Devant la passion, l'esprit le plus clairvoyant n'a aucun succès. Je ne

veux pas ergoter avec vous comme un pédagogue et chercher à vous

extirper la folie amoureuse qui envahit aujourd'hui tout votre être; je

n'y réussirais pas, je le sais d'avance; à quoi bon alors? Seul, le

temps guérit d'aimer. Mais il nous est donné de souffrir, de souffrir

longtemps avant de guérir. Les illusions tombent une à une, et si

lentement qu'on est bien vieille quand le coeur en est vide. C'est un

débarras qui ne se fait pas tout d'un coup. Mais le mieux, croyez-moi,

se fait tous les jours. Tous les jours, sans que vous vous en doutiez,

vous venez à moi.

Et l'on a beau faire, il y a toujours des choses qui reviennent!--Je ne

sais l'autre jour, dans quel méchant vaudeville où je jouais, il y avait

un couplet sur cet air triste qu'il aimait tant et qu'il chantait à ses

heures de gaieté. Je me mis à me ressouvenir... Nous étions tous les

deux dans une brasserie, aux portes de la Haye,--un petit jardin planté

d'acacias; mes genoux touchaient ses genoux: rien ne nous venait aux

lèvres à nous dire... Il m'a cueilli en route un gros bouquet de toutes

sortes de vilaines fleurs; et j'étais à bout de bras de les porter.--La

nuit venue, nous voulûmes revenir à travers champs. Il y avait de petits

fossés avec de l'eau. Il me donnait la main pour sauter; à chaque fossé,

c'était une histoire! Je mouillais mes bottines; et lui, riait.

Mais au nom de notre amitié, ne parlez jamais à Amédée de la confidence

que je vous ai faite. S'il vous en parle, bien! mais ne prenez pas

l'initiative. Alphonse est marié à présent; je ne veux pas que son ami

me croie capable de le compromettre, en mettant son nom en villanelle,

et l'histoire de nos amours en rondes que je chanterais à tue-tête sur

les chemins.--Je compte sur vous.

MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.

Aussitôt cette lettre reçue, ma belle amie, vous irez chez Bethmont, au

coin de la rue Louis-le-Grand, et vous lui demanderez pourquoi il ne m'a

pas envoyé mes bas rouges. Il me les faut absolument d'ici à mercredi.

Je vous écris toute triste. Mon officier de marine a été tué avant-hier

par un jeune homme de la ville. Cela a eu du retentissement, de sorte

qu'on me regarde un peu ici comme un phénomène.

Je vous recommande mes bas. J'en ai absolument besoin pour la semaine

prochaine. Je ne comprends rien à ce retard. Le messager était payé.

Toute à vous.

MATHILDE.

Marseille, janvier 1848.

Que voulez-vous, ma bien chère Louise! la vie est une chose railleuse et

hostile qu'il faut énormément de dépravation pour braver, ou une force

de dédain philosophique plus énorme encore pour dominer. Les

intelligences fortes et arrogantes y succombent souvent; comment nous,

pauvres femmes, avec nos esprits délicats et frissonnants, nos coeurs

peureux et faibles, pourrions-nous trouver la lutte victorieuse, la

vaillance persévérante, la résignation pleine de grandeur et de courage?

Vraiment, vos ennuis sont une injustice de la Providence, un manque de

goût du hasard; et si j'étais à leur place, vous n'auriez qu'à envier un

peu de noir à votre ciel pour en changer l'azur éternel. Par malheur je

ne suis ni la Providence ni le hasard; et je ne puis que vous prêcher

une théorie peu élevée. Ce n'est pas la théorie de la conscience haute

et fière, qui ne trouvant pas d'issue ici-bas transporte plus haut ses

valeurs méconnues et ses blessures sans récompenses; c'est tout

prosaïquement de l'épicurisme d'oeuvres, et de l'étourdissement moral.

Pour moi, je ne m'étourdis plus. A force de s'être soûlée à toutes les

coupes des rêves et des erreurs de la vie, mon imagination a une si

forte tête qu'elle ne peut plus se griser; et quant à mes sens... vous

savez le respectueux silence que je garde aux morts...

Que vous dire! Tenir tête à l'orage, c'est de la folie présomptueuse; se

laisser aller au courant, c'est de la lâcheté. Que faire alors?--Allez,

ma pauvre enfant, comme les condamnés qui, en faveur de leur arrêt

impitoyable, trouvent partout autour d'eux l'accomplissement matériel de

leurs funèbres et derniers désirs, nous qui sommes condamnées, de par

les préjugés du monde, à un différent supplice, demandons aussi à la vie

notre poulet et notre vin de Bordeaux.

Votre chambre est prête. Je vous attends.

Votre amie.

MATHILDE

CALINOT[6]

Pauvre innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble écrite tout

entière pour une parade des Funambules; écoulée doucement sans peur,

sans reproche, sans haine, sans remords, sans regrets; innocente comme

une parade où Pierrot,--Pierrot le mime, Pierrot le muet,--où Pierrot

parlerait!

[Note 6: Calinot, à l'heure présente, est une figure

très-populaire. Théodore Barrière en a fait une pièce, et

chaque jour le petit journal augmente d'une naïveté nouvelle

le chapitre des naïvetés de ce petit-fils de Lapalisse. Mais

en 1852, lorsque nous avons pour la première fois biographié

Calinot, ce n'était encore qu'une légende flottante dans la

_blague_ des ateliers.]

C'est une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur

en scène, le souffleur de toutes ces naïvetés, n'est plus là pour lui

donner la réplique, l'histoire et la légende prêtent toujours à Calinot

pour partners de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce

seigneur de la légende allemande entre deux chevaliers qui chevauchent à

côté de lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche? Eh bien! comme le

seigneur allemand Calinot chevauchait entre deux chevaliers: V... et

L...--V..., c'était la phrase française en habit de marquis;--L...,

c'était une mémoire qui toujours restait court, qui sans cesse buttait

contre le mot propre, qui jamais ne le trouvait. C'est V... qui disait:

«Il me semble que le crépuscule s'annonce, je vais mettre mon _peplum_;

et encore, après avoir chaviré: «Je jure Dieu de ne plus mettre le pied

dans cette caravelle!» C'est L... qui annonçait au piquet: «J'ai une

tierce... en ce que tu sais bien, une quinte en ce que tu m'as dit, et

un quatorze... en ce que tu viens de me dire.» Et ainsi il croissait, le

bon Calinot, en grâces et en joyeux devis, entre ce lexique des

_Précieuses ridicules_ et cet incurable oublieur, entre ce purisme et

cette paralysie!

Parades!--races perdues! ô vieux pitres! tout ce cortége de Momus

populaire, les rires larges et les grosses bêtises, les paternelles

niaiseries! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaieté qu'on

ressuscitait tout à l'heure,--ô Lapalisse! aïeul des naïvetés,--je vous

le dis: Bobèche revivait en cet homme.

Et l'atelier, qui s'ennuyait de Jocrisse, s'est mis à compiler

l'_enchiridion_ de Calinot, avec un culte de philologue, et l'a

augmenté, et l'a enrichi, et l'a pourléché, et s'est mis à déclamer

ainsi ornée, cette rapsodie du théâtre de la Foire, pour faire suite à

celle que chantait Dancourt en sortant du cabaret de la _Cornemuse_, en

sorte que les écouteurs ont fini par être aussi incrédules à l'endroit

de l'existence de Calinot qu'à l'endroit de l'archevêque Turpin.

Et pourtant il a si bien vécu, ce mortel désopilant,--qu'un jour il est

mort--du choléra.

L'existence de Calinot a toutes sortes de tableaux: Calinot

restaurateur,--Calinot logeur,--Calinot commis,--Calinot garde

national. S'il fut tout cela, nul ne l'a jamais bien su. Le savait-il

lui même? Il était de si bonne composition et faisait si peu de

résistance à laisser mettre la main à ses souvenirs à y laisser

ajouter!--Un beau jour, Camille lui persuada qu'il avait été marin; et,

depuis ce jour-là, Calinot se rappelait tout au moins une fois par mois

ses impressions de la _Tremblante_.

Un grand corps monté sur des jambes d'échassier; là-dessus, une tête

blonde, chauve, inculte; de la barbe; les yeux bonasses; la tête ballant

en avant; dans la pose, quelque chose comme le profil d'une canne à bec

de corbin; une voix pleine d'embarras, obstruée de bredouillements,

notée tout au long de notes innotables;--c'est ainsi fait qu'il a

traversé la vie avec des vêtements trop larges sur son corps maigre,

faisant rire tout le monde, et s'amusant de voir rire tout le monde.

Les tréteaux du Pont-Neuf ont eu leurs sténographes; pourquoi

laisserait-on perdre ce monument de la _bêtise_ française?

A côté de cette épopée de cynisme, toute sanglante, de cet «Allons-y

gaiement!» de _l'Abbaye de Monte-à-regret_,--Jean Hiroux,--Calinot a

sa place: c'est un lever de rideau avant la grande pièce.

Enfant, Calinot, en revenant de l'école, se bat avec un camarade, et

attrape une grande écorchure au front. Au dîner, son père lui dit:

Qu'est-ce que tu as là?--Papa, j'ai rien.--Mais si, tu as quelque

chose.--Je me suis mordu au front!--Imbécile! est-ce qu'on se mord au

front?--Tiens! je suis monté sur une chaise.

*

* *

Moi, j'aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil, à quoi ça sert?

Il vient quand il fait jour, ce feignant-là! Au lieu que la lune, ça

sert à quelque chose: ça éclaire.

*

* *

CAMILLE.--Veux-tu me mesurer ce tableau?

CALINOT.--Avec quoi?

CAMILLE.--Prends le mètre, il est sur la table.

CALINOT, mesurant:--Un mètre... heu... heu...

CAMILLE.--Eh bien! combien a-t-il?

CALINOT.--J'sais pas: le mètre n'est pas assez long.

*

* *

CAMILLE.--Prends garde à ta pie, voilà le chat.

CALINOT.--Laisse donc! une pie, ça vit cent ans!

*

* *

«Monsieur,

«Envoyez-moi les deux Boissieu que je vous ai demandés.....» Ici le

marchand de tableaux meurt. Calinot finit la lettre: «Je vous écris le

reste par la main de Calinot, mon premier commis, vu que je viens de

mourir d'une attaque d'apoplexie.»

*

* *

CAMILLE.--Que tu es bête!

CALINOT.--C'est pas malin si je suis bête, on m'a changé en nourrice!

*

* *

Calinot voit un moineau dans le jardin de Camille; il l'ajuste. Il

n'était pas bien pour le tirer; il remonte l'escalier à pas de loup; il

ouvre bien doucement la porte de Camille, bien doucement la fenêtre de

Camille qui dormait.--Pan!

CAMILLE, se réveillant en sursaut.--Hé?..... hein? quoi?

CALINOT.--Tiens! j'avais tiré tout doucement.

*

* *

«Moi, d'abord, je n'aime pas les lâchetés. Quand j'écris une lettre

anonyme, je la signe toujours.»

*

* *

_A M. le maître d'hôtel du Cheval blanc, à Rouen_ (Seine-Inférieure).

«Monsieur,

»Je vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j'ai oublié sous

mon traversin dans la chambre nº 23.

»Votre dévoué,

»CALINOT.»

En cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.

«_Post-scriptum._--Ne vous donnez pas la peine de chercher mon

couteau-poignard; je l'ai retrouvé.»

CAMILLE.--Tu es bête!... puisque tu l'as retrouvé...

CALINOT.--C'est trop fort! Tu veux donc que cet homme s'échine à

chercher mon couteau-poignard?

*

* *

«Sont-ils bêtes ces gens qui donnent une lettre à un commissionnaire!

ils se figurent qu'il la porte; il ne la porte jamais. Moi, quand je

veux être sûr, je vais toujours avec le commissionnaire.»

*

* *

On proposait un parti à Calinot:

--Que diable veux-tu que je l'épouse, elle a le double de mon âge.

CAMILLE.--Qu'est-ce que ça te fait?

CALINOT.--Songe donc! quand j'aurai cinquante ans, elle sera centenaire.

*

* *

CAMILLE.--Tâche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.

Calinot remonte avec des allumettes.

CAMILLE.--Cré mâtin! elles ne vont pas tes allumettes!

CALINOT.--C'est bien drôle, ça; je les ai toutes essayées!

*

* *

CALINOT, logeur.--Oh! monsieur, à tous les prix: dix, quinze,

vingt-cinq. Voyez: la chambre est bien; c'est propre; il y a des

rideaux, une table de nuit...

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est une truelle.

--Et ça?

--Du plâtre et du verre pilé.

--Tiens! pourquoi donc?

--C'est très-commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est infestée

de rats. Quand vous en voyez un, vous sautez sur la truelle et vous

bouchez le trou. Dans les chambres à quinze francs, ils vous mangeraient

le nez: on vous donne un masque en verre.

*

* *

Dans son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.

CAMILLE.--Fais un trou, tu mettras ça dedans.

Calinot n'avait plus de gravois, mais il avait un tas de terre. «C'est

que je ne l'ai pas fait assez grand!»

*

* *

Calinot disait: «Napoléon!... un ambitieux! S'il était resté capitaine

d'artillerie et mari de Joséphine, il administrerait encore la France!»

*

* *

Calinot, capitaine instructeur: «Eh! là-bas, qu'est-ce qui lève les deux

jambes?»

*

* *

Calinot, aux journées de juin: «Si je fais arriver mes hommes tous de

front, les malheureux, ils vont tous être mitraillés!... Si je faisais

tête de colonne à droite, tête de colonne à gauche?--» Il commande:

«Tour droite! tour gauche!» Tout le monde fait tour complet. Une

fusillade terrible part de la barricade. La compagnie de Calinot est

criblée. Le général arrive bride abattue: «Imbécile! vous faites tuer

tous vos hommes!--Ah! taisez-vous donc! ça fait bien moins de mal que

dans la poitrine!»

*

* *

Calinot était à deviner un rébus du _Charivari_ dans un café.--Le gazier

sonne pour prévenir qu'il va éteindre. Au bout de cinq minutes, Calinot,

toujours à son rébus, dit: Eh ben! a-t-il éteint, cet imbécile?

*

* *

CALINOT.--Je viens de rendre service à un vieux camarade de la

_Tremblante_. Ce pauvre diable! il n'avait pas mangé depuis deux jours.

Je l'ai fait entrer dans une allée, je lui ai donné mes bottes.

CAMILLE.--Et toi, comment t'es-tu en allé?

CALINOT.--Ah! tu demandes toujours des explications.

*

* *

CAMILLE.--Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de

bougie.

CALINOT, au bas de l'escalier.--Les artistes sont si pauvres! Il en

reste encore un grand bout.--Calinot remonte la bougie.

*

* *

CALINOT au Salon.--Ducornet... né sans bras... Qu'éque ça fait, s'il a

des mains?

*

* *

CAMILLE.--Eh bien! tu ne viens pas à l'enterrement de mademoiselle Mars?

tous les artistes y seront.

CALINOT.--Je ne vais à l'enterrement des gens que quand ils viennent au

mien.

*

* *

Camille donne à Calinot une canne avec une très-belle pomme de Saxe. La

canne est trop grande pour Calinot.--Calinot la rogne de la pomme.

CAMILLE.--Pourquoi ne l'as-tu pas rognée du bas?

CALINOT.--C'était en haut qu'elle me gênait.

*

* *

CALINOT malade, se plaignant de la sonnerie des cloches, qui lui brise

la tête:--Pourquoi qu'on n'a pas mis de la paille dans la rue?

*

* *

CALINOT, mourant du choléra.--Je meurs comme le Christ, à quarante-trois

ans.

CAMILLE.--Tu te trompes, mon ami, il est mort à trente-trois ans.

CALINOT.--Eh ben! il est mort dix ans trop tôt.

ÉDOUARD OURLIAC

En ce temps-là, c'était le beau temps, le beau temps et l'âge d'or du

roman. Par ces années de grâce littéraire, il y avait beaucoup de gens

qui faisaient des livres, et il y avait, de gens qui en lisaient, plus

encore que de gens qui en faisaient. Le lecteur de 1830 était un lecteur

dévoué, incomparable, héroïque, inassouvi: il lisait tout. Que le livre

eût un titre un peu affriandeur, le livre était enlevé. En ce temps, les

maîtresses de cabinet de lecture, à ficeler les paquets de leurs

abonnés, avaient les doigts comme des maîtresses de maison qui couvrent

leurs confitures.

Aux vitrines, les lithographies pleines de meurtres, de femmes

renversées par terre, de mares de sang, de lumières de coups de

pistolets, de malédictions paternelles, s'étouffaient l'une l'autre. Ces

lithographies étaient d'un _faire_ féroce. Elles étaient plus hautes en

couleur, et plus énergiquement crayonnées, et plus tirant l'oeil les unes

que les autres: on aurait dit des saltimbanques qui se disputent la

foule à renfort de tapage.--Édouard Ourliac fit son entrée dans le monde

littéraire à coups de lithographies; la première annonçait _l'Archevêque

et la Protestante_ (1832); celle qui suivit, _Jeanne la Noire_ (1833).

L'éditeur était Lachapelle, cet audacieux d'alors qui imprimait à peu

près tout ce qu'on lui apportait, à la condition qu'on lui donnerait

gratis un second roman, si le premier faisait son bout de chemin. Madame

Cardinal, de la rue des Canettes, la bibliothécaire du roman moderne,

vous dira qu'Ourliac lui recommandait de passer sous silence ces deux

péchés de jeunesse, à qui lui demanderait son oeuvre.

La voie d'Ourliac, Balzac l'a définie d'un mot, Ourliac retournait

l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire; et de l'ironie

il essaya toujours de faire une arme d'Église. Il se moqua au nom du

Christ. Là est l'originalité du talent d'Ourliac. Ne lui demandez ni une

forme neuve, ni un cadre bien original. Il a un peu lu, et

malheureusement il a beaucoup retenu. Mais où il est bien lui, comme

mode d'idées, c'est dans ces nouvelles où il exhorte à la religion en

raillant le siècle, et paradoxant _ad majorem Dei gloriam_. Cette façon

singulière de faire servir à la maison du Seigneur les étais de la

maison du diable, marquait un esprit osé, décidé à faire flèche de tout

bois. Elle parut sans doute de bon aloi à de plus casuistes que nous; et

Ourliac fit école de Rabelais de sacristie.

Peut-être bien, en ces baliverneries sérieuses et de consciences, y

a-t-il un grain de trop gros paradoxe, et le réquisitoire du chrétien

pourrait-il être moins partial. Peut-être bien y a-t-il exagération à

mettre comme dans _l'Épicurien_, toujours l'indigestion à côté du

souper, l'hôpital après l'amour, la santé à côté du jeûne et des

macérations. Mais cela est sauvé par l'intention.--Puis, ces rieuses

morsures d'un esprit antirévolutionnaire, il en use à toute outrance

contre le journal, dans le conte humoristique des _Phillophages_. Les

colères qui s'allument, les pavés qui se remuent, les gamins qui

deviennent des héros, les révolutions qui mijotent, toutes les

catastrophes privées et sociales, il porte tout cela au compte de ce

carré de papier qu'on passe sous les portes le matin. La presse est pour

lui «une correspondance bien réglée entre quelques gens qui ne pensent

guère, et beaucoup qui ne pensent pas».--Là, dans le _Bien des pauvres_,

c'est une ménippée, le rire aux lèvres, contre les hôpitaux, ou pour

mieux parler contre la charité constitutionnelle Ourliac dit tous les

biens de l'administration des hôpitaux et hospices civils de la ville de

Paris. Il s'étend sur les difficultés de résoudre le problème d'obtenir

entrée dans un hôpital sans être tout à fait mort. Il montre le médecin

plus ami de la science que du malade. Il fait les infirmiers ivres, la

miséricorde et la sollicitude nulles en cette maison des pauvres; et

comme le conte approche de la fin, un curé entre en scène, qui argumente

contre les réconforts laïques, appelant les hôpitaux «une voirie», et

recommence le procès aux spoliateurs du clergé. Mais le pauvre Ourliac

devait mourir dans une manière d'hôpital, et on ne peut guère lui en

vouloir de s'être vengé par avance.

Ourliac était un petit homme imberbe comme un acteur, et pâle. Son teint

était bilieux, son oeil pétillant. Des lèvres minces et faites à point

pour le persiflage complétaient un remarquable masque d'ironie. «Il

n'avait rien,--dit-il quelque part de lui, sans se nommer,--il n'avait

rien qui prévînt en sa faveur; point de cet air de franchise et

d'étourderie qui sied à un jeune homme; une tenue circonspecte, peu de

taille, un teint maladif, un visage désagréable, qui frappait pourtant;

des traits mobiles, expressifs quand il s'animait, et un sourire qui

n'était pas sans grâce.» Quand il avait bu, de pâle Ourliac passait

blême; et alors, dans les dandinements et l'excitation de l'ivresse, son

esprit mal d'aplomb entre la fièvre de tête et le mal de coeur, son

esprit «mal réglé, peu choisi, tourné au sarcasme, mais fort plaisant»,

éclatait en pantagruéliques gaudisseries. Facétiant comme un Triboulet

de lettres, il jetait au hasard ses joyeusetés intarissables. Il

semblait qu'il tirât au sort dans une casquette les mots et les idées;

et des phrases insolites, les plus étranges défis à la grammaire, des

lazzis en dehors de toute syntaxe, toute une langue tordue comme un

kriss malais, toute une littérature à lui, macaronique et inimitable,

s'envolait de sa bouche crispée par les tournoiements de l'ébriété. Au

milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il restait grave et

blême, presque humilié d'une galerie, comme un Debureau sur une chaise

curule. Et, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la

face, il avait aussi les mignons vices; il eût très-bien passé par les

sept compartiments d'un dessin allemand des sept péchés capitaux. Il

était voluptueux, goinfre, ladre, et, prudent; si prudent qu'il

persuadait souvent le soir à un de ses amis qui s'en retournait de la

rue d'Alger rue des Petits-Champs, que son plus court était de passer

par les Batignolles. Ainsi, Ourliac se faisait reconduire jusque chez

lui; mais il faut dire qu'il payait la reconduite de C... et charmait le

chemin par des romans, récits, histoires, propos, bons contes,

pantalonnades à dérider même un critique de livres ou un habitué de

théâtres.

Quand, rompant sa chaîne de famille, et parti tout un jour de la maison

paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande

d'amis, des artistes et des écrivains de son âge,--qui maintenant, sont

d'aucuns des gens décorés et d'autres des maris,--Ourliac lâchait toute

bride à sa verve. Il improvisait des chansons burlesques que les joyeux

faisaient redire à tous les échos de la route du retour:

Le père de la demoiselle,

Un monsieur fort bien,

En culotte de peau,

Qui voulait tout savoir!

Sa licence, en ces parties de campagne, passait celle de tous autres;

elle s'égayait jusqu'aux extrêmes crudités du cynisme; puis, quand sa

farce de l'après-dîner avait tout à fait sombré dans l'ivresse, et qu'on

le jetait dans une voiture, Ourliac, à qui le vin «reprochait», comme

lui disait son ami Henri Monnier, était pris de terreurs et de remords.

Des réminiscences religieuses l'assaillaient. Les souvenirs de son

enfance passée chez les jésuites lui revenaient dans la conscience; et

comme un évadé du purgatoire menacé d'une extradition, le glorieux

paillard de tout à l'heure, étourdi, se persuadant que l'omnibus allait

sur lui-même comme un toton, Ourliac disait à demi-voix, d'un ton

effrayé: «Voilà sept fois que ce cocher fait tourner la voiture; et

cependant je ne l'ai pas mérité!»

A ces petites fêtes sous les treille de la banlieue, quand il s'agissait

de payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche.

C'était le «_nec plus ultra_» de son appoint. On parfaisait le compte et

tout était dit pour les amis d'Ourliac, mais non pour Ourliac. Il

prenait de ces petites générosités subies, dont il ne devait rancune

qu'à son avarice, une amertume et une âcreté de ressentiment qui devait

plus tard éclater dans _Collinet_. Écoutez avec quelle vivacité et quel

fiel amassé il met certains souvenirs dans son héros: «Il se sentait à

certains égards au-dessous de ces jeunes gens bien vêtus qui lui

faisaient politesse. Il se crut, du moins, obligé de les divertir. Il

les défrayait du reste par des bouffonneries qu'il savait bien lui-même

affectées de mauvais goût... Il plaisantait parce qu'il était pauvre, et

que ces jeunes gens étaient riches; parce qu'il n'avait pas soupé, et

qu'ils soupaient; parce qu'il était triste, affamé, parasite, indiscret;

il plaisantait pour qu'on lui pardonnât, pour qu'on ne lui fît pas

affront; lui qui avait du talent et de l'esprit, il plaisantait pour un

déjeuner.»

Quelques créatures de ce temps · 第 3 / 13 段