Buisson entra dans la vie positive à une belle sortie de col

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NOUVELLES

DE

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

QUELQUES

CRÉATURES

DE

CE TEMPS

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR

13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

1878

Tous droits réservés.

ROMANS DES MÊMES AUTEURS

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume

GERMINIE LACERTEUX.

MADAME GERVAISAIS.

RENÉE MAUPERIN.

MANETTE SALOMON.

CHARLES DEMAILLY.

SOEUR PHILOMÈNE.

IDÉES ET SENSATIONS.

EDMOND DE GONCOURT

LA FILLE ÉLISA.

Paris.--Imp. E. CATIOMONT et V. RENAULT, 6, rue des Poitevins.

PRÉFACE

Ce livre, publié à très-petit nombre et épuisé depuis des années, a paru

portant sur sa couverture: _Une Voiture de Masques_. Je réédite ce livre

aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.

Ce volume complète l'OEuvre d'imagination des deux frères. Il montre,

lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà

introduire dans l'invention la réalité du document humain, à faire

entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle, qui dans

l'Histoire, n'a pas d'historien.

EDMOND DE GONCOURT.

Août 1876

QUELQUES

CRÉATURES DE CE TEMPS

L'ORNEMANISTE P...

Dans un coin,--chez Michéli,--en fouillant, peut-être êtes-vous tombé

sur des mauves enroulées? Ce devait être un plat, la guirlande devait

courir tout autour; mais ce n'est qu'un morceau, et les derniers

bouquets appellent vainement ceux qui devaient suivre. Un tesson, rien

qu'un tesson; mais les feuilles incisées et lobées sont d'un rendu si

vrai, elles courent en spirales ou s'épanouissent si harmonieusement,

elles se joignent, se nouent, se marient et se dénouent d'une si

gracieuse façon; il est si heureux et si spirituel ce retour à la flore

ornementée du moyen âge,--que les gens du métier vous diront: c'est une

oeuvre. Cela et un pan de coffre,--encore un fragment,--qu'on a essayé de

couler en bronze et dont la fonte n'a pas réussi,--rien ne devait lui

réussir, même après sa mort,--est tout ce qu'a laissé, ou à peu près,

P...

Les pieds au feu, un grog bien chaud sur la cheminée, à portée de la

main,--voilà ce qu'on nous a conté.

L'atelier de P... était rue Notre-Dame-des-Champs, au rez-de-chaussée.

Il était divisé en deux compartiments: le premier,--celui où on

entrait,--n'était que maquettes, tabourets, ébauches de cire, projets et

instruments de travail; aux murs, une collection de feuilles moulées sur

nature et un beau jour du nord, bien net là dedans,--le nécessaire de la

vie d'un artiste. Le second compartiment, séparé du premier par une

grande draperie et plus petit, était tout garni--à ne pas y jeter une

épingle--de petits meubles, de petits objets. C'était moelleux, soyeux

et douillet, un vrai nid... et tapissé! Même au plafond, P... avait mis

une tapisserie,--un de ces grands bois où courent des chasseurs en

veste Louis XV, une vieille tapisserie harmonisée en ses tons verdâtres,

et que P... avait relevée de baguettes dorées.--Là dedans, au fond,

était un lit, un bon lit, et une femme, sa maîtresse.

Clou à clou, il lui avait fait ce réduit. Le petit chiffonnier de bois

de rose et l'ancienne pendule signée Leroy, tout cela était venu peu à

peu,--commande à commande,--sou à sou.

Un des premiers, P... avait compris l'ornementation moderne et ce

qu'elle doit être. Comme tous les commençants, exploité d'abord par ces

gens arrivés dont la signature est un bon à vue sur le public, il avait

vendu un temps ses modèles,--des chefs-d'oeuvre,--pour des quinze francs,

pour des vingt francs. Puis la confiance lui était venue. Il était allé

lui-même aux fabricants. Lampes, flambeaux, vide-poches,

serre-papiers,--il ennoblit par de charmantes créations toutes ces

choses usuelles qui maintenant sont des objets d'art chez tout le monde,

ou à peu près,--faisant de grandes imaginations pour ces petits riens

abandonnés de tout goût et de toute grâce depuis bien des années, et

toujours pensant aux Grecs, ce peuple béni des arts, qui mettait

jusqu'aux tuiles de ses maisons les arabesques de sa fantaisie.

Entre autres charmants emprunts à la flore,--de deux feuilles de

violette il fit une coupe. Les deux feuilles simples, opposées, font le

creux de la coupe, et les deux stipules, croisées l'une sur l'autre,

forment le pied. Cette coupe a été offerte, nous croyons, à M. le baron

Taylor.

Puis il tentait un projet de vase,--un vase épique dont la base était la

création du monde. Sur l'ove marchaient les successions de générations;

l'histoire de l'humanité se déroulait d'étape en étape, et finissait à

une grande figure de la civilisation, debout et couronnant le vase

symbolique.

Enhardi, P... songea à se mettre un peu hors de page. Il fit un coffret

en forme de châsse. De petites figurines veillaient à chaque angle. Les

pieds du coffret disparaissaient sous un fouillis de plantes marines,

d'algues et de feuilles lancéolées courant l'une après l'autre, où

fourmillaient scarabées, bêtes à bon Dieu, sauterelles émaillées en leur

couleur. Le coffret fini, P... alla le porter à madame la duchesse

d'Orléans. Madame la duchesse d'Orléans, en qui revivait cette

intelligente protection des arts familière à Ferdinand d'Orléans,

accueillit l'artiste et l'offrande. C'est dire que la femme fut

gracieuse autant que la princesse fut généreuse.

Vinrent les mauvais jours, les privations, les gênes quotidiennes; puis

les caprices de sa maîtresse amenèrent la vraie misère, les dîners

incertains, la vie glanée au jour le jour.

P... souffrait depuis quelque temps. D'où? il ne savait. C'était une

organisation bien faible et déjà bien éprouvée par la maladie.--Un beau

jour, il fit apporter chez lui de la glaise, une grande table, et se mit

à modeler avec une assiduité âpre, n'écoutant ni conseils ni fatigue. Il

ébauchait un grand Christ en croix de dix-huit pieds de haut.

P... n'avait ni le genre ni l'habitude d'une pareille machine. Il

travaillait avec rage, s'emportant après la glaise rebelle, remettant,

ôtant, remaniant et revenant, et toujours à faire oeuvre de son ébauchoir

enfiévré. Le Christ ne venait pas, ne sortait pas. Ses amis haussaient

les épaules. Ils ne comprenaient pas que ce Christ était une envie de

mourant, et que les artistes ressemblent aux femmes qui, avant de

mourir, commencent toujours quelque tapisserie de longue haleine.

P... travailla ainsi une quinzaine de jours, ne quittant son travail que

pour manger. Il dînait alors avec des oeufs durs.

Un dimanche,--le samedi P... avait eu quelques amis,--c'était le

choléra;--on avait ri de lui parce qu'il avait comme la peur du

pressentiment;--sur les neuf heures, en rentrant, P... fut pris du

choléra. Sa maîtresse était couchée. Comme il sentait l'épidémie en lui,

il arracha de dessus la glaise les toiles mouillées, jeta ça par terre

et se roula dedans. Les atroces douleurs lui étaient venues; et lui,

écartant le rideau de l'autre chambre, les yeux et le visage tendus vers

cette femme, lui voulait sourire et lui souriait pour qu'elle ne

s'inquiétât pas.

La femme s'endormit.

Le lendemain matin, en entrant, on vit P...,--dont les veines s'étaient

cavées dans la nuit, --toujours une main à lever le rideau, toujours le

visage tendu vers la femme.

La femme eut peur; elle courut emménager chez celui que le mourant

appelait son meilleur ami.

P... fut porté à l'hôpital.

Du mort, il ne reste qu'un peu de cire et de plâtre, et le nom de Possot

qui vit encore dans la mémoire de quelques amis.

VICTOR CHEVASSIER

3 juin 1836.--Je suis arrivé aujourd'hui à la maison. Maman m'avait fait

faire un pantalon et un habit noirs. A midi, j'ai été au convoi de mon

père. Le cimetière était plein: hommes, femmes et les enfants qu'on

traînait par la main, tout le village, et encore des gens de Damblin et

de Fresnoy. J'ai eu du réconfort à voir cette foule.--Maman pleure.--Je

me suis fait installer un lit dans la bibliothèque.--Mon rêve est fini.

Maman est trop âgée, elle a maintenant la tête trop affaiblie et le

corps trop malingre, pour que je la laisse toute aux soins d'une

servante;--et elle s'est trop envieillie en cette vie de campagne, et

elle a trop vécu en la maison de mon père pour que j'essaye de la tirer

d'ici, et que je l'emmène à Nancy.--J'envoie ma démission.

4 juin.--Il fait du soleil. J'ouvre la fenêtre. L'orme du cimetière,

plein d'oiseaux, a sa feuillée toute frissonnante. A deux pas de l'orme

s'élève un peu de terre fraîchement remuée.--J'ai refermé la fenêtre. Je

me suis mis dans mes livres. J'ai retrouvé le Bodin. J'ai vu quelques

livres que je ne connaissais pas. J'ai trouvé un Calvin avec la

signature de Marie d'Écosse, 1584: elle était alors en prison.--Il m'a

fallu descendre: les fermiers venaient pour renouveler leurs baux. Ils

m'ont tenu deux heures. Je les ai fait attabler. Ils m'ont demandé une

diminution. Ils disent que le chemin vicinal a tranché sur le terrage

aboutissant à la pâture de M. Lourdel, et que c'est un dommage de quatre

bichets de blé. Je me suis défendu d'eux le mieux que j'ai pu: mais je

crains bien qu'ils n'aient percé mon ignorance, et ils ont dû s'en aller

en se disant qu'ils auraient meilleur marché du fils que du père.--Ils

apportaient à maman le beurre de la redevance. Il a fallu fondre le

beurre; et puis, on va faire la lessive. Maman a mis tremper tout le

linge dans le cuveau de la chambre à four. Tout cela a fait comme une

distraction à sa douleur.

20 juin. On est tout en l'air pour l'élection du maire en remplacement

de mon père. Le maître d'école est venu me consulter. Il m'a dit qu'un

bon choix ce serait M. Michaux, qui commande les pompiers.--Je ne

connais guère personne ici. Bien des vieilles gens, chez qui j'ai joué,

sont mortes. Les quelques amis de ma première jeunesse,--André, avec qui

je volais des _couèches_, et Robert, qui avait imaginé de mettre des

hameçons dans du pain pour pêcher les poules de la mère Langlumé,--et

les autres, sont loin finissant leur droit ou leur médecine.

2 juillet.--Je me suis installé tout à fait dans la bibliothèque; je

suis là avec mes vieux livres rustiques et mal vêtus, mais qui me

semblent mieux amis pour cela même. Je me mets à ne plus lire, mais à

relire. Je me suis retiré en une société petite, mais choisie.--Maman

m'a laissé mettre sur la cheminée les terres cuites de Rousseau et de

Voltaire, que j'ai achetées à mon voyage à Paris. Il n'y a pas eu moyen

d'obtenir qu'elle retirât deux timbales d'argent sur lesquelles sont

deux oranges. Elle m'a dit que c'était comme cela du temps de mon père.

J'ai sur le chambranle des portes des coloquintes qui sèchent et des

lions en bois blanc à crinière farouche. Maman ne peut comprendre

combien ces lions et ces coloquintes me sont désagréables.--Blangin m'a

écrit qu'il regrettait d'autant plus vivement ma retraite du _Phare_,

qu'il va fonder à Paris un nouveau journal d'opposition, dont il

comptait me donner la rédaction en chef. Cette lettre est restée toute

la nuit ouverte sur la table autour de laquelle je me promenais.--Après

tout, c'est cinq ans, dix ans peut-être d'étude. Ma pensée se trempera

aux amertumes de la solitude, et sortira plus aguerrie et plus virile

pour la lutte. J'apporterai aux âpres polémiques une verve mûrie, et

toute une jeunesse condensée et impatiente.

25 juillet.--Allons! il n'y a pas décidément un homme avec lequel on

puisse causer. Sortez ces hommes-là du prix des «paires» et des fauchées

de pré, ils perdent la pensée.--Rien n'est pour eux en dehors de

cela.--Ils mangent bien parce que le gibier et le poisson sont

abondants. Ils sont buveurs parce qu'ils sont vignerons.--De ce que je

n'ai pas six pieds et le teint rouge, ils me regardent comme

poitrinaire.--«Vous allez nous en tuer de ces perdreaux, monsieur

Victor, avec les bons fusils de votre père,--m'a dit le père Jansiau en

regardant les trois fusils accrochés au manteau de la cheminée.--Je ne

chasse pas», lui ai-je dit. Ç'a été un étonnement quand Jansiau leur a

dit que je ne chassais pas.--Ils auraient bien envie de me traiter de

séminariste, comme j'ai toujours le nez dans mes livres; mais ils savent

que j'ai écrit dans les journaux contre le gouvernement, ce qui

contribue encore beaucoup à me faire regarder comme quelqu'un

d'étrange.--Il faut tout penser en soi, en cette terre abdéritaine. Pas

une oreille digne de vous.--Les petits châtelains des environs sont des

paysans de la pire espèce.--Véritablement, je suis comme dans un pays

dont je ne saurais pas la langue. Il y a des jours où je me tâte, me

demandant si je ne suis pas fou, tant tout ce qui m'entoure a une autre

façon de tête que moi.--Après souper, ma mère se met à son orgue

portatif, elle en tourne deux ou trois airs, et puis je monte me

coucher.

30 juillet.--Les fermiers ont apporté ce matin des poulets maigres.

Maman m'a envoyé chercher le bail, et quand elle a vu que je n'y avais

pas inséré «dix chapons gras, vifs, emplumés, la queue en faucille», les

reproches ont commencé, et duré du dîner au souper: que je n'avais aucun

soin de nos affaires, que ce n'était pas la peine d'avoir un fils qui ne

sût pas mettre tout ce qu'il faut dans un bail...--J'ai écrit à Paris

pour avoir un portrait d'Armand Carrel.

Septembre.--Cette allée du jardin est tout étroite et longue. Elle a

deux pieds de large avec une bordure de buis mangée par place. Elle est

garnie de petits cailloux criants. Je vais jusqu'à la porte qui s'ouvre

sur la route de l'Ermitage; je reviens au bâtiment de l'écurie; je

retourne jusqu'au bout, et toujours ainsi. Je la sais par coeur cette

allée droite, et elle est dessinée aussi nettement dans mon cerveau que

dans le jardin.--Je ne sais pourquoi je m'y promène, mais je m'y promène

à présent toute l'après-dînée; et quand il vient quelqu'un pour me

parler et que je suis dans le jardin, maman dit: «Victor?... il fait du

sable.»--Cette allée, et les deux bouts de terrain qui l'accompagnent,

ont l'air de trois rubans juxtaposés. D'un côté, des choux, des

groseilliers et des carottes; de l'autre, de l'herbe où des pommiers

mettent leurs ombres grêles.--Des haies de fagots me séparent à droite

du verger de la fabrique de limes; à gauche, du verger des

Nantouillet.--Une vingtaine de rosiers régulièrement distancés de vingt

pas en vingt pas, comme des sentinelles, sont sur le bord de l'allée, et

je pourrais dire, tant je les ai vus de fois, la forme de chacun, et le

dessin des bouquets de feuilles, et celui qui a sur son petit tronc une

ligature de soie bleue pour une bouture, je pense.--Je sais tout de

cette allée, et le banc au bout usé et noirci par la pluie, et la

tonnelle auprès des deux cornouillers de l'entrée. Rien n'est monté

après cette tonnelle, et elle est là, tendant l'épaule, pour que quelque

chose y grimpe.--Un peu de distraction me vient quelquefois du gros

poirier de rousselet, où des frelons, grands comme la moitié du doigt,

ont installé leur nid, faisant des envolées furieuses. Dans la bande

d'herbe, de l'autre côté, je vais voir le réservoir. Entre les pierres

de revêtement poussent de petits saules. Quand il fait beau, deux petits

poissons viennent jouer à la surface de l'eau.--Je ne puis dire combien

cette allée m'irrite et m'ennuie. Elle est inexorable comme une ligne

droite.--Par hasard, j'ouvre la porte. Je vais une demi-heure, une heure

dans la campagne. Un pays plat à perte de vue, des champs coupés à la

règle. Des paysans passent sur des voitures de foin, dormant les yeux

ouverts. Puis le cri des roues dans les essieux diminue et finit. Le

paysage est immobile comme un décor, et j'en veux à la campagne de son

calme et de son silence. Je prends la fièvre à voir cette nature qui ne

me répond rien.--La maison aussi me semble avoir pour moi un méchant

sourire, comme une vieille.--La servante, à qui ma mère donne les

ordres, ne m'écoute pas quand je lui parle.--Les dindons de la cour

courent après moi quand je vais au jardin.

Mars 1837.--L'hiver a été long, froid, pluvieux. J'ai lu.--Le portrait

de Carrel est accroché dans ma bibliothèque. Je suis tombé l'autre jour

sur ce passage de Plutarque: «... Marcellus fut enterré par ses ennemis

qui l'avaient fait mourir. Son sort est grand et glorieux; car l'ennemi

qui admire et honore la vertu qu'il redoutait, fait bien plus que l'ami

qui témoigne sa reconnaissance à la vertu dont il a reçu des

bienfaits.»--Ce portrait est sur le mur du fond. Le soleil l'éclaire en

se couchant.

Voilà les huit plus longs jours que j'aie vécu. On a cuit des poires au

four. Maman m'a pris la bibliothèque pour les faire sécher sur des

claies. Il pleut. Je me tiens en bas, regardant par les carreaux la

pluie, et forcé de recevoir qui vient.

A soi la publicité! Chaque matin éveiller Paris avec son idée! Avoir le

journal qui fait la parole ailée! Tous les jours battre la charge,

renvoyer le sarcasme comme un volant, attaquer, riposter et tenir la

France suspendue à sa plume! Donner sa fièvre à ce grand public,

l'agiter de sa passion, le pousser à la brèche, à l'ennemi! Se réjouir

l'oreille au bruit des flèches barbelées qu'on lance et qui sifflent!

Être quelque chose à l'intelligence de tous! La lutte, la lutte

quotidienne! Vaincre tout un jour! Se coucher, ses adversaires sabrés!

Se montrer brutal comme la logique! Reposer, ne jamais dormir! Répondre

aux ennemis qui se démasquent, aux hostilités qui surgissent, aux

arguments qui se relayent! Être prêt le jour, être prêt le lendemain,

être prêt à toutes les heures de cette vie militante! La guerre de la

tête enfin! Oh! les belles fatigues!--Le journal de Blangin est fondé.

Le premier numéro, à ce qu'il m'écrit, a fait un certain tapage.

J'avais envoyé la carcasse du programme.

L'esprit de maman se dérange, mais sa santé s'améliore. Elle a des

absences et semble par moment troublée en sa raison. Elle ne garde sa

tête que pour tout ce qui est affaire. Elle me reproche souvent mon

humeur casanière. La vieille femme devient de jour en jour plus aigre et

plus montée contre ce qu'elle appelle ma paresse et mon insouciance.

Il naît en moi des idées de découragement et de dégoût de la vie. Être

ainsi enterré dans un village! Contre cette solitude d'esprit, mon

cerveau tiendra-t-il? Il me prend des terreurs de ne pouvoir plus rien

quand la liberté me viendra.--J'ai fait le compte de ce que nous

possédons, à nous deux maman; avec le petit bois de la Charbonnière,

nous avons bien 100 000 fr.; mais au taux de la terre, cela ne rapporte

guère que 2000 fr. Il est donc impossible d'aller habiter Paris. Du

reste, ma mère ne voudrait jamais y consentir. C'est par moment des

voeux impies...

Je me suis désabonné à mon journal. Je ne veux plus rien savoir de ce

qui ce passe là-bas.

Maman veut que je me marie. Elle m'a parlé de la fille de Capron, des

soeurs Cadet, de la petite Noémi. Je lui ai répondu par un _non_ formel.

Nous sommes allés au chef-lieu aujourd'hui.

Au théâtre, maman m'a présenté à M. et madame Langot et à leur fille.

Nous avions deux places dans leur loge. Bocage était de passage. Il

jouait _Antony_. Au moment où Antony demande une chaise de poste et

jette sur la table de l'auberge une bourse sans compter ce qu'il y a

dedans, un individu aux premières loges s'est mis à dire tout haut,

qu'on n'achetait pas une voiture comme cela; on l'examinait, on la

marchandait et l'on comptait son argent. Tout le monde, dans la salle,

paraissait du sentiment de l'individu.--M. Langot est un gros homme qui

paraît inoffensif. Je n'ai pu tirer de mademoiselle Langot que des oui

et des non. Elle n'est pas jolie. Elle a l'air doux. Ma mère m'a dit

qu'elle chantait au piano, et qu'elle devait avoir deux cent mille

francs à la mort de son père.--Au fait, maintenant que ma vie est

terminée... Et puis, peut-être, un enfant cela vous rattache-t-il à

vivre?

Je me suis marié. Ma femme est nulle. Elle a le coeur sec, le jugement

petit et étroit de la province, l'avarice passée dans le sang des

familles terriennes. Mon beau-père est vain, braillard, insupportable,

poussant l'ignorance au delà du permis, le ridicule au delà du croyable.

J'ai eu toutes les peines du monde à le faire revenir sur l'idée qu'il

avait d'illuminer la tombe de sa mère le jour de mon mariage avec sa

fille. L'autre jour il m'a dit: Vous aimez les antiquailles? je vous

donnerai une pipe romaine qu'a trouvée un de mes ouvriers dans mon bois

de...--Aristophane aurait fait une belle comédie avec cette idée et sous

ce titre: «Prométhée, gendre de Plutus.»--Journellement, pour les riens

du ménage, ce sont des scènes entre maman et ma femme; maman me

reproche de ne pas la faire respecter par ma femme; ma femme me dit que

je donne toujours raison à maman. Je suis ballotté entre ces deux

jalousies. Elles boudent, et lorsqu'elles se raccommodent, elles

s'allient et se tournent toutes deux contre moi.--Mon beau-père vient

passer ici des huit jours, et quand il est là, toujours parlant avec sa

grosse voix, je n'ai plus même à moi le silence du calme.

J'ai un fils. Tant qu'il sera petit, je le ferai jouer dans le jardin;

quand il sera grand, je lui mettrai une blouse et lui achèterai un bout

de champ; et puis aille la charrue!

Je me suis rencontré hier avec le monsieur de Paris qui est venu faire

de l'agriculture à la ferme de Levecourt. Je l'ai salué, nous nous

sommes mis à causer. Depuis neuf ans, c'est la première conversation que

j'aie eue. Il m'a invité à venir le voir.

M. Dumont, de Levecourt, est mieux qu'une ressource; il a un charme de

rapports et d'esprit, et des façons cordiales, qui me poussent de jour

en jour à son amitié.--C'est un ancien garde du corps; et quoique nous

différions entièrement de manière de voir politique, nous discutons sans

disputer.--Il est venu souvent cet hiver souper à la maison.

Voilà quinze jours que je n'ai vu M. Dumont.--Ma femme aurait dit, la

dernière fois qu'il a soupé à la maison, devant son domestique, qui

mettait le cheval à la voiture, que «je ne pouvais pas continuer à

manger ma fortune, en tenant table ouverte».

7 juillet 1845.--Mon petit garçon s'en est allé, le croup l'a emporté.

Il était beau et souriant vendredi encore... Des gens du pays qui ne

m'aiment pas ont jeté le soir, par-dessus la haie de mon jardin, un

petit cochon de lait mort...

10 décembre 1847.--Ma femme a vendu 17 fr. 50 cent. les paires de

Colombey, à Jangeneux, marchand de blé à Gray, payable au 1er avril.

26 février 1848.--Le percepteur vient de m'arrêter sur la place; il m'a

lu son journal. Une révolution...

BUISSON

C'est un livre, un gros livre dans un cuir de Russie bien grenu et de

sauvage odeur. Il y a aux quatre coins des plats quatre pensées; il y a

entre les nervures du dos cinq pensées, et au milieu de toutes ces

fleurs de souvenir dorées de bel or fin se lit: _Jules Buisson, Essais

d'eaux-fortes_.

Ce livre unique où une main amie a rangé, comme des reliques, toutes les

pièces, a réuni tous les _états_, mettant devant ces chères images les

vers explicatifs gravés eux aussi à l'eau-forte et faisant choix des

tirages, et les échelonnant l'un après l'autre,--ce livre tient l'OEuvre

d'un artiste. Feuilletez-le en ses pages; et vous aurez le recueil des

imaginations de Buisson, de son premier à son dernier jour,--du jour où

il fit une planche entre une leçon de M. Ducauroy et une leçon de M.

Valette, au jour où il dit à sa pointe: Adieu, paniers! vendanges sont

faites! et jeta aux champs ses bouteilles de vernis.

Buisson entra dans la vie positive à une belle sortie de collége. Il fit

comme tout le monde, et alla s'asseoir sur les bancs de l'École de

droit. Mais en son chemin, il rencontrait mille accidents de la vie,

mille petites scènes animées qui sollicitaient coup d'oeil et obtenaient

souvenir. Au Luxembourg il voyait de beaux petits enfants rieurs qui

jouaient près des bassins, puis s'asseyaient sur les bonnes de pierre,

tout rouges de courir, laissant voir leurs mollets dodus. Souvent, dans

les rues de la montagne Sainte-Geneviève, il laissait complaisamment

tomber le regard sur des dogues muselés, rognés d'oreille et de queue,

les bajoues piquées de poils rudes comme des soies de porc, le museau

plissé et relevé pour montrer de petits crocs blancs, incisifs et

entêtés, chiens tout nerfs et chair, sanglés dans leur peau, et les

rognons et le train de derrière puissants comme chez certains monstres

assyriens. Par les rues, il se cognait parfois à des habits grotesques,

à des faces étranges, à des échappés d'un conte fantastique, des

docteurs Pyramide ou des Pasquale Capuzzi. Lors son ami Prarond le poëte

lui disait, aux heures des rimes conseillères:

J'ai trouvé des Goya cachés sous vos Pandectes,

Ami! j'ai dépisté parmi de longs discours,

Entre autres notes fort suspectes,

Que sur Papinien vous recueillez aux cours,

En marge et grimaçant dans des cadres fantasques,

Bien des nez de travers et bien des fronts cornus,

Bien des figures bergamasques,

Et des ânes prêtant ou réclamant leurs masques

A des visages bien connus.

Buisson oublia d'être juge, et se mit à dessiner des bouledogues. Et si

bien il en dessina, si bien il en moula, si bien il en sculpta, qu'il

eut à l'Exposition de 1842 «deux dogues», tableau acquis par la Société

des amis des arts. Son tableau acheté, envie lui prit de graver son

tableau, et il se trouva avoir et la pointe libertine de Chaplin, et la

manière grasse et ressentie d'Hédouin dans son _Étable_, et la science

du _vernis mou_ de Marvy. Que si vous ouvrez le volume, et que vous

passiez la garde de papier _peigne_, vous rencontrez tout d'abord ces

deux chiens, l'un couché, l'autre debout sur ses pattes de devant et

l'oreille inquiète, tous deux solidement accentués et étalant des

contours comme tracés par une plume de roseau qui aurait poché

victorieusement les ombres. Le sol, les murs, les accessoires du chenil,

dans un certain _brut_ pittoresque, viennent à l'oeil dignes presque des

bassets de Decamps.

Puis, il s'abandonna à rêver. Au réalisme de sa première oeuvre succèdent

les pensées tournées vers les créations imaginatives, les aspirations,

les songeries par les champs de l'inconnu, les contours ondoyants et à

peine entrevus, la recherche de l'idéal; à la réalité rigoureuse succède

le dédain des pensées trop écrites. Une effacée réminiscence d'un

tableau italien du musée de Tournai lui tourmente la main, et sur le

cuivre, dans les griffonnages à toute bride d'un paysage de Cythère,

s'enlèvent discrètement le beau corps et la gorge milésienne d'une

jeune Muse endormie. Les Amours ont volé ses vêtements, ils les ont

livrés au Zéphyre,

Zéphyre court de fleurs en fleurs,

Et l'on n'attrape point Zéphyre.

Par les fonds incertains, ce sont de mystérieuses envolées d'Amours, et

les vagues des vêtements flottant dans l'air,--un rêve antique qui

remonte au ciel sur le premier rayon de soleil.

Cet homme à la façon des soldats de Salvator, une toque à plume sur la

tête, torse à moitié nu, se caressant sa longue barbe avec sa main, est

Finsonius:

_Belga Brugensis hic est, sed Parthenopensis amore

Artis Finsonius sceptra jocosa gerens._

--Une figure de peintre provincial retrouvée par un ami de

l'aquafortiste, Philippe de Chennevières.

Buisson se plaisait à ces illustrations d'ouvrages écrits par des plumes

qui lui étaient chères et de préférence aimées. Ils étaient quatre en

ce temps heureux de la gaie jeunesse, qui pensaient ensemble, et se

parlaient et se répondaient l'un à l'autre en tout: prose, rimes ou

dessins. Aussi, presque toujours, Buisson se fait écho de la poésie et

de l'amitié; et Prarond et Levavasseur chantent tour à tour sous sa

pointe, à moins que les _Contes normands_ ne lui donnent l'idée de

dessiner une vieille Normande, le nez crochu, le bonnet de coton en

révolte, une bouteille sous le bras, trouvant que le vent est rude,

l'équilibre difficile, et le pont étroit, et chantant son _Ave_

d'ivrognesse:

Ma bonne Vierge, laissez-mai passer

Je n'berai pus quand il fera ner.

Et tout après le «Chenil», le frontispice des fables de l'ami Prarond.

Préault voulait exécuter ce frontispice en marbre. Des Amours entourent,

avec la grâce perdue du XVIIIe siècle, un rustique médaillon de

mademoiselle de la Sablière, jeté dans les feuilles. Au bas, les Amours

jouent avec des fleurs, puis ils volent et s'asseyent et se renvolent,

et le premier arrivé tend le bras et met une couronne de fleurs des

champs sur la tête de l'hôtesse du fablier.--Et vraiment c'était un

Clodion.

Mais Levavasseur a dit quelque part:

La rime est une esclave

Qui de dame Raison

Fait le ménage et lave

La petite maison.

La maîtresse est hargneuse,

Et du soir au matin

La vieille besogneuse

Met de l'eau dans son vin.

La servante est folâtre

Et dérobe au tonneau

Le vin de la marâtre

Qu'elle met dans son eau.

Vite du giron de la servante décolletée, les épaules au vent, la chemise

aux hanches, monte avec la fumée blanchâtre des fagots une ronde

d'effrontés parpaillots qui embrassent et cajolent la servante, et

grimpent boire le vin jusque sur le manteau de la cheminée. Bientôt

voilà Buisson qui enfourche le balai, comme Penguilly; le fantastique

le visite; et voilà les eaux-fortes de minuit. Tantôt c'est un cavalier

fort maigre, et vêtu de noir, qui chante des séguedilles à la nymphe de

l'Arnette; tantôt c'est un burg au haut d'un mont, soutenu par des

consoles humaines; deux petits bonshommes grotesquement accoutrés

sonnant de l'olifant, poussent avec leurs montures jusqu'au château

magnifique, et dans un coin est accroupi, les coudes aux genoux et les

mains aux oreilles, un petit Belzébuth cornu, grand comme

l'ongle.--Eaux-fortes étranges, d'un ton roux qui rappelle l'encre

rougie par le temps des dessins à la plume du Guerchin et du Vinci.

Que Levavasseur, après avoir lu une parade de Dominique, fasse _Pierrot

couveur et roi_, Buisson regarde une image de Watteau, et lui fait deux

Pierrots: Pierrot pendu, la lune le regardant:

Je n'aurais cru d'avance

Qu'on pût être si bien au bout d'une potence.

Que de sots préjugés on a sur terre, hélas

Quand on voit en passant ces choses--là d'en bas!

Puis Pierrot en collerette, son serre-tête noir un peu passant sous sa

coiffe blanche, et faisant à deux mains un mémorable pied de nez; ceci

est pour l'épilogue:

Tes dix doigts allongeant ton nez original

Nargueront le public dans un lazzi final.

Levavasseur raconte-t-il, en bon Normand, la vie de Corneille, Buisson

ne manque, comme vous imaginez, si belle occasion de portrait.

Ici le fabuliste Prarond a le _Cavalier et le cheval_ à faire sauter un

fossé. Buisson se rappelle les fuites rapides, les croupes qui

s'effacent, les cavaliers couchés à l'avant, les queues droites à

l'horizon, les chevauchées tempétueuses, toute cette _furia_ équestre

qu'il livrait en ses heures de fièvre à des panneaux oubliés; il enlève

d'un bond la fable de Prarond, et, la tête échauffée, sur un coin de la

même planche, il jette pour l'ami Levavasseur une houle impétueuse de

cavalerie tournoyante avec le mouvementé d'un Maturino dans un défilé du

Guaspre. Dans ce _griffonnis_ le Cid fait rage de la vieille épée de

Murdora le Castillan. Écoutez le _Romancero_: «Il défit tous les Mores,

prit les cinq rois, leur fit lâcher la grande prise et les gens qui

allaient captifs.»

Buisson est allé en Normandie. Il a rapporté de la lande de Laugé de

solides études, de véritables études normandes; il a rapporté «les

chemins verts, les mares perdues dans l'ombre du soir, les ciels verts,

la prime verdure d'avril sur les haies et sous les futaies, les nappes

vertes des prés déroulées sous les bois, les tons bleus et violets si

légers des arbres qui vont ouvrir leurs premiers bourgeons». Mais le

pays de Goya l'appelle, et en l'automne de l'an 1845 son ami Levavasseur

lui écrit:

_Monsieur_

_Buisson, peintre français, fonda de las Naranjas, calle de Jovellanos._

C'est donc vrai, le soleil a des rayons étranges

Qui naturellement font mûrir les oranges!

Vous qui n'en aviez vu comme moi qu'au bazar,

--Enfants emmaillottés dans un papier de soie,

Vous en avez cueilli dans votre folle joie

Aux orangers de l'Alcazar,

Il court les Espagnes; il s'enivre de soleil, il s'enivre de haillons

drapés avec un air de pourpre, de couleurs chatoyantes, d'ombres

rousses, de terrains brûlés, d'horizons en incendie et de firmaments

zébrés; il dessine le mendiant s'épouillant, et la manola alerte, et le

_presidio_ lézardé, et tout le peuple bariolé. Il essaye de fixer en des

pages d'album cette lumière d'or, cette misère splendide. Il croque des

brigands, lazaroni à fusils, se chauffant au crépuscule dans une gorge

morne. Il court ce qu'on voit et ce qu'on montre, les Murillo de la rue

et du _Museo del Rey_. Il s'éprend des vieux et des terribles, de

Correa, d'Alonzo Beruguete, de Liaño, de Gaspar Becerra, de Dominique

Théotocopuli.

D'Espagne, il rapporte un tableau: une cour au bas d'une église, au bas

d'un énorme Christ en bois peinturluré, hommes et femmes bigarrés

d'écharpes, de mantes, de chapeaux mahonnais, les uns poussant devant

eux des troupeaux de cochons truites de rose; les autres, des ânes se

pressant et se bousculant et tintinnabulant d'alcarazas. Le ciel est

vert sombre avec des filets violets; un coloris brutal, un dessin

violent; mais sous les crudités de ton et les inhabiletés de brosse, une

riche palette, une méritante audace.

D'Espagne il rapporte une petite eau-forte, une carte de visite. Devant

un terrain qui fuit à perte de vue, caillouteux et désolé comme les

Alpujuras, près d'une source tarie, au pied du squelette d'une

broussaille exfoliée, une tête coupée, les yeux clos, les lèvres

entr'ouvertes, les veines du col bavant sur le sol une mare rouge; un

souvenir des deux Sévillains pantelants, Valdès et Montanès.

Mais tournez la page des Valdès, des cauchemars, de l'école

_terrifique_, et venez vite voir les beaux enfants, les méplats charnus,

les faisceaux de plis aux jarrets, le potelé, le grassouillet, le dessin

rebondi de l'enfance. Une statuette de Flamand, un Giotto enfant, lui

donnent, celle-ci une étude, celui-là un succès. Une petite fille vue de

dos lui livre un chef-d'oeuvre. Il y a là les caresses de l'artiste, et,

dit-on, du parent. Comme toutes les courbes sont pleines! comme la

pointe lutine! comme elle rondit le long de ce galbe douillet! la

réjouissante graisse étoilée de fossettes!

Salut, madame la Fable! Elle est vue de dos, laissant pendre un coin de

draperie et se regardant dans un miroir:

Même quand elle prend, par un beau jour d'été

Au bord d'un fleuve ou sur le sable,

L'uniforme charmant de dame Vérité,

A certain regard effronté,

A cet air nonchalant, au miroir emprunté,

On reconnaît toujours la Fable.

Cette eau-forte, publiée par _l'Artiste_, est la gravure, moins trois

Amours dans le ciel, d'un tableau de Buisson, qui joua de malheur. Il

fut reçu à l'Exposition de 1848, le 23 février. Le lendemain, tout le

monde exposait de droit. Un instant Buisson avait dû arriver vraiment au

public: on avait parlé de lui pour illustrer _l'Âne mort_ de Jules

Janin.

1848 a dispersé le cénacle et mis un écriteau à la porte de l'atelier

hospitalier. Mais Buisson n'a laissé partir ses amis qu'après qu'un

chacun a eu un beau portrait à mettre en tête de ses oeuvres. Il a gravé

d'une pointe onctueuse la tête bien en chair du fabuliste; il a gravé

avec la pointe fine d'Henriquel le profil élégant de Levavasseur; il a

gravé la barbe de l'ami Philippe; et quand il les a eu tous

_pourtraicts_, il n'a pas voulu que ces visages qui s'étaient fait face

si longtemps fussent séparés. En mémoire des années qui ne reviennent

pas, il les a tous réunis dans le frontispice du livre de M. de

Chennevières, faisant de l'un une cariatide nue, sortant d'une gaine

l'habit de l'autre, appuyant sa fantaisie architecturale sur la tête de

celui-ci et la couronnant de son portrait:

Avec les cheveux en broussaille,

Le front saillant et les yeux creux,

Dent qui mord et bouche qui raille!

Et maintenant Jules Buisson plante ses choux près de Castelnaudary. Il

ne grave plus, il ne peint plus. Il est marié; il cause engrais avec ses

fermiers. Rarement il lit cette _Comédie humaine_ que Balzac lui avait

donnée pour avoir aidé à la décoration de son petit hôtel du faubourg

du Roule. Il s'est retiré en un coin de grasse terre, oublieux de son

talent passé; et si parfois du ciseau qu'il vient de se faire envoyer,

il dégrossit une tête d'animal dans un tronc de poirier, c'est pour

mettre au-dessus de la porte de ses étables.

NICHOLSON

+-------------------------------------+

| Come and see |

| |

| THE LORD CHIEF BARON NICHOLSON. |

| |

| At the Coal Hole tavern. |

| |

| STRAND[1]. |

+-------------------------------------+

L'affiche est ornée d'une énorme tête de Nicholson en perruque et en

rabat.

En bas, à la _bar_[2] de la taverne, vous payez un schelling; montez

l'escalier, et entrez dans la salle. La salle est un rectangle recouvert

jusqu'au plafond d'un papier couleur bois. Aux deux côtés de sa longueur

sont figurées quatre cheminées surmontées de glaces dans des cadres de

chêne, décorés d'arabesques en bronze. La salle est coupée de longues

tables d'acajou; les tables sont entourées de bancs recouverts d'une

moquette rouge jaspée de noir. Sur la table il y a des verres, des

carafes, des bols de verre bleu qui servent de sucriers. Huit becs de

gaz éclairent la salle. Aux murs est appendu le prospectus colorié d'une

école de natation d'hiver; aux murs est accrochée à un clou une plaque

de verre noir portant en lettres de cuivre le mot: _Beds_[3]. Dans le

fond de la salle, le plancher ressaute d'un pied; et au centre de

l'estrade s'élève, réservée au chef baron, une petite table où brûlent

deux bougies. A côté des bougies, au-dessus d'un étain bien luisant, «la

bonne vieille boisson écossaise, richement brune, mousse par-dessus les

bords en glorieuse écume», comme dit Burns.

[Note 1: Venez et voyez le grand juge Nicholson à la

taverne du _Trou au charbon_, dans le Strand.]

[Note 2: Comptoir.]

[Note 3: Il y a des lits ici]

Aux pieds de Nicholson, sur un canapé au dossier de jonc, sont assis le

greffier, le conducteur du conseil, l'avocat. Une petite barre en bois

blanc, où viennent déposer les témoins, se dresse à la gauche du

tribunal. Dans l'enceinte réservée est encore un grand piano à queue qui

accompagne les chansons grivoises chargées de faire attendre le procès.

La table la plus rapprochée du tribunal reçoit le jury, jury qui se

recrute parmi les buveurs de «gin» de bonne volonté. Un appel de noms

imaginaires est fait. Chaque juré prend la Bible entre le pouce et

l'index de la main droite, jure de juger d'après sa conscience, baise la

Bible, et la passe à son voisin, qui fait de même, et la baise, et la

repasse. Nicholson demande un cigare. L'huissier appelle la cause. Le

conducteur du conseil, connu sous le nom du _savant sergent_, et qui

s'est occupé avec succès du génie dramatique chez les anciens et les

modernes, lit l'acte d'accusation. L'avocat, qui est un habile étudiant

en droit, présente la défense. On appelle un témoin, puis un autre, puis

un autre. Tantôt il vient une vieille fille les cheveux gris lui

battant sur les joues, lunettes sur le nez, robe rosâtre à volants,

mantelet de soie grise, chapeau avec des bouquets de bluets; la démarche

intimidée, la voix mince et fluette, l'accent pudibond, croisant les

bras sur la poitrine; une personnification femelle du _shoking_; puis

c'est un garçon coiffeur qui entre «comme le torrent de la Moréna», qui

monte à la barre comme on monte à l'assaut, qui frappe du poing, qui a

un toupet jaune ébouriffé, qui se dépêche, qui crie, qui bredouille, qui

répond avant qu'on l'interroge, qui raconte quand on lui dit de se

taire, qui se démène, qui cherche machinalement et fiévreusement son

tablier de sa main, qui s'essouffle, qui se mouche dans son tablier, les

yeux hors la tête, la voix glapissante, haletant, prolixe, bavard et

bavardant, toujours exubérant, toujours parlant;--et ce coiffeur et

cette Anglaise, et ce _blackguard_ et cette lady, c'est un homme, un

seul homme, le même homme! Cet éternel témoin, le chef baron n'a-t-il

pas raison de l'appeler «le plus comique dessinateur de types comiques,

depuis la splénétique vieille fille jusqu'au garçon coiffeur avec son

tablier à bavette»?

Mais Nicholson a un peu avancé la tête. Il a adressé une question au

témoin, et toute la salle est partie d'un éclat de rire.

Nicholson est petit, apoplectique. D'énormes favoris noirs encadrent sa

figure carrée et massive, comme la figure d'un financier d'Hogarth. Ses

traits sont pleins et ronds; il a le teint frais; il a de petits yeux

qu'il rapetisse encore en clignant et en plissant la paupière; et ce

manége leur donne une indicible chafouinerie. Rominagrobis faisant le

mort devait avoir cet oeil demi-fermé, narquois et guetteur. Il a la

grande perruque poudrée de chef baron à grands anneaux, tirant sur le

front une ligne droite comme faite à la règle, et trouée au sommet par

un petit trou qui laisse échapper la chaleur de la tête. Il a le rabat

blanc, les manchettes et la grande robe noire. Nicholson ne rit jamais;

il parle lentement; il a dans toute la physionomie comme une bonhomie

bridoisonne, et comme une sournoiserie de vieux juge. Souvent, il fait

avancer sa lèvre inférieure sur sa lèvre supérieure en homme de mauvaise

humeur qui boude un mauvais argument. Il joue de façon exquise et de

bonne comédie le perpétuel demi-sommeil d'un tribunal.

Nicholson se complaît aux causes d'adultère; il a fait son domaine des

infortunes conjugales: tout le scandaleux judiciaire est bien venu de

lui. En ces causes, les grasses façons de dire ont leurs coudées

franches; les équivoques, les allusions, les demi-gros mots ont beau jeu

dans ces libres plaisanteries, dont l'histoire du marron de Sterne est

comme le type. C'est en plein croustillant que Nicholson excelle à faire

les mille et une confusions de «l'Avocat patelin», à jeter au beau

milieu d'une plaidoirie une interrogation cynique, à déchirer d'une

phrase les gazes de pudeur de la défense; et pour peu que les tribunaux

anglais aient évoqué quelque belle «conversation criminelle», aussitôt

la parodie est prête, juge, avocat, greffier se donnant la main. Les

causes s'improvisent, à peu près comme ces drôleries de la comédie

italienne où les acteurs, avant d'entrer en scène, lisaient sur une

pancarte accrochée dans les coulisses le canevas de leurs lazzis. Et

cela dure tout autant qu'une petite pièce de nos boulevards: une

vingtaine de jours, un mois. Nous avons vu toute une soirée débattre la

vraisemblance d'un adultère en cab, avec des: Comment? que vous ne

pourriez imaginer.--L'Anglais, qui aime à boire, va se coucher sur un

verre de grog, et sur un résumé du chef baron de la plus impartiale

salauderie.

Quelquefois la cour de justice du Trou à charbon évoque une cause

politique réelle ou fictive; alors elle se met à être comme la face

grotesque des haines anglaises. Tout Londres se rappelle le succès

récent qu'obtint Nicholson avec son fameux procès: «Haynau et les

ouvriers de la brasserie Barclay-Perkins.»

Licence singulière et sans précédent dans les moeurs d'un peuple! Parodie

unique et surprenante! Le jury, et le juge, et l'accusé, et les témoins,

et la défense, et l'accusation,--la Justice! abandonnés à tout l'humour

d'un Swift de taverne, traduisant en libertines railleries l'amère

parole de Shakspeare sur la jugeaillerie humaine: «L'homme, cet être

vain et superbe, revêtu d'une autorité passagère, lui qui connaît le

moins ce dont il est le plus certain, son existence fragile comme le

verre, se plaît, comme un singe en fureur, à exercer les jeux de sa

puérile et ridicule puissance à la face du ciel, et contriste les

anges.» Et chez ce peuple religieux de sa loi, où les plus grands

criminels baissent la tête sous la baguette du constable, cette farce

quotidienne des assises anglaises! là, dans cette salle, un coquin de

Rose-Mary-Lane que l'attorney enverra peut-être dans un mois à

Botany-Bay, vient rire à cette répétition comique des vengeances

sociales! Étrange comédie que cette comédie du _Chief baron_, où la

Bible, et les balances, et le glaive sont chaque jour de l'année bafoués

et traînés dans les éclats du rire! Étrange peuple où toute moquerie

permise n'ôte rien au respect! où la caricature ne fait pas une

rébellion! où, dans le fond d'une allée, au-dessus d'une _bar_ à

liqueurs, un homme peut, tous les soirs, toléré par la police anglaise,

être l'Aristophane de la loi anglaise!

Nous ne voulons pas essayer une biographie de Benton Nicholson; c'est

une célébrité que nous amenons sur le continent, et le public n'aime à

entendre longuement parler que des gens qu'il connaît. Tout au plus,

nous essayons quelques traits du Falstaff juge. «Les peintres, dit le

vieil anecdotier, prennent la ressemblance de leurs portraits dans les

yeux et les traits du visage où le naturel éclate plus sensiblement, et

négligent le reste.» Ainsi faisons-nous, ne tentant qu'une animée

silhouette et un buste rieur du _Chief baron_.

Nicholson a été rédacteur de quatre grands journaux; il a donné des

articles au _Times_; il est l'auteur de _Dombay et sa fille_, roman dans

la manière de Dickens. Après le succès de _Gavarni in London_, il a

publié un journal périodique, sorte de Tintamarre anglais, intitulé _Don

Giovanni in London_. Une chose que l'on ne sait guère, même en

Angleterre, c'est que peu s'en est fallu que Nicholson ne fondât le

_Punch_. Ce fut dans la chambre de Nicholson, alors prisonnier pour

dettes, que fut discutée et résolue la venue au monde du drôlatique

journal. M. A. Henning avait apporté _le Charivari_ de Paris. Les

questions matérielles du _Charivari_ de Londres réglées, le bureau du

journal fut ainsi composé: M. Nicholson, rédacteur; M. Landell,

graveur; M. Last, imprimeur. Mais Nicholson ne put sortir de prison

aussi vite qu'il le désirait, et MM. Last et Landell, privés du concours

de Nicholson, appelèrent à la rédaction M. Gilbert Beckett, M. Henri

Mayhew, M. Grattan, et M. Mark Lémon, qui fut le parrain du journal; et

l'appela de ce bienheureux nom: _Punch_.

Nicholson commença son rôle sur une scène médiocre à la _Tête de

Garrick_; mais il n'était alors qu'un juge d'occasion. Ce fut sous lord

Melbourne que Nicholson fut élevé à la dignité de chef baron, et

représenté dans une colossale peinture avec la robe d'hermine «de son

feu regrettable confrère Jenterden». La première foi qu'il porta cette

fameuse robe, il eut la visite de Jean Adolphus, le père du barreau

anglais «qui joignait à l'esprit, à la sagesse, à la légale sagacité, le

génie non encore vu de faire naître un scandale d'un scandale».

Depuis lors, sa réputation ne fit que grandir; il n'eut plus seulement

des oisifs, ou de jeunes avocats venant apprendre «à cette mimique du

_Forum_» la repartie vive et l'ironie improvisée, il eut des membres du

parlement; que dis-je? il les fit jouer dans sa grave parade, et les fit

s'asseoir comme jurés à son banc plaisant.

Ce fut un de ces jours-là sans doute que Nicholson, mis en verve par son

public, prononça cette burlesquement sérieuse apologie de sa _Mimic

Court_:

«Ce n'est pas, messieurs du jury, que je veuille médire du talent ou de

la sagesse des cours inférieures, _Courts of Chancery_, _Court of

Queen's Bench Exchequer_, _Common-Pleas_, _Old-Bayley_; non, messieurs,

ils ont le génie, ils ont la science; mais, messieurs, il leur manque ce

qui ne manque pas au savant conseil; il leur manque ce que nous avons:

une _bar_ au-dessous de la _bar_[4]. La _bar_ du dessous donne

l'inspiration, l'esprit, l'énergie à la _bar_ du dessus. Messieurs du

jury, croyez-vous que les arguments de sir William Follet perdraient de

leur à-propos arrosés d'eau-chaude et de rhum? ou encore que les

métaphores ingénieuses de L. Charles Phillips perdraient toute leur

grâce pour tremper leurs lèvres à un verre de whiski? Songez encore,

messieurs du jury, quel allégement ce serait à mon savant confrère

Denman s'il pouvait seulement allumer un cigare et prendre un grog au

gin. Messieurs du jury, la panacée des timidités, le coup de fouet de

l'éloquence, le générateur de l'argument, le médecin de la raison, c'est

un verre de champagne. Voltaire l'a dit:

Quelques créatures de ce temps · 第 1 / 13 段