Allusion comique au grand Alexandre des Arabes, surnommé _le Bicorne_.

Il fut prophète, et contemporain d’Abraham. _Voy._ notes du _Voyage au

Dârfour_.

(P.)

NOTE 53. PAGE 420.

Le _châyeh_, nom qui me paraît singulièrement rapproché du mot _saie,

sayon, sagum_, σάγος, vêtement de guerre des Perses, des Romains et des

Gaulois, est une sorte de couverture piquée, fourrée de coton comme une

courte-pointe, et dont s’affublent, en guerre, les cavaliers fôriens.

Les couvertures des chevaux sont de même facture, et représentent

exactement la forme des grands caparaçons des anciens chevaliers. Ces

caparaçons descendaient presque jusqu’à terre, et ne laissaient guère

que la tête du coursier à découvert ; parfois même ils le couvraient

tout entier. Au Soudan, et surtout au Dârfour, les caparaçons vont

jusqu’à mi-jambe.

(P.)

NOTE 54. PAGE 428.

_Yâ ouendai_ a ici le sens de provocation ; le texte de ce passage

l’explique par _Bism Illah_, qui signifie _au nom de Dieu_, mais qui est

une forme d’appel, d’_incitamentum_, et qui se traduirait, selon

l’intention, non selon les mots, par : « Avance ! »

_Ouendai_, en fôrien, est un terme d’injure employé très-fréquemment ;

il veut dire proprement, _émule, rival, égal_, et répond au vieux mot

_compaing_ (compagnon), mais toujours avec le sens de : _qui a pris pour

femme la répudiée d’un autre_. Dans la circonstance dont l’auteur parle

ici, le disgracié compare la place qu’il a perdue à une femme qu’il

aurait quittée ou qu’il aurait répudiée.

Voici comment le cheykh El-Tounsy indique, par un commentaire placé dans

le texte, les usages du mot _ouendai_, égal, semblable. « Dans le cas

actuel, on veut dire : « Toi qui es mon semblable, mon égal, mon

collègue. » Le mot _ouendai_, dans le sens primitif, s’applique à l’un

et l’autre de deux individus qui ont épousé les deux sœurs ; alors

chacun est le ouendai de l’autre, semblable et égal à lui par sa femme.

« Ensuite, par extension, celui qui a été porté aux fonctions qu’avait

un autre, est alors son _ouendai_. On donne encore ce nom à celui qui,

ayant demandé une femme en mariage, a d’abord été bien accueilli par le

père et la mère de cette femme, puis a été supplanté par un autre qui

l’a demandée après lui, obtenue et épousée, puis enfin, un jour de

bataille, est venu provoquer le rival préféré à se jeter avec lui dans

la mêlée. Enfin, on applique encore le nom de _ouendai_ à celui qui,

ayant répudié une femme, s’en est ensuite repenti, a voulu reprendre sa

femme, et l’a vue alors convoler à d’autres noces. »

(S. P.)

NOTE 55. PAGE 429.

Depuis la Haute-Égypte jusqu’au Sennâr et au Soudan, au moins dans le

Soudan oriental, c’est-à-dire dans la moitié est du Soudan, _farkhah_,

employé dans ce passage pour dire _la belle_, en parlant de lances,

signifie _jeune fille, jeune esclave_, une _belle_. Presque dans toute

la moyenne et la basse Égypte, _farkhah_ veut dire _poule, poulette_.

Dans ce dernier sens, au Soudan, on emploie le mot _dedjâdjeh_, employé

aussi dans cette signification en Syrie, etc. En Égypte, _djârieh_

signifie femme ou fille _esclave_, qu’elle serve ou non comme concubine

à son propriétaire.

— Les vélites romains, sortes de _voltigeurs_ irréguliers, avaient pour

armes un arc, une fronde et sept javelots (_tela_). Les hastaires

avaient primitivement de longues lances (_hastæ_). Les cavaliers eurent

aussi, dans un temps, deux javelines (_pila_). Les hastes ou longues

piques, _hastæ_, sont les analogues des _farkhah_ du Dârfour. On sait

que Pline composa un traité sur la manière de se servir de la javeline à

cheval : _De jaculatione equestri_.

NOTE 56. PAGE 430.

Les Himiarites, peuple d’origine arabe de la souche de Saba, dans

l’Yémen, sont les Homérites, _Homeritæ_ des Latins. Zoû-Yézen, un des

rois de Himiar ou des Himiarites, vivait environ un siècle avant

l’islamisme. Son fils Seyf vit Abd-el-Mouttaleb, aïeul de Mahomet. Abd-

el-Mouttaleb prolongea ses jours, dit-on, au delà de cent ans.

(P.)

NOTE 57. PAGE 458.

Dououei_n_, prononcez l’_n_ par un son nasal sourd. Les hommes de

dououei_n_, signifie _les Fôriens_. Ce nom leur est donné par les Arabes

du Dârfour, parce que les Fôriens, pour appeler quelqu’un, disent : _yâ

dououei_. L’_n_ finale de dououein est ajoutée par les Arabes.

(S. P.)

Gens de dououei ou de dououei_n_ rappelle, pour la forme, l’ancienne

appellation : les gens d’_oc_, les gens de la langue d’_oc_.

(P.)

NOTE 58. PAGE 458.

Voici la transcription de ces vers et des vers qui les précèdent. Ceux

qui sont à l’éloge du sultan sont entièrement arabes, mais selon le

langage corrompu et la prononciation vicieuse des Arabes des contrées

dont il est question ici.

Marag (_marac_, par le _câf_ guttural) ; oua cheddô lô (chaddoû laho)

àla men oummou horrah, — mouhhagguel (le _g_ est pour _djim_) min el-

arbaàh oua-l-khâmseh ghourrah. — Youguellil fy-l-matammeh (ce mot, de

forme arabe, signifie _camp_) yemsik yégourrah (yédjourrou-hou) ; —

oummân (pour oummahât) en-nâs khadam oummoû (pour oumm-hou) ouaheîd-hâ

(diminutif de ouâhed) horrah.

Les vers à l’éloge de Kourra sont en fôrien mêlé de quelques mots

arabes : — Marag cheddo-lô àla tôto — oua-l-kirtim (trompettes) békâ

(pleurent, crient) em-maûgàouy korak-lo (devant lui ; lo est pour laho).

— Kôrko (criez) nebbézôh (nebbezoû-hou, vantez-le) — nâs dououei_n_

djôlô (sont venus en foule) — Kourra bilâ (sans) sîya (mal, injustice) —

El-Khalki (la syllabe _ki_ doit être écrite par un câf guttural) khâfoh

(pour khâfoû-hou).

(S. P.)

NOTE 59. PAGE 459.

Ces _poëtes_ rappellent les aèdes, ἀοιδοί, ou chanteurs que les chefs

guerriers des anciens Hellènes avaient à leur service, et qui les

suivaient aux batailles. Souvent même les aèdes combattaient aussi.

Poëtes de nature, inspirés par l’heure, échauffés par la mêlée, nourris

d’anciennes légendes, ils improvisaient au milieu de leurs frères

d’armes qu’ils animaient et enthousiasmaient. Ils furent les pères des

vieux bardes et des scaldes.

(P.)

NOTE 60. PAGE 462.

Le faguyh Mouça avait la prétention de donner pour vers des phrases

arabes en apparence cadencées ; elles étaient farcies de fautes de

grammaire et d’orthographe, et étaient même sans rimes. Voici de ces

espèces de vers, à l’éloge des femmes :

_Sadrik satyhan kenno (kéennaho) lôhan djeiiéroh_

_Sâdâ faguyha-l-nâci kân kettâbâ_

_Ehlik izâzan yehfazoû es-soultân_

_Chartik bacar ouâlâ rouboù Corân._

« Ta poitrine est (lisse comme) une surface bien polie ; il semble que

ce soit une planchette (à écrire) luisante, enduite de chaux,

« Et trouvée par un faguyh qui ensuite y a tracé des caractères[253].

« Tes parents sont haut placés ; ils veillent à la personne du sultan.

« (Veux-tu accepter de moi) pour douaire des bœufs, ou bien le quart

du Coran ? »

(S.)

D’après l’explication que m’a donnée le cheykh El-Tounsy, le sens réel

de ces vers est différent de celui qu’ils présentent au premier aspect.

Le prétendu poëte veut dire :

« Ta poitrine est douce comme une surface bien polie ; elle est large et

parée de kharaz, et elle charme les regards comme une jolie planche bien

lisse que moi faguyh j’aurais ornée de lettres !! Veux-tu pour prix de

ta main, pour douaire, que je te donne un nombre de bœufs, ou bien que

je lise le quart du Coran ? »

Cette dernière proposition en rappelle une semblable dont

l’accomplissement fut consacré jadis par Mahomet lui-même. — Une jeune

femme vint s’offrir au Prophète arabe pour qu’il l’épousât. Le Prophète

refusa et dit à ses disciples : « Qui de vous veut se marier avec cette

femme ? — Moi, répondit l’un d’eux. — Quel douaire lui donnes-tu ? — Je

n’ai rien, reprit le disciple. — Pas même un anneau de fer ? — Non, pas

même un anneau de fer ? — Eh bien ! récite à titre de douaire la sourat

ou chapitre _de la Vache_. » (C’est le chapitre II du Coran.) Le

disciple récita la sourat indiquée, et le mariage fut conclu.

(P.)

NOTE 61. PAGE 465.

Cette note est la fin d’un chapitre ; mais cette fin ne se trouve plus

en place convenable, à cause des transpositions que j’ai cru devoir

faire dans l’original. C’est pour cela que ce passage est renvoyé aux

notes.

« Nous terminons ici ce chapitre, dit le texte. Ce que j’ai indiqué,

relativement au but que je voulais atteindre, me semble assez explicite

pour faire comprendre les habitudes militaires des contrées dont j’ai

parlé. Je passe à ce qui regarde les cérémonies du mariage, et je

décrirai ce qu’elles ont d’intéressant et de curieux. Je dirai les fêtes

qui les accompagnent, les jeux, les repas, les danses, les zikr et leurs

formes. Et Dieu est le secours des hommes, leur aide pour le succès de

ce qu’ils se proposent. »

(S.)

Le zikr, dont nous avons déjà parlé dans les _notes_ du _Voyage au

Dârfour_, est une cérémonie dans laquelle plusieurs personnes réunies

récitent en forme de psalmodie, à intervalles variés, les différents

noms et attributs de Dieu. C’est un genre de prière accompagné de

mouvements perpétuels, de salutations et de balancements singuliers dont

l’effet est de porter à l’extase ou à l’émotion religieuse les priants

excités déjà par les cris sourds et pectoraux au moyen desquels ils

pensent devoir invoquer les bénédictions de Dieu. Parfois plusieurs

priants tombent étourdis et frappés d’une sorte de congestion cérébrale.

Ces cérémonies ont quelque chose de sauvage, de pénible à voir, parfois

aussi quelque chose de bouffon, et toujours beaucoup de ridicule.

Les zikr ne sont pas d’ailleurs considérés par la majorité des ulémas

comme œuvres de grande utilité. Je n’ai jamais vu d’uléma se mêler

personnellement et comme acteur dans un zikr. Jamais non plus on ne voit

un uléma se soumettre au _daûceh_. Dans le daûceh, un certain nombre

d’hommes se couchent à plat ventre par terre, à la file les uns des

autres, bien rangés en ligne, bien serrés côte à côte, et un cheykh, _à

cheval_, passe au pas sur eux tous. Il y a toujours quelques pieux

patients qui ont de la peine à se relever, ou qui ne peuvent plus se

relever ; mais on dit alors que c’est la grâce de Dieu, une sainte

extase qui les pénètre, les absorbe, les agite ou les stupéfie. Gardez-

vous bien de dire que l’extase prétendue est dans une côte cassée, une

violente contusion, etc., vous auriez tort. La puissance du saint à la

fête duquel s’opère cette cérémonie empêche que jamais malheur arrive,

et il n’en arrive jamais, ce qui est, disent les musulmans, une preuve

de la divinité et de la supériorité de leur religion. Ce sont des

miracles que tous les ans, à jour et heure fixe, Dieu fait et doit faire

pour démontrer, au moins quelques fois l’an, la _vérité_ de l’islamisme.

Tous les ulémas vous répètent cela avec l’air le plus pénétré du monde ;

mais dites-leur, et je le leur ai dit vingt fois, de se mettre sous la

_patte_ du cheval officiant dans cette sainte cérémonie, pas un n’en

veut entendre parler ; ils craignent pour leurs côtes. Quant aux

patients qui restent à terre, on les enlève vite, et il n’en est plus

question. Voy. _Mœurs et coutumes des Égyptiens modernes_, de M. Lane,

en anglais.

(P.)

NOTE 62. PAGE 492.

Le _para_, comme nous l’avons déjà dit à la note 41, est appelé en

langage vulgaire _nouss_, c’est-à-dire _demi_. Cette dénomination se

rapporte à l’invention d’une petite monnaie qui pesait primitivement une

_demi_-drachme d’argent, et qui fut frappée pour la première fois par

Mouéiïed, sultan d’Égypte ; et de là, par altération du nom de ce

prince, on appela cette monnaie _méydy_. On continua à la frapper ; mais

peu à peu elle perdit ou on lui fit perdre de son poids, et sa valeur se

réduisit à presque rien ; en sorte qu’il n’en est pour ainsi dire plus

resté que le nom et une sorte de vieille monnaie, mince comme une pelure

d’oignon, de la valeur d’un _para_.

(S. P.)

NOTE 63. PAGE 497.

_Damyreh_ est le nom de deux petits villages dans la province du

Gharbyeh ; l’une est le petit Damyreh, l’autre le grand Damyreh. Le

cheykh connu sous le nom de Damiry est l’auteur d’un ouvrage de

zoologie.

(P.)

NOTE 64. PAGE 509.

_Le seau de son puits se déchira_. Cette expression figurée repose sur

la manière dont on fait les seaux au Soudan et en Égypte. Chaque seau

est un morceau de cuir solide, carré long, dont les deux bouts et un des

deux bords sont cousus. Un bâton attaché en travers sur l’ouverture sert

à saisir le seau.

(P.)

NOTE 65. PAGE 515.

Les quelques lignes renfermées entre deux parenthèses sont une note que

j’ai reçue verbalement du cheykh El-Tounsy. Elle m’explique pourquoi je

n’ai pas trouvé dans les cartes géographiques que j’avais à ma

disposition le nom des Toubou-Turkmân. Ils ne se sont jamais ou presque

jamais présentés aux voyageurs. — Le désir de prendre leur talion sur

Ahmed fut la cause occasionnelle qui les amena sur le passage de la

caravane.

(P.)

NOTE 66. PAGE 522.

Les saàdyeh et les rifâyeh sont deux corporations qui existent encore

actuellement en Égypte. Ce sont des sortes de psylles se donnant comme

sorciers et magiciens, maniant impunément serpents, vipères, scorpions,

avalant vifs ces reptiles et insectes, avalant aussi des clous, du

verre, etc., le tout par la grâce et protection du chef dont ils sont

les adeptes dévoués et confiants, les uns consacrés au cheykh Saàd-ed-

Dyn, leur patron, les autres au cheykh Rifâah, aussi patron. Au Caire,

on a plus de confiance dans les saàdyeh ; à leurs cérémonies

religieuses, ils battent d’un petit tambourin qui a la forme du

daraboukkah.

Les tchaouîch et les dalatlyeh précédaient les princes en public, et

battaient alors de petits tambourins comme on en voit encore en Égypte

dans presque toutes les fêtes et réjouissances publiques et

particulières. L’usage de battre du tambourin devant les princes fut

aboli en Égypte par Mohammed-Aly-Pacha, lors de la création du _nizâm_

ou des troupes régulières.

(S. P.)

NOTE 67. PAGE 524.

Il y a une vingtaine d’années, les _milâyeh_ (_voy._ notes du _Voyage au

Dârfour_) étaient importés de Basrah en Égypte, sous le nom de milâyeh

du Hedjâz. Ceux qu’on fabrique maintenant en Égypte, à Bacyoûn, sont de

qualité bien supérieure, et se vendent de 60 à 70 piastres. Ceux de

Basrah ne valent que 30 à 40 piastres.

(S. P.)

NOTE 68. PAGE 534.

Les _keloûd_ sont des peaux de chèvres ou de moutons, tannées et teintes

en rouge. Nous avons vu ailleurs comment, au moyen d’une substance

végétale, se préparent ces cuirs colorés. Ils servent au Dârfour, au

Ouadây, etc., à faire surtout des _houroûz_, étuis cylindriques, ou bien

enveloppes plates triangulaires, bien fermés et cousus, dans lesquels

sont placés des talismans préservatifs, c’est-à-dire des bouts de papier

sur lesquels on a écrit des paroles du Coran.

Les houroûz se portent, sur la chair, jusqu’au nombre de sept ou huit,

au-dessus du coude droit et au col ; ils servent de talismans et de

parure pour les jeunes gens surtout. Le jeune homme qui en a sept ou

huit au bras droit, plus un couteau dans sa gaîne en cuir rouge au-

dessus du coude gauche, relève avec fierté et d’un air résolu les larges

manches de sa blouse. Le cheykh El-Tounsy, l’auteur de ce Voyage,

portait toujours huit houroûz à droite et un couteau à gauche, et, à ce

qu’il m’a dit, il était, en raison de cela et de sa personne avenante,

parfaitement bien venu auprès du beau sexe.

Les houroûz s’attachent au bras par de jolies cordelles faites de minces

lanières de keloûd.

Le keloûd se colore en noir en mettant un peu de terre sur la surface

rouge, et en la frottant alors quelques instants sur un fer de lance ou

une simple tige de fer. Par le frottement seul, sans mettre de terre, la

couleur rouge passe également au noir, mais beaucoup plus lentement. Le

keloûd noirci sert principalement à fermer les deux extrémités des

houroûz cylindriques.

Ce sont des keloûd rouges qu’enleva en grand nombre la princesse

touboue, et il fallait consentir à les lui donner sans la moindre

opposition ; car tous les Toubou, sans exception, sont d’une exigence

égale à leur vigueur, à leur audace, à leur opiniâtreté. Ils sont d’une

légèreté et d’une vitesse extraordinaire. Leur habileté à manier le

chameau à la course, à sauter dessus, même quand l’animal est au galop,

a quelque chose de merveilleux.

(S. P.)

NOTE 69. PAGE 546.

Il y a plusieurs années, les pèlerins du Maghreb, au nombre de plus de

dix mille par an, allaient en pèlerinage par le désert. Aujourd’hui le

nombre est extrêmement diminué, et même, depuis deux ans (1844 et 1845),

on n’a presque pas vu, au Caire, de pèlerin des régences de Tripoli et

de Tunis. Ceux des autres États barbaresques ou des Arabes voisins de

ces États, se rendent tous en Égypte par mer, pour aller de là à la

Mekke. Cette habitude s’est établie depuis le règne de Soleymân, sultan

du Maroc et prédécesseur du sultan actuel Abd-er-Rahman.

J’ajouterai à ces quelques mots reçus oralement du cheykh El-Tounsy,

quelques renseignements qu’il m’a donnés, aussi de vive voix, sur le

sultan Soleymân et sur son prédécesseur.

Le sultan Mohammed, qui régnait au Maroc il y a une soixantaine d’années

au moins, laissa le trône à son fils Yézyd. Mohammed consacra des sommes

immenses au rachat des prisonniers musulmans enlevés par les Maltais sur

les différents points du rivage nord de l’Afrique, car avant que les

Maltais fussent soumis à la France, puis à l’Angleterre, ils faisaient

souvent de ces captures, et à quelques conditions que ce fût, il était

impossible aux gouverneurs ou pachas moghrébins de délivrer les

prisonniers. A force de manœuvres parlementaires, de supplications, de

discussions, de propositions, de dépenses, le sultan Mohammed réussit à

en obtenir le rachat.

Yézyd fut à peine maître du pouvoir impérial au Maroc, qu’il leva des

troupes, passa en Espagne, et, par la force des armes, s’avança assez

loin dans la péninsule. Vainqueur des Espagnols en plusieurs rencontres,

il les tenait en échec, menaçait presque d’une conquête définitive le

midi de l’Espagne, lorsque, faisant sa prière, il fut assassiné par un

musulman, qui le frappa d’un coup de lance. L’armée marocaine, privée de

son chef, repassa en Afrique.

Les fils des sultans précédents, voyant le trône vacant, prétendirent

tous, chacun pour soi, au pouvoir souverain. Les désordres,

l’inquiétude, les menaces de guerre civile s’annoncèrent de toutes

parts. La population du Maroc, afin de prévenir les conséquences

désastreuses d’un bouleversement général, déclara qu’elle n’accepterait

pour sultan que celui des princes prétendants qui n’aspirait point au

sultanat. On voulait indiquer par là Soleymân, qui était en grand renom

de piété et de science religieuse. On lui offrit la souveraineté ; il la

refusa.

Peu après, des habitants des campagnes se rassemblèrent et allèrent lui

présenter un placet au moment où il terminait une leçon à la mosquée de

Karaouyn, à Fâs (Fez) ; car déjà, depuis longtemps, Soleymân faisait un

cours de jurisprudence et expliquait le Coran ; même après son élévation

au sultanat, il continua cet enseignement pendant quelques années. Le

placet remis à Soleymân contenait les questions suivantes :

« Que penses-tu de gens qui, voyant leur chef mort, disent presque

tous : « Je veux être roi ; c’est moi qui gouvernerai ? » Si tant de

prétentions rivales s’agitent et se heurtent ainsi pendant quelque

temps, la guerre civile va s’allumer et l’État est perdu. Parmi ces gens

il est un homme de piété, de sagesse, de simplicité, de modération, de

caractère, de science ; si celui-là est roi, toutes les discusions et

les rivalités se taisent, les discordes intestines sont prévenues,

l’État est sauvé. Eh bien ! cet homme, le pays l’appelle au trône ; on

le demande pour souverain, et il refuse. D’après la loi, est-il permis

de forcer la volonté de cet homme, de l’obliger à accepter la

souveraineté ? Est-ce permis, oui ou non ? Et si les sollicitations, les

prières ne peuvent fléchir sa volonté, s’il résiste à tout, même à la

violence, est-il permis, d’après la loi, de le tuer ? Est-ce permis, oui

ou non ? Réponds-nous. »

Soleymân lit le placet, et, ignorant ou feignant d’ignorer à quel

dénoûment marchait cette affaire, il répond de suite, avec calme et

gravité : « Cet homme, il faut le forcer. — Et s’il refuse ? — Il faut

le tuer. — Écris-nous cette réponse au-dessous de notre consultation et

mets-y ton cachet. » Soleymân écrit, appose son cachet, et rend la pièce

à celui qui la lui avait présentée. L’homme la prend, la plie, la glisse

dans son sein sous son vêtement, et portant la main sur le bras de

Soleymân, qu’il attire légèrement à lui : « Fais-nous le plaisir de

venir avec nous, dit-il au prince ; suis-nous. — Où me conduisez-vous ?

— Au trône. — Au trône ! Je ne puis pas accepter cet honneur. —

Comment ! — Je suis ici consacré tout entier à l’étude, à la science ;

ces occupations me plaisent, me rendent heureux... — Mais... — Je ne

conviens pas au trône. — Laisse ces détours inutiles. De deux choses

l’une : ou sultan, ou tué ; choisis. Toi-même tu as prononcé le

jugement. » Et on entoure Soleymân, on l’emmène et on le proclame

sultan.

A peine est-il au pouvoir, que toutes les rivalités et les prétentions

disparaissent. Il impose le respect et la crainte par sa justice, son

activité, son amour pour la religion, son attention et sa fermeté dans

le maniement des intérêts de l’État, sa sollicitude pour le bien-être de

ses sujets.

Soleymân s’établit trois résidences impériales, une à Miknâceh, une à

Arâych et une à Mourrâkech (Maroc) ; mais le plus souvent il résidait à

Miknâceh (Mékinez).

Soleymân, en vieillissant, songea à assurer l’avenir de ses enfants, et

ce souci, porté au degré d’un amour paternel trop égoïste, lui suggéra

la pensée de thésauriser pour toute sa famille. Il oublia qu’il était

roi ; il ne fit plus que se constituer en quelque sorte le pourvoyeur de

la fortune de ses fils. Il avait vu Sélâmeh, le fils du sultan Yézyd,

réduit à la misère, et il voulut mettre ses enfants à l’abri d’une

pareille destinée. Sélâmeh passa les dernières années de sa vie en

Égypte, mendiant à la porte des grands les secours de leur charité. Soit

de gré, soit pour céder par une sorte de compassion aux demandes que

faisait Sélâmeh de façon un peu aigre, ceux à qui il s’adressait

faisaient l’aumône à ce sultan déchu, encore trop fier dans sa détresse.

Sélâmeh mourut misérablement au Caire, il y a plusieurs années. Le

cheykh El-Tounsy, après son retour de Morée avec les troupes

égyptiennes, a vu ce prince marocain au Caire, en 1244 de l’hégire

(1828-29 de notre ère).

Soleymân connut la fin de Sélâmeh, et s’efforça, dis-je, de préparer à

ses enfants de quoi échapper à toute chance qui pût les exposer au

besoin, les forcer de vivre aux dépens du hasard et de la commisération

des hommes, toujours trop incertaine et trop capricieuse. Il thésaurisa.

Les droits d’arrivages, de douanes, pour les provenances commerciales

par mer, montaient à 2 1/2 pour 100 ; il éleva ces droits à 10 pour 100.

Les Cabyles ou Berbères des montagnes payaient annuellement une demi-

colonnate par tête, comme capitation, au gouvernement du Maroc, et cet

impôt était perçu tous les ans par un envoyé du sultan marocain.

Soleymân éleva cette capitation à deux colonnates. Les Berbères

refusèrent de payer, et jurèrent qu’ils ne livreraient ni les deux

douros, ni le demi-douro, l’ancienne capitation. De là une guerre.

Soleymân envoya son fils Ibrahim, à la tête de troupes considérables,

contre les Cabyles. On en vint aux mains ; Ibrahim fut battu et tué ;

les bagages et les armes des vaincus restèrent en butin aux Berbères. Le

sultan rassembla de nouvelles troupes, en prit le commandement et marcha

contre les rebelles. Soleymân fut battu complétement et fut forcé de

s’enfuir, accompagné de quelques affidés seulement.

Voyage au Ouadây · 第 50 / 55 段