Garde-toi de lui en rien transmettre ; c’est de lui personnellement que
l’on réclame cette somme ; il est assez riche pour payer ; mais son
avarice est telle qu’il veut rejeter la charge sur vous tous. Salut. »
Les courriers d’Ahmed arrivèrent les premiers à leurs destinations.
Chaque chef de village s’était empressé de se mettre à l’œuvre. Les
principaux de chaque localité s’étaient réunis et avaient coté chaque
habitant selon ses moyens. Vinrent les envoyés d’El-Moukkény. On lit
leurs lettres, et la levée s’arrête. Partout on se résout à attendre,
mais sans faire de démonstration de mécontentement, ce qui devait
résulter de ces ordres contradictoires. Les quinze jours de délai
s’écoulent, et Ahmed n’a pas reçu un seul talari.
Le seizième jour, El-Moukkény arme ses gens et leur recommande de se
tenir prêts à un coup de main. Zarroûk conduit cette troupe chez Ahmed
et entre avec elle au divan. Ahmed reçoit les Tripolitains avec
déférence ; mais El-Moukkény l’aborde brusquement par ces mots :
« Livre-nous l’argent que tu as recueilli ; notre séjour se prolonge
outre mesure, nous voulons partir ; nos conventions, d’ailleurs, sont à
terme depuis hier. — Je n’ai rien reçu encore. — Ton indifférence et ta
lenteur nous retiennent ici trop longtemps. Nous ne pouvons pas négliger
ainsi nos devoirs à cause de toi. » Puis s’adressant à Zarroûk : « Quels
ordres as-tu reçus du pacha relativement à moi ? » Zarroûk alors,
debout, et d’une voix solennelle, dit aux membres du divan :
« Reconnaissez désormais qu’Ahmed est incapable de gouverner. En
conséquence, sa déchéance est prononcée, et cela d’après la volonté et
les ordres du pacha notre maître. » En même temps, Zarroûk porte la main
sur Ahmed, le tire violemment de la place où il était assis et le
renverse à terre. « Saisissez cet homme, » dit Zarroûk aux Tripolitains.
On se précipite sur Ahmed, on lui déchire ses habits. « Que veux-tu que
nous fassions de lui ? » disent les Tripolitains à leur chef. —
« Emmenez-le et jetez-le en prison, répond El-Moukkény ; mettez-lui un
collier de fer au cou et les fers aux pieds, et liez-lui les mains au
collier de fer. » On entraîne Ahmed, on l’accable d’outrages, on le
charge de fers et on le dépose en prison.
El-Moukkény s’assied aussitôt à la place où était Ahmed. Il envoie de
suite ses officiers et ses affidés appeler tous les autres membres du
divan, tels que le câdi, les deux mouftis, les principaux commerçants,
les vizirs, les premiers fonctionnaires. Tous arrivent, et chacun prend
la place assignée à ses fonctions ou à son rang. Alors Zarroûk exhibe le
firman dont il était dépositaire, et, debout au milieu de l’assemblée
aussi debout, il lit et annonce l’installation d’El-Moukkény comme chef
et gouverneur du Fezzân, et la destitution définitive de ses
prédécesseurs. Une foule considérable d’habitants de Mourzouk assistait
à la lecture du manifeste.
Cette proclamation terminée, les _noûbah_ royaux retentirent, le canon
se fit entendre ; la multitude afflua à la demeure du souverain. Au
milieu de l’agitation, un soldat fezzanais, pauvre, prit le turban d’un
individu ; El-Moukkény s’en aperçut, appela aussitôt le soldat, et lui
demanda pourquoi il avait enlevé ce turban. Le soldat ne sut que
répondre, et El-Moukkény lui dit : « Tu n’as volé ce turban que pour
braver mon autorité, pour montrer à la foule que peut-être je me soucie
peu de rendre justice. » Et il condamna le Fezzanais à recevoir cinq
cents coups de kourbâdj[244]. La foule, étonnée de cet acte de sévérité,
se dispersa. Plusieurs fils des gouverneurs particuliers des districts
du Fezzân étaient à Mourzouk ; ils s’enfuirent, effrayés de ce dont ils
étaient témoins depuis un jour ; ils se retirèrent les uns au Soudan,
les autres à Ben-Ghâzy.
La mère d’Ahmed vint en suppliante demander la liberté de son fils à El-
Moukkény. Elle fit aussi intercéder par plusieurs personnages du
Fezzân : « Je donnerai la liberté à Ahmed, dit El-Moukkény, lorsqu’il
aura payé tous les frais de l’expédition. » El-Moukkény avait appris que
la mère d’Ahmed avait recueilli des richesses considérables par la mort
de son mari. Aussi, le Tripolitain insista sur les conditions qu’il
mettait à la délivrance de son prisonnier, et demeura inexorable. La
mère d’Ahmed livra ses biens partie par partie jusqu’à ce qu’elle se fût
entièrement dépouillée de ce qu’elle possédait. Alors El-Moukkény fit
étrangler Ahmed pendant la nuit dans la prison. La mère du malheureux
prince vint réclamer son fils, et l’ordre fut donné de le lui livrer. On
retira le cadavre de la prison. A cette vue, la mère d’Ahmed s’abandonna
au désespoir : « Eh ! pour quelle faute, pour quel crime as-tu assassiné
mon fils ? dit-elle. — En punition du meurtre d’El-Mountacer, qu’il a
assassiné sans motif. »
El-Moukkény fit aussi arrêter et emprisonner les deux frères Othmân et
Yoûcef, qui avaient été vizirs d’El-Mountacer. Il confisqua leurs biens
et les laissa tous deux dans les fers. Yoûcef réussit à s’échapper.
Othmân tomba gravement malade. El-Moukkény le sachant en danger de
mourir, lui donna la liberté ; Othmân ne survécut que quelques jours à
sa délivrance.
El-Moukkény se choisit pour vizir Abou-Bekr, fils de Khalloûm, Arabe de
Djâlau. Abou-Bekr, quoique jeune encore, s’était fait remarquer par sa
sagacité, sa moralité, sa générosité, sa bienveillance. Ce fut lui qui
dévoila à Yoûcef-Pacha les excès tyranniques d’El-Moukkény, et qui
provoqua la destitution de ce gouverneur. Abou-Bekr le remplaça. Voici
comment s’accomplit cette substitution.
Abou-Bekr était homme de bien, religieux, issu d’une famille de noblesse
ancienne, et possesseur d’une fortune assez considérable. Il faisait le
commerce de Djâlau au Fezzân. Il avait acheté une des plus belles
maisons de Mourzoûk ; elle lui servait de pied-à-terre pendant le temps
qu’il passait à la ville pour ses affaires commerciales. Dans un voyage,
son arrivée au Fezzân coïncida avec celle de l’expédition tripolitaine,
et il assista à l’installation d’El-Moukkény.
Zarroûk quitta le Fezzân et reconduisit les troupes à Tripoli. El-
Moukkény, resté maître de l’autorité, entendit parler de la fortune, de
la perspicacité d’Abou-Bekr, qui cependant n’avait guère alors que
vingt-cinq ans, et il le chargea de quelques affaires importantes qui
furent terminées avec bonheur. Ensuite El-Moukkény se l’attacha comme
vizir, et lui confia les fonctions qu’avaient autrefois Othmân et
Yoûcef.
Abou-Bekr était au vizirat depuis un an, lorsqu’El-Moukkény se disposa à
envoyer à Tripoli ce qu’il devait payer au pacha. Le gouverneur du
Fezzân ne savait à qui confier cette mission. Abou-Bekr se proposa pour
la remplir ; El-Moukkény accepta, et le vizir fut expédié à Tripoli.
Abou-Bekr arriva heureusement, et remit le dépôt qui lui avait été
consigné. Dans la conversation que le vizir fezzanais eut avec le pacha,
celui-ci fut frappé de l’intelligence, du tact et de la pénétration de
l’Arabe, le traita avec déférence, lui donna un vêtement d’honneur, et
lui fournit pour le temps de son séjour à Tripoli les frais nécessaires
d’entretien et de représentation.
Lorsqu’Abou-Bekr se prépara à retourner au Fezzân, le pacha lui remit
une lettre de recommandation dans laquelle il ordonnait à El-Moukkény de
s’en rapporter en toutes choses aux conseils et aux jugements d’Abou-
Bekr. Rentré à Mourzouk, Abou-Bekr, par l’effet même de la
recommandation du pacha, s’attira la jalousie d’El-Moukkény, dont il
contrôlait la conduite et entravait les exactions et les injustices. A
la fin, El-Moukkény se fatigua et s’impatienta de cette censure, et il
la repoussa avec colère.
Alors Abou-Bekr alla à Tripoli et porta plainte au pacha. El-Moukkény
fut appelé à rendre compte de sa gestion. La discussion s’engagea, et
Yoûcef se convainquit par lui-même que l’accusation reposait sur des
motifs réels. Lorsque les débats furent terminés, Abou-Bekr dit au
pacha : « Que Dieu t’accorde la puissance ! Combien El-Moukkény te paye-
t-il par année ? — Vingt mille talaris. — Moi, je t’en payerai vingt-
deux mille, et sans qu’un seul individu ait à souffrir la moindre
injustice, la moindre exaction. — Je te concède le gouvernement du
Fezzân. — Je l’accepte, mais à condition que j’aurai auprès de moi ton
mamelouk Ahmed. Je ne veux être que son intendant, et je lui rendrai un
compte exact de ma gestion. — Cela est inutile ; tu commanderas seul. Je
destitue El-Moukkény... » El-Moukkény avait administré le Fezzân pendant
près de sept ans.
Lorsque j’étais au Fezzân, allant au Ouadây pour recueillir la
succession de mon père, je me présentai à Abou-Bekr, qui était alors
vizir. Abou-Bekr eut pour moi la plus grande bienveillance ; il se fit
rendre compte de la manière dont El-Moukkény avait agi dans mon affaire,
et me rendit prompte justice. La cause de mes réclamations était qu’El-
Moukkény avait détourné à son profit des valeurs qui appartenaient à mon
père. Voici comment.
Mon père avait envoyé Sâdân, un de ses plus anciens esclaves, avec une
troupe d’esclaves pour les vendre au Fezzân et rapporter certaines
marchandises désignées. Sâdân était encore à Mourzouk, et avait vendu
les esclaves, lorsqu’il apprit la mort de son maître. El-Moukkény
confisqua alors le prix de la vente. J’étais en ce moment à Tunis. Dès
que me fut parvenue la nouvelle de la mort de mon père, j’allai à
Tripoli, et je fis parler à Yoûcef-Pacha pour le recouvrement de la
somme que le gouverneur fezzanais s’était appropriée. J’obtins du pacha
un ordre pour me la faire restituer. Je me rendis à Mourzouk. El-
Moukkény traîna l’affaire en longueur. De jour en jour il différait à
m’accorder la solution que j’attendais. Ce fut par l’active entremise
d’Abou-Bekr que je recouvrai enfin la somme qui m’appartenait ; elle
s’élevait à 900 douros ou talaris d’Espagne.
El-Moukkény, pendant tout le temps de sa gestion administrative, traita
les Fezzanais avec une incroyable tyrannie. Il taxa pour chaque puits un
impôt d’un douro, et un douro aussi pour chaque deux cents dattiers,
comprenant dans la limite de l’impôt même les jeunes dattiers dont les
_djéryd_ (les palmes) commençaient à s’étaler. Ces taxes étaient en
surplus de ce qu’il percevait sur les condamnations judiciaires des
procès de police correctionnelle.
Mourzouk avait sept portes ; il les ferma, excepté une seule. Il y
établit un octroi qui prélevait deux talaris pour toute charge ou ballot
qui entrait dans la ville ; toile grossière ou soierie, ou toute autre
marchandise, le péage était le même. Il augmenta, d’un sixième de
mithcâl d’or, le droit imposé sur la vente de chaque esclave.
Les Bény-Soleymân, tribu considérable d’Arabes du désert, tentèrent
d’envahir le Fezzân ; El-Moukkény les vainquit et en tua un grand
nombre. (Les Bény-Soleymân habitaient sous des tentes, campés dans les
plaines situées entre la régence tripolitaine et le Fezzân. Par suite de
la guerre indiquée ici, ils s’enfuirent dans les déserts qui précèdent
le Kânum au nord. Il n’en reste presque plus aujourd’hui vers la régence
de Tripoli. Ce fait m’a été raconté par des Ouadayens en 1842. Les Bény-
Soleymân, dans leur nouvelle station, font le métier de détrousseurs sur
les routes des caravanes, dans le désert au nord du Kânum.)
Primitivement, les Bény-Soleymân étaient en bonne intelligence avec
Yoûcef-Pacha, qui les avait chargés de veiller à la sûreté des routes
entre Tripoli et le Fezzân, et d’en éloigner les pillards. Pour cela,
les Bény-Soleymân recevaient chaque année quelques gratifications et
rétributions du pacha, et quelques vêtements d’honneur. Le chef
principal de ces Arabes s’appelait Seyf-el-Nasr. Une branche de la tribu
portait le nom de Bény-Bichr.
Yoûcef-Pacha réussit sous main à semer la discorde et la zizanie entre
les deux branches de la tribu, les Bény-Seyf-el-Nasr et les Bény-Bichr.
Son but était de se créer un motif pour se défaire de Hamed, fils de
Seyf-el-Nasr. Hamed en eut pressentiment. Il était à Tripoli quand les
hostilités s’annonçaient. Il sortit furtivement de la ville pendant la
nuit. Dès lors, en dépit et au mépris de tous les ordres du pacha, il se
mit à piller les caravanes sur les routes, à dévaliser les voyageurs.
Le pacha appela les principaux des Bény-Bichr, leur donna des vêtements
ou pelisses d’honneur, leur promit sa protection et ses secours, et leur
adjoignit des troupes pour les aider à combattre les Seyf-el-Nasr. Les
Bichr prirent ces troupes avec eux, marchèrent contre leurs ennemis, les
battirent et les forcèrent à abandonner le pays. Les Seyf-el-Nasr
s’enfuirent du côté du Fezzân ; arrivés sur les frontières de cette
province, ils pensèrent à expulser El-Moukkény. Mais, comme nous venons
de le dire, ils furent vaincus ; un grand nombre périt, et le reste
disparut et s’enfonça dans les déserts.
Ensuite Yoûcef-Pacha trahit les Bichr, tua plusieurs des principaux
d’entre eux, et ceux qui échappèrent se réconcilièrent avec leurs frères
les Seyf-el-Nasr ; dès lors les deux branches de la tribu se réunirent
et se déclarèrent contre lui. La cupidité, la mauvaise foi, la perfidie
du pacha, soulevèrent les haines de tous les Bény-Soleymân.
Du reste, la première victime de la duplicité de Yoûcef fut son frère
Ahmed-Pacha. Je vais raconter ce fait en peu de mots.
Le sultan Sélim-Khân, sur lui soient les nuages de la miséricorde
divine ! avait nommé au gouvernement de Tripoli de Barbarie Aly-Pacha-
Bourghoul, et l’avait envoyé, pour prendre possession de la régence,
avec des bâtiments de l’État sous le commandement du capitan Pacha, qui
était alors Hussein-Pacha. La flottille fut bientôt en vue de Tripoli.
Ahmed-Pacha-Caramanly ou le Caramanien, frère de Yoûcef, gouvernait
alors la régence. Aly-Pacha fit parvenir aux ulémas de la ville et aux
grands chargés de la direction suprême des affaires, une lettre dans
laquelle il leur disait : « Le sultan notre maître, que Dieu lui accorde
la victoire sur ses ennemis ! m’a honoré de ses faveurs, et m’a confié
le gouvernement des États de Tripoli. J’arrive muni de ses ordres.
Déclarez-moi de suite quelles sont vos intentions à mon égard. Si dans
six heures je n’ai pas votre réponse, je fais feu sur la ville, je la
prends de vive force, et je traite chacun selon qu’il l’aura mérité. »
Ces paroles firent réfléchir les ulémas, et ils décidèrent, après
délibération, qu’il n’était pas permis de prendre les armes contre des
troupes du sultan sans être hors de la loi islamique, sans crime
d’irréligion. Ahmed-Pacha et son frère appelèrent la population à la
défense de la ville. Mais il leur fut répondu que la religion condamnait
tout acte de résistance aux soldats du sultan : « Nous devons obéir au
souverain, par ordre de Dieu et du Prophète. » Alors Ahmed-Pacha et son
frère craignirent, s’ils restaient à Tripoli, de tomber entre les mains
d’Aly-Pacha et d’être envoyés à Constantinople, ou d’être mis à mort.
Ils s’enfuirent pendant la nuit, avec leurs femmes et leurs enfants,
leurs serviteurs et leurs courtisans, et se dirigèrent du côté de Tunis.
Ils envoyèrent annoncer leur arrivée à Hamoûdeh-Pacha, qui gouvernait la
régence tunisienne. Hamoûdeh dépêcha à leur rencontre son premier
intendant Moustafa, qui les introduisit en grande pompe dans la ville et
les fit descendre dans une demeure convenable. Il leur fut assigné un
revenu plus que suffisant pour leurs besoins. Les deux fugitifs vécurent
donc à Tunis dans l’abondance et l’éclat pendant six ou sept mois.
Alors Aly-Pacha conçut le projet de s’emparer de l’île de Djirbeh qui,
d’après ce qu’il avait appris, était anciennement dans la dépendance de
Tripoli, et était devenue possession de Tunis par une voie injuste. Aly-
Pacha mit en mer ses bâtiments de guerre et se rendit maître de l’île.
Hamoûdeh-Pacha, indigné de cette surprise : « Quoi ! dit-il, cet
individu s’est impatronisé à Tripoli sans en avoir le droit ; Sélim,
notre maître, ne lui avait point donné Tripoli de Barbarie, mais bien
Tripoli de Syrie. Il est venu s’établir près de nous par suite d’une
erreur. Nous l’avons néanmoins laissé faire, et voilà qu’aujourd’hui il
porte ses cupides désirs sur nos possessions ! »
Hamoûdeh appela Ahmed-Pacha le réfugié, ainsi que Yoûcef, et leur dit :
« Je veux vous confier des troupes pour reprendre Tripoli des mains
d’Aly-Pacha-Bourghoul, et vous rétablir dans votre gouvernement. Mais
avant tout, promettez-moi de me rembourser les frais de l’expédition. »
La proposition fut acceptée, et les stipulations de l’engagement furent
rédigées et signées par Ahmed en présence des principaux officiers et
courtisans de Hamoûdeh-Pacha. Yoûcef, qui n’avait alors que le titre de
bey, souscrivit aussi la transaction et ajouta ces mots : « Je m’engage
également à concourir au payement des frais de la guerre et à les
rembourser à notre bienfaiteur Hamoûdeh-Pacha, dans le cas où le destin
de Dieu réserverait à mon frère ce que nul ne peut éviter. Je serais
alors redevable de la somme exigée. Et salut. » Yoûcef apposa son cachet
au-dessous de cette déclaration qui le rendait caution pour son frère.
Hamoûdeh prépara immédiatement deux corps de troupes, l’un de Turks,
l’autre d’Arabes berbères appelés Zououâouah (Zouâves), et il confia le
commandement en chef à Moustafa, son kiâhya. Il dit ensuite à Ahmed-
Pacha d’écrire secrètement aux individus les plus influents de la
régence de Tripoli et aux principaux personnages du gouvernement, pour
leur annoncer la mise en marche des troupes tunisiennes. Ces lettres
produisirent tout l’effet qu’on pouvait espérer. Elles furent reçues
avec enthousiasme ; car Ahmed était d’une nature bonne et facile. Aly-
Pacha-Bourghoul était fier et brutal ; son administration était déjà
devenue odieuse ; les hommes les plus importants de la régence avaient
été victimes de la cupidité de ce gouverneur ; plusieurs d’entre eux
avaient été emprisonnés, et leurs biens avaient été confisqués.
A l’approche des Tunisiens, Aly-Bourghoul se disposa à marcher à leur
rencontre. Mais on l’abandonna à lui seul ; on refusa de se battre pour
lui. Il s’embarqua et s’enfuit. Il vint aborder à Alexandrie d’Égypte.
Ahmed-Pacha entra à Tripoli. Il traita honorablement Moustafa le kiâhya
ou intendant de Hamoûdeh-Pacha, et les chefs de l’expédition. En les
congédiant, il leur remit des présents pour Hamoûdeh... Les Tunisiens
repartirent.
Yoûcef-Bey, pendant quatre ou cinq mois, vécut tranquille, au moins en
apparence. Seulement, il s’efforça de s’attacher l’artillerie par des
largesses. Ensuite il lia complot avec un corps de troupes, mais si
adroitement que rien ne fit naître le moindre soupçon.
Un jour, Ahmed-Pacha alla en partie de plaisir à Menchyeh, village assez
considérable près de Tripoli, et presque tout composé de jardins dont
chacun a une maison ou une sorte de castel, selon la fortune du
propriétaire. La plupart des habitants de Tripoli ont une demeure ou
pied-à-terre à Menchyeh, et y passent leur temps de repos. Pendant le
jour, ils restent dans la ville pour leur commerce et leurs affaires, et
le soir, vers le coucher du soleil, ils se retirent à leurs maisons de
Menchyeh. Ce village est le plus bel endroit des environs de Tripoli.
Lorsqu’Ahmed-Pacha y alla, son frère Yoûcef, qui d’habitude le suivait
partout, se dispensa de l’accompagner cette fois, prétextant une
migraine. Yoûcef resta à Tripoli ; il attendit que Ahmed fut assez loin
de la ville ; alors, il ferma les portes, et donna ordre aux canonniers
de braquer leurs pièces sur la route de Menchyeh. La nouvelle de cette
démonstration hostile parvint bientôt à Ahmed-Pacha. Il revint à la
hâte, pensant que quelque ennemi s’était présenté à l’improviste. Mais à
peine est-il à portée des murs de Tripoli, qu’on lui lâche une bordée de
coups de canon. Plusieurs hommes de sa suite tombent autour de lui, et
il rebrousse chemin rapidement avec sa suite, ses enfants et son
escorte. Il se rend directement au Misrâta. Le Misrâta est un pays assez
considérable dont presque tous les habitants sont Turks d’origine, et
par conséquent soldats ; ils fournissent une bonne partie des troupes de
la régence. Ahmed-Pacha les appelle à son secours et les invite à
marcher avec lui sur Tripoli, pour combattre son frère. Mais on ne
répondit point à son appel. Ahmed, déçu dans ses espérances, quitte le
Misrâta et se dirige du côté de l’Égypte, où il arrive en peu de temps.
Il va se présenter au vice-roi (Son Altesse le pèlerin Mohammed-Aly-
Pacha), qui en ce moment se trouvait à Alexandrie. Mohammed-Aly
accueillit le fugitif avec bienveillance, et lui assigna une subvention.
Yoûcef fut bientôt informé que son frère s’était réfugié en Égypte. Il
fit appareiller et approvisionner un vaisseau, y embarqua les femmes et
le reste de la famille d’Ahmed, et ordonna au capitaine de les conduire
directement à Alexandrie.
Ensuite Yoûcef rompit avec le pacha de Tunis, cessa de lui payer la
dette qui avait été consentie, renia les services qu’il avait reçus de
Hamoûdeh et se déclara même son ennemi. Grâce de Dieu sur le poëte qui a
dit :
« L’injustice est dans la nature de l’homme ; si vous trouvez un cœur
juste et reconnaissant, c’est qu’il a pour frein quelque motif
d’intérêt personnel. »
Hamoûdeh ne voulut pas punir Yoûcef de son ingratitude ; il ne lui
rappela même pas les sacrifices qu’il avait faits pour lui, et ne lui
parla jamais de la dette.
Quand Hamoûdeh pacha mourut et passa au sein de la miséricorde de Dieu,
la nouvelle en fut portée de suite à Yoûcef par un Arabe des Hamârinah,
tribu de Bédouins attenant à la régence de Tunis. Yoûcef, ravi de cette
annonce, donna à l’Arabe une pelisse, lui fit des présents, et laissa
éclater toute la joie qu’il éprouvait de cet événement. Il semblait
qu’on eût appris à Yoûcef la mort de son plus grand ennemi.
(S.)
NOTE 26. PAGE 220.
Les marabouts étaient originairement des espèces de saints qui vivaient
dans l’éloignement le plus complet du monde, allant de pays en pays,
attendant ou cherchant les occasions de s’exposer à la mort, surtout en
combattant les infidèles, et le tout pour mériter le _djenneh_ ou
_jardin_ éternel. Les marabouts de ce genre sont rares aujourd’hui. Ce
ne sont plus guère que des espèces d’extravagants, de saints ou de fous
ambulants, descendants d’aïeux marabouts... La sainteté, chez eux, se
transmet par héritage.
(P.)
NOTE 27. PAGE 223.
Voici une aventure qui aboutit aux mêmes conséquences finales.
Il y avait au Caire un Moghrébin de Tripoli qui fabriquait des étoffes
brochées en argent pour garnir les selles. Ce Moghrébin s’était acquis
une grande réputation dans son art. C’était au commencement de la
puissance de Mohammed-Aly, pacha d’Égypte. On présenta de ses selles à
ce prince, qui en fut émerveillé et en commanda aussitôt pour lui et
pour ses mamelouks. Lorsque les grands virent ces selles si bien ornées,
tous affluèrent chez le sellier, et il gagna par son travail des sommes
considérables. On n’avait pas encore alors la mode de revêtir les selles
d’argent laminé et relevé en bosse.
Le sellier s’appelait El-Seyd-Mohammed El-Trâbloucy (le Tripolitain).
Une caravane du Ouadây vint au Caire par Djâlau. Elle avait, au nombre
des voyageurs, plusieurs Arabes des Moudjâbirah, tribu des environs de
Djâlau, et plusieurs Tripolitains. Ils se rencontrèrent avec le sellier
Mohammed et lui vantèrent la générosité et les autres qualités de
Sâboûn. Mohammed résolut d’aller au Ouadây. Il prépara deux selles
magnifiques, acheta une esclave blanche circassienne, du prix de vingt
bourses (environ 2,500 f.), et une esclave abyssinienne vierge. Tout
cela devait être offert en présent à Sâboûn. Mohammed partit avec la
caravane.