[Note 4: Jeu de mots sur le mot _bar_, qui signifie

comptoir de marchand de vin, et barre de la justice.]

«L'homme devient éloquent sous l'influence des grandes passions ou des

grands intérêts. Mon grand intérêt, c'est l'excitant; ma grande passion,

c'est le verre de champagne; et je suis appuyé par ce philosophe dans

mon opinion que l'homme parle et argumente mieux sous l'impression des

excitants que lorsqu'une sage sobriété siége seule, en son chagrin, sur

le trône de l'intelligence.»

Nicholson est un homme de _sport_; c'est un parieur distingué. Un

rédacteur du _London-News_ nous disait qu'il avait une façon

particulière de juger les chevaux à l'oreille. Il se fait remplacer

pendant la saison des courses, où à Epsom, à Ascot, à Hampton, escortée

de sa tente monstre en toile, sa seigneurie fatigue une salade, coupe

une tranche de rosbeef, remplit un verre d'ale, «offrant le premier

exemple du premier juge qui ait jamais vendu du boeuf à une course de

chevaux».

Nicholson a un petit lever. Les boxeurs, les maquignons, quelques

acteurs viennent lui faire leur cour. La ruelle est le rendez-vous des

nouvelles du _Ring_; c'est l'endroit de Londres où on sait le mieux et

le plus tôt combien de _rounds_ a donnés Harry-Broome.

Ses occupations sévères de chef baron ne l'empêchent pas de revenir

quelquefois à la littérature. Le grave emperruqué met alors à son esprit

«des bas couleur de rose». Une fable s'échappe de sa plume entre deux

résumés de la taverne:

L'AMOUR ET LA MORT

«L'Amour et la Mort convinrent de voyager ensemble. La Discorde les

surprit au milieu de leur sommeil et mêla leurs flèches. C'est ainsi que

l'Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d'une tendre passion,

tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux la flèche

fatale, allume un doux attachement.»

Ne dirait-on pas le goût d'une odelette d'Anacréon?--Nicholson dit

plaisamment, à propos de ses oeuvres rimées, «qu'il est le plus pesant

barde d'Angleterre, un barde de 266 livres».

Mais, après sa fable, vite il remonte à son siége, il retourne à sa

baronnie; il recommence, applaudi, sa farce étonnante. Il sait que toute

sa gloire est dans sa toge risible, et il se résume ainsi lui-même dans

l'autobiographie de sa main qu'il nous a envoyée: «Je vous livre ceci,

non comme une sérieuse archive, mais comme un satirique souvenir, mon

objet étant toujours d'exciter un rire dans mon auditoire par ma

moqueuse grandeur.»

UNE PREMIÈRE AMOUREUSE[5]

La Haye, avril 1845

Me voici établie ici, ma chère mignonne. J'ai un très-joli appartement

qui donne sur la place du Marché. Ma chambre à coucher est tendue en

rose; j'ai des jardinières en bambou avec des tulipes qui coûtent

très-cher, à ce qu'il paraît; la petite cage chinoise que nous avons

achetée ensemble au Havre, et dedans des oiseaux bleus et rouges, sur ma

fenêtre:--et vous savez mon nid par coeur. Les indigènes sont

très-curieux de moi. J'arrose mes tulipes. Je ne vis pas beaucoup.

C'est le mieux. Si vous étiez ici, chère belle, je crois vraiment que je

ne regretterais rien de Paris.

[Note 5: Nous ne sommes guère qu'éditeurs des lettres qui

suivent.]

Dites à Élisa que je ne puis rien pour elle en ce moment; j'ai été assez

malade; mon entretien ici est coûteux. En deux mots, je suis à sec.

Qu'elle prenne patience. J'ai de fort belles robes, que je ne puis

vendre puisqu'elles me sont nécessaires pour le théâtre; un bracelet qui

ne me quitte jamais, et auquel je ne toucherais pas pour nourrir ma

mère. Vous savez, chère amie, que ce n'est pas le coeur qui me manque;

mais je suis au fond de ma bourse en ce moment, je vous assure. Que

deviennent Edgar et Léon? Que devient Paris? Je n'ai rien à vous dire.

Je vous écris absolument pour que vous me répondiez. Au revoir, ma chère

Louise; je vous embrasse comme autrefois.

MATHILDE.

Dijon, décembre 1846.

Enfin, ma chère Louise, une bonne et grande lettre de vous! J'en ai été

toute surprise, et j'en suis toute réjouie. Votre lettre me rejoint à

Dijon, où je compte passer l'hiver, attachée au théâtre, vous pensez

bien. Il y a si longtemps que nous n'avons causé ensemble, et tant de

fortunes diverses me sont arrivées depuis, que je pourrais facilement

vous envoyer un in-octavo sur les impressions par moi éprouvées depuis

huit mois. Qu'il vous suffise de savoir, pour le moment, que j'ai été

heureuse à la Haye au delà de ce que je pourrais vous dire! que ce pays

maussade, brumeux, sans soleil ni éclat, garde pourtant mes plus

précieux souvenirs, mes plus chères ivresses; que je l'ai quitté

désespérée, éperdue de chagrin, y laissant désormais tout l'amour et le

vrai bonheur que je puis avoir en ce monde! Je vous expliquerai tout

plus tard; j'ai voulu vous répondre immédiatement pour vous dire que je

vous remercie d'avoir songé à moi, et que je suis aise de votre lettre

et de vous avoir retrouvée.

Je suis contente que vous ayez rompu avec Théodore: un vilain nom

d'abord! et puis il doit aimer comme son ami Edouard, qui prend ses

maîtresses à proximité du café où il déjeune. Gustave fait-il toujours

des vers? Le brave garçon! il est ennuyeux comme un album. Embrassez-le

de ma part.--Camille est ruiné? Je le crois bien. Il faut avoir trop

d'oncles pour hériter tous les ans. Je me rappelle quand nous avons été

déjeuner au pavillon d'Henri IV, au sortir d'un bal de l'Opéra, et qu'il

voulait allumer son cigare à un réverbère, vous souvenez-vous?

Que ne vous mettez-vous au théâtre? vous feriez merveille. C'est une vie

animée, pleine de péripéties, de détails émouvants et grotesques, et de

dîners de carton qui donnent à manger. Le théâtre ici manque de femmes;

on n'exige ni talent ni habitude: de la grâce et de la beauté, voilà

tout! Si vous le vouliez je vous y ferais entrer avec moi. Quelque

chose, quelqu'un vous retient-il à Paris?--J'ai mille choses à vous

dire; mais on m'attend chez un correspondant. Je vous quitte. Je vous

embrasse.

MATHILDE.

Dijon, janvier 1847.

Mon réengagement est signé d'hier. Je ne veux pas tarder, chère belle, à

vous écrire cette bonne nouvelle, sachant toute la part que vous y

prendrez. J'ai eu affaire à un directeur presque amoureux: c'est vous

dire que j'ai tiré à moi la couverture. Comme je ne suis pas

d'aujourd'hui au théâtre, et que je sais sur le bout du doigt tout le

sous-entendu de ces messieurs, j'ai tout précisé. Je ne dois jouer que

trois fois par semaine; et j'ai, de plus, un congé de quinze jours à

prendre quand il me plaira. Vous concevez, ma mignonne, que j'attendrai

un succès, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze jours ce

que je voudrai.

Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre? Votre idée de

Conservatoire est puérile: vous y entrerez très-difficilement; puis, ce

que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de

violettes. Le théâtre, à la bonne heure! Si vous avez quelque chance de

faire fortune, c'est là, uniquement là. Vous savez que si vous avez du

talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre part, c'est la

dernière chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien

tournée et l'oeil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or

vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et vous êtes musicienne.

Venez ici, je vous fais engager au théâtre. J'ai le directeur dans mon

bas, ou peu s'en faut. Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites

pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie

auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous

viendra peu à peu, ma chère, comme toutes les habitudes. Vous concevez

bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du

courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition

toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est ému le premier

jour; les débuts sont toujours pleins de troubles et d'émotions, et le

public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas à se

formaliser de voir une jolie fille embarrassée d'être regardée et qui

rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris; vous

tenez à votre Prosper. Passons.

Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu'il vous

fasse entrer au Vaudeville; il sera enchanté de vous recevoir. Puis il

faut voir rue..., nº 9, je crois: en prenant par la rue Montmartre,

c'est la sept ou huitième maison à droite; il y avait des portraits au

daguerréotype à la porte. Vous demanderez M. ***. C'est un charmant

garçon qui a été mon amant pendant deux ans. Il fait des pièces de

théâtre. On l'a joué. Il m'a passionnément aimée; ceci sans fatuité. Je

l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas

oubliée. Vous lui écrirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles

de Mathilde ***. Il viendra, c'est sûr. Songez au théâtre.

MATHILDE.

Dijon, mars 1847.

De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chère Louise, pour

vous répondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en même

temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches cassées, dans

lesquelles l'esprit se pose sans durée et s'arrête sans choix. Depuis

votre dernière lettre, j'ai été occupée d'une façon absolue, excessive.

J'en ai été malade. On a été forcé de faire venir une seconde amoureuse

pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en

bravos! Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître

exigeant, capricieux; comme il vous envahit la vie! C'est un amant qui a

bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin

j'attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie: je viens à

vous. J'ai toujours été égoïste. Bah! c'est toujours quelque chose de

bien choisir ses défauts et ses victimes.

Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule

d'inquiétudes non avouées, et que j'ai bien comprises. Malheureusement,

je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous

toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne

volonté et de mes généreuses pensées à votre égard. Croyez à mon

impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rôle Jenny-Vertpré dans

_Madame Pinchon_. J'ai été rappelée avec deux autres personnes. C'était

la première fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement

devant le public. Eh bien! aucune jouissance d'amour-propre ne m'a fait

battre le coeur. Ce coeur, cet amour-propre sont si complétement usés que

rien maintenant ne les active, ne les réveille. Quand je ne dédaigne

pas, je suis indifférente. C'est que, voyez-vous, aucun résultat, de

quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les

emplois de force et de pensées qu'on a donnés pour l'obtenir, et ce

qu'on a désiré est toujours au-dessus de ce qu'on possède. Aussi, bien

pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant

de rien ici-bas. Si j'ai à portée de ma main des choses désirables et

qui tentent quelque partie sensuelle ou très-délicate de mon individu,

je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible

afin d'être débarrassée de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au

contraire, ces choses sont éloignées et d'un abord difficile, je fouille

mon souvenir, et j'y trouve des joies et des sensations comme il ne me

sera jamais plus possible d'en éprouver, et qui cependant ne valaient

pas mes rêves..... excepté une époque et un amour que je veux

oublier!--Je ne fais plus de course à l'aventure. Je me suis assise en

mon indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.

Je sais bien que tout ce que je vous dis là n'est guère pratique pour

vous, ma chère belle. Vos illusions sont encore bleues comme des

pervenches ouvertes le matin; vous faites un poëme intitulé: «Misère et

Amour», et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est

«Misère» seulement. Voyez, moi, j'ai été aimée, idolâtrée, pardonnée et

gâtée comme Manon le fut à peine par Desgrieux. J'ai dormi sur des coeurs

jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des

poitrines qui bondissaient d'ivresse et d'amour au toucher de ma main,

dans des bras qui étaient toujours amoureux pour m'enlacer, toujours

levés et tendus pour me soutenir, toujours prêts à me défendre; si ma

bouche ne s'est pas usée sous les baisers délirants qu'elle a reçus,

c'est que Dieu l'avait créée sans doute pour cela. Pendant cinq ans,

cette vie fêtée, choyée, enveloppée de mailles brillantes, de dentelles,

de velours, inondée de parfums et de soleil, cette vie a duré sans

relâche; puis, un beau jour, je me suis trouvée seule, toute seule! Mes

oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnément dans les rideaux

transparents de mon alcôve, se sont envolés l'un après l'autre, me

laissant beaucoup de souvenirs--et autant de dettes..... Tous ces hommes

qui m'avaient sincèrement aimée, qui avaient animé près de moi leur

triomphante jeunesse, qui avaient bu à mes lèvres les ivresses

généreuses de la force, de la liberté, du plaisir réunis, cédaient à la

froide et implacable logique de la vie, à l'inexorable cours des

événements rationnels. Celui-ci s'est marié. Celui-là s'est rangé. On a

fait un préfet de l'un. L'autre, un adorable et séduisant garçon s'il en

fut, élève des bestiaux maintenant, je ne sais où. Enfin chacun

poursuivait son ambition, sa chimère, son intérêt; laissant derrière

eux, et presque sans regret, les ingrats! le nid chaud, parfumé et

joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indépendantes

amours!..... Et moi, que m'est-il resté de tout cela? Un coeur usé,

vieilli par ces abandons et ces désenchantements successifs;

l'impuissance d'aimer; une vie incertaine, jetée au hasard de la faim et

de la maladie! Rien dans mon existence, plus rien dans mon coeur: voilà

le résultat des plus belles et plus heureuses amours qu'il ait été

possible d'avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux! Mais

j'en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris,

votre Prosper, et prendriez un engagement pour la province. Vous vous y

formeriez à la scène. Vos études seraient bonnes, parce qu'elles

pourraient être suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez

peut-être du talent, et à coup sûr une routine aisée, suffisante. Vous

retourneriez à Paris dans de bonnes conditions, et votre existence

matérielle serait au moins assurée.

MATHILDE.

Dijon, septembre 1847.

Chère bien-aimée, avez-vous cru que je vous abandonnais? Non, n'est-ce

pas? Notre liaison n'est pas une de ces liaisons ordinaires qu'un

silence fait défiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas entrer en

doute sur mon compte pour une paresse de plume. C'est sur l'intelligence

de votre coeur que je compte pour ne pas me condamner sur les apparences,

et pour croire que, malgré mon silence inqualifiable, je vous aime

toujours, et que vous êtes toujours tout près de toutes mes pensées.

Trop de charmants souvenirs lient mon souvenir au vôtre pour que je

puisse oublier.

Si donc aucun message de moi n'a volé vers vous, accusez-en, chère

petite, ces mille accablements de l'esprit découragé, ces riens qui se

définissent difficilement, qui vous taquinent la pensée et la vie, ces

ennuis de toute sorte qui, malgré leur vulgarité et leur insuffisance,

ramènent à eux des facultés portées vers un point plus élevé et plus

sympathique, en les isolant forcément de leur centre choisi. D'abord

j'ai été accablée de répétitions et de lectures. Puis j'ai eu, non un

amour, mais une liaison très-mouvementée,--comme disent MM. les

romantiques: un père prudent, qui s'est jeté entre son fils éperdu et

fou de passion, dont l'âme et la vie étaient fatalement livrées à cette

sirène dangereuse que je suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l'a

arraché aux séductions bien émoussées, hélas! de votre désenchantée

Mathilde. Cet incident m'a pris du temps et quelques préoccupations. Ce

jeune homme, le seul qui vaille la peine qu'on s'occupe un peu de lui

dans tout le département, a été malade de chagrin; mais il a engagé à sa

famille sa parole d'honneur que tout était à jamais fini entre nous; et

malgré tout, il tient sa parole! C'est beau!... mais j'enrage! Le

malheureux est chaque soir au théâtre. Si je suis en scène, il me mange

des yeux; quand je suis dans ma loge, il rôde autour comme autour d'une

chandelle un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanière

engeance! sont vivement émus, et suivent avec une fièvre de curiosité

les phases de ce petit roman provincial; il y a des paris d'engagés. Au

milieu de cette effervescence, je suis d'un calme splendide, en

apparence; car au fond je suis animée d'une colère assez colorée envers

le père; et j'ai pour le fils un âpre regret, fruit de l'amour-propre et

de l'entêtement. Avouez qu'il est difficile de se disséquer avec une

meilleure grâce.

Et vous, cher ange, que devenez-vous? Comment menez-vous ces bienheureux

drôles qui ont le droit de vous aimer et l'adresse de vous le prouver?

Quelle génération éclopée et infime! Ces petits jeunes gens-là ont l'air

de sortir de nourrice. Quel rien, et quelle fatuité! Ils sont poussifs

comme des danseuses, et bêtes comme des écuyers. Ils n'ont que deux

talents: celui de s'essuyer les lèvres, comme s'ils venaient de boire du

madère, celui de marcher comme s'ils venaient de monter à cheval. Ah!

les amusants petits bonshommes, avec leurs vices à bon marché, leurs

ostentations, leur manque d'esprit, leur manque d'argent, apitoyant tout

le monde,--et nous-mêmes,--des efforts qu'ils se donnent à paraître

riches; commanditant à plusieurs les caprices d'une femme; subsistant de

petites caresses et de grosses lâchetés! Amoureux de papier mâché, gris

d'un doigt de vin, sur les dents d'une nuit blanche, fatigués, usés,

blasés, finis! Ils se mettent à trois pour parier un louis sur un cheval

qui appartient à un de leurs amis; ils fument leur cigare à la portière

quand ils sont en coupé de louage, et on les rencontre au bal masqué

avec leur papa!

Au revoir, ma belle mignonne. Je baise vos beaux yeux qui, je l'espère,

ne m'envoient pas de grands vilains regards de courroux. Ah! si j'étais

là-bas, je ne m'inquiéterais guère; mais de si loin, on a si peu de

moyens de conviction!

Au revoir et mille baisers.

MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.

Vous ririez bien de me voir vous écrire, ma chère Louise, sur un coin de

toilette, tout encombrée de pommades et de peignes à bandeaux. Je vous

écris de ma loge pendant un acte où je ne parais pas; mon encrier est

tout près de mon rouge végétal; j'ai pour tabouret un carton à chapeau.

Mon habilleuse dort ou à peu près. J'ai encore une demi-heure avant

d'entendre la sonnette au foyer. Causons.

Dimanche prochain, le public de Marseille va être appelé à décider du

renvoi ou de l'admission des artistes. La soirée sera, dit-on, des plus

orageuses.--Comme dans beaucoup de villes de province soucieuses de

ressembler à Paris, se montrer fantasque et irraisonnable est une preuve

de haut goût et d'exigences motivées. Puis les jeunes gens et les

officiers, toujours peu alliés, jugent la femme bien plus que l'actrice,

et profitent souvent du tumulte et des discussions théâtrales pour vider

des querelles de rivalité ou d'amour. Quant à moi, j'ai ici une

réputation d'esprit qui me nuit auprès des négociants, seuls individus

qui par leur position financière soient acceptables. Je suis pour eux un

charme dangereux, une attraction malfaisante, un feu follet séduisant,

mais qu'il faut bien se garder de suivre, car il vous entraînerait sur

des routes pleines d'abîmes. Le soir, sur le quai, tous ces honnêtes

richards du négoce, qui guettent leurs arrivages de coton et d'indigo,

se pressent autour de moi, me regardent et m'écoutent; les plus osés me

suivent jusqu'à ma porte, mais ils s'arrêtent à l'antre de la

louve!--J'ai à la tête de mon parti un officier de marine dont vous

seriez amoureuse, j'en suis sûre: un bon et brave garçon, gai et crâne,

ami de mes amis, qui m'aime comme un niais, c'est-à-dire sérieusement et

qui va se faire quelque affaire fâcheuse dimanche, j'en ai peur. Déjà

hier, j'avais deux rôles pour ma soirée, et on avait dit dans la ville

que quelques jeunes gens devaient commencer les hostilités contre les

artistes. Mon officier s'en va, en grande tenue, l'épée au côté, se

planter au milieu du parquet, deux de ses amis un peu plus loin pour le

soutenir. Là, avant le lever du rideau, il fait grand tapage, et jure

par tous les saints du paradis que le premier qui sifflera la perle du

théâtre, madame Mathilde, sera souffleté par lui. Aussi ai-je été bien

accueillie à mon entrée en scène. Il est vrai que mes costumes m'ont été

envoyés par Babin, et qu'hier précisément j'avais de très-belles

toilettes. Enfin nous verrons la décision de dimanche. Mon coeur est

toujours le même, rempli du souvenir d'Alphonse, inaccessible à tout

amour nouveau! Je n'ai pas encore d'amant et n'en prendrai que par

intérêt: c'est ignoble! mais c'est ainsi!

Et vous, chère enfant, quelle nouvelle de bourse ou de coeur? Avez-vous

trouvé un filon? Croyez-moi, presque tous les hommes n'ont bien

réellement qu'une valeur d'utilité. Êtes-vous toujours aussi remplie

d'Octave? Celui-là est au moins un loyal et excellent coeur; et il offre

à l'amour des circonstances atténuantes.

Envoyez-moi quelques notes de l'archet éblouissant de Musard. Cela me

rappellera des jours de joyeuses folies, et d'ardentes fêtes, et de

radieuses jouissances, jours que je ne regrette pas d'avoir vécu, que je

ne regrette pas de ne plus vivre.--Mon entrée arrive.

Adieu, aimez-moi.

MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.

Je ne veux pas manquer à votre découragement, ma pauvre chère amie. Si

vous étiez heureuse, gaie, je serais moins empressée. Mais vous êtes

triste, accablée de soucis, je me dois donc à vous.

Hélas! je comprends votre situation, je la sais d'expérience, dans

chacune de ses phases, dans la plus mystérieuse de ses douleurs! Moi

aussi j'ai passé par là! moi aussi j'ai supporté les gênes

journalières, les privations silencieuses, les anxiétés résignées, les

inquiétudes du lendemain, pour garder un amour en lequel ma folie avait

foi, et qui empruntait surtout à mon imagination et à mes propres

délires ses attraits les plus séduisants, ses formes les plus

charmantes! L'amour m'a quittée et la misère m'est restée. Ceci m'a été

une déception profitable; car j'ai compris l'égoïsme des hommes ou leur

insuffisance. On ne me reprendra plus aujourd'hui à avoir des transports

d'ivresse dans une mansarde, à préférer une étoile à un diamant! à

porter des robes d'indienne vertueuses, à négliger d'avoir des bas de

soie!--Bien entendu que je ne parle pas d'Alphonse: son amour a été ma

seule réalité vraiment enivrante, vraiment sincère et divine, sans

désenchantement, sans rien qui soit venu faire réfléchir mon esprit ni

glacer ma tendresse! Toute femme, quelque dépravée qu'elle soit devenue,

porte en elle, dans un sanctuaire réservé, un nom, un souvenir, une

rêverie, une croyance! Choses saintes et bénies qu'elle garde en elle,

comme des perles au fond des vagues! qu'elle préserve des souillures et

des atteintes honteuses de sa vie vagabonde et maudite! vers lesquelles

elle se retourne aux heures du recueillement et de la pensée régénérée,

et qui sont la religion de son esprit sans foi ni respect!--Alphonse est

tout cela pour moi. Il est à part de ma vie, de mes froids

raisonnements, de mes implacables dédains pour tout ce qui tient aux

amours et aux amants.--Ceci posé, revenons à vous.

Je vous porte, chère enfant, un intérêt sympathique; je voudrais vous le

prouver d'une victorieuse façon. Mais l'impuissance est là.

Quelques créatures de ce temps · 第 2 / 13 段