« Pardonner n’est générosité et sagesse qu’entre des égaux ; quiconque

soutient le contraire en a menti.

« Tu as tué Amr, et tu veux pardonner à Yézyd ; pensée malheureuse qui

ne t’amènera que guerres et calamités !

« Ne tranche pas seulement la queue de la vipère, pour laisser ensuite

partir la vipère ; si tu es homme, fais que la tête suive la queue.

« Ils ont tiré le sabre, qu’ils tombent sous le sabre ; ils ont allumé

le feu, donne-les, comme du bois, en pâture aux flammes.

« Tu veux leur pardonner ! Mais partout on dira : « Ce pardon n’est

pas de la clémence, c’est un pardon accordé par la peur.

« Ces rois sont les croissants brillants, les hautes illustrations des

Ghassânides ; qu’y aurait-il donc d’étonnant qu’ils cherchassent à

recouvrer leur puissance (et ensuite à se venger de toi) ?

« Ils t’ont fait offrir leur rachat, te vantant pour cela leurs

chevaux et leurs chameaux, qu’admirent, disent-ils, les barbares et

les Arabes.

« Eh quoi ! ils auront trait notre sang, et nous, nous ne trairons que

du lait de leurs chamelles ! Certes, aux yeux du monde, ils nous

auront surpassés dans l’art de traire !

« Pourquoi accepterais-tu pour eux une rançon ? Ce n’est pas de l’or

et de l’argent qu’ils ont eu de nous (c’est notre sang). »

Mais il est temps de réprimer les excès de mon _calam_ et d’en arrêter

la fougue en lui serrant la bride. Exposons maintenant ce qui se passa

entre Sâboûn et les sultans ses voisins, et racontons les guerres qui

signalèrent son règne.

(S.)

NOTE 16. PAGE 128.

L’enfant né d’une femme non légitime, n’est pas regardé comme fils de

celui qui a cohabité avec cette femme. Il est comme étranger pour

l’homme.

(P.)

NOTE 17. PAGE 140.

Mon ami M. F. Fresnel, consul français à Djeddah, sur la mer Rouge, a

publié, en 1844, un mémoire sur l’_Abou-Carn_, et considère cet animal

comme étant la licorne. Ce mémoire a été lu à l’Académie.

Ce que les Égyptiens appellent _khartyt_ est le rhinocéros proprement

dit.

(P.)

NOTE 18. PAGE 150.

Le terme _birny_, au Bâguirmeh et au Barnau, correspond au mot Fâcher

pour le Dârfour et le Ouadây. Birny n’est point un nom propre ; il se

dit de la place qui est devant la demeure du sultan, et aussi de cette

demeure, et même de la ville ou du bourg où siége un sultan secondaire,

un gouverneur de premier ordre. Ainsi, il y a le birny de Logoun, au

Katakau. Birny veut donc encore dire, en quelque sorte, _capitale_, soit

d’un État, soit d’une province, etc.

(S. P.)

NOTE 19. PAGE 162.

Le ryâl est le _douro_ d’Espagne. Ce mot s’applique aussi au thaler

d’Autriche. Le mot arabe ryâl est évidemment la transcription du mot

espagnol _real_.

(P.)

NOTE 20. PAGE 163.

La raison de la dénomination _pièces à canon_, par laquelle on

caractérise ces pièces d’argent, connues aussi dans le commerce sous le

nom de _colonnates_, est que les Arabes ont pris les deux colonnes,

figurées sur la pièce, pour deux canons.

(P.)

NOTE 21. PAGE 165.

J’ai vu un fait semblable dans la guerre de Morée, après la prise de

Missolonghi.

Un soldat égyptien, à l’approche de la nuit, fouillait les Grecs morts,

espérant trouver quelque bonne capture. Il vint à un cadavre qui avait

une ceinture en grosse toile comme de la toile cirée. Il la détache, et

sent qu’elle est pleine de ryâl. Transporté de joie, il termine là ses

recherches ; il se contente de la ceinture. Il se retire à quelque

distance, et, seul, il compte ses ryâl. Il y en avait deux cent

cinquante. Le ryâl ou talari valait alors douze piastres d’Égypte

(aujourd’hui il en vaut environ vingt, et la pièce de cinq francs en

vaut dix-neuf et un quart. La piastre équivaut à quarante paras).

« Par Dieu ! dit notre homme tout ému, voilà une excellente trouvaille.

Dieu m’envoie là trois mille piastres. Il y a de quoi me soigner, me

régaler et en envoyer encore à ma famille. » Il était nuit quand il

compta son butin. Le lendemain, au jour, il examine un ryâl et lui voit

une couleur jaune. Il s’imagine que ce n’est qu’une pièce de cuivre, et

il le jette. Il en examine d’autres ; jaunes encore, et tous, jaunes de

même. C’étaient des doublons. Notre benêt prit l’or pour du cuivre, et

il se mit à pleurer, à se lamenter : « Quel malheur ! disait-il ; est-on

plus malheureux que moi ! »

Passe par hasard près de lui un de mes amis, que je ne veux pas nommer :

« Qu’as-tu donc à pleurer ? dit-il. » Et l’autre de raconter son

aventure en répétant vingt fois : « Et pour mon malheur, je m’aperçois

que mes talaris sont de cuivre. — Voyons. » Le soldat montre ses talaris

de cuivre. L’autre reconnaît les doublons, mais il dissimule : « C’est

vraiment bien malheureux ! dit-il aussitôt ; mais il faut se consoler.

Ah ! la puissance et la force sont en Dieu seul ! Et où veux-tu aller

avec cela ? qui veux-tu qui prenne cette monnaie ? — Je t’en prie, dit

notre guerrier, si tu penses qu’on puisse les vendre, prends-en ce que

tu voudras, et fais en sorte que j’en retire quelque chose. — Veux-tu

m’en vendre quelques-uns à vingt paras la pièce ? — Très-volontiers, et

tout de suite. » Mon ami n’avait malheureusement alors en poche que

vingt-cinq piastres. Il les donne au soldat et prend cinquante doublons.

Il ne put en acheter davantage en ce moment. « Attends un peu, dit-il à

son Égyptien. Je vais au camp ; je t’apporterai cent piastres, et je te

débarrasserai du reste de tes cuivres. — Très-bien, très-bien, va. »

Mon ami part en toute hâte, prend cent piastres et retourne au plus vite

sur ses pas. Mais de loin il aperçoit des soldats rassemblés autour de

son homme, et il s’arrête, puis regagne le camp. Le benêt avait appris

que ses pièces de cuivre étaient des doublons, valant chacun seize

ryâl ; et il se lamentait, maudissait celui qui lui avait acheté les

cinquante doublons.

On m’a raconté d’une autre manière la fin de l’aventure. Après que

l’acheteur aux cents piastres se fut éloigné, le soldat se remit à

déplorer son malheur, à maudire son cuivre. Sur ce, passa un individu

qui demanda au pleureur quel était le motif de ses larmes. Le pauvre

désolé lui conta son histoire. « Voyons, montre-moi donc tes ryâl, dit

le passant. » Le soldat étale ses cuivres, et l’autre reconnut de beaux

et bons doublons. « Veux-tu, dit-il au soldat, me faire cadeau de cinq

de ces ryâl, et je t’apprendrai ce que c’est ? — Volontiers, je te les

donne. » L’étranger met en poche les cinq pièces, et dit à son homme :

« Ouvre l’œil, comprends et sache que chacun de ces ryâl en vaut

seize. »

C’est à ces mots que notre guerrier se mit à chanter haut sa complainte

sur les cinquante ryâl jaunes qui lui avaient été achetés pour vingt-

cinq piastres. En revenant, l’acheteur ayant entendu, à quelque

distance, sa dupe se répandre en plaintes, en désolation, eut soin de

s’esquiver. Il savait bien que, s’il était découvert, il serait obligé

de rendre les cinquante doublons.

(S.)

NOTE 22. PAGE 184.

Ce _seigneur_ est Mahomet, fils d’Abd-Allah, fils d’Abd-El-Mouttaleb,

fils de Hâchem, fils d’Abd-Ménâf. Mahomet est souvent appelé aussi fils

d’Adnân ; Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.

(P.)

NOTE 23. PAGE 201.

Ce poëte, que le cheykh ne nomme pas, est _Tofaîl-el-Khaîl_ ou Tofaîl

aux chevaux, ainsi surnommé à cause de son talent à décrire les chevaux,

etc. Ce poëte vivait avant l’islamisme. J’en publierai la légende dans

l’histoire légendaire des poëtes arabes antéislamiques.

(P.)

NOTE 24. PAGE 214.

Le livre dont il est question ici est de Mâlek, chef d’un des quatre

rites orthodoxes. Quand Mâlek écrivait son livre sur les principes de la

loi musulmane, une nuit il vit en songe Mahomet, qui lui dit :

« _Ouattata ed-dyna_, tu as aplani, mis à la portée de tous la

religion. » Et d’après cela, il appela son livre le _Mououattâ_.

(P.)

NOTE 25. PAGE 218.

Voici les détails de l’événement indiqué dans ce passage.

Ce fut d’après les informations reçues de mon père que Yoûcef-Pacha se

concerta sur les moyens de mettre en évidence, d’abord, les exactions

d’El-Mountacer. Le pacha consulta à ce sujet plusieurs de ses

courtisans. Ils lui conseillèrent d’envoyer des marchandises au Barnau

sous la conduite d’un homme sûr et ferme, de diriger la caravane par le

Fezzân, et de remettre au chef de cette caravane une lettre pour El-

Mountacer et une autre pour le sultan du Barnau. Yoûcef-Pacha proposa à

Mohammed-el-Moukkény, un des officiers de son palais, de se charger de

cette expédition. Il lui confia donc quatre cargaisons de marchandises,

outre des présents pour le sultan du Barnau. La caravane se mit en route

pour le Fezzân. La lettre qu’El-Moukkény devait remettre à El-Mountacer

était conçue en ces termes :

« A Son Excellence notre cher Mohammed-el-Mountacer, notre gouverneur de

la province du Fezzân.

« Or sus, il nous est venu à l’idée d’envoyer notre honorable et

excellent serviteur Mohammed-el-Moukkény au Barnau, avec une lettre et

des présents pour le sultan barnaouyen. Nous avons ordonné à El-Moukkény

de passer par le Fezzân et de se présenter à toi. J’espère que tu le

traiteras convenablement. Adjoins-le à la première caravane qui ira au

Barnau. S’il a besoin de chameaux de transport, ou de provisions, ou

d’argent, donne-lui, à mon compte, ce qu’il te demandera. J’espère que

tu le seconderas et l’aideras de tous tes moyens. Salut. »

El-Moukkény, à son arrivée au Fezzân, fut bien reçu par El-Mountacer,

qui l’hébergea et lui fournit pendant trois jours tout ce qu’un voyageur

peut désirer. Le quatrième jour, El-Moukkény présenta à El-Mountacer la

lettre de Yoûcef-Pacha. El-Mountacer la lut et trouva fort peu de son

goût les exigences du pacha. Toutefois, il dissimula sa mauvaise humeur.

L’arrivée d’El-Moukkény à Mourzouk coïncida justement avec le départ

d’une caravane pour le Barnau. El-Moukkény fit le voyage avec elle, et

environ six mois après il reparut à Mourzouk avec une troupe

considérable d’esclaves ; il en remplit quatre maisons. El-Mountacer,

afin de pouvoir prélever la taxe habituelle qui lui revenait sur la

vente des esclaves à Mourzouk, envoya sous main des acheteurs à El-

Moukkény pour lui proposer d’acheter une partie des esclaves. El-

Moukkény ne voulut rien vendre. « Ces esclaves, dit-il, sont la

propriété du pacha, je n’ai pas le droit d’en disposer. » Ensuite il fit

demander à El-Mountacer, avec les formes d’autorité que lui permettait

son caractère de commis du pacha, des provisions pour sa caravane

entière. El-Mountacer, choqué de cette demande, envoya à El-Moukkény une

lettre par laquelle il l’autorisait à exiger du gouverneur de Sabhah les

provisions nécessaires ; bien plus, El-Mountacer ajoutait à la fin de sa

lettre à El-Moukkény : « Hâte-toi de sortir du Fezzân, ou je te fais

tuer. »

El-Moukkény, indigné, partit et se rendit à Sabhah. Là, il réclama du

gouverneur l’exécution des ordres du _sultan_ fezzanais. « El-Mountacer

n’a rien à prétendre ici, dit le gouverneur ; ce qui est ici ne le

regarde pas. » El-Moukkény insista. « Persuade-toi bien, répondit-il au

Sabhien, que si tu ne me donnes pas ce qu’il me faut et si quelques-uns

des esclaves que j’emmène périssent, le pacha saura te prendre le double

du prix de ce qui aura péri. » Le Sabhien, intimidé, fournit les

provisions nécessaires. Ensuite El-Moukkény demanda des chameaux de

transport ; le gouverneur les fournit à ses propres frais.

La caravane partit pour Tripoli. Plusieurs esclaves moururent de fatigue

et d’épuisement. Le pacha s’informa du motif de ces pertes et de la

conduite d’El-Mountacer. El-Moukkény raconta ce qui s’était passé. Le

pacha, irrité, résolut de se venger ; et, après qu’il eut vendu les

esclaves, il se mit en mesure d’expédier des troupes au Fezzân pour

châtier El-Mountacer et le dépouiller du gouvernement de cette province.

El-Moukkény eut bientôt nouvelle de ce dessein. Il alla trouver le

pacha, et après avoir obtenu la permission de parler : « J’ai appris,

dit-il, que tu as projeté une expédition pour le Fezzân. — C’est vrai. —

De combien d’hommes penses-tu la composer ? — D’environ quatre mille

hommes. — Calcule les dépenses nécessaires pour quatre mille hommes, en

solde, vivres, chameaux de transport, chevaux, poudre, etc. » On

calcula, et la somme dépassa de plusieurs fois l’impôt que payait le

Fezzân au pacha. Cet impôt s’élevait alors à cinq mille talaris par an ;

et encore était-il payé un tiers en talaris effectifs, un tiers en

esclaves et un tiers en chaînes et entraves de fer, en peaux, etc. Ces

derniers objets ont été introduits dans le payement de l’impôt, en vue

du commerce des esclaves : voici comment.

Les caravanes qui, de l’intérieur du Soudan, exportent des milliers

d’esclaves, conduisent les plus âgés, c’est-à-dire les hommes faits,

attachés entre eux pendant le jour avec une chaîne qu’on leur fixe au

cou. La nuit, on leur met des entraves de fer aux pieds. Une fois que

les esclaves sont arrivés au Fezzân et vendus, les chaînes et les

entraves restent aux marchands, qui alors, ne sachant plus qu’en faire

et ne voulant pas les remporter, attendu que ces objets ont peu de

valeur au Soudan, les vendent à vil prix. Il en est de même des peaux.

Ce sont des peaux de bœufs dont chacune est cousue en manière de sac

pour les provisions de voyage. Lorsque les esclaves sont vendus, ces

sacs, devenus inutiles, sont vendus comme les fers.

Lorsque les calculs des frais de l’expédition furent achevés, El-

Moukkény dit au pacha : « Pourquoi dépenser d’un coup, pour cette

guerre, six ans des revenus du Fezzân ? — Et comment faire ? — Si tu

veux me confier pour trois ans le gouvernement du Fezzân, je te promets

de tout terminer selon tes désirs et sans qu’il t’en coûte rien. —

Comment cela ? voyons ! si le moyen est acceptable, je t’assure la

province du Fezzân pour six ans. — Voici comment je conçois mon plan. Tu

écriras à ceux qui, dans les différentes localités du Fezzân, ont

quelque considération et quelque influence, que tu remets le

gouvernement de la province à Ahmed, cousin d’El-Mountacer ; qu’ils se

gardent bien, tous, de prêter l’oreille aux instigations et aux

promesses d’El-Mountacer ; qu’ils n’aillent pas le défendre par la voie

des armes, et s’opposer à l’exécution de tes volontés. Écris en même

temps à Ahmed son firman d’investiture. Enfin, écris-moi aussi mon

firman de gouverneur du Fezzân, et donne-moi deux cents cavaliers

seulement, deux mille talaris, vingt habillements, un vêtement d’honneur

pour Ahmed et un pour moi. Ensuite l’expédition me regarde ; je m’en

charge. »

Le pacha, enchanté, acquiesça à la proposition d’El-Moukkény, et

fournit, de plus, le nombre de chameaux nécessaires pour les provisions,

pour les munitions et pour El-Moukkény lui-même. Enfin, Yoûcef-Pacha

nomma son propre secrétaire, Zarroûk, vizir d’El-Moukkény.

La troupe quitta Tripoli, et s’achemina du côté du désert. Elle arriva à

Saukanah (Soknah), vers les frontières nord du Fezzân. Là, on mit pied à

terre. El-Moukkény fit appeler le chef de Saukanah. Celui-ci se rendit à

l’invitation, et El-Moukkény, de suite, lui fit poser un vêtement de

prix sur les épaules, et lui lut le firman ou manifeste qui conférait le

gouvernement du Fezzân à Ahmed, cousin d’El-Mountacer, et qui défendait

toute tentative d’opposition et de résistance en faveur d’El-Mountacer.

Le chef de Saukanah et tous les principaux du lieu protestèrent de leur

soumission aux volontés du pacha. Et des vêtements d’honneur furent

donnés à plusieurs d’entre eux.

Le lendemain, la troupe tripolitaine se mit en route et arriva à Sabhah.

El-Moukkény en fit appeler le chef et aussi le moufti, Abd-el-Rahman. Il

les traita comme le chef de Saukanah, leur lut le manifeste du pacha, et

reçut d’eux leur déclaration de neutralité.

De là, El-Moukkény ne s’arrêta plus qu’aux environs de Mourzouk. Il

annonça son arrivée à El-Mountacer, et lui fit dire : « J’ai entre les

mains, de la part du pacha, des ordres qui te concernent ; veux-tu venir

en prendre connaissance, ou bien veux-tu que j’aille te les

communiquer ? »

El-Mountacer connaissait ces ordres dès avant l’approche des

Tripolitains. Pour toute réponse, il ferma les portes de Mourzouk et

posta des fusiliers sur les murs, avec consigne de faire feu sur tous

les Tripolitains qui approcheraient de la ville, et de les repousser de

vive force. El-Moukkény se présenta avec sa troupe ; il fut accueilli à

coups de fusil et contraint de se tenir à distance. Il avait deux canons

de petit calibre qu’il avait apportés, ainsi que les affûts, à dos de

chameaux. Il monta ces canons, les attela et tira sur les murs, qui

bientôt furent ébréchés. Un fusilier eut la main emportée par un boulet.

A la nuit, El-Moukkény expédia une lettre à Ahmed. Le porteur devait

chercher à pénétrer dans Mourzouk ; c’était un voleur, un filou de

profession. Il partit, et réussit à franchir les murs sans être aperçu

des gardes. Il se rendit chez Ahmed, et lui remit la lettre. Ahmed

rompit le cachet et lut :

« A Sa Hautesse le Sultan Ahmed.

« Je viens avec des ordres positifs du pacha. Il t’a nommé sultan de

Marzik (Mourzouk), et Mountacer est dépouillé de ses fonctions. Dès que

cette lettre te sera parvenue, travaille à empêcher toute résistance aux

ordres de notre maître ; ouvre les portes de la ville ; efforce-toi

d’annuler tous les projets d’El-Mountacer. Salut. »

Ahmed alla se présenter à El-Mountacer et lui dit : « Es-tu mon oncle,

et sommes-nous unis par les mêmes intérêts ? — Nous le sommes, je crois.

— En ce cas, dis-moi : Dans quel but as-tu fermé la ville, garni les

murs de soldats, ordonné cette résistance armée ? — Mon cher cousin, je

crains que nous ne soyons victimes de quelque perfide machination. — Ce

sont-là des soupçons que rien ne justifie. Ouvre les portes de Mourzouk,

ou bien je me sépare de toi et me déclare ton ennemi. »

Ahmed sortit à l’instant même. Il rassembla les troupes fezzanaises et

leur dit : « Chacun de vous conservera son grade actuel ; nul ne sera

destitué ; tous auront le droit de prétendre à quelque chose de plus

élevé. Le gouvernement du Fezzân est à moi désormais. Ouvrez les portes

de la ville et quittez les murs. »

On se déclara pour Ahmed ; on ouvrit les portes, on enleva les gardes ;

Ahmed sortit de Mourzouk, se rendit au camp des Tripolitains, puis

introduisit El-Moukkény dans la ville, et le traita avec les plus grands

honneurs. Le lendemain Ahmed convoqua les premiers fonctionnaires du

gouvernement et les rassembla en divan. El-Moukkény y assista avec

Zarroûk. Celui-ci, se levant au milieu de l’assemblée aussi debout, lut

le firman qui constituait Ahmed gouverneur du Fezzân, et prononçait la

déchéance d’El-Mountacer. Le firman était ainsi conçu :

« Cet ordre sublime est émané de Son Altesse le vizir Yoûcef-Pacha le

Caramanien. »

« Aux Ulémas du Fezzân, Émirs, Soldats et Officiers.

« Or, Mohammed-el-Mountacer avait reçu les bienfaits de Dieu ; il n’a

pas su les conserver en restant dans la voie du bien. Il avait reçu le

droit de commander, il n’a pas su le conserver ; il s’est laissé

entraîner par ses passions, il s’est repu à d’infectes pâturages, il a

oublié ces paroles sacrées du prophète, sur qui soient les bénédictions

et les grâces de Dieu : « Vous êtes tous sujets d’un maître. » Bien

plus, El-Mountacer s’est révolté plusieurs fois contre moi ; je l’ai

averti en particulier et à haute voix ; mais sa perversité n’a pas connu

de frein ; il a fermé les yeux sur ce qu’il devait faire. Pour le punir,

je le dépouille du gouvernement du Fezzân ; et j’ai élu à sa place

Ahmed-el-Nâcir, homme de bien ; écoutez-le, obéissez-lui. Je recommande

à Ahmed d’avoir la crainte de Dieu pour guide dans le maniement de son

autorité, de se conduire selon la loi sainte de l’Islâm dans tout ce qui

sera déféré à son tribunal. Par là, il évitera les châtiments de Dieu au

jour où les hommes seront pris par le toupet pour être relevés de leurs

tombeaux. Gardez-vous, et encore gardez-vous de vous opposer en rien à

mes ordres. Salut. »

Après la lecture de ce manifeste, l’huissier ou appariteur du divan

prononça à haute voix des vœux pour la conservation et la prospérité du

pacha et du nouveau gouverneur. Puis, les _naûbah_ ou gros tambourins

royaux retentirent, les canons grondèrent, et les félicitations à Ahmed

commencèrent. Enfin El-Moukkény et Zarroûk se levèrent et sortirent.

Trois jours après, ils allèrent trouver Ahmed et lui dirent : « Notre

intention est de retourner immédiatement à Tripoli ; mais nous craignons

qu’après notre départ, El-Mountacer ne tente de recouvrer le pouvoir

qu’il a perdu ; nous te prévenons du danger. Si tu veux suivre nos

conseils, efforce-toi de te saisir de ton rival, confisque ses biens et

débarrasse-toi de lui ; car tant qu’il sera vivant il t’inquiétera, il

travaillera à ta ruine, et tu n’auras jamais de sécurité. »

Ahmed, frappé de ces paroles, rassemble de suite son divan, se fait

amener El-Mountacer, et commande aux gardes de s’en emparer. « Pourquoi,

lui dit El-Mountacer, me fais-tu arrêter ? — J’ai reçu des ordres pour

cela. Ensuite, mon trésor est à sec et tu t’es approprié les revenus du

pays ; tu n’as qu’un moyen d’acheter ta liberté, c’est de m’abandonner

tout ce que tu possèdes. » Et Ahmed ordonne de mettre son rival en

prison. El-Mountacer, une fois incarcéré, livra ses richesses à Ahmed ;

et ensuite Ahmed le fit étrangler pendant la nuit.

A la nouvelle de cette exécution, El-Moukkény et Zarroûk se présentèrent

au divan d’Ahmed et lui demandèrent les richesses qu’il avait reçues

d’El-Mountacer. « Ces richesses, lui dirent-ils, appartiennent au

pacha. » Ahmed les remit, ainsi que les registres qui en indiquaient la

nature et la valeur. Ensuite El-Moukkény dit au nouveau gouverneur :

« Nous allons regagner Tripoli ; nous ne pouvons pas séjourner plus

longtemps au Fezzân. Prépare-toi à nous rembourser les dépenses de

l’expédition qui t’a établi au pouvoir. — Mais n’avez-vous pas déjà reçu

tout ce que j’avais retiré d’El-Mountacer ? — C’est vrai, nous l’avons

reçu. — Cela ne suffit-il donc pas ? — Non. D’habitude les biens d’un

individu destitué et mort sont confisqués au profit du pacha, n’entrent

dans aucun compte ; et les frais d’expédition sont à la charge du

gouverneur nouveau. En conséquence, tu me rembourseras les dépenses que

notre voyage a coûtées au pacha, ou bien tu renonceras au gouvernement

du Fezzân, et le pacha en disposera comme il le jugera convenable. — A

combien s’élèvent ces dépenses ? — Pour solde des soldats, pour

nourriture, vêtements, frais de voyage, transports et service

particulier, il a été avancé plus de douze mille talaris. Tu nous les

payeras en nature, ou tu donneras en équivalent six mille mithcâl d’or.

— Tu n’ignores pas que le trésor est vide ; je suis obligé, pour te

satisfaire, de coter un impôt personnel d’après la somme que tu

indiques. Accorde-moi pour cela un délai raisonnable. — Le plus court,

le plus court possible. — Il me faut au moins quinze jours. — J’y

consens ; mais pas un jour de plus. »

Ahmed demanda le registre ou état des localités du pays du Fezzân, et il

en trouva cent une, outre la ville de Mourzouk. Il répartit la dette des

12,000 talaris par taxes proportionnelles sur ces divers pays, c’est-à-

dire depuis Saukanah, qui est le premier village important à la limite

nord du Fezzân, jusqu’à Catroûn, dernier village à la frontière sud, sur

la route du Ouadây, et depuis Zouîlah, sur la limite à l’est, jusqu’aux

limites du Chiâty ou frontières ouest. Ensuite, Ahmed écrivit à chaque

chef de pays une lettre ainsi conçue :

« A _un tel_, chef de _tel pays_.

« Nous avons besoin de votre coopération pour le payement des frais de

l’expédition envoyée ici par le pacha sous la conduite d’El-Moukkény et

de Zarroûk. La taxe qui vous est imposée est de _tant_ de talaris. Au

reçu de cette lettre, hâtez-vous de recueillir la somme qui vous est

fixée et expédiez-nous-la de suite par un homme de confiance. Que rien

ne retarde et n’arrête cette levée. Salut. » ... Ahmed apposa son seing

à ces circulaires, et fit partir des courriers pour les remettre

promptement à leurs destinations. Les courriers s’acheminèrent en toute

hâte sur les différents points du Fezzân.

El-Moukkény avait pris le relevé des localités sur le registre même des

inscriptions. Dès qu’il fut rentré chez lui, il se hâta, de son côté,

d’écrire les cent lettres nécessaires, et les dépêcha aux différents

chefs des villages. Ces circulaires étaient dans les termes suivants :

« Au chef de _tel village_.

Voyage au Ouadây · 第 46 / 55 段