Pour les monnaies non musulmanes, les plus abondantes sont la guinée

anglaise, le vingt francs français, le cinq francs français, le douro ou

piastre forte d’Espagne et le thaler autrichien. La monnaie d’argent

d’Égypte et de Constantinople se distingue de loin par le seul aspect.

Elle est toujours plus noire et plus sale que les monnaies d’argent de

tous les autres pays. Elle n’a jamais le poli et l’éclat des autres

pièces étrangères. Il semble que le coup du coin qui les frappe n’est

pas assez vigoureux. Il n’y a que les petites pièces d’argent

égyptiennes qui aient l’œil de l’argent d’Espagne, ou de France, ou

d’Autriche, etc.

La monnaie d’or d’Égypte est aujourd’hui très-bien frappée. Sous ce

rapport et sous celui du titre, elle est de beaucoup supérieure à celle

de Constantinople.

Il reste encore en circulation quelques khairyeh d’or valant 8 piastres

32 paras, et de sàdyeh ou khairyeh valant 3 piastres et 37 paras ; mais

le gouvernement les fait disparaître autant qu’il le peut ; toutes les

fois qu’on aperçoit cette monnaie entre les mains de qui que ce soit,

elle est saisie, coupée en deux immédiatement ; alors le propriétaire

n’a plus qu’à la vendre au poids de ce qu’elle contient d’or.

Au Hedjâz et au Soudan, les colonnates d’Espagne sont très-recherchées,

et la quantité qu’on y importe est extraordinaire. Mais une fois que ces

pièces ont pénétré dans ces contrées, elles y sont presque toutes

gardées, enfouies, cachées. Nous en avons vu une preuve en parlant du

trésor trouvé au palais du Birny du Bâguirmeh par les Ouadayens.

En Égypte, les monnaies d’or et surtout les monnaies égyptiennes et

constantinopolitaines sont très-fréquemment rognées, principalement par

les juifs.

Sous le rapport général, le nombre des capitaux morts est considérable.

La plus grande partie des musulmans qui possèdent du numéraire, le

tiennent caché sans penser à en extraire de profit, soit par

transactions commerciales ou industrielles, soit par voie de banque ou

de prêt. Ce dernier mode de fructification est même proscrit, en

principe, par la loi religieuse.

Voyez la valeur du derhem et du dinâr, à la note 50.

(P.)

NOTE 42. PAGE 342.

En Égypte, les femmes, même celles d’une très-médiocre aisance, ont

très-souvent dans la bouche un morceau de _loubân_. Elles le mâchent

longtemps, pour se parfumer l’haleine. Ce loubân est d’un blanc

légèrement jaunâtre.

(P.)

NOTE 43. PAGE 348.

Il y a, dans ce passage du texte, l’accoutrement entier d’un cheykh. Le

_caftân_, comme on le sait, se met par-dessous le _jubbé_ et se

maintient croisé au moyen de la ceinture. Le jubbé est pardessus le

tout ; aujourd’hui, il est remplacé par la _faradjyeh_, qui n’en diffère

que par un peu plus d’ampleur et par la longueur et la largeur des

manches.

Pour les jambes, les cheykh n’ont qu’un caleçon large qui vient de la

hauteur des reins jusqu’à mi-jambe au plus. Les bas sont un hors-d’œuvre

inutile.

La _sandale mekkoise_ est une semelle en cuir qu’on fixe sous le pied

par des courroies liées sur le dos du pied, et dont une passe entre les

deux premiers orteils. Ces courroies sont variées de couleurs par de

petites bandelettes de cuir coloré et surajoutées.

(P. S.)

NOTE 44. PAGE 356.

Les prières _de la délivrance_ sont pour obtenir de Dieu que l’âme du

défunt soit _délivrée_ du feu de l’enfer.

Tout musulman qui récite lui-même, à une époque quelconque de sa vie, ou

pour lequel on récite, après sa mort, _cent mille fois_ la série des

mots suivants : « _Coul houa Allah âhad Allah es-samad lam yélid oua lam

yoûlad oua lam yékoun laho koufoûän âhadoun_, » c’est-à-dire : « Dis

ceci : Dieu est le Dieu un, le Dieu éternel ; il n’a point enfanté et

n’a point été enfanté, et nul être ne lui ressemble en nature[251], » ce

musulman, dis-je, sera sauvé des peines de l’enfer soit à l’avance, soit

après sa mort, fût-il déjà dans le feu de la géhenne.

(S.)

Pour expédier plus vite les _cent mille_ récitations de la formule ci-

dessus, plusieurs individus se réunissent et la prononcent ensemble.

Ainsi, lorsque vingt personnes sont réunies, chacune a _cinq mille_ fois

à répéter la phrase rédemptive.

(P.)

NOTE 45. PAGE 356.

Le chapelet ordinaire des musulmans a cent petits grains, y compris le

_mâdneh_. Le grand chapelet, qui correspond au rosaire des chrétiens et

dont on se sert pour la _prière du pardon_, a mille grains, tous du

volume d’une grosse noisette et disposés comme nos chapelets. Toujours,

dans les petits comme dans les grands chapelets, les grains sont enfilés

dans un cordonnet ; jamais ils ne sont maintenus par de petits chaînons

de laiton. A la place de la croix, il y a un fragment très-allongé

appelé _mâdneh_, minarêt.

Sur chaque grain on prononce « _lâ Ilâh ill’ Allah_, il n’y a de Dieu

que Dieu. Pour le chapelet du _pardon_, il faut répéter ces mots

_soixante-dix mille fois_. Afin d’atteindre rapidement au complément de

ce nombre, on rassemble plusieurs individus ; on les fait asseoir,

accroupis en cercle, sur une natte ; un d’entre eux, comme chef de

cérémonie, prononce le premier _lâ Ilâh ill’ Allah_ sur le mâdneh.

Chaque priant a alors un grain du chapelet entre les doigts, et répète

les mots _lâ Ilâh ill’ Allah_ ; puis il prend un autre grain et dit

encore ces mêmes paroles, et ainsi de suite ; de sorte que tout le

chapelet passe entre les mains de tous, en tournant dans le cercle des

priants ; lorsque le mâdneh revient à la main de celui qui l’a tenu le

premier, les mille grains ont voyagé et passé dans les mains de tout le

cercle, et chaque priant a prononcé mille fois _lâ Ilâh ill’ Allah_.

Ainsi, sept personnes termineront l’affaire en dix tournées, quatorze en

cinq tournées, trente-cinq en deux tournées, soixante-dix en une seule

tournée. Si le nombre de 70,000 fois est dépassé, tant mieux ; mais

jamais il ne faut rester au-dessous de ce chiffre pour que l’effet soit

obtenu ; au prix de 70,000 fois, _Dieu ne refuse jamais le pardon_.

C’est un prix fait.

Au Soudan on compte autrement. Chaque priant a un chapelet ordinaire, 99

grains, plus le mâdneh, 100. A ce chapelet est attaché un appendice de

dix autres grains glissant à frottement dur sur la corde qui les

traverse. Après chaque cent _lâ Ilâh ill’ Allah_, on fait descendre un

des dix grains surnuméraires du côté de l’extrémité flottante de

l’appendice. Quand ces dix grains sont descendus, le priant a dit mille

fois les paroles pieuses. Selon le nombre des priants réunis, on calcule

à l’avance combien de milliers de fois chacun doit répéter _lâ Ilâh ill’

Allah_.

Le résultat est le _pardon inévitable_ des péchés du mort, et l’âme est

rachetée des feux de la géhenne.

(S. P.)

NOTE 46. PAGE 358.

Le _défré_ ou _difrei_ est une plante aquatique qui se rapproche du riz.

La graine est blanche, moins alongée que celle du riz, un peu aplatie

comme celle du sésame. Elle est de meilleur goût que le riz.

Le _korayb_ a une graine analogue à celle de la moutarde, mais n’en a

pas le goût piquant. On la réduit en poudre pour la préparer en

nourriture ; la farine n’a pas de matière liante, elle manque de gluten.

_Voy._ les notes du _Voyage au Dârfour_.

(S. P.)

NOTE 47. PAGE 372.

J’ai eu la vérification directe du fait indiqué dans ce passage, chez le

cheykh El-Tounsy même. Il eut comme hôte, pendant deux jours, un pèlerin

ouadayen qui a épousé une des filles du sultan Chérif. Le jeune fils du

cheykh jouait avec un petit éventail en plumes d’autruche. Il le

présenta au Ouadayen en lui disant de s’éventer ; et soudain notre

pèlerin leva les deux mains en repoussant l’éventail, et s’agitant pour

éviter d’en recevoir la moindre ventilation. « Non ! s’écria-t-il, non,

non ! cela est pour le sultan seul. — Mais tu n’es point au Ouadây. —

C’est égal ; si on venait à le savoir, on me tuerait à mon retour. — Et

qui, d’ici, ira parler de cela au sultan ? — Qui sait ? » Et le malin

enfant du cheykh chercha maintes fois à éventer le bon Ouadayen, qui

avait l’œil braqué du côté de l’éventail, et se tenait en garde avec une

inquiétude étonnante contre le moindre mouvement de son espiègle ennemi.

D’après les découvertes faites dans les ruines de l’ancienne Ninive, à

Khorsabad, près de Moussoul, le chasse-mouche ou éventail et le parasol

sont tenus par des eunuques placés auprès des princes, et jamais ces

insignes n’accompagnent d’autres personnages que des rois. Cette

circonstance permet de croire que le parasol, le chasse-mouche ou

l’éventail étaient des attributs spéciaux aux souverains. Il en est de

même au Ouadây.

(P.)

NOTE 48. PAGE 395.

Le _kouldjou_ est un oiseau à dos noir et à ventre blanc, venant au

Soudan à l’époque des pluies ; il est gros comme une poule d’Égypte ;

bec noir et pieds noirs ; claquant du bec ; dos à reflets rougeâtres.

(S. P.)

NOTE 49. PAGE 396.

Le _kirdâouy_ est, d’après l’explication verbale que j’ai reçue du

cheykh, un long couteau assez grossier, maintenu au poignet gauche par

un large anneau ou bracelet en cuir. Le kirdâouy est fixé à ce bracelet

de manière que le manche soit du côté de la main, et que le couteau soit

appliqué sous l’avant-bras ; la pointe alors dépasse de beaucoup le

coude. Le couteau est tenu par la main gauche appliquée sur la poignée,

et la main droite peut aller trouver facilement cette poignée et

dégaîner au moment du besoin. Les Ouadayens ont toujours le kirdâouy

attaché et appliqué au bras, dans le moindre voyage, partout où ils ont

à craindre ou présument qu’ils auront à craindre. C’est une arme de

défense contre les hommes et contre les animaux sauvages.

Le couteau qui se porte au-dessus du coude s’attache la pointe en bas,

avec une cordelle en cuir rouge fixée au fourreau, et n’a guère que six

à huit pouces de long. Bien entendu, ces couteaux-poignards sont à lame

non fermante.

Les Fôriens portent aussi au poignet une espèce de kirdâouy, mais dont

la lame n’est pas plus longue que l’avant-bras.

Le manche des kirdâouy est en bois dur, assez souvent en ébène. La

partie du fer qui traverse la longueur du manche en dépasse l’extrémité

libre et est recourbée, ce qui la fixe solidement au manche. Parfois ce

manche n’est ni en bois ordinaire dur, ni en ébène, mais en courroies

fines de cuir rouge ; on entoure la partie du fer qui forme la poignée

de quelques chiffons ou de morceaux de cuir, et par-dessus on roule

d’abord des courroies rouges ; ensuite on tisse l’enveloppe extérieure

avec de très-fines lanières de cuir. _Voy._ fig. 8.

La lame du kirdâouy a assez souvent une saillie ou crête sur le milieu,

à égale distance des deux tranchants.

Le fourreau est en cuir rouge. Il porte, vers le manche du couteau,

l’anneau ou bracelet de cuir qui maintient l’arme au poignet. Ce

bracelet a de deux doigts à deux pouces de largeur, et est solidement

cousu au fourreau. Celui-ci est percé par son extrémité la plus mince,

de manière à laisser sortir au moins un pouce de la lame. Cette

disposition est constante ; car l’individu peut être surpris par une

circonstance particulière et subite, ou bien il ne veut porter qu’un

léger coup de pointe, et dans ces cas, ou il n’a pas le temps de

dégaîner, ou il ne veut pas dégaîner, et il frappe de la pointe qui

saille du fourreau.

Les individus de distinction se font des fourreaux, pour leurs kirdâouy,

en peau de crocodile et d’une blancheur remarquable.

(S. P.)

NOTE 50. PAGE 409.

L’histoire que je viens de raconter me rappelle une aventure arrivée à

Ahmed, fils de Toûloûn, sultan d’Égypte. Toûloûn un jour envoya Ahmed

chercher quelque chose dans l’intérieur de son palais, et Ahmed surprit

une concubine de son père avec un esclave. La concubine se crut alors

perdue ; elle sentit bien qu’elle allait être dénoncée à Toûloûn. Elle

ne dit mot à Ahmed, et dissimula son trouble et son inquiétude. Elle

attendit que le sultan rentrât dans l’intérieur du palais ; alors, les

yeux en larmes, elle alla se présenter au prince. Toûloûn la voyant tout

éplorée, se sentit ému, car il l’aimait. « Que t’est-il arrivé ? lui

dit-il. — Prince, répondit-elle d’un air malicieusement innocent, peut-

il te convenir que ton fils cherche à me séduire ? Si je n’avais usé

d’adresse avec lui, si je ne lui avais donné rendez-vous pour un autre

moment, il allait tout à l’heure me soumettre à son caprice, ou me

tuer. »

Toûloûn, étonné et furieux, résolut immédiatement de faire périr son

fils ; cependant l’amour paternel se révoltait à l’idée d’un pareil

spectacle. Toûloûn écrivit à un de ses intendants : « Aussitôt que tu

recevras cette lettre, tranche la tête à celui qui en est porteur, et

cela sans demander aucune explication. Salut. » Le prince plie la

lettre, appelle son fils et lui dit : « Va porter cette lettre à un tel.

Qu’il exécute l’ordre qu’elle contient ; puis reviens à la hâte. »

Ahmed se met en devoir d’obéir et se fait seller un cheval. L’esclave

qui avait été surpris en délit, voulant en apparence être agréable à

Ahmed, et espérant en même temps faire accroître encore la colère et

l’indignation de Toûloûn, qui verrait la négligence de son fils à

exécuter des ordres pressants, s’approche du jeune prince et lui dit :

« Où va mon maître ? — Mon père m’envoie porter un ordre à un tel. — Mon

maître voudrait-il me faire l’honneur de me charger de cette commission

et de le dispenser de cette fatigue ? Vous pouvez compter sur mon zèle

et mon exactitude. » Ahmed accepte, remet la lettre à l’esclave et reste

au palais.

Le lendemain, se présente à Toûloûn un envoyé de la part de l’intendant,

et ayant à la main une musette ou petit sac et une lettre ainsi conçue :

« Après vous avoir baisé les mains, je vous annonce que j’ai exécuté vos

ordres. Je vous expédie la tête de celui que vous m’avez ordonné de

mettre à mort. Je vous l’envoie par le porteur de ce billet. » Toûloûn

examine la tête et reconnaît une tête d’esclave. Il appelle son fils

Ahmed. Celui-ci arrive. « Qu’as-tu fait, lui dit le sultan, de la lettre

que je t’ai chargé de porter à mon intendant ? — Je l’ai confiée à

l’esclave un tel, qui me l’a demandée, et m’a juré par ta vie de la

remettre à l’adresse indiquée. — Qu’y a-t-il donc eu entre toi et cet

esclave ? » Ahmed se tut. « Dis-moi la vérité, » repartit vivement

Toûloûn. Alors Ahmed déclara qu’il avait surpris cet esclave avec une

concubine, et il la nomma. « J’ai gardé le silence, ajouta-t-il, dans la

crainte d’être cause de leur perte à tous deux. »

Toûloûn examina et vérifia le fait, reconnut l’innocence de son fils, et

condamna à mort sa concubine.

Miséricorde de Dieu sur Ibn-Aroûs le Tunisien, qui a dit ces deux vers !

« Mon cher, tu m’as dit : « Va me chercher du _hâk_ ; » et pour ton

argent, je t’en ai apporté.

« Qui fait le bien, trouve le bien ; et qui fait le mal, se perd. »

(Ces vers ne sont pas construits, en arabe, sur un mètre prosodique

régulier, mais sur un mètre vulgaire. Ils doivent être lus dans l’arabe

selon la prononciation populaire, c’est-à-dire sans les voyelles finales

des mots. Quant au mot _hâk_, il n’a pas de sens. Celui qui l’a prononcé

l’a dit au hasard, n’ayant pour but que d’envoyer chercher au marché un

objet imaginaire.) Voici l’aventure qui a donné lieu à la composition de

ces deux vers.

Le cheykh Ibn-Aroûs ou Ahmed-Ibn-Aroûs était encore enfant quand son

père mourut. La mère d’Ahmed se remaria. Le nouveau mari prit en

aversion Ibn-Aroûs comme fils d’un autre lit. Notre homme un jour rentra

à la maison avec des fruits. Il voulait les manger seul. Arrive

subitement Ibn-Aroûs. Le beau-père, déconcerté, cherche un prétexte pour

éloigner l’enfant et se régaler à l’aise. « Ahmed, dit-il à Ibn-Aroûs,

prends-moi ce dânek[252] et va chez l’attâr (épicier-droguiste, ou à peu

près) m’acheter de ce qu’on appelle du _hâk_. »

L’enfant acceptant l’indication comme vraie, prend le dânek et va chez

tous les attâr, demandant partout : « Avez-vous du _hâk_ ? » Et de

partout on lui répond : « Non. » Il passe par hasard près de jeunes

enfants qui avaient un gros scorpion attaché avec un fil et leur servant

de jouet. Et les enfants répétaient : « _hâk, hâk_, » c’est-à-dire : _à

toi ! prends !_ Alors, Ibn-Aroûs leur dit : « Est-ce qu’on appelle cette

bête-là _hâk_ ? — Certainement. — Eh bien ! prenez donc ce dânek, et

donnez-moi votre _hâk_. Depuis une heure j’en cherche de tous côtés et

je n’en trouve pas. » On accepte l’offre. Ahmed donne son dânek et

emporte le scorpion. L’enfant ignorait que la piqûre en est parfois

mortelle ; mais heureusement Dieu le préserva de malheur. Ahmed regagna

la maison. « M’apportes-tu du _hâk_ ? lui demanda le beau-père. — Oui. —

Où est-il ? — Le voici. — Voyons ! donne-le-moi. » Notre homme tend la

main, et l’enfant lui remet le scorpion. Le beau-père en fut si vivement

piqué qu’il en mourut. Ce fut alors qu’Ibn-Aroûs rima les deux vers que

j’ai cités.

De pareils exemples il y a à conclure la vérité de cette parole de

Dieu : « La méchanceté revient toujours sur celui qui la fait ; qui fait

le mal, reçoit la récompense du mal. » Le Prophète a dit aussi :

« L’homme recueille selon ses œuvres : le bien pour le bien, le mal pour

le mal. » De là cette maxime : « Qui creuse un fossé pour perdre son

frère, y sera précipité par la main de Dieu. »

L’aventure suivante offre encore le même sens moral. Un roi avait deux

favoris pour convives habituels ; mais l’un d’eux était jaloux de la

considération dont le roi honorait son collègue, d’ailleurs plus récent

dans l’amitié du prince. Le piquant de la conversation du nouveau

courtisan, sa vivacité d’esprit avait séduit le roi et captivé son

amitié. L’ancien favori imagina, pour perdre son compagnon, de lui

préparer un mets assez recherché alors, mais dans lequel on mit exprès

beaucoup d’ail.

Le jaloux invite son émule à dîner, et fait servir le plat à l’ail.

L’invité, excité par l’apparence et aussi par le haut goût du mets, en

mange abondamment, à pleine satiété ; puis, son collègue lui dit :

« Maintenant, garde-toi bien d’approcher du roi tant que ton haleine

conservera une odeur d’ail ; le prince ne peut la supporter ; et si

d’aventure il t’appelait, aie bien soin de ne pas lui laisser sentir

l’odeur d’ail : ce serait assez peut-être pour qu’il te prît en haine. »

Le conseil fut reçu comme sincère. L’invité se retira chez lui, et son

rival alla chez le roi. « Prince, lui dit-il, j’ai une communication à

vous faire. — Voyons ! laquelle ? — Vous accordez votre bienveillance à

des gens qui ne la méritent pas ; vous admettez à vos côtés des gens qui

ne devraient pas vous approcher de si près. — Qui veux-tu désigner par

là ? — Notre commensal ordinaire. Il prétend que vous avez mauvaise

haleine, et qu’il ne s’assied jamais à votre table qu’avec une

incroyable répugnance, dégoûté qu’il est de l’odeur repoussante qui vous

sort de la bouche. Si vous doutez de la vérité de ce que je vous dis,

tenez ! envoyez-le chercher sur-le-champ ; faites-le approcher très-près

de vous ; feignez que vous ayez quelque chose de secret à lui confier,

et vous verrez de quelle manière il détournera la tête. »

Le roi, furieux, fit appeler le favori absent, qui d’ailleurs ne se

doutait nullement des manœuvres hostiles de son collègue. Le favori,

malgré son odeur d’ail, se vit obligé d’obéir. Le roi l’accueillit avec

affabilité, comme d’ordinaire, le reçut d’un air souriant et l’invita à

s’approcher ; mais notre homme tremblait de laisser sentir en lui

l’odeur d’ail, et il détournait sans cesse la face. Le roi, alors

persuadé de la vérité de la dénonciation qui lui avait été faite, dit au

dernier venu : « Voyons, passe la nuit au palais ; j’ai besoin de toi

pour une affaire importante. Lorsque je t’appellerai, tu entreras ici

par telle porte secrète. »

L’autre courtisan, vizir de malheur, était présent, et ces dernières

paroles accrurent encore sa jalousie. « Quoi ! se dit-il, j’ai dénoncé

mon rival pour l’éloigner d’ici, et voilà que j’ai seulement réussi à le

rapprocher encore plus intimement du roi. » Il attendit que son collègue

sortit, et il alla lui dire : « Je serais bien aise de passer ici la

nuit avec toi. — Très-volontiers ; comme il te plaira. » Et ils allèrent

ensemble à l’appartement qu’avait désigné le roi. Cet appartement était

assez éloigné de celui où restait Sa Majesté. Dans l’espace

intermédiaire, on creusa immédiatement, et par ordre du prince, une

grande fosse sur laquelle on arrangea ensuite un faux sol mince et

fragile ; tout près de là furent apostés des esclaves, avec ordre

d’épier le moment où ils entendraient tomber quelqu’un dans la fosse,

afin de se hâter alors de la combler de terre.

Les deux courtisans passèrent une partie de la nuit à causer ; puis

notre jaloux fit semblant d’avoir envie de dormir ; il bâilla plusieurs

fois ; son collègue fut, par contagion, pris de la même envie, et céda

au sommeil. Son compagnon se tint éveillé. « Bonne occasion ! se dit-

il ; il ne faut pas la perdre. Je vais rester ainsi jusqu’à ce que le

roi appelle ; j’irai à lui, et je lui montrerai que mon rival ne met ni

attention ni souci à exécuter les ordres de son maître. « Vous lui avez

recommandé, dirai-je au prince, de rester éveillé jusqu’à ce que vous

l’appelassiez ; il n’a pas tenu compte de votre recommandation ; il

s’est endormi. Dès que j’ai entendu votre ordre, j’ai cru devoir

accourir. Le roi, mécontent, chassera cet homme qui me fait ombrage, et

l’éloignera du palais pour toujours. »

Notre jaloux veille. Sur le dernier tiers de la nuit, il entend la voix

du roi qui appelle. Le courtisan s’empresse de se lever, d’aller

répondre. Et l’autre dormait profondément ; il n’entendit rien, ne

s’aperçut de rien. Le traître ouvre la porte secrète, et d’un pas

empressé marche dans les ténèbres. Il tombe dans la fosse, et en un clin

d’œil les esclaves l’ont comblée de terre. Il meurt étouffé.

Au matin, le courtisan endormi s’éveille. Il se voit seul. « Le roi t’a

appelé pendant la nuit, lui dit-on, mais tu ne l’as pas entendu ; tu

dormais. » Le courtisan s’habille, se parfume, et se présente au roi. Le

roi, étonné de le revoir, appelle les esclaves. « Comment, leur dit-il,

avez-vous donc accompli mes ordres d’hier ? — Nous les avons suivis avec

la plus scrupuleuse exactitude. Nous avons enseveli, étouffé sous la

terre celui qui est tombé dans la fosse. » Alors le roi s’adresse au

courtisan : « Où donc est ton ami ? — Prince, que Dieu vous conserve !

mon ami était avec moi hier soir. Nous avons causé très-longtemps ; le

sommeil nous a gagnés ; il s’est endormi le premier ; je me suis endormi

peu après ; j’ignore ce qui lui est ensuite arrivé. A mon réveil, mon

ami n’était plus avec moi. »

Le roi, stupéfait, ordonne de nouveau de creuser la fosse, et on y

trouve le courtisan mort. Alors le roi dit à l’autre : « Qu’y avait-il

donc entre vous deux ? — Rien, que je sache. Nous étions bons amis, je

le crois. Seulement, hier il m’a invité à manger avec lui, et il nous

fit servir un excellent plat, mais fortement assaisonné d’ail ; j’en ai

beaucoup mangé. Après le repas, mon ami m’a conseillé d’éviter, ayant à

la bouche l’odeur d’ail, de m’approcher trop près de vous, parce que

cette odeur vous déplaît et vous répugne. Peu après que je suis sorti de

chez mon ami, vous m’avez appelé ; j’ai dû obéir ; je suis venu. Mais

quand vous m’avez fait approcher de vous, j’ai eu peur que vous ne

sentissiez en moi l’odeur d’ail, et je me suis tenu constamment la face

détournée de vous. Voilà tout ce qui s’est passé ; je ne sais rien de

plus. »

Le roi reconnut là un récit sincère, et comprit que la jalousie avait

amené la perte de l’autre convive. Ensuite le roi raconta tout ce qui

s’était passé la veille. « C’est pour toi, dit-il à son courtisan, que

j’avais fait creuser la fosse ; mais tu étais innocent, et pour cela tu

l’as évitée. Lui, conduit par des intentions criminelles, est tombé dans

le précipice. »

Honte à la jalousie ! Notre saint Prophète a dit : « La jalousie mange

et dévore le fruit des bonnes œuvres, comme le feu mange et dévore le

bois. » Et un poëte a rimé ces deux vers :

« Dis à l’homme jaloux de mon bien-être : « Sais-tu bien à qui tu

sembles reprocher cette aisance ?

« C’est Dieu, ce sont ses décrets souverains que tu parais blâmer. Il

t’est donc bien pénible de voir ce qu’il m’a donné ! »

(S.)

NOTE 51. PAGE 414.

La contenance de la jeune fille durant la scène tragique dont nous

parlons, n’a rien d’extraordinaire au Ouadây. Si son nouveau prétendant

eût bougé sous le couteau, s’il eût témoigné la moindre peur, il était

répudié par la fille. Les Ouadayennes ne veulent pas d’amants ou de

maris poltrons ; elles ne veulent pas se mettre sous la protection d’un

homme incapable de faire face au danger, à la douleur, à la mort, et par

conséquent incapable de protéger, de défendre la femme qu’il prendrait.

(S. P.)

NOTE 52. PAGE 415.

Voyage au Ouadây · 第 49 / 55 段