On rentre au port. Au matin, le commandant de la marine se rend sur la

felouque, et s’adressant aux marins : « Quoi ! vous n’êtes pas encore

partis ? » On lui conte l’aventure de la nuit, et on lui présente le

naufragé. Le commandant le conduit devant le prince, et expose en

quelques mots comment ce malheureux a été sauvé des flots. Ensuite

l’étranger, à la demande du prince, raconte les circonstances et les

détails de son naufrage. Et le prince s’écrie : « Gloire à Dieu qui m’a

privé de sommeil pour sauver un malheureux du gouffre des flots, pour le

sauver d’un triple danger, danger dans les ténèbres de la nuit, danger

de l’isolement sur les eaux, danger sur les abîmes de la mer. Gloire au

Dieu tout puissant dont le poëte a dit :

« Quand les choses du monde s’embrouillent et se nouent, la main

bienveillante de Dieu suscite les événements qui les démêlent et les

dénouent.

« O homme ! prends patience ! espère, espère toujours que Celui qui a

fait le nœud le dénouera. »

(S.)

NOTE 2. PAGE 48.

Ces mots : « Il n’y a pas grand mal à voir là-dedans, » me rappellent

l’anecdote que voici.

Un roi avait un ami qu’il invitait souvent à boire avec lui, et toutes

les fois qu’il l’invitait pour la nuit, le roi lui faisait un cadeau.

Une nuit il ne lui donna rien. La partie finie, le convive se retire. Il

arrive chez lui ; aussitôt sa femme d’aller à son mari, et voyant qu’il

ne rapporte rien : « Eh bien ! dit-elle, où donc est le cadeau du roi ?

— Il n’y en a pas aujourd’hui. — Alors, moi, je veux te donner quelque

chose. » Elle appelle ses femmes esclaves ; dès qu’elles arrivent, elle

met en main à chacune d’elles un _khouff_, sorte de long chausson en

cuir noir et de la forme des chaussons en cuir jaune à la mode du Caire.

La dame aussi prit un khouff ; puis, toutes ensemble, elles tombent sur

la nuque de notre homme, le battant en cadence avec les khouff. Et le

pauvre mari en eut l’arrière-cou rouge comme une pomme.

Le lendemain matin, le roi, voulant boire, envoya chercher son convive.

L’ami n’osa se présenter ; il avait la nuque enflée, de couleur pourpre.

Il écrivit au roi, lui conta son aventure, et termina sa lettre par ces

deux vers :

« De blanches mains me sont tombées sur la nuque, me battant comme en

cadence rhythmée sur la mesure d’un chant nuptial.

« Les noirs khouff qui armaient ces mains-là jouaient sur ma pauvre

nuque, à coups suivis comme ceux du marteau dans la main du

taillandier. »

Le roi, en lisant cette lettre, se prit d’un fou rire. Il appela le

câdi, et lui jetant le papier : « Réponds à ces deux vers, » lui dit-

il ; et le câdi trace les deux vers que voici :

« Ne te formalise pas du caprice de ces femmes ; montre un caractère

digne d’un homme.

« Qu’elles se soient ainsi amusées à ce jeu cadencé sur ta nuque, et

que tu sois ainsi resté une heure, en vérité il n’y a pas grand mal à

cela. »

Le roi envoya à son convive ces deux vers, accompagnés d’un cadeau.

Voici une aventure analogue arrivée à Abou-Nouâs.

Hâroûn-el-Rachyd appela un jour une de ses esclaves et lui dit : « Je

veux te donner à Abou-Nouâs. Mais garde-toi bien de lui accorder tes

faveurs. Toutes les fois qu’il fera mine de s’approcher de toi, prends

un khouff noir et tombe-lui à grands coups sur la nuque. — Très-bien. »

Hâroûn envoie chercher Abou-Nouâs et lui fait cadeau de l’esclave. Abou-

Nouâs accepte avec joie le don du khalife et se retire chez lui. La nuit

venue, il va caresser sa belle, comme fait tout homme en préludes

amoureux. Mais l’esclave résiste, prend son khouff et lui en administre

un bon nombre de coups sur la nuque. « Pourquoi cette manière de

répondre à mon amour ? » dit Abou-Nouâs. L’esclave ne dit mot ; Abou-

Nouâs crut qu’elle était muette. Toutes les fois qu’il portait la main

vers elle, les coups pleuvaient derechef. Le pauvre favori en eut la

nuque toute rouge et toute meurtrie ; et le lendemain le cou lui avait

gonflé.

Le khalife envoie chercher Abou-Nouâs. Celui-ci arrive ; et Hâroûn lui

dit : « Comment as-tu passé la nuit, mon cher Abou-Nouâs ? — Très-bien !

prince ; parfaitement ! Seulement il me semble que vous avez laissé

prendre à cette esclave une bien mauvaise habitude. » Il faisait

entendre par là que le khalife aussi avait eu la nuque battue. Le

khalife partit d’un éclat de rire moqueur, et il ajouta : « Tu as reçu

ce que tu as mérité ; c’est très-bien. Que Dieu te confonde ! Il fallait

laisser cette femme en repos. »

(S.)

NOTE 3. PAGE 57.

Les ventouses sont, comme en Égypte, des cônes ou extrémités de cornes

de bœuf, ouvertes par la pointe, longues d’environ trois pouces. Sur

l’ouverture pratiquée à la pointe, une petite rondelle de cuir joue en

manière de soupape. On fait le vide avec la bouche, par aspiration, et

le cuir ferme la _corne_, qui par sa base reste appliquée sur la peau de

l’individu.

(P.)

NOTE 4. PAGE 58.

La première fois que je lus ce passage relatif aux _daûmah_ ou _bosses

du courage_ des Ouadayens, je témoignai ma surprise au cheykh El-Tounsy,

et je lui demandai s’il avait entendu parler ailleurs qu’au Ouadây de

cette singulière croyance. « Je n’ai jamais vu ces tumeurs qu’au Ouadây,

me dit-il ; les Ouadayens sont intimement convaincus qu’elles sont le

réceptacle de la bravoure. C’est un des mille préjugés et folies de ces

contrées ignorantes. » Mais quand j’arrivai à dire au cheykh ce que la

phrénologie avait admis à cet égard, il crut d’abord que je voulais

plaisanter et il se mit à rire. Lorsqu’il vit que je lui parlais

sérieusement, il m’adressa une foule de questions sur le _gallisme_.

« Comment ce Gall, me répétait-il, a-t-il pu se trouver d’accord avec

les Ouadayens ? » Notre conversation dura longtemps sur ce chapitre et

se renouvela bien des fois.

(P.)

NOTE 5. PAGE 65.

On entend par esclave de sept empans celui dont la taille est de sept

empans mesurés depuis la cheville jusqu’à l’extrémité inférieure de

l’oreille. Les esclaves _soudâcy_ ou _sédâcy_, ou _des six_, ont six

empans mesurés comme les précédents. Au-dessous de six empans, ils

diminuent de valeur, de même au dessus de sept, parce qu’alors étant

hommes faits, ils ne peuvent plus être employés au services des harems.

(S.)

NOTE 6. PAGE 74.

Kharyf et-teymân ou et-tymân signifie _automne double_ de profit ; car

là l’automne est le temps des pluies et le temps des semailles. _Teymân_

vient du mot arabe _touamân_ qui signifie _jumeaux_, nés ensemble du

sein d’une même mère. Au Ouadây, on a comparé ce sultan à l’automne

ouadayen, qui apporterait la pluie de deux automnes : allusion à la

libéralité de ce prince ; car s’il donnait, il enrichissait, tout comme

l’automne fait la fortune des campagnes.

(S. P.)

NOTE 7. PAGE 82.

Les _miroued_ sont des tiges minces de métal ou de bois. On les plonge

ou on les passe dans le _keuhl_ ou matière noire en poudre incorporée à

un corps gras. Ensuite, en faisant glisser les miroued entre les deux

bords des paupières, on se teint toute la ligne ciliaire palpébrale

d’une couleur noire que les Arabes aiment comme parure.

Le keuhl se conserve dans des espèces d’étuis dans lesquels sont aussi

enfermés les miroued. Cette habitude de se teindre les bords des

paupières et les sourcils existait, chez les femmes arabes surtout, de

temps immémorial avant l’islamisme. Ce genre de parure était en vogue

chez nombre de peuples anciens. A Rome, les dames se peignaient le bord

des paupières et les sourcils avec une poudre noire ou avec de la suie.

_Fuligine colligebant_ (Tertullien, _De cultu femin_. 5. — Juvénal, 11 ;

93. — Pline, Epist. VI. 2). En Égypte, le keuhl est du sulfure

d’antimoine pulvérisé très-fin ou bien du _loubân_ (oliban), brûlé dans

deux vases se couvrant bouche à bouche ; c’est donc alors une suie,

_fuligo_.

(P.)

NOTE 8. PAGE 101.

Les musulmans croient que les psaumes de David sont un livre envoyé du

ciel au roi-prophète, et écrit de la main de Dieu.

(P).

NOTE 9. PAGE 101.

Par _la terre_, les uns entendent _ce monde_, les autres _la vie du

paradis_. Lorsque j’ai dit tout à l’heure que Dieu donna le pouvoir à

Sâboûn comme au prince le plus vertueux, je n’ai pas voulu dire que la

vertu de l’homme fût toujours la cause déterminante qui dirige la

conduite de Dieu, car Dieu n’est point influencé et n’agit point par des

raisons de cette nature ; mais j’ai voulu indiquer un simple rapport de

corrélation, de but, comme l’indiquent ces paroles divines du Coran :

« Je n’ai créé les génies et les hommes que pour m’adorer. »

(S).

NOTE 10. PAGE 103.

L’amulette du sultan, comme la plupart des autres amulettes, est une

très-petite giberne. Celle du sultan est dorée et tient à un cordon ou

baudrier également doré. Dans cette giberne, le sultan porte des

talismans ou fragments de papier pliés sur lesquels sont tracées des

paroles du Coran, et dont la vertu alors doit préserver Sa Majesté de

tout mal et malheur.

(S. P.)

NOTE 11. PAGE 106.

Redjeb a reçu la qualification d’_unique_ pour le distinguer des _deux_

mois de Réby qui le précèdent et qui se distinguent par les mots

_premier_ et _second_. Mais on pense plus généralement que Redjeb est

appelé _redjeb l’unique_, parce qu’il ne se trouve pas immédiatement

avant ou après les trois autres mois Zou-l-Câdeh, Zou-l-Heddjeh et

Moharrem qui, comme Redjeb, sont des mois sacrés, c’est-à-dire dans

lesquels il est défendu de faire la guerre.

(S. P.)

NOTE 12. PAGE 111.

J’ai lu, dans les récits historiques, quelque chose d’analogue au genre

de courage dont je viens de parler. Un individu appelé Noaîm se révolta

contre un khalife, et réussit à rassembler une armée nombreuse. Le

khalife marcha contre le rebelle et le vainquit. Noaîm fut pris et fut

amené au khalife, qui ordonna de le mettre à mort à l’instant même. On

étale le cuir des suppliciés[241] ; le bourreau tire le glaive et le

lève sur la tête de Noaîm. Le khalife regarde alors ce malheureux, le

voit calme, tranquille et résolu ; rien dans les traits n’annonçait la

moindre émotion, la moindre frayeur. Le khalife voulut le faire parler,

afin de découvrir plus sûrement quel était l’état moral du coupable :

« Noaîm, dit-il, si tu as à alléguer quelques raisons qui puissent

excuser ta conduite, expose-les-moi ; je t’écoute. — Tu me permets de

parler, ô émir des Croyants, et gloire à Dieu qui par toi a relevé notre

sainte religion, et qui a réuni les musulmans sous ton autorité ! Eh

bien, je n’ai nulle excuse à alléguer ; je ne te demande qu’une grâce,

c’est de me laisser te réciter quelques vers qui se présentent à mon

esprit :

« Entre ce cuir et ce glaive, je vois la mort qui m’épie ; de quelque

côté que je porte les regards, je l’aperçois l’œil sur moi.

« Je crois que dans un moment tu vas m’abattre la tête ; mais qui peut

éviter ce que lui réserve la fatalité ?

« Je n’ai pas peur du trépas, car je sais bien qu’il a son heure

inévitable.

« Mais, prince, je laisse des enfants, et leurs entrailles vont se

tordre de douleur.

« Il me semble les voir, mes enfants, au moment où leur arrivera la

nouvelle de ma mort : ils se déchirent la face, ils poussent des cris

de désespoir.

« Si je vivais, ils vivraient en paix, en sécurité, à l’abri d’une fin

malheureuse ; mais si je meurs, ils meurent. »

Les yeux du khalife se mouillent de larmes. « Va, dit-il à Noaîm, je te

pardonne pour Dieu et pour tes enfants. » Et le khalife ordonne de

mettre en liberté le coupable, lui fait des présents et le renvoie plein

de joie et de reconnaissance.

Le récit suivant offre encore une circonstance analogue. Nomân, fils de

Mounzir, fils de Mâ-és-Séma, était roi des Arabes de Hyrah, dans l’Irâk.

Il avait partagé ses jours par alternative d’un jour de bienveillance et

d’un jour de colère. Le jour de bienveillance, il donnait des bienfaits

et des présents au premier individu que son regard rencontrait ; le jour

néfaste, c’est-à-dire le lendemain, il mettait à mort le premier

individu qu’il apercevait.

Un Arabe vint trouver Nomân dans l’intention de lui demander une

faveur ; mais, malheureusement, il se présenta le jour néfaste. Dès que

l’Arabe est arrivé devant le roi, celui-ci ordonne de le mettre à mort.

« Vie de Dieu ! dit l’Arabe, la mort ne m’épouvante pas ; je désire

seulement que tu m’accordes trois jours de délai pour aller voir ma

famille et lui annoncer ma destinée. Outre cela, plusieurs dépôts m’ont

été confiés ; si je meurs aujourd’hui, ils seront probablement perdus

pour ceux à qui ils appartiennent ; je veux les rendre ; puis je

reviens, et tu feras de moi ce qu’il te plaira, ce que tu veux en faire

actuellement. — Bien ! dit Nomân ; donne-moi un répondant, et je te

laisse partir. »

L’Arabe se tourne alors vers un des vizirs, et croyant devoir s’adresser

à lui plutôt qu’aux autres, il lui dit : « Sois ma caution ; » l’Arabe

ajoute à ces mots quelques vers dont je ne me rappelle que celui-ci :

« Frère, homme de cœur, sois généreux pour moi, sois mon répondant,

sois ma caution. »

Entraîné par un sentiment de dévouement, de noblesse et de grandeur

d’âme, le vizir se porte pour caution et dit à l’Arabe de partir. Celui-

ci monte sa chamelle et va retrouver sa famille. Il raconte son malheur,

l’engagement qu’il a pris, et l’obligation où il est de repartir

bientôt. Au jour désigné il se met en route. L’heure du retour expirait,

et il ne reparaissait pas au rendez-vous. Nomân alors dit au vizir :

« Ton homme ne revient pas ; tu vas être victime pour lui. — Je suis

prêt ; mais tu n’as rien à exiger de moi qu’à trois heures après midi ;

à l’heure fixée, je serai à ta discrétion. »

Trois heures arrivent. « Prépare-toi à mourir, dit Nomân au vizir. — Je

suis à tes ordres. » On appelle le bourreau, et le vizir est conduit au

lieu du supplice. La foule était immense ; les uns versaient des larmes,

les autres se lamentaient. L’Arabe paraît. « Arrêtez ! arrêtez !

s’écrie-t-il de loin ; ma caution est dégagée. » L’exécuteur suspend

l’exécution ; on va avertir le roi. Nomân appelle nos deux hommes devant

lui. « En vérité, leur dit-il, mon étonnement est extrême ; j’admire

votre fidélité à votre parole, et je ne vois rien de plus grand qu’un

tel exemple de sincérité, de conscience, de grandeur d’âme. Je vous

pardonne, et à cause de vous j’abolis mes jours de colère. »

Voici encore une histoire dont la conclusion est la même que celle des

deux précédentes. Cette histoire m’a été racontée par le chérif

Mohammed, fils du chérif Ibrahim, le Sennârien.

Il était de coutume au Sennâr, me dit-il, que lorsqu’un homme en avait

tué un autre, le meurtrier prît sa victime par le pied et restât ainsi

jusqu’à ce que les parents du mort vinssent satisfaire leur vengeance.

Or un jour, un Sennârien en tua un autre chez leur maîtresse commune. Il

saisit alors le pied de son rival égorgé, et se tint assis près du

cadavre jusqu’à l’arrivée des parents du mort. L’individu qui avait

succombé avait six frères et son père et sa mère. Ils accourent tous les

huit, et un des frères dit au meurtrier : « Pourquoi as-tu assassiné

notre frère ? — Parce que cela m’a plu. — Alors tu vas te laisser tuer ?

— Je suis à votre discrétion ; seulement je voudrais que vous fussiez

assez généreux pour m’accorder trois jours de délai. J’irai faire mes

adieux à ma famille et je reviendrai. — Voilà, ce nous semble, de la

peur. Tu veux te soustraire à la mort ; tu es un lâche, et ton sang ne

saurait dignement payer celui de notre frère. Va-t’en, va, nous ne te

ferons pas l’honneur de te tuer. »

L’habitude est de ne prendre le talion du sang que sur des individus

sans peur. Lorsque le meurtrier montre de la lâcheté et craint la mort,

on le méprise, on le refuse comme victime ; on va chercher un de ses

parents qui sache envisager la mort avec courage, et on égorge ce parent

à la place du véritable meurtrier.

Nôtre homme répondit aux frères de son rival : « Je vous le jure par

Dieu, je n’ai nulle crainte de mourir. Honte, malédiction du Ciel sur

les lâches ! Et qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que je vous demande un

délai ? Je ne veux que voir encore une fois ma famille ; cela me paraît

très-simple. — Alors donne-nous un gage de ta parole, une caution, et

nous te laissons partir. » Le meurtrier promène ses regards autour de

lui, et il choisit parmi les assistants celui qu’il jugea, à la

physionomie, le plus homme de cœur, et il le pria de se porter pour

caution. Cet homme se dévoua, accepta la proposition, et on fixa pour

condition que si, dans trois jours, le coupable n’était pas de retour,

le répondant serait mis à mort. L’étranger consentit à cet arrangement,

et donna sa parole. Le meurtrier enfourche une monture, dit adieu et

part. Arrivé chez lui, il raconte son histoire.

Il était nouvellement marié. Sa femme, après l’avoir entendu : « Garde-

toi, lui dit-elle, garde-toi bien d’approcher de moi. Va dégager ta

caution. » Notre homme est accueilli de la même manière par son père et

par ses frères : « Dépêche-toi d’aller relever ta caution. » Il se lave,

se parfume, reprend sa monture et s’en retourne.

En route, il rencontre un lion qui lui coupe le chemin ; il descend,

combat le lion, le tue, et emporte avec lui un morceau de la peau de la

tête pour preuve légitime de son retard, s’il arrive après le délai

fixé. Le soir du troisième jour, les parents du jeune homme mort vont

trouver celui qui s’était donné comme garant. « Il paraît, lui disent-

ils, que ton homme t’a trompé. Allons ! arrive, paye-nous le sang par le

sang. » Il se lève et se rend immédiatement au lieu où l’on devait

l’immoler. On se rangeait en cercle autour de lui, on se préparait à le

tuer, lorsqu’on aperçut le meurtrier. « Que faites-vous, malheureux ?

s’écrie-t-il. Laissez cet homme, me voici ; je vais vous payer ma dette

et affranchir ma caution. »

On délivre aussitôt le répondant. Mais le père du mort admirant la

résolution et la conscience du meurtrier, appelle ses fils, entre avec

eux dans sa cabane, en ferme la porte et leur dit : « Que pensez-vous,

mes enfants, de toute cette aventure ? Quel est, à votre avis, le plus

généreux, le meurtrier ou le répondant ? — Ce sont en vérité deux hommes

au cœur élevé, deux étoiles du pôle dans le ciel. — Eh bien ! mon avis à

moi est d’accorder la vie à ce coupable. Il l’a mérité par son

empressement à délivrer sa caution. — Quoi ! dit un des fils, nous

laisserons sans vengeance le sang de notre frère ! Sa mort resterait

ainsi sans expiation ? Non, jamais. — Je vous le jure par les trois

serments de répudiation, cet homme aura la vie sauve. Et celui de vous

qui lui fera le moindre mal, m’en répondra sur sa tête[242]. »

A ces mots, il sort, ferme la porte sur ses fils, appelle le meurtrier.

« Nous te pardonnons, lui dit-il ; retourne à ta famille, à tes

troupeaux. — Non ; cela est impossible. J’aurai tué ton fils, le fruit

de ton cœur, et je vivrais après lui ! Non, il n’en sera pas ainsi ; je

ne veux pas de pardon. — Nous te pardonnons, te dis-je. Tu m’as tué un

fils, il est vrai ; mais grâce à Dieu, il m’en reste d’autres. » Et il

s’éloigna. Le meurtrier resta trois jours encore, répétant aux parents

de sa victime : « Le talion ! prenez sur moi le talion, payez-vous de

votre fils. » On ne lui répondit pas. Il attendit vainement, et enfin il

reprit sa monture et retourna chez lui.

(S.)

NOTE 13. PAGE 112.

On appelle _khirryt_, des génies ou lutins redoutables qui, selon les

musulmans, affrontent les brûlantes ardeurs du soleil de midi, se

tiennent alors sur les routes, sur tous les chemins, pour nuire aux

voyageurs, les tourmenter, les faire mourir.

(S. P.)

NOTE 14. PAGE 118.

(Il est comme le mouton qui cherche lui-même sa perte en grattant la

terre.) Cette expression proverbiale fait allusion à ceci : On apporta

un mouton pour le tuer, mais on ne trouva pas le couteau. Ce couteau

était tombé et le vent l’avait couvert de poussière et de sable. Le

mouton fut alors mis à terre, en liberté ; mais voilà que du pied il

gratte juste à l’endroit où était le couteau. Le mouton fut repris de

suite et égorgé.

(S. P.)

NOTE 15. PAGE 120.

Je ne connais d’autre prince qui ait été victime d’un pareil stratagème

que Djézymet-el-Abrach, roi arabe. Il tomba dans les piéges de la reine

Zabba. Cette reine était restée seule héritière de son père, qui lui

laissa, en mourant, de vastes États.

Djézymet eut envie d’épouser Zabba. Il envoya demander la main de cette

reine. Zabba détestait les hommes ; mais elle pensa que si elle

repoussait les vœux de Djézymet, celui-ci la viendrait attaquer les

armes à la main, la déposséderait violemment, et peut-être la mettrait à

mort. Zabba eut recours à la ruse et à la trahison pour trancher la

difficulté. Elle répondit au prince arabe : « Le sabre a trouvé son

fourreau. Reine, pouvais-je espérer un époux plus illustre que toi ?

Depuis longtemps je sens en mon cœur le désir de m’unir à toi par le

mariage. Mais tu sais ce qu’en pareilles circonstances la pudeur et la

décence prescrivent à une femme. Je bénis Dieu qui t’a inspiré. Aussitôt

que tu auras reçu cette lettre, pars, viens ici, et que nous soyons unis

comme les grains d’un collier. Adieu. »

Cette réponse porta la joie dans l’âme de Djézymet. Il se prépara de

suite à se rendre auprès de Zabba. Djézymet avait un neveu appelé Cacyr,

c’est-à-dire le _Petit_. Cacyr, informé du résultat de la démarche du

roi, alla le trouver aussitôt. « Prince, lui dit-il, vous vous laissez

jouer par une femme. — Et pourquoi me tromperait-elle ? — Je le vois !

on n’écoute pas toujours les conseils d’un _petit_. » Ce jeu de mots

passa en proverbe.

Djézymet se mit en route. Zabba envoya au-devant de lui, lui rendit les

honneurs dus à un roi, lui fournit en abondance ce dont il put avoir

besoin. Ensuite elle se présenta à lui, et leur union fut conclue. Les

premières cérémonies achevées, Djézymet, assuré de posséder désormais

celle qu’il désirait, congédia la plus grande partie des soldats qui

l’avaient accompagné ; il ne garda que quelques hommes comme cortége

particulier.

En entrant dans le palais de Zabba pour la consommation du mariage,

Djézymet fut reçu magnifiquement. Mais en arrivant auprès de Zabba, il

s’étonna de la voir sans parure, sans ornements. Ce fut pour lui un

augure sinistre... On ferme toutes les portes sur le prince ; il reste

seul. Un moment après, Zabba reparaît nue. « Regarde-moi bien, dit-elle

au roi arabe, est-ce là un pubis préparé, épilé, comme chez une nouvelle

mariée ? » Et en effet, il n’était point préparé. « C’est, dit Djézymet,

le pubis d’une misérable esclave, d’une...[243] » Zabba appelle ses

femmes : « Préparez à votre maître, leur dit-elle, et étalez par terre,

devant lui, le cuir du supplice. » Les femmes obéissent ; puis Zabba

ordonne à un barbier de saigner Djézymet aux deux bras ; on ouvre les

veines et on laisse couler le sang jusqu’à extinction. Pendant ce temps,

Zabba disait à ses suivantes : « Ayez bien soin du sang de votre

maître ; ayez soin qu’il ne s’en perde pas une goutte en dehors du cuir.

— Laissez mon sang, leur disait Djézymet ; je le donne sans regrets. »

Un poëte a rappelé dans ce vers l’aventure de Djézymet :

« Elles apportèrent le cuir du supplice pour recevoir le sang qui

allait jaillir de ses veines. Il vit alors que Zabba l’avait trompé,

l’avait trahi. »

Cacyr vengea son oncle. Il se concerta avec le fils de Djézymet, tua

Zabba, et en massacra toute la suite. Du reste, cette histoire est

connue ; je me borne au peu que j’en ai raconté, et que j’introduis ici

en forme d’à-propos et d’épisode.

Sâboûn, comme nous l’avons dit, mit à mort son frère et le roi qui avait

voulu soulever l’armée. Car l’homme sensé, une fois qu’il tient ses

ennemis en son pouvoir, n’ignore pas que pardonner alors, c’est se

préparer des dangers qui peut-être lui coûteront la vie. Le prophète,

sur lui soit la bénédiction de Dieu ! a dit : « Le sage n’est pas piqué

deux fois à un trou de vipère. » Voici une confirmation de ce principe.

Nomân le Borgne, en se retirant du monde et de la vie mondaine, céda la

royauté à son fils El-Mounzir, qui régna jusqu’au temps de Feiroûz-Ibn-

Yezdedjird, roi de Perse. Ensuite la souveraineté passa entre les mains

du fils d’El-Mounzir, El-Açouad, qui soumit les Ghassânides, Arabes de

Syrie. Il fit prisonniers plusieurs de leurs princes, auxquels ensuite

il voulut rendre la liberté. El-Açouad avait un cousin appelé Abou-

Ozaynah, dont les Ghassânides avaient tué un frère dans une bataille.

Abou-Ozaynah, informé que son oncle avait intention de faire grâce aux

princes ghassânides, composa une _cacydeh_ ou pièce de vers pour

persuader à El-Açouad de se venger. En voici un passage :

« L’homme n’obtient pas tous les jours ce qu’il désire, et tous les

jours le destin ne lui verse pas ses faveurs.

« Le plus sage est celui qui, au moment propice, ne lâche pas la corde

qui tient à ce qu’il veut avoir.

« Le mieux avisé partout et en tout temps, est celui qui abreuve ses

ennemis à la coupe à laquelle ils l’ont fait boire.

« C’est justice à lui de les frapper du fer dont ils l’ont frappé

d’abord.

Voyage au Ouadây · 第 45 / 55 段