis las de toujours voir la lune qui cogne

Son nez à la lucarne; on dirait un blanc d'oeuf

Collé sur du drap bleu: tableau d'épicier veuf,

Ami de la campagne et du bois de Boulogne!

Parfois bien c'était les désespérances à la mode, et dans lesquelles les

plus gras et les plus gais garçons d'alors se drapaient à l'Hamlet:

......... Et plus rien ne me luit

Qu'un repos lourd, inerte, où mon corps par avance

Est comme un soliveau pur de toute souffrance.

Matériel et sec, comme lui gros et rond,

Et couché sur le dos, n'ayant plus rien de l'homme

Qu'une masse quelconque, une chose qu'on nomme

Soit dans l'arbre ou le corps du même nom: le _tronc_.

Il ne s'était pas garé mieux qu'un autre des ballades à la Lune, qu'il

appelait _dame Luna_, et à qui il dédiait force madrigaux intitulés: _La

lune qui va au bal_.

Ce qui le faisait original, ce n'était pas cette admiration du Maître

poussée jusqu'au culte:

Hugo! maître divin, resplendissant génie,

Qu'à l'égal de Dieu même en mon coeur je chéris!

cette idolâtrie courait alors les rues.

Ce n'était pas une petite brochure portant pour titre: _Espérance_, et

dirigée contre le suicide, qu'il appelait «le fléau de l'humanité».

Ce n'était pas non plus nombre de vers emportés de couleur; et cet assez

baroque portrait de l'hiver:

... Des rameaux crochus les turbulents squelettes

Qui dansent par les airs en se cassant les doigts,

Simulent un combat de portiers en goguettes

S'éreintant à coups de balais!

Chaque jour de ce temps apportait de ces images frénétiques et

nouvelles.

Ce qui faisait l'originalité d'Hippolyte, c'était l'amour et le respect

des grands poëtes du XVIe siècle et ce certains du XVIIe. Ses goûts de

bibliophile étaient passés dans ses goûts d'homme de lettres. Il

trouvait à tout écrivain français un ancêtre, en ce vrai grand siècle.

Il donnait à cette passion de retrouver ces gloires anciennes sous les

gloires plus modernes tout le charme d'un paradoxe vraisemblable. Le sel

et l'agrément de cette langue toute riche l'avaient pris et le tenaient.

Toutes ces célébrités, tombées en jachère, lui faisaient sa compagnie

d'esprit; et «il vivait, et il couchait, s'il se peut dire, avec elles

dans toute la religion d'un cher et pur silence.» Dans les sublimes

beautés des _Tragiques_, beautés que Corneille n'égala pas, il

retrouvait un accent du _Roi s'amuse_. Il révérait les oubliés des

anciens siècles comme les pères du nôtre. Là, il avait un arsenal pour

la polémique parlée; et il en savait par coeur toutes les armes. En son

exclusivisme, aux Boileau il vous répondait par les Régnier; aux Piron

par les Scarron et les Saint-Amand; aux Jean-Baptiste Rousseau par les

Théophile; aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye; aux Parny, aux

Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les Desportes; aux Malherbe par

les Ronsard; aux Ducis, aux Chénier par les Alexandre Hardy, les Mairet,

les Robert Garnier; aux Voltaire, aux Crébillon par les Cyrano de

Bergerac, les du Ryer, les Tristan; aux Racine même il répondait par les

Nérée et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.--Ne s'avisa-t-il

pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire

imprimer en façon de _canard_!

De par saint George et sainte Thècle,

Ce fut un grand passé que le seizième siècle,

et le _canard_, imprimé chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain,

n'eut-il pas l'idée de vouloir le jeter lui-même et en personne du haut

du paradis de l'Odéon!--Au Jean Journet littéraire on eut grand'peine à

faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale

«que cela pourrait mettre le feu au lustre».

Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, _les Amours_, à ses

confrères, les confrères lui répondirent, ceux-ci: «Vous avez du génie»,

et ceux-là: «Ce n'est pas moi qui suis poëte, c'est vous.» Hippolyte eut

la naïveté de ne pas prendre cela pour de l'eau bénite de littérature.

Hippolyte était très-simple.--Longtemps Henry Monnier se donna auprès de

lui comme un homme sans relations, désirant se produire; et c'était une

comédie charmante, qu'Hippolyte lui proposant de le présenter à deux ou

trois pauvres petites célébrités à lui connues.

Deux de ses amis firent d'Hippolyte, l'un le portrait, l'autre la charge

en plâtre. Hippolyte dans sa charge n'avait pas un nez. Il avait une

trompe. La mère d'Hippolyte mit le portrait d'Hippolyte je ne sais où;

et la charge d'Hippolyte sur la cheminée de sa chambre, disant que

«c'était mieux son portrait que l'autre».--C'est cette charge qu'un

jour, où toute une joyeuse société s'était abattue chez Hippolyte, le

diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte, à une femme évanouie,

qui aspirait de confiance.

Hippolyte ne s'habillait comme personne. Il s'habillait comme lui-même

pour ainsi parler.--A un bal de noces, on la vit en habit noir, avec un

gilet à carreaux rouges, et des gants couleur de chair.--Sur

l'observation qu'on lui fit de l'étrangeté d'un pareil gilet en pareille

circonstance, Hippolyte boutonna son habit; et ainsi, son gilet passant

entre le noir de l'habit et le noir du pantalon, il semblait porter une

ceinture de flanelle rose.

Hippolyte avait si fort chanté--de Paris--_les purs baumes de l'air_,

_des oiseaux le chant clair_, l'_herbe qui s'emplit de fleurs_ et les

_jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge en__core frileuse_;

il avait, dis-je, si bien chanté, qu'il lui prit envie d'aller vérifier

la nature. Il partit pour Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans

un grand chemin de la forêt. Rien que des arbres de chaque côté. Peur

lui vint. Il retourna à la ville, entra dans un cabinet de lecture, et

s'attabla à un roman si intéressant qu'il passa trois jours à le lire,

et regagna Paris au bout des trois jours, fort édifié, et de plus belle

épris des «parfums du ciel» et des «chansons de l'arbre».

Tellement quellement, ainsi que je viens de vous narrer, doué et pourvu,

le poëte se maria,--avec la permission de M. le maire cette fois. La loi

et l'église firent de la demoiselle de boutique de la rue Richelieu sa

moitié légitime. A sa noce, Hippolyte eut un témoin ventriloque; le

lendemain, il trouva sa femme à balayer toute sa correspondance

amoureuse, et cette collection de mèches de cheveux qui lui étaient si

chères! Il prit un logement pour s'établir en ménage. La chambre tirait

le jour par des fenêtres au ras du plancher qui vous éclairaient

par-dessous comme une rampe de théâtre. Un enfant lui vint. Il

déménagea en un autre logement. Celui-ci était tellement en pente que

le berceau de l'enfant placé le soir près du lit, se trouvait le matin

contre la porte. Il déménagea encore. Il se trouva logé place

Saint-Jacques--juste en face la guillotine. Une fois là, Hippolyte se

mit à être malade, et à se laisser mourir--crainte d'un coup de

bistouri.

Hippolyte mort,--ne croyez pas que la fée Guignolant lâche encore sa

proie.--Les amis réunis à l'église attendent une heure, deux heures...

Rien ne vient. On va fumer une cigarette au Luxembourg. De joyeux

croque-morts passent. On les aborde. On leur demande, croyant

plaisanter, s'ils cherchent quelqu'un. On était tombé juste. Les joyeux

croque-morts cherchaient Hippolyte. L'adresse avait été mal donnée. Ils

étaient allés rue Saint-Jacques au lieu d'aller faubourg

Saint-Jacques.--Enfin les joyeux croque-morts mettent la main sur M.

Hippolyte... Bon! la bière est trop petite.--On retourne, on cherche, on

trouve; ah! celle-ci va au corps.--On charge, on fouette, on arrive à

l'église, on décharge, on pose sur les tréteaux.--Tous les amis étaient

partis.--On chante, on bourdonne, on asperge, on recharge, on remporte,

on refouette;--et derrière le corbillard marche tout seul l'enfant

d'Hippolyte, mordant une belle pomme verte.

LE PASSEUR DE MAGUELONNE

Le Lez est une jolie rivière avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure

en sortant de Montpellier, et vous entrerez en un pays étrange. Passé

les saules du hameau de Lattes, il n'y a plus d'arbres, il n'y a plus

d'ombre. Ici finit la terre de France. Il se déroule devant vous une

lande sans borne toute coupée de flaques d'eau. Ce ne sont plus, jusqu'à

la Méditerranée, que des étangs envahis d'herbes et de steppes

marécageuses où le ciel, en se reflétant, laisse tomber de loin en loin

un morceau de lapis. Les joncs, les tamaris, les ronces, jettent leur

manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les touffes de soude et de

varech tachent de longues langues de sable. En ce désert lézardé par la

mer envahissante, semé d'îlots de terre brûlée, et propice au mirage

comme le Sahara, quelques cavales blanches filent à l'horizon comme des

flèches d'argent. Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux

s'effarent. Dans les canaux encaissés qui traversent le marais, de

lourds bateaux à dragues dorment, leurs roues à godets immobiles. Plus

les chants, plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence! Il

fait silence. Le sol vermineux pullule de scorpions. L'air charrie des

nuées de moustiques et de moucherons. Par le paysage d'or pâle volent

des milliers d'oiseaux aquatiques; et même parfois les flamants

navigateurs, rangés en file, frôlent les plus hauts roseaux, déployant

au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de cette Égypte retrouvée.

Auprès d'une hutte conique en joncs, wigham de Huron trempant dans la

boue, s'évase une mare où gît, sombrée, la carcasse d'un vieux bateau.

Au bord de la mare, pieds nus, jupe rouge et jupe bleue, deux petites

filles, l'une accroupie, l'autre à genoux, font de grands jeux dans

l'eau. Leurs petits cheveux blonds leur courent gentiment sur la tête;

leurs petites jupes carrées et tombant droit des brassières à la moitié

de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil qui s'amuse à

jeter sur les plis de la vieille cotonnade des pointes de bel outre-mer

et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le long et mord aux petites

filles un bout de cou hâlé, et ces petits cheveux follets, qui marquent

sur la nuque des enfants de la campagne comme une petite ligne blanche.

La lumière les inonde toutes deux, met à ce groupe la couleur tapageuse

d'une aquarelle de Lessore. Les deux enfants se penchent vers la mare,

allongeant les bras, sans grand souci de se mouiller les poignets. Elles

lancent à l'eau un petit poisson mort, et le petit poisson se retourne

et se met sur le flanc à la surface. Elles le rattrapent, elles le

rejettent pour voir s'il nagera mieux; et ce sont grandes joies et

félicités d'enfants, à ces petites, de souffler l'eau morte pour faire

un peu aller le cadavre d'argent, et de le pousser du doigt, la plus

petite se mouillant encore plus que la plus grande.

Derrière les enfants, à l'ombre de la hutte, sur une chaise recouverte

d'une vieille tapisserie, est assise une jeune femme en costume de

mariée, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un bouquet au côté.

La jeune mariée regarde insouciamment la ruine de Maguelonne qui se

dresse dans la mer en face d'elle.

Maguelonne! le long passé! Maguelonne! la croisade prêchée par Urbain

II! Maguelonne! Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant de son

cortège pontifical le pont d'une lieue! Maguelonne! la chanoinerie de

doulce beuverye! Maguelonne! le _convivium generale_, et le bon vin

clairet, et les crespets à l'hypocras! le _convivium generale_ avec la

sauce au poivre de la Saint-Michel à Pâques et la sauce au verjus de

Pâques jusques à la Saint-Michel! Maguelonne! le manuscrit d'Apicius _in

re coquinaria_, retrouvé sous les cuisines du monastère! Maguelonne! la

ville! Maguelonne! la forteresse! Maguelonne! l'évêché! Maguelonne! la

cathédrale! Maguelonne! la déserte! Maguelonne! une ferme! Maguelonne!

les goëlands sur la plage! Maguelonne! les sabots des chevaux sur les

tombes épiscopales!

Le soleil tourne la hutte; la tête de la jeune femme est encore blottie

dans l'ombre; mais le soleil va la gagner. Un homme à barbe noire, à

membres robustes, sort prendre un vieux morceau de voile, il le jette

au-dessus de la tête de la mariée, sur des pieux qui servent à sécher

les filets.

Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants!

Dans un faubourg d'Arles,--c'était un soir de noce. La gaieté disait:

noce de petites gens; le heurt des verres disait: noce de braves gens;

les chansons disaient: noces de jeunes gens.--Ils étaient en beaux

habits; elle était en belle robe. On porta des santés de la soupe au

dessert; il avait vingt ans, elle en avait seize. Le marié regardait la

mariée; la mariée regardait le marié: ils se souriaient en

l'avenir.--Une chanson, le marié! Une chanson à la mariée!

Et lui se leva; elle rougit. Il chanta:

La belle coumé lou printemps

Nous rebiscoule et nous counsolou,

N'a qu'a paraisse, et tout d'un temps

Dé plési lou cor nous trémolou!

--Dé plési lou cor nous trémoulou! reprirent-ils en choeur, et de fait la

belle Rosalie valait bien tout le patois du monde. Le riant sourire et

les blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs cils

et le joli nez droit, le front bombé et la peau dorée, la grande taille

et les petits pieds; la jolie mariée et le beau marbre grec! Au dernier

lundi de Pâques, sur la promenade, les filles d'Arles, en leurs plus

riches atours, en leur plus bel orgueil, ont couronné Rosalie reine de

la beauté. Un Marseillais, qui avait un grand café sur la Cannebière,

lui a proposé mariage pour la mettre dans son comptoir; un riche

confiseur de Lyon a suivi le cafetier marseillais. De Nîmes, de

Toulouse, sont venus des cafetiers, des confiseurs, des pâtissiers, des

saucissotiers; elle les a refusés tous comme ceux d'Arles. Des jeunes

gens lui ont fait des bouquets et ont glissé des lettres dedans. Rosalie

a donné les bouquets à ses amies, et a jeté les lettres au feu. Un

grand jeune homme, renommé trompeur, menant bonne guerre aux jolies

filles, a tourné autour d'elle longtemps; elle lui a fait les cornes; et

l'autre est revenu à ses amis la lèvre pincée et l'oreille basse comme

un homme qui pense à quelque chose de mal.

Son amoureux n'a guère grand'chose: un petit clos et une maisonnette.

Mais quoi! c'est son amoureux.

Les lumières de la table dansaient sur les haies du petit clos, et la

maisonnette, de la cave au grenier, chantait l'amour.--La mariée était

montée à sa chambre; elle était déjà couchée: en bas elle entendait les

derniers refrains et les paroles d'adieu. Voilà que la fenêtre s'ouvrit,

et elle regarda... La peur la prit; elle poussa un cri. Son mari, qui

venait d'entrer, la trouva évanouie, et vit comme un homme qui sautait

par-dessus la haie de l'enclos. La mariée eut le transport toute la

nuit.--Le lendemain on trouva dans le jardin une tête de mort et un drap

de lit.--Le mari comprit; il devina qui s'était vengé.

La malade fut trois jours entre la vie et la mort; quand elle se reprit

à vivre,--Rosalie était idiote. Le mari songea à l'abandonnée créature,

s'il venait à mourir, lui; il ne dit mot à l'assassin; mais, comme il le

rencontrait tous les jours, de peur d'un malheur, il se décida à quitter

la ville. Et puis il y a des gens méchants qui prennent plaisir à rire

des pauvres affolés, les montrant au doigt et éclatant en moqueries peu

chrétiennes. Sa maison vendue, un fusil sur l'épaule, quelques écus de

cent sous dans sa bourse de cuir, le mari vint droit à ce désert, bâtit

sa hutte lui-même, acheta un bateau avec lequel il passe les étrangers

qui vont visiter Maguelonne. Il chasse la macreuse; il pêche le poisson

que la tempête jette en ces bourbeuses lagunes; il ramasse sur le sable

les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux entomologistes

d'alentour, et faisant souvent affaires avec M. Crespon.

Cet argent qu'il gagne ainsi, ce sont les fleurs blanches, c'est la robe

blanche, c'est le voile blanc, c'est le costume de mariée que, dans sa

douce folie, Rosalie n'a pas voulu quitter et veut porter tous les

jours. Toute l'ambition du passeur est que ce costume soit toujours

renouvelé, toujours blanc, toujours frais comme au matin de leur union;

et la femme passe ainsi ses journées entières dans sa robe blanche, à

regarder la mer bleue.

Tout misérable qu'il est, le passeur a tout tenté pour la guérir; la

médecine a été impuissante. Elle lui a fait espérer un moment que la

naissance d'un enfant pourrait amener une crise; Rosalie a eu deux

enfants, et la crise n'est pas venue.

Une fois il l'a prise dans sa barque, et comme il a trouvé une lueur de

plaisir dans ses yeux, souvent il l'emmène en mer; et les pêcheurs, à

voir passer cette femme vêtue de blanc, assise, immobile, une main

traînante dans l'eau, saluent comme un présage cette madone de la

Méditerranée, et se disent: Bonne mer et bonne pêche!

PETERS

HENRI.

Dis donc, Albert, si nous allions passer l'été aux environs de la

France?

ALBERT.

Trouve-moi un trou où il y ait du caporal et où il n'y ait pas de sites

à aller voir,--je suis ton homme.

HENRI.

Je chercherai.--Si nous allions à Londres?

ALBERT.

Merci. Un pays où il y a presque autant d'Anglais qu'à Naples! Ils ont

tout mis en deuil, ces diables d'Anglais! même le vin: leur vin, c'est

du _porter_.

THOMAS.

Allez en Suisse.

ALBERT.

Une république d'aubergistes!

THOMAS.

Allez à Constantinople.

ALBERT.

Allez au diable.

ADOLPHE.

Ah çà, toi, Albert, est-ce que tu ne reviens pas de quelque part?

ALBERT.

Je crois que oui, d'Allemagne... Des paysans qui fument des pipes de

porcelaine; beaucoup de diplomates: une bouteille de bière sur un volume

de Schiller; et un soleil que le bon Dieu mouche bien trois fois par

an..... C'est la patrie des conseillers auliques, des redingotes à

brandebourgs et des lits non bordés... Voilà mes impressions de voyage.

CHARLES.

Tu étais l'année dernière à Saint-Pétersbourg?

ALBERT.

Et il y a deux ans au Caire.--Croirais-tu que _Bonino Crétin_, c'est

écrit sur la petite pyramide?

THOMAS.

Pourquoi diable voyagez-vous?

ALBERT.

Je ne me le suis jamais demandé.--Parbleu! pour être revenu!

CHARLES.

Sais-tu, Albert, que tu ferais un gros livre de tes voyages?

ALBERT.

Oui,--si je n'avais pas lu d'Alembert: _Les voyageurs sont les livres

des convalescents: ils bercent doucement le lecteur._

THOMAS.

Qui vient à la campagne dimanche?

CHARLES.

L'adresse de l'idylle?

THOMAS.

On y va par une barrière... Un rustique cabaret, coiffé de verdure comme

un Bacchus antique!--Une hospitalité, un accueil, une habitude! Quand

vous êtes deux,--bottes contre bottines,--on ne vous donne qu'un verre.

ALBERT.

C'est très-joli cela, dans les romans... Quelque bouchon, son cabaret!

Un rendez-vous d'amours qui mangent à la gamelle!

ADOLPHE.

Eh là! passez-moi un cigare.

THOMAS.

Es-tu retourné chez madame de S...?

ALBERT.

Non. C'est composé comme une table d'hôte. Il y a des gens qui lisent...

on m'a dit que c'était des vers. Elle lit aussi. Je crois qu'elle va

publier quelque chose.

CHARLES.

Son acte de naissance?

THOMAS.

Ses trente-cinq ans sont discrets comme une femme de chambre du Marais.

HENRI.

Qui a vu la féerie?

ALBERT.

Un pauvre vaudeville!--J'ai toujours rêvé de faire une féerie, moi.

C'est le diable, une féerie, savez-vous? Il faut être un poëte

d'impossibilités, chimérique à toute bride, bête comme un rêve, et fou

comme un cauchemar... Il faudrait deux, trois costumiers qui

s'appelleraient Callot, Goya...

THOMAS.

Pardon, Albert.--Et ta Lydie, Charles?

CHARLES.

Une femme pour qui j'ai poussé l'amour jusqu'à lui apprendre à faire des

bâtons, parole d'honneur!--Messieurs, Lydie s'est jetée à l'eau, d'amour

pour moi...

ALBERT.

Dans la Garonne?

CHARLES.

... Et elle m'a écrit, me demandant deux cents francs pour se sécher.

HENRI.

Tu lui as répondu?

CHARLES.

Je lui ai répondu que j'étais déménagé.

THOMAS.

As-tu vu le platonique Ernest ces jours-ci?

HENRI.

Oui. Il marche toujours sur du Pétrarque.

THOMAS.

Et René?

ALBERT.

Il est toujours content de lui comme une épithète neuve.

HENRI.

Est-ce que Samuel est mort? On ne le voit plus.

CHARLES.

On le disait marié l'autre jour.

THOMAS.

Des deux mains?

CHARLES.

Des deux mains...--Une veuve qui a un grain de beauté, l'âge d'une

veuve, et voiture.

ADOLPHE.

Diavolo!

HENRI.

Où l'avait-il rencontrée, cette veuve?

ALBERT.

Chez Foy.

CHARLES.

A propos, j'y pense. Albert, veux-tu te marier?... 150 000 fr. de dot.

ALBERT.

Aimes-tu les jardins dessinés par le Nôtre?

CHARLES.

Hein?... justement le parc du papa est une de ses créations.

ALBERT.

Il y a, n'est-ce pas, de grandes allées à angle droit?... Les arbres

sont taillés à pic, de vrais murs... C'est de la géométrie

pittoresque... Les gens qui vaguent dans les allées les mouvements de

terrain, les réduits verts, les lignes de buis, la pièce d'eau, toute

votre promenade, vous la savez par coeur du haut du perron... Hélas! mon

cher, j'aime encore, encore un peu le jardin anglais, les échappades

d'horizon, les surprises et les rencontres, un voile vert au détour

d'une allée, les massifs qu'on ne devinait pas, le parc qui a l'air de

s'être dessiné tout seul, l'imprévu d'une végétation libre... ce qui

fait que je te remercie, et que je me garde garçon.

HENRI.

Dis donc, j'ai voyagé avant-hier en chemin de fer avec un monsieur qui

faisait des noeuds à son mouchoir pour se rappeler les points de vue!

CHARLES.

Ah! vous savez que Rodrigue est revenu de Californie?

THOMAS.

Qu'est-ce qu'il a rapporté?

CHARLES.

Deux pièces de cent sous en or.

HENRI.

Et son amour, est-ce fini?

CHARLES.

C'est fermé. Mais je crains bien que ça ne se rouvre.

THOMAS.

Venez-vous ce soir au boulevard?

ADOLPHE.

Qu'est-ce qu'il y a à voir?

CHARLES.

Un drame très-beau!... Cent cinq représentations, mon cher!

HENRI.

_Jocko_ en a eu deux cents.

THOMAS.

J'ai rencontré Berthold hier.

CHARLES.

Eh bien?

THOMAS.

Il va toujours dans le monde.

ALBERT.

Songer qu'il y a à Paris dix mille jeunes gens qui se font la barbe le

matin, qui achètent des gants, qui s'habillent, qui sortent de chez eux

à dix heures, quelque froid qu'il fasse, qui saluent, qui dansent six

heures durant, qui causent avec leurs danseuses, et qui font ce métier

huit mois de l'année sur douze... tout cela pour attraper et manger

debout, le chapeau dans une main, gênés, foulés, le coude poussé, un

morceau de galantine truffée d'une dizaine de sous;--et penser que si

ces dix mille jeunes gens cessaient d'avoir envie de ce morceau de

galantine truffée, les boutiques fermeraient, le commerce chômerait,

cela ferait la crise commerciale la plus épouvantable qu'on ait vue!

CHARLES.

Qui a vu _le Vampire_?

ADOLPHE.

Moi.

CHARLES.

Qui en rend compte?

ALBERT.

Moi.--Adolphe, raconte-moi la pièce.

ADOLPHE.

Mon cher,--le Vampire, cadavre suceur, poursuit cruellement de son amour

exsangue la jeune héritière de Tiffaugel,--créature grasse et jolie. Il

a le visage suffisamment vert,--vert comme le serpent diabolique qui

nous a volé le Paradis où paissaient les panthères, où le vin de

Champagne,--miracle inouï,--se servait de lui-même...

CHARLES.

Très-bien, Adolphe.--Est-ce un succès, Henri?

HENRI.

Un succès de chair de poule!--Le Vampire est un minotaure du

Walpurgis...

THOMAS.

Quelques créatures de ce temps · 第 6 / 13 段