l'homme, lisez _Suzanne_. C'est le «moi» d'Ourliac se confessant
lui-même, que ce livre. Tout le mauvais qu'il portait en lui, il se
l'avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et
faisant l'autopsie de ses misères morales avec un détail patient et une
brutale franchise. La peinture de ces défaillances, de ce travail de
l'envie, de ces exagérations poétiques, de cette sécheresse de coeur, de
ce lyrisme aposté, de ces élans calculés, de ce despotisme d'égoïsme, de
cette inquiétude de cerveau, de cette paresse de résolution et d'oeuvre,
de ces expansions épistolaires qui prenaient Ourliac à ses réveils
d'orgie, de cette vanité sans entrailles, de cette intuition un peu
obtuse du sentiment de l'honneur en l'attente du frein religieux, toutes
ces maladies de l'esprit analysées à la loupe, et impartialement
rapportées, donnent à _Suzanne_ l'intérêt d'une dissection sur le vif.
Quand M. d'Hautberchamp viendra lui demander raison, Lareynie ne rougira
pas d'avouer qu'il a peur. Il ne tournera pas sa lâcheté en paradoxe
nouveau: il jouera une merveilleuse scène de Tartuffe couard. Quand
Lareynie a fait que mademoiselle des Ilets l'aime, il faut voir jusqu'au
bout l'agonie de cette malheureuse, tuée à coups d'épingle, et les
jalousies sans amour de Lareynie et les froides insultes. Il y a dans ce
caractère un venin d'envie, un ragoût d'hypocrisie et de cruauté. Puis
mademoiselle des Ilets martyrisée longuement, sciemment,
impitoyablement, une fois morte de par lui, lorsqu'une révolution
soudaine s'est faite en ce Lareynie, lorsqu'il s'est jeté à la religion,
quand toute cette mauvaise instinctivité, toute cette méchante vie, ce
méchant coeur, et ce cabotinage, il les a eu cachés sous une soutane,
même chrétien, Lareynie ne s'humilie pas. Le vieil homme reparaît avec
le vieux levain; et s'en prenant à l'état de la société et au temps, aux
approches d'un an Mil social, d'avoir été le bourreau d'une femme, il
jette au siècle son restant d'hypocondrie: «Je devais rester et mourir
dans la condition où j'étais né. Mais dans quel malheureux temps
vivons-nous? Quelle tempête a soulevé la lie de la société? Quelle
politique insensée a rompu toute barrière et déchaîné toute passion?
Quel anathème pèse sur cette jeunesse sans frein, sans principes, sans
tradition, déshéritée, desséchée dans sa fleur comme une moisson
maudite?»
_Suzanne_ est l'oeuvre capitale d'Ourliac. C'est une des plus
consciencieuses, des plus fidèles, des plus habiles, des plus
remarquables analyses de caractère qui nous aient été données depuis
1830.
Malheureusement, il faut revenir à cela: chez Ourliac, les ressouvenirs
de style, d'intrigue et d'inventions épisodiques percent le fond presque
partout. _Collinet_,--_Collinet_ duquel la _Revue parisienne_
prophétisait: «c'est une puissante et belle comédie dont on tirera
peut-être quelque misérable vaudeville»,--_Collinet_ contient,
déshabillée en prose, toute une scène du _Roi s'amuse_. _Psyllé_ est du
Perrault battu avec du Swift. _Les Noces d'Eustache Plumet_ se
ressentent du compagnonnage de Monnier. La _Légende apocryphe_ emprunte
au grand humoriste du XVIe siècle sa phrase énumératoire et chargée de
mots. Dans SUZANNE, on l'a dit, mademoiselle des Ilets est un calque de
mademoiselle Delachaux de _Ceci c'est pas un conte_, de Diderot. Peters
est parent de Krespel; cette scène fraîche du violon aux Champs-Élysées
dans _Geneviève_, on la retrouve encore dans _Suzanne_. Dans la
_Confession de Nazarille_, vous vous choquerez à des réminiscences
flagrantes d'Eugène Sue, à des profils visiblement dessinés sur les deux
profils de Ruy Blas et de don Salluste. Au reste, sur cette dernière
oeuvre, Ourliac n'avait pas grande illusion: «Je l'ai écrite en
courant,--écrivait-il,--sans copie; je n'en ai point corrigé les
épreuves, et j'en suis sur les épines. Ces morceaux si courts ne font
jamais grand bien, quel que soit leur mérite; mais ils suffisent souvent
à donner une idée parfaite de la pauvreté de l'auteur. C'est
compromettant, comme on dit. Je crains que celui-là ne soit de ce
dernier genre.»
En dehors de sa verve de partisan catholique, Ourliac a la recherche du
coeur humain poussée jusqu'à l'infinitésimal psychologique, l'observation
épigrammatique, le tour vif et relevé de saillies. S'il avait eu moins
de mémoire, un procédé de style plus fertile et plus varié, nul doute
qu'il n'eût fait sa place grande. Je ne citerai comme exemple de son
talent débarrassé des préoccupations polémiques que cette _Physiologie
de l'écolier_, un petit chef-d'oeuvre, où laissant venir à lui, comme
Jésus, les petits enfants, il a narré finement, joliment, curieusement,
les moeurs et les allures de ces petites âmes qui apprennent
l'espièglerie mieux que toute autre chose. Là, son analyse est
charmante. Elle est comme une récréation dans une cour de pension.
Mais ce qui fit le plus pour la réputation d'Ourliac, ce fut un petit
volume in-18, publié rue Cassette. L'exemplaire que j'en ai là porte par
hasard, comme revêtement de sa garde, «la Cloche, l'Encensoir et la
Rose,» chapitre 53 de quelque livre poétiquement mystique édité chez
Waille.
Les _Contes du Bocage_, où vous avez lu cette belle supercherie filiale
de mademoiselle de la Charnaye faisant accroire au vieux marquis aveugle
les succès continus des chouans, alors que les bleus, enfin vainqueurs,
traquent de buissons en buissons les obscurs Philopémens de la Vendée;
les _Contes du Bocage_, tout ardents de l'esprit royaliste, valurent à
Ourliac les chaudes sympathies de la presse religieuse.
Ourliac s'était marié. La Bruyère dit quelque part: «L'on ne voit point
faire de voeux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit
plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus équitable et moins
malfaisant, d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude et de la mauvaise
raillerie.»--Le mariage ne fut pas heureux. Toutefois, on en était
encore aux années de miel, et Ourliac, sur les bords de la Loire,
veillait paternellement, l'esprit détendu et reposé, au succès de son
petit volume. Il écrivait alors: «15 août 1843... Nous avons tous les
soirs ici des nuits d'Opéra, une belle et pleine lune de l'autre côté
de la rivière qui s'épanouit à travers nos feuillages comme une bombe
lumineuse. De tous les coins de notre terrasse, le paysage fait
tableau... Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de
distance; j'ai visité avant-hier le château d'Azay sur l'Indre. J'ai
toutes les peines du monde à croire que Chenonceaux soit plus beau: une
vraie vignette anglaise, de la renaissance toute pure! et un parc! et
des eaux! La vallée d'Azay est celle du _Lys dans la vallée_. Les
habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouvé leurs femmes
laides... Je pêche à la ligne sans aller bien loin et avec succès. Je
n'ai qu'à me baisser pour en prendre. Je pêche les ablettes par
soixantaine. Je trouve à ce prix que tout ce qu'on a dit là-dessus sont
des calomnies. C'est une belle chose que Paris; mais je n'en persiste
pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en
venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La
nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir, ont bien
leur mérite. J'ajouterai qu'il y a ici de certains vins qui valent le
champagne.» Cet apaisement de l'idée, ce calme, cet accommodement de
l'esprit aux jouissances terrestres, ce souffle d'Horace, cette pente à
une honnête «humerie» ne tinrent guère contre les avances et les
engagements du parti catholique; et à quelque temps de là, Ourliac
remerciait un rédacteur du _National_ d'un compte rendu favorable, en
essayant de le convertir, quatre pages de lettre durant.
Dès lors Ourliac appartenait à _l'Univers_, où il apporta les qualités
de son esprit. Mais de ce corps malingre, épuisé, travaillé de longue
main par les agitations et les anxiétés morales, une maladie de poitrine
eut bon marché; et Ourliac, encore bien jeune, mourut à la maison de
Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet.
BÉNÉDICT
Il habitait un divan vert quand je l'ai connu. Il avait pour draps un
rideau en percaline lorsque les draps étaient à la blanchisseuse, et
pour couverture un manteau d'Ojibewas en peau, tatoué en rouge de mille
figures qui avaient peut-être l'intention de représenter une chasse aux
bisons.
Le grand-père de Bénédict avait été un peintre de genre connu, et un
vignettiste couru au temps où les journaux de mode recommandaient aux
élégantes les _casques à la romaine_ en satin jaune, les _robes à
l'anglaise_, et les _sabots chinois_ garnis de falbalas roses.
Son père était un mathématicien distingué.
A dix-sept ans, Bénédict, qui se destinait à Saint-Cyr, entra à l'école
préparatoire de M. Loriol.--Il y passa un an, et y apprit le cornet à
piston.
Bénédict revint chez son père, et se mit à travailler pour passer son
baccalauréat.
Le père de Bénédict était attaqué de la poitrine. Il partit pour la
Touraine. Dix jours après son départ, il reçut une lettre de son fils,
qui lui demandait 300 fr. pour acheter un canot. Le bonhomme, qui
n'avait plus grande force pour refuser, envoya l'argent.
Le canot de Bénédict lui amena des amis, et entre autres un jeune homme
nommé Armand, entrepreneur des peintures au Jardin des plantes où son
père était gardien en chef. Armand avait obtenu de dresser un petit
théâtre dans une des serres; et les amis d'Armand répétaient là, avec
leurs maîtresses, quelques petits vaudevilles qu'ils avaient l'ambition
de jouer à Chantereine. Deux ou trois femmes dépareillées s'étaient
jointes à la troupe bénévole. Gaillardement on détonnait le couplet. Les
Finettes et les Nérines avaient cette volubilité de langue nécessaire
pour traduire les Regnards du Palais-Royal. Presque tous les soirs, les
répétitions avaient lieu au Jardin des plantes. Les acteurs étaient bien
près de se prendre au sérieux, et les actrices jouaient pour sourire. Le
public prié était indulgent comme un public qui ne paye pas; et M. de
Saint-Albine eût reconnu que ce n'était pas demander l'impossible à ces
comédiens de la prime jeunesse, que d'exiger «quand ils jouaient
ensemble des scènes tendres, qu'ils fussent, pour ce moment, épris l'un
de l'autre.» Et si bien ils l'étaient, qu'une belle blonde qui répondait
au nom de Jenny, et qui avait pour 4000 fr. de meubles rue de Richelieu,
prit Bénédict en affection.
Aux beaux jours, ils firent rouler tout aux environs de Paris leur
chariot de Thespis. Ils jouèrent partout,--les beaux fils et les belles
filles,--sur des planches posées sur des tonneaux, avec des lustres
faits d'une herse où l'on plantait des bougies, quelquefois au profit
d'eux-mêmes, souvent au profit des pauvres.--Bénédict passa l'été à
apprendre dans la journée ses rôles pour le soir, par tous les sentiers
de Chatou et de Saint-Cloud, sa Jenny au bras: il lui donnait le ton de
ses couplets, elle lui donnait la réplique de son amour.
Mais voilà qu'il n'y a plus d'argent chez mademoiselle Jenny. Les
meubles s'en vont. L'oreiller tout passequillé de rubans bleus, et le
lit, et le tapis, et les chauffeuses, tout cela s'envole.--Bénédict
n'hésita pas. Il prit sa maîtresse avec lui, dans l'appartement le son
père. Les 125 fr. par mois qu'il touchait pour ses dépenses de poche ne
lui suffisant plus, il réfléchit qu'il y avait trois pendules dans
l'appartement, et que trois pendules cela faisait deux redites. Il mit
deux pendules au mont-de-piété. Il réfléchit encore qu'un Voltaire en 95
volumes était une édition gênante, et en quatre voyages, aidé de sa
maîtresse, il le déménagea chez madame Mansut.
Un matin, le portier de la maison entra tout effaré dans la chambre de
Bénédict, et lui dit: «Monsieur, votre père qui est en bas!»--Bénédict
descendit.--«Je sais tout,--lui dit son père.--Je vous donne huit jours
pour que cette créature quitte la maison. Je reviendrai dans huit
jours.»
Le jour même, Bénédict alla louer une petite chambre faubourg du Temple.
Un ami le mena chez un juif du quai de la Tournelle, qui, moyennant des
billets payables à sa majorité, lui fournit un mobilier en noyer de 700
fr. Bénédict s'installa là-dedans avec Jenny.
L'argent du père s'arrêta; et la misère frappa, brutale, au logis. La
femme qui jadis ne fatiguait ses doigts qu'à porter des bouquets, se mit
à piquer des selles de luxe et à colorier des images, se levant au matin
pour ne cesser de travailler que l'aiguille ou le pinceau lui tombant
des mains de fatigue, à onze heures ou minuit. Bénédict trouva à occuper
sa journée au télégraphe qu'essayait alors de monter l'abbé Gonon. Il
gagnait cent sous par jour, et le soir il pliait des enveloppes qui lui
étaient payées 3 fr. le mille. Pourtant, en cette dure vie, et en cette
chambre ouvrière, l'amour mettait des chansons. Un ou deux de leurs
anciens camarades venaient encore le soir, et alors on se contait, à un
petit feu avare de cotrets, quelques souvenirs des anciennes comédies
qu'on répétait sur l'herbe. Souvent une actrice du Vaudeville, morte
depuis, madame B..., qui connaissait Jenny, venait voir le jeune couple,
traversant comme une fée leurs ennuis journaliers, les égayant à ses
grâces d'oiseau, à ses chants de fauvette; et sachant que leur tirelire
fuyait, hélas! elle les emmenait dîner avec elle, ne voulant pas de leur
écot, et leur disant qu'ils payeraient la prochaine fois.
«Bénédict,--dit un jour Jenny, nous avons assez mangé de misère comme
ça. Il serait temps de nous retourner. On m'offre 1800 fr. pour aller à
Limoges.
--Qui ça?
--Le directeur donc, M. Carrier de Richaux. Tu peux encore t'arranger
avec ton père. C'est un service que je te rends en m'en allant là-bas.
Je t'écrirai, d'ailleurs.»
A vingt-quatre heures de là, Bénédict frappait à la porte de la maison
de santé du docteur Hoffmann, avenue Fortuné. C'était là qu'était venu
habiter son père. La maladie l'avait gagné, et il sentait qu'elle ne
devait plus s'en aller qu'avec lui.
«Mon père,--dit Bénédict, quand il fut en face du vieillard, je vais me
faire comédien.»
Le vieillard pâlit soudainement, et porta son mouchoir à sa bouche. Il
ne répondit pas.
«J'ai un engagement de premier comique pour Limoges, à 1500 fr. par an;
mais je n'ai rien pour m'acheter des perruques et des costumes, et j'ai
compté sur vous.»
Le vieillard dit à Bénédict: «Revenez demain.»
Le lendemain, le père était au lit. Il prit un billet de cinq cents
francs dans un portefeuille sur sa table de nuit, le tendit à Bénédict,
avec ce seul mot: «Partez.»
Bénédict descendit l'escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en
larmes.
Le jour où le théâtre de Limoges fit son ouverture, il arriva à Bénédict
une chose assez romanesque. Le spectacle commençait par une sorte de
prologue pot-pourri, où tous les personnages de la troupe paraissaient
successivement, Bénédict fut placé dans l'avant-scène de droite. C'était
là qu'il devait jouer son fragment de rôle. L'avant-scène de droite
avait été louée pour madame la générale de R... et ses deux filles. Mais
le directeur avait obtenu d'elle qu'elle voulût bien permettre qu'un
étranger de passage dans la ville prît place dans sa loge. Voici donc
Bénédict installé dans la loge de la générale, en habit noir et ganté
frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes,
et les mille riens de la pose et du regard disaient un homme bien né. La
conversation s'engagea entre madame de R... et Bénédict, madame de R...
lui demandant «s'il croyait à une bonne troupe», et lui, répondant
«qu'il n'avait pas grande confiance dans ces cabotins de province; et
madame de R.***.--«Vous êtes de passage?--Quelques jours
seulement...--Jolie actrice que cette blonde...--Peuh!--Et où
habitez-vous? A l'hôtel de la Promenade, madame.--C'est le
meilleur.--C'est le seul, m'a-t-on dit.» La conversation allait le même
train que le prologue quand, à ces mots de l'actrice en scène: «Et pas
de premier comique!» Bénédict, soudain levé et comme entrant dans la
voix d'Arnal: «Le premier comique demandé voilà!»--Puis il acheva son
bout de rôle, le public riant, madame de R... toute rouge, et ses filles
se retournant pour voir.--«Oh! madame.--dit Bénédict en s'inclinant bien
bas, quand il eut fini,--que d'excuses!--Cela n'en vaut vraiment pas la
peine, monsieur», répondit madame de R..., d'un ton piqué.
Deux mois se passèrent.--Un soir où Bénedict jouait _Babiole et Joblot_,
à sa sortie, à la deuxième scène, il reçut une lettre qui portait ceci:
«Monsieur, votre père vient de mourir. Veuillez venir à Paris le plus
tôt possible, et passer à mon étude pour y régler les affaires de la
succession.»--Bénédict suffoquait. La réplique venait. Le directeur le
poussa. Il finit la pièce. Il avait des larmes plein la voix. On crut à
un nouveau moyen comique. On applaudit.
A Paris, les tristes démarches et les tristes cérémonies faites,
Bénédict apprit qu'il lui revenait 125 000 fr., plus 10 000 fr. de bons
du Trésor.--Il acheta à Jenny des cadeaux.
En diligence, mille pensées lugubres l'assaillirent d'abord. Il lui
sembla revoir son père, comme il l'avait vu la dernière fois son
mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot: «Partez»,
lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent
précis... Puis, par un de ces jeux ironiques et irrespectueux où se
plaît la pensée, son imagination sauta du cercueil de son père à sa
maîtresse; et il songea au bonheur qu'elle allait avoir à se parer de
tout ce qu'il lui rapportait; et tout songeant, il s'endormit.
--Monsieur,--dit le conducteur,--nous sommes à Limoges.--Bénédict
abaissa la glace de la portière, et levant machinalement les yeux, il
aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée de l'hôtel de la Promenade, sur
une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attablés autour.
Il descendit. Une main lui frappa sur l'épaule, c'était Alexis, l'un de
ses camarades.--«Nous vous attendions, venez.»--Bénédict trouva près du
bol de punch, Carini, le père noble, et de Richaux, le directeur.--«Et
Jenny? dit Bénédict.--Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre,
dit Carini.--Malade?... morte?... et la voix de Bénédict se
strangula.--Rassurez-vous, reprit Carini, elle n'est ni morte, ni
malade; seulement, en votre absence, elle ne s'est pas conduite... Elle
vous a trompé.--Veut-elle se remettre avec moi?--Carini hocha la
tête.--Et qui? dit Bénédict.--C'est moi, monsieur,--dit de Richaux en
s'avançant. Bénédict prit une bouteille de champagne par le goulot, et
leva le bras; Carini le retint.--Monsieur, dit froidement de Richaux,
elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. Quand nous nous battrions, je
ne vois pas ce que cela changerait à votre position et à la mienne.--Que
je la voie deux heures seulement,--fit Bénédict,--et...--On va vous
mener chez elle»--dit de Richaux.
Jenny était sur son lit, les cheveux épars, dans une pose tragique. Elle
s'était faite pâle avec de la poudre de riz.--«Ma mère! ma mère!
s'écria-t-elle en voyant Bénédict amené par Carini qui se retira, dites
que je suis une misérable!--Monsieur, ne me touchez pas!» et Bénédict se
laissa prendre à cette scène de drame qu'il avait vu jouer cent fois à
sa maîtresse sur les planches.
Au matin, Jenny reprit la promesse qu'elle avait faite à Bénédict de
retourner avec lui à Paris. Jenny ne voulut plus partir. Bénédict la
menaça de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu
après. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des
apaisements, des génuflexions et des révoltes, des jalousies et des
miséricordes, des larmes et des trêves qui ne valent pas un récit, parce
que cette déchirante bataille d'un amour vivant avec un amour mort est
toujours la même. Enfin, lassée de ses obsessions, et pour avoir la
paix, Jenny jura d'aller le retrouver dans huit jours.
Bénédict partit, le remords au coeur. Pour cette femme, il n'avait pas
fermé les yeux de son père.
De retour à Paris, il reçut deux lettres de Jenny, à huit jours de
distance. Dans la première elle lui demandait 200 francs pour faire le
voyage. La seconde était ainsi conçue: «Cher enfant, je suis indigne de
vous. Que diriez-vous de moi si je retournais avec vous maintenant que
je suis déshonorée? Ah! vous penseriez peut-être que je veux profiter de
la fortune qui vous est tombée. Adieu! Je vous renvoie les 200 francs
que vous m'avez envoyés. Celle qui vous aime toujours.» Seulement--dit
gravement Bénédict quand il raconte cette histoire,--les 200 francs n'y
étaient pas.
Alors commença une noce énorme et royale. Entre les dix doigts de
Bénédict l'argent coula comme l'eau. Ce fut un gala de trois ans, une
table ouverte, une Cocagne, un festin toujours recommencé. Tous venants
étaient accueillis; tous accueillis mangeaient. Les connaissances des
amis arrivaient-elles au dessert, on relayait le dîner qui repartait de
plus belle, et de la cave le vin remontait. C'était une auberge, une
auberge et un mont-de-piété, cet appartement de la rue
Notre-Dame-de-Lorette. Quand vous aviez mangé trois fois chez Bénédict,
cela vous faisait un droit tout naturel à lui emprunter vingt francs.
Bénédict avait cela d'agréable que ses habits allaient à toutes les
tailles, que ses bottes allaient à presque tous les pieds, et que ses
gants allaient à presque toutes les mains;--en sorte que ses habits, que
ses bottes et que ses gants diminuèrent. Et puis, il paraît encore que
son argent allait à toutes les poches, et comme il en laissait parfois
sur sa cheminée, son argent fit comme ses habits. La troupe de Limoges
s'étant débandée, Carini et Ernest, le second comique, dédoublèrent son
lit et lui empruntèrent ses pantoufles. L'hôtel Bénédict prit vogue, et
comme l'on soupait au homard, tous les drolatiques à jeun y abondèrent.
«Onc ne vis maison de plaisantes gens si largement remplie.» Toutes les
nuits l'on dansait, les refrains grivois battaient de l'aile contre les
vitres jusqu'à l'aube!--Aux jours de soleil, la Seine, l'île Séguin, les
matelottes chez Gentil ou à la Maison rouge, et encore les chansons sur
l'eau.
Les billets de mille francs s'effeuillaient à tous les vents d'orgie:
Bénédict les regardait s'en aller. Le bohémien Trimalcion s'était fait
une vie à voir la face contente de tous les invités; et comme en une
forêt de Bondy, il s'était tranquillement endormi en l'amitié de tous
ces parasitismes.
--Bah! dit une fois Bénédict en se levant, si j'allais en Italie?--Je te
suivrai, Bénédict, dit Carini.--Moi, je garde ton appartement, dit un
nommé Vielleux, un ami de collége.--Et moi aussi, dit Ernest.
Ils partirent, Bénédict, Carini et la maîtresse de Bénédict. Le voyage
n'eut rien de curieux, si ce n'est qu'à chaque ville Bénédict mettait
deux louis dans le gilet de Carini pour qu'un homme de sa société fît
figure; et qu'à chaque table d'hôte, la maîtresse de Bénédict descendait
décolletée, en toilette de bal, avec des fleurs dans les cheveux.
A Milan, Bénédict avait dépensé trois mille francs. Il faut dire que
Carini avait changé de gilet presque aussi souvent que la maîtresse de
Bénédict avait changé de robe.
Bénédict partait pour Florence, quand un petit mot d'Ernest le rappela à
Paris. Son mobilier saisi allait être vendu.
En partant, Bénédict avait laissé 200 francs à Vielleux pour payer un
billet. Vielleux avait mangé les 200 francs, n'avait pas payé, et avait
disparu.--Bénédict sauta du fiacre qui le ramenait des diligences,
arracha les affiches jaunes qui annonçaient sa vente pour le lendemain,
et courut payer chez le commissaire priseur.--Ernest lui dit que
Vielleux avait très-mal agi, en abusant de l'argent qu'il lui avait
confié; que, pour lui, il s'était occupé d'économie politique, et
qu'ayant eu besoin de livres, il devait lui avouer qu'il avait mis au
clou quelque chose de sa garde-robe. Si tu veux,--dit-il en
terminant,--je te lirai cette nuit le livre que j'ai fait. C'est un
travail sur les _Enfants trouvés_.--Bénédict l'en dispensa: il y avait
trois nuits qu'il n'avait dormi.
Bénédict alla chez son notaire demander de l'argent. Le notaire mit sous
les yeux de Bénédict quatre ou cinq pages de chiffres bien alignés.
Bénédict passa à la dernière page, et y vit un total qui s'étalait sur
six colonnes. Ce total fit réfléchir Bénédict. Il donna congé, vendit
une partie de ses meubles, et s'assit résolûment devant son piano, dans
un plus modeste appartement, rue des Martyrs.--Aux heures rêveuses,
Bénédict avait laissé s'envoler quelques mélodies qui couraient la ville
_incognito_, et avaient leur petite part de gaz et de célébrité aux
cafés chantants et aux petits théâtres des boulevards. Bénédict,
installé rue des Martyrs, ses amis se retirèrent peu à peu de lui,
comme les rats d'une maison qui craque, lui laissant tous ses loisirs.
Bénédict fit de sérieuses études d'harmonie; et dix romances dans un
carton, il se rendit chez Leduc. L'éditeur trouva la musique charmante;
mais, toute charmante qu'il déclarât la trouver, il répondit à Bénédict
que cette musique «ne rentrait pas dans son cadre».
Bénédict apprit dans la journée qu'il venait de perdre ses quinze
derniers mille francs dans une faillite.--Il est vrai qu'il vendit le
même jour cinq francs une de ses romances à un de ses amis. L'ami
l'exécuta le soir chez un oncle de Bénédict, et il eut le plus grand
succès.