capitale ; mais toutes les villes, toutes les localités qui se sentirent
quelque force lui barrèrent le passage ou lui fermèrent leurs portes, et
il fut obligé de soumettre le pays pièce à pièce. Il eut à lutter contre
des résistances sans cesse renaissantes. Ceux qu’il réduisait
aujourd’hui à l’obéissance, demain renouvelaient la révolte pendant
qu’il en forçait d’autres à recevoir ses ordres, qui, là encore, ne
devaient être respectés qu’un jour. Soleymân recruta ses troupes de tous
ceux qu’il pouvait attirer dans son parti ; il les maintenait sous les
armes par menaces, ou par rigueur, ou par largesses. Pendant trois ans
il ne cessa de manœuvrer, dans ses États, contre ces fluctuations et ces
mouvements perpétuels de la révolte. Cet orage, qui se promenait dans
tout l’empire marocain, semblait ne pas vouloir s’éteindre.
Les chefs de la religion, les ulémas se concertèrent pour aviser aux
moyens de conjurer la tempête. Ils écrivirent à Soleymân : ... « L’état
actuel des choses ne peut durer davantage. Tu ensanglantes et ruines le
pays. Depuis trois ans que la guerre nous épuise, nous sommes las.
Depuis trois ans, les campagnes désolées restent sans culture, et la
disette, la famine va bientôt nous envahir avec tout ce qu’elle apporte
de souffrances et d’horreurs. Tu ne peux plus gouverner ; abdique,
renonce au pouvoir ; il le faut. »
Soleymân abdiqua, et on s’accorda à porter au trône le sultan actuel
Abd-el-Rahman, cousin de Soleymân. (Ces détails m’ont été racontés par
le cheykh El-Tounsy, le 16 novembre 1844.)
(P.)
NOTE 70. PAGE 548.
« Aussi rare que le griffon d’Occident. » Cette comparaison repose sur
la croyance arabe au sujet de l’existence, à une époque indéterminée de
l’antiquité, de deux êtres fantastiques appelés _ancâ_ ou griffons. L’un
se trouvait en Orient, l’autre en Occident. Géants énormes, ils avaient
la forme humaine avec des ailes proportionnées à la masse et à la
hauteur de leur corps. Ils s’enlevaient dans les airs à des distances
prodigieuses, incalculables. Ils emportaient alors sans effort ni
fatigue des éléphants, dont ils faisaient leurs repas, dans les espaces
qui séparent la terre du ciel.
(S. P.)
NOTE 71. PAGE 562.
Les traditions attribuées aux compagnons du saint Envoyé de la Mekke,
ont conservé l’anecdote que voici comme modèle de ponctualité
consciencieuse.
Un homme emprunta 100 dinârs ou pièces d’or pour une spéculation
commerciale qu’il voulait faire dans un lieu qu’il désigna. Il s’était
engagé à rembourser son emprunt à une époque fixée, mois et jour.
Il part, traverse le fleuve voisin et arrive bientôt à sa destination.
Ses affaires terminées, il s’en retourne. Parvenu près du fleuve, il ne
trouve pas de barque pour le traverser. Il attend, il patiente plusieurs
jours, mais en vain. L’échéance de sa dette approche ;... il est au
dernier jour. Tourmenté, inquiet, désolé d’être forcé de manquer à sa
promesse, de ne pouvoir arriver chez lui quand il n’a plus que le fleuve
qui l’en sépare, il imagine de prendre un bâton de bois ou un jonc, de
le vider en tube et d’en faire un moyen d’envoi. Il prépare cet
appareil, compte 100 dinârs, et les place dans le tube avec un billet
ainsi conçu :
« A mon très-honoré ami..... (un tel).
« Depuis plusieurs jours je ne puis avoir une barque pour traverser le
fleuve ; aujourd’hui est l’échéance de ma dette envers toi. Ne sachant
comment faire pour m’acquitter sans retard et selon ma promesse, je
place les 100 dinârs que je te dois dans ce tube de bois et je les
confie aux eaux du fleuve. Je prie Dieu de te faire arriver cette
embarcation, je la mets sous sa sainte garde. La bonté divine ne manque
jamais à qui se repose sur elle. »
Ensuite notre homme fait ses ablutions, puis sa prière, et ajoute :
« Mon Dieu, je te confie ces pièces d’or ; c’est le bien d’un tel.
Dirige-les jusqu’à lui. » Et il met l’envoi à flot. La destinée voulut
que le créancier eût l’idée d’aller du côté du fleuve et de voir si le
débiteur arrivait. Il s’assied près de la rive et y passe une partie du
jour. Vers le soir, le bâton atteint le rivage et touche terre près du
créancier. Celui-ci le repousse machinalement ; le bâton revient se
présenter au rivage. Notre homme le prend, l’examine, et s’aperçoit que
le bâton est cacheté et scellé à l’extrémité. Il brise le cachet, secoue
le bâton, et voilà que s’en échappent des dinârs et un papier. Notre
curieux, tout stupéfait, ouvre et lit le papier : c’était une lettre du
débiteur qu’il attendait. Le créancier compte les dinârs, et trouve
juste la somme qui lui était due. Il la met en poche et retourne chez
lui.
Quelques jours après le débiteur revient. Il se reprochait d’avoir
hasardé la somme qu’il avait expédiée par les flots. « Je voudrais bien
savoir, se disait-il, si mes dinârs sont arrivés ou non à leur
destination. » Et il n’osait aller en parler à son créancier. Il se
décide à prendre d’autres dinârs et à aller acquitter sa dette. Il entre
chez son homme, s’excuse du retard qu’il a mis à payer sa créance,
expose et jure par serment qu’il n’a pu trouver de barque et par
conséquent venir solder sa dette au jour promis. Ensuite il compte les
dinârs et les livre à son homme. Celui-ci écoutait d’un air tranquille
les excuses, les serments, tout le récit ; mais il s’étonnait de voir
qu’il ne fût pas question de l’envoi par eau. Le créancier reçut
l’argent sans mot dire.
Le débiteur se dispose à se lever et à sortir. « Mais, lui dit le
créancier, tu n’as donc pu m’envoyer cet argent par personne ? — Mon
Dieu non ! — Tu n’avais pas quelque moyen... quelque ?... — Écoute, j’ai
employé le moyen que voici : Quand je vis approcher le jour de
l’échéance de ma dette, je cherchai une barque pour passer le fleuve ;
je n’en trouvai pas. J’imaginai alors de prendre un jonc ou un bâton, de
le vider en tube, et de placer dans l’intérieur les dinârs que je te
devais. Je t’écrivis mes excuses en quelques mots ; j’introduisis la
lettre et l’or dans le tube ; je confiai le tout à la garde de Dieu et
j’abandonnai mon envoi au gré des flots, dans l’espoir qu’il
t’arriverait. A mon retour, ne sachant pas si mon embarcation avait eu
bonne traversée, je n’osai pas t’en parler. Je ne vis rien de mieux à
faire que de t’apporter, sans nulle information, le montant de ma
dette ; et c’est ce que j’ai fait. — Tout a réussi selon tes vœux. Ton
expédition m’est parvenue au terme fixé. J’étais allé, le jour de
l’échéance, sur la rive du fleuve. J’attendais ton retour ou au moins
l’arrivée de quelque messager de ta part. Je patientai jusqu’au soir. Je
désespérais de te voir ou de recevoir de tes nouvelles. Je pensais à
rentrer chez moi, lorsque tout à coup je remarque un bâton flottant à la
merci des vagues. Il est d’abord conduit vers moi ; je le repousse ; il
revient ; alors je le prends. Il me paraît pesant. J’examine, et je vois
qu’il est cacheté et scellé. Je brise le cachet, je secoue le bâton, les
dinârs tombent et avec eux un papier. Je lis ; il était de ta main. Je
rends grâce à Dieu, je garde les dinârs, et tout émerveillé je regagne
le logis. Tiens, mon ami, voilà les dinârs que tu viens de me compter ;
que le ciel te comble de bénédictions et te fasse fructifier cet or. »
Le débiteur reçut les dinârs, remercia son créancier et partit content.
Une amitié sincère et profonde unit pour toujours ces deux hommes.
Qui dirige ses actes avec conscience et en vue de Dieu, qui remet au
Seigneur le soin de ses espérances, n’est jamais déçu. La Providence ne
trompe point celui qui s’abandonne à elle ; j’en donnerai encore un
exemple.
Un homme avait projeté et décidé un voyage. La femme de cet homme était
enceinte. Au jour du départ il fait ses ablutions, sa prière, et termine
en adressant à Dieu ces mots : « Mon Dieu, je confie à ta sainte
protection le fruit que ma femme porte dans son sein. Qui est sous ta
protection ne périclite pas. »
L’homme partit. Dieu permit que la femme de son serviteur mourût. Le
voyageur, par des circonstances imprévues, prolongea son absence
beaucoup plus qu’il ne l’avait présumé d’abord.
A son retour, il trouve sa demeure fermée, abandonnée. Il demande où est
sa femme. On lui apprend qu’elle n’existe plus. Il soupire, il
s’afflige. Quand sa première douleur fut un peu calmée, il voulut aller
visiter le tombeau de sa femme et y lire quelques chapitres du Coran
comme pratique de rédemption.
Il se rend auprès du tombeau, s’assied et fait sa pieuse lecture. Il
entend un bruit léger, une sorte de bruit de mouvement se produire sous
le tertre funéraire. Il écoute, il approche l’oreille d’une ouverture
qu’il aperçoit, et s’assure que le bruit qu’il a entendu sort réellement
du tombeau[254]. Il enlève la terre du tumulus, en débarrasse les
pierres latérales, ouvre la tombe... Il aperçoit un jeune enfant qui se
mouvait çà et là, puis se rapprochait de sa mère étendue sur le sol. Et
la mère, Dieu lui avait ressuscité la moitié du corps dans toute sa
longueur : une main, un pied, un œil, un sein ; l’enfant tettait la
mamelle revivifiée, et la mamelle lui fournissait le lait dont il avait
besoin.
L’homme reconnut la femme pour sa femme, et le nourrisson pour son fils.
Il prit l’enfant ; aussitôt la moitié vivante de la mère mourut. Et le
malheureux père entendit une voix miraculeuse lui dire : « Tu as mis ton
fils sous ma sauvegarde ; je te l’ai gardé, et je te le rends. Si tu
m’avais aussi confié ta femme, je te l’aurais gardée. » Le mari s’en
alla emportant son fils et admirant la grandeur du miracle, mais désolé
d’avoir oublié de recommander sa femme... Oui, Dieu est tout-puissant !
Mais, je le rappelle, la pureté de conscience, l’amour de la vérité, là
est la nef du salut, le rempart contre le malheur. Bénédiction de Dieu
sur Haryry, qui a dit ces vers :
« La conscience ! la vérité ! dût-il t’en coûter le supplice du feu
promis aux coupables.
« Aie la crainte de Dieu ; le malheur, c’est de déplaire à Dieu pour
plaire aux hommes. »
Et sachez, une fois pour toutes, que les prophètes furent hommes de
conscience et de vérité dans tout ce qu’ils ont révélé ; sachez qu’ils
n’ont pu mentir. Sachez aussi que les saints sont à l’abri de la fourbe
et de l’imposture, car c’est Dieu qui les inspire et les possède. De là
la vérité de la maxime reçue par les traditions sacrées : « Le saint qui
mentirait perdrait toute sa puissance de sainteté, sa vertu de
miracles. » Nul défaut, nul vice même, rien autre enfin que l’imposture
n’exclut et ne détruit la sainteté ou vertu de bénédictions et de
miracles ; il n’y a, il n’y a, vous dis-je, que l’imposture qui le
puisse.
(Les musulmans attachent au nom de _Saint_ une tout autre signification
que les chrétiens. Pour eux, un saint est un homme qui, rempli par une
émanation divine, a la vertu des œuvres merveilleuses, a le pouvoir de
guérir par signes ou par paroles, d’opérer des miracles au moment où
l’on s’y attend le moins, de prédire aux hommes ce qui les attend de
près ou de loin, de deviner les pensées des autres, d’expliquer les
songes, de savoir ce qui se passe à distance, etc. Le Saint, possédé par
un _esprit_ qu’il n’aperçoit pas, mû par une puissance qui dépasse
toutes les puissances ordinaires des hommes, animé par un enthousiasme
intermittent ou continu, articule souvent des paroles décousues,
énigmatiques. Souvent aussi l’influence qui les domine les tient dans un
état permanent d’idiotisme, d’imbécillité. Les vices de conformation
sont encore ordinairement des signes de sainteté, c’est-à-dire
d’influence privilégiée de l’_Esprit_ surnaturel.
Ces idées, heureusement répandues chez des peuples encore enfants ou
sauvages, sont la sauvegarde des aliénés, des idiots, des malheureux
frappés d’imbécillité, de difformités corporelles. Mais, d’autre part,
beaucoup d’individus jouent l’idiotisme, l’inspiration, c’est-à-dire la
sainteté, comme métier et spéculation ; car, en Orient, être Saint est
une industrie à laquelle la crédulité générale paye facilement un revenu
perpétuel. Qui ne connaît, au Caire, l’idiot Abd-el-Ouahâb, sale,
repoussant, à crâne gros comme les deux poings, teigneux ? Constamment,
en pleine rue, des femmes viennent recevoir ses _touchers_ comme moyens
de bénédiction, comme grâce pour devenir mères. Un attouchement d’Abd-
el-Ouahâb sur la figure des femmes et partout ailleurs, attouchement
souvent rendu par les femmes à Abd-el-Ouahâb, attire toutes les grâces
du ciel.)
(P.)
El-Charâny raconte dans son livre _Des degrés des Saints et de leur
puissance d’actions_, le fait étonnant que voici : Un ouâly d’Égypte fit
saisir un coupable et le condamna à mort. Le coupable s’échappa des
mains de ses gardes et courut se réfugier auprès d’un Saint cheykh, dans
une chapelle ou petite mosquée. Le Saint était vannier, il faisait des
paniers, des corbeilles en folioles de dattier. Le fugitif se présente
au cheykh. « Saint homme, lui dit-il tout agité, je me mets sous la
protection de Dieu et sous la tienne. Je fuis ceux qui veulent me
tuer. »
Or, il y avait près du Saint un tas de folioles de dattier. « Ne crains
rien, mon ami, dit le cheykh ; glisse-toi sous ces folioles et reste là
bien caché. » L’homme se blottit, s’ensevelit sous les folioles.
Arrivent ceux qui le poursuivent, les gens du ouâly. « Brave cheykh,
disent-ils, un individu est entré ici à l’instant même. Il nous a
échappé. Montre-nous où il est. — Il est là, sous ces folioles. » Les
alguazils cherchent, mais Dieu leur trouble la vue, les aveugle, grâce à
la vertu de bénédiction du cheykh consciencieux qui leur a dit la
vérité. Les perquisiteurs ne voient pas leur homme. « Nous sommes bien
fous, se disent-ils entre eux. Nous nous fatiguons à chercher un homme
là où il n’y aurait pas de quoi cacher un chat. Cet imbécille, cet idiot
de cheykh s’est moqué de nous et nous fait perdre notre temps et notre
peine. En vérité nous sommes bien simples de le croire. » Et ils
sortent.
Le pauvre condamné mourait, Dieu le sait ! mourait de peur sous les
feuilles de dattier, lorsqu’il entendit le cheykh dire aux agents du
ouâly : « Il est là, sous ces folioles. » Après ce miracle, qui aveugla
ainsi les chercheurs et sauva le coupable, notre homme se rassura, et
lorsque furent disparus ceux qui le cherchaient, il dit au Saint : « Mon
brave cheykh, m’étais-je réfugié ici pour que tu voulusses bien me
cacher, ou pour que tu misses ces gens-là sur ma trace ? — Mon fils,
répond le cheykh, ce qui t’a sauvé, c’est que j’ai dit la vérité. Sans
la vérité, Dieu te laissait prendre. »
Et voyez comment Dieu loue dans son Saint Livre les cœurs purs et
sincères, lorsqu’il dit, en parlant des ansârs de Médine, ces généreux
défenseurs du Prophète dans les premiers dangers qui menacèrent
l’islamisme naissant : « Ce sont des hommes qui ont été rigoureusement
fidèles à ce qu’ils avaient promis. Les uns ont achevé leur carrière,
les autres attendent encore le terme de leurs jours ; mais pas un n’a
changé, pas un n’a manqué à sa parole. » Un poëte a heureusement
introduit les premiers mots de ce passage du coran à la fin des deux
vers que voici :
« Oui, mon cœur, mon âme, tout mon être est dévoué à ces hommes aux
mains desquels je me suis confié.
« Ils m’avaient promis de ne jamais m’oublier, de me voir partout, et
ils ont été fidèles à ce qu’ils m’avaient promis au nom de Dieu. »
(S.)
NOTE 72. PAGE 563.
_Loubed_ est le dernier des aigles du sage Locmân. Ce Locmân, l’Ésope,
l’Esculape et le Socrate des musulmans, et dont le 31e chapitre du Coran
a le nom pour titre, était, disent-ils, un prophète à qui Dieu accorda
de vivre autant que plusieurs aigles. Le dernier de ces aigles est
Loubed, qui vécut une série de siècles ; quand il mourut, Locmân mourut.
Loubed est pris comme terme de comparaison pour les désignations de
longues durées, comme nous prenons parfois, en langage vulgaire,
l’exemple de Mathusalem.
(P.)
NOTE 73. PAGE 579.
Des cinq prières journalières des musulmans, les unes doivent se dire à
haute voix, les autres à voix basse. La prière de l’aube se dit à haute
voix ou à voix basse, à discrétion. Celle de midi et celle de l’après-
midi doivent se réciter à voix basse. Celle du coucher du soleil et
celle de l’_eché_, ou une heure et demie après le coucher du soleil,
doivent s’articuler à haute voix. C’est à ces diverses circonstances,
qui toutes sont de rigoureuse obligation, que le texte ici fait allusion
par ces mots : « Nos prières à voix haute, ou basse. »
(P.)
NOTE 74. PAGE 579.
L’auteur identifie le _sabârés_ et le _syr_. Mais cette indication ne me
paraît pas juste, car le syr de mer est le joël ou _atherina hepsetus_,
petit poisson presque diaphane, et le syr d’Égypte, ou comme on
l’appelle dans le vulgaire, le _biçârieh_, est une mœnide ou ménole.
Voyez _Traduction d’Abd-el-Latyf_, par Sylvestre de Sacy, notes du
chapitre IV.
(P.)
NOTE 75. PAGE 588.
Les _khammâceh_, ou _mercenaires à cinquième_, sont ceux dont les gages
ou le salaire sont le cinquième du produit donné par leur travail. Ce
que ces mercenaires reçoivent pendant la durée de leurs travaux, est
ensuite déduit, par estimation, de ce qui leur revient comme salaire.
(S. P.)
NOTE 76. PAGE 597.
J’ignore quelle est la valeur monumentale, la valeur artistique de la
construction, des décorations et ornements de la chapelle et du tombeau
ou mausolée de saint _Abd-Allah_ ; mais je doute très-fort que cette
valeur soit telle que nous l’indiquent les expressions admiratives de
notre auteur ; car les Arabes, actuellement surtout, n’ont aucun goût
dans les beaux-arts, aucun sentiment de l’harmonie des couleurs et de
l’ornementation, aucune idée de ce que nous appelons le beau dans les
œuvres d’architecture, de peinture, de sculpture. Le voisinage des
couleurs les plus heurtées est pour eux l’agencement le plus exquis, le
plus ingénieux, parce qu’il frappe et surprend le plus rudement les
yeux. La finesse et la délicatesse des nuances sont pour eux chose
inaperçue. Il faut du fracas, en fait de couleurs comme dans les fêtes,
pour les intéresser ; ce sont des enfants. Qu’on voie comment ils parent
aujourd’hui leurs mosquées, de grandes bandes blanches de badigeon à la
chaux, alternées avec des bandes rouge de brique grossier, également
larges, ou bien de grands carrés blancs alternés avec des carrés rouge
briqueté, sombres et ternes.
Ce genre d’ornement appliqué aussi aux maisons, le plus souvent à
l’extérieur, est, pour un œil arabe, d’un effet magnifique, étonnant.
Des minarets du Caire, aujourd’hui, sont blanchis à la chaux, du haut
jusques en bas ; ce sont de grands fantômes sinistres, pâles ; et les
Arabes, ulémas et peuple, de s’écrier dans leur admiration : « Y a-t-il
d’aussi belles choses que cela en Europe ? »
(P.)
NOTE 77. PAGE 606.
Pendant le Ramadân ou mois de jeûne, et dans tous les jeûnes que
s’imposent volontairement les musulmans, on ne doit manger que pendant
la nuit, depuis le coucher du soleil ; on mange alors autant que l’on
veut ou que l’on peut ; mais au matin, dès qu’il y a assez de lumière
pour distinguer un fil blanc d’un fil noir, on doit avoir fini de boire
et de manger. Pour ne pas être surpris par l’heure, on fait le _sahr_ ou
repas du matin vers deux heures avant le lever du soleil.
NOTE 78. PAGE 607.
Le chapitre appelé _Yâ syn_ dans le Coran, est le trente-sixième. Il
porte ce nom parce que ses deux premières lettres sont un _yâ_ et un
_syn_, écrites isolées. Beaucoup d’autres chapitres du Livre sacré de
l’islamisme commencent par des lettres ainsi séparées, sortes de sigles
dont Dieu seul, disent les musulmans, connaît le sens. Le chapitre _Yâ
syn_ est le premier de la quatrième division du Coran ; car les
musulmans divisent leur Livre en quatre parties : la première comprend
les cinq premiers chapitres, c’est-à-dire celui de _La Vache_ et les
quatre suivants ; la deuxième renferme les chapitres suivants jusqu’à
environ la moitié du chapitre de _La Grotte_ ; la troisième renferme les
chapitres au delà, jusqu’au chapitre de _Yâ syn_ exclusivement ; enfin
la quatrième partie, ou le quatrième quart, commence par le chapitre _Yâ
syn_ et comprend le reste du livre.
On divise encore le Coran en trente parties écrites séparément ; et
lorsqu’on a à le réciter comme prière de miséricorde pour un mort, on
distribue une ou deux de ces trente parties à chaque assistant, qui
alors se met à réciter son lot ; de cette façon, l’on expédie vite la
lecture du livre. Le Coran ainsi divisé se désigne par le nom de
_Rabàh_. Quant au chapitre _Yâ syn_, il y a une quantité considérable de
grâces et de bénédictions attachées à sa lecture. _Voy._ la note mise à
ce chapitre, traduction de Savary ; Paris, 1829.
(P.)
NOTE 79. PAGE 619.
Combien de fois les torrents, pendant la nuit, ont apporté le malheur,
la mort ! En voici un exemple cité presque partout :
Un vizir était à la chasse ; il aperçoit une troupe de gazelles. Il se
met à les poursuivre et s’enfonce au loin dans les plaines. Il arrive à
une épaisse forêt. Il était à cheval. En courant il se voit tout à coup
serré au milieu des arbres, il va de son genou en heurter un contre
lequel il va passer. Pour éviter le choc, il dégage le pied de l’étrier,
lève la jambe, passe sans heurter, et abaisse aussitôt le pied pour le
replacer dans l’étrier. Mais par hasard alors l’étrier est jeté contre
l’arbre et l’embrasse ; ensuite, tiré avec violence par la rapidité et
la force d’élan du cheval, il revient par un ricochet subit et violent,
frappe sur un orteil du vizir et le blesse.
Après la chasse, le vizir s’en retourne chez lui. Il néglige de soigner
sa plaie ; elle s’envenime, se gangrène ; la jambe se gonfle et perd
tout mouvement. Le sultan, informé de l’état de son vizir, lui envoie
des médecins. On visite le malade, et d’un commun accord on décide qu’il
faut amputer la jambe, comme seul moyen de sauver les jours du blessé.
Le vizir se soumet à l’opération et est amputé. On le traite ensuite ;
et il rendait grâce à Dieu : « Je remercie le Ciel, disait-il ; j’ai
perdu un membre, mais, après tout, je n’en ai perdu qu’un. »
Le jour que l’opération fut faite, ou le lendemain, un malheureux
aveugle se présente au sultan et implore sa générosité. « Comment as-tu
perdu la vue ? dit le sultan ; est-ce par accident, ou bien es tu
aveugle-né ? — Par accident, dit l’étranger, et j’étais déjà avancé en
âge quand ce malheur me frappa. — Comment cela t’est-il donc arrivé ? —
Prince, j’étais marchand et j’avais quelques richesses ; je vivais dans
l’aisance. Je me dégoûtai du séjour de Basrah, et je résolus d’aller me
fixer dans une autre ville. Je réalisai ce que j’avais de fortune en
circulation, en marchandises ; je pris ma femme, mes enfants, tout ce
que je possédais, et je partis avec une caravane qui se rendait à
Bagdad.
« Une nuit, nous étions descendus et arrêtés dans une vallée assez
basse ; nous étions là tranquilles. Vers minuit, à cette heure où tout
dort, un torrent se précipite sur nous. Tout à coup des cris
retentissent dans la caravane, et de vingt côtés j’entends ces mots :
« Sauve qui peut ! » Je me lève épouvanté, troublé ; le torrent
entraînait ma famille et mes richesses.
« J’avais deux fils en bas âge. Je prends le plus jeune, je l’emporte à
la hâte, et vais le déposer sur une petite hauteur voisine. Je reviens,
je saisis mon autre fils, et je le transporte aussi sur une hauteur
voisine de la première. Je le posais à terre, lorsque j’entendis mon
plus jeune fils pousser des cris affreux. Je vole à lui ; un loup
l’avait éventré et lui mangeait les entrailles. Une indicible douleur
s’empare de moi ; je contemplais mon pauvre enfant, lorsque j’entends
mon autre fils jeter à son tour des cris épouvantables. Je cours à
lui... ; un loup venait aussi de l’éventrer et le dévorait.
« Je me retire, désolé, brisé de douleur ; et je vois un de mes chameaux
qui, échappé des flots du torrent, s’enfuyait et gagnait l’espace. Je
cours ; je vais à lui, afin de le lier et de le garder ainsi pour le
reste du voyage ; je cherche à saisir mon animal, je le flatte pour le
calmer, je m’approche tout contre lui. Mais dès qu’il se sent toucher il
rue, et des deux pieds me frappe à la face et me crève les deux yeux.
Depuis ce moment je suis aveugle, malheureux comme tu me vois. »
Le sultan donne une aumône généreuse à cet homme, et en même temps il
dit à ses courtisans : « Conduisez ce brave homme à mon vizir, et qu’il
lui raconte l’histoire que vous venez d’entendre ; mon vizir se
consolera ; il verra qu’il n’est pas de malheur si grand qu’il n’y en
ait encore un plus grand dans la main de Dieu ; il verra que son
accident est peu de chose auprès de celui qui a frappé ce pauvre
aveugle. »
NOTE 80. PAGE 620.