Nous quittâmes le chemin battu que nous suivions et nous inclinâmes du

côté de la mer. Mais au moment où nous allions tourner, nous apercevons

arriver sur nous, à grande course, un autre cavalier comme le précédent.

Nous le suivons des yeux ; il approche,... c’était un esclave noir.

« N’est-il pas passé près de vous, tout à l’heure, un homme à cheval,

vêtu de telle et telle façon ? — Oui, il y a quelques minutes seulement.

— Et où allez-vous ? — A Râs-el-Makhbez ; » et nous terminâmes notre

réponse par les mêmes indications que nous avions données au premier

cavalier. « Vous allez avoir une belle peur, » reprit l’esclave. Et il

disparut au galop, sans nous indiquer non plus ce que nous avions à

craindre. Nous demeurâmes stupéfaits, plus inquiets encore que nous ne

l’étions auparavant.

Nous nous hâtâmes de prendre sur notre droite, du côté du rivage ; nous

devisions sur le sens des paroles de nos deux cavaliers. Trois avis

différents nous partagèrent. L’un disait : « Cachons-nous pendant le

jour, nous marcherons pendant la nuit. — Non, disait un autre ;

retournons sur nos pas. — Marchons, reprirent les autres, continuons

notre route. » Et nous continuâmes.

Nous arrivâmes à Râs-el-Makhbez à nuit noire. Nous nous couchâmes et le

lendemain matin, de bonne heure, nous allâmes voir où était le brick ;

il était à une assez grande distance du rivage ; nous lui fîmes signe en

élevant un drapeau. Une embarcation fut expédiée du brick et nous amena

le commandant. Nous l’informâmes de nos intentions, et de suite il alla

prendre nos effets, nos marchandises, et nous les apporta sur le rivage.

Ceux des voyageurs qui étaient restés à bord, tels que Mylâd et

d’autres, et un turk armé jusqu’aux dents, chargé d’accompagner et de

surveiller les objets appartenant au pacha, débarquèrent en même temps.

Je reçus mes marchandises, mes armes, tout ce qui m’appartenait ; mais

de mes provisions, plus rien ; les gens restés sur le bâtiment les

avaient toutes consommées. Nous chargeâmes nos chameaux et nous

partîmes, nous confiant à la garde de Dieu. Mais je me rappelai les

présages de nos deux cavaliers, et je me repentis bientôt, surtout

d’avoir retiré les objets appartenant à Yoûcef-Pacha. J’étais dans la

plus grande anxiété. A chaque minute, j’examinais si de loin je

n’apercevrais pas flotter les crinières de chevaux, si quelque ennemi ne

venait pas fondre sur nous.

Quand nous eûmes franchi un trajet d’environ cinq ou six milles, nous

remarquâmes sur le sol que des chevaux venaient de passer par là au

galop ; des crottins étaient encore frais ; des traces d’urine

semblaient comme creusées depuis quelques minutes.

Oh ! alors je tremblai. L’inquiétude, la frayeur nous tinrent dans leurs

étreintes. Ce ne fut qu’à la tombée de la nuit que nous nous rassurâmes

un peu. Néanmoins, nous restâmes aux aguets. Nous convînmes mutuellement

de ne pas articuler le moindre mot ; car dans le calme de la nuit, le

plus léger bruit court loin. Nous entrâmes à Zouârah vers le dernier

tiers de la nuit ; les habitants étaient inquiets, car on nous

attendait, et l’on craignait que nous n’eussions été égorgés. On nous

expliqua alors le mot de l’énigme « Vous allez avoir une belle peur. »

On nous raconta que le pacha de Tunis, Hamoûdeh-Pacha, venait de

mourir ; que les Arabes bédouins des limites des deux régences s’étaient

jetés les uns sur les autres, s’étaient battus, et que les Hamârinah

(tribu du territoire de Tunis) avaient tué aux Ouirghimmah, leurs

ennemis (tribu du territoire tripolitain), un grand nombre d’hommes,

avaient enlevé des troupeaux et emporté un butin considérable. « Ainsi,

nous dit-on ensuite, Dieu vous a fait une belle grâce en vous sauvant de

la griffe des Arabes de Tunis. S’ils vous avaient attrapés, ils vous

tuaient sans pitié, et ceux de vous qui auraient échappé à la mort, s’il

en était échappé, étaient pillés et laissés à nu. » (Pour moi, à

supposer que j’eusse survécu, je perdais aussi tout ce que j’avais, tous

les objets qui appartenaient à Yoûcef, pacha de Tripoli, et qui étaient

presque uniquement des pierreries et des bijoux. Certes c’était bonne

curée, car nous avions avec nous une valeur de plus de cinquante mille

francs. Pendant tout le trajet de Râs-el-Makhbez à Zouârah, nous

entendîmes la fusillade)[235].

Nous dormîmes quelques heures seulement. Au jour, nous nous disposâmes à

partir ; nous achetâmes un mouton, nous l’égorgeâmes, et nous en fîmes

un repas de réjouissance, nous félicitant d’avoir échappé au danger.

Ensuite nous nous mîmes en marche pour Tripoli. Nous fûmes accompagnés

par une cinquantaine d’hommes à cheval, qui nous escortèrent jusqu’à une

distance d’environ trois ou quatre lieues. Le soir, nous couchâmes à

Abou-Odjaylah.

Le lendemain, nous étions sur le chemin de Tripoli. Je pris les devants,

et je fus à Tripoli vers trois heures après midi. Je trouvai plusieurs

personnes qui nous attendaient impatiemment, sachant les dangers

auxquels nous étions exposés. On me félicita de mon retour, on

m’embrassa, et on loua Dieu qui m’avait dérobé à la main des Arabes.

En quelques instants, le pacha fut informé de mon arrivée. Il m’appela

chez lui, et me questionna sur les circonstances de mon voyage à Râs-el-

Makhbez. Je lui en racontai les détails, et il rendit grâce à Dieu qui

lui avait conservé les pierreries et les bijoux. Le pacha me fit cadeau

d’un bénich en drap rouge, du prix de cent ryâl tunisiens au moins.

Mes chameaux n’arrivèrent que le lendemain matin à Tripoli.

Lorsque je fus débarrassé des occupations qu’exigeaient l’arrangement de

mes affaires, ainsi que la remise des marchandises que j’avais

apportées, etc., je m’informai de la caravane qui allait au Fezzân.

J’appris qu’elle était partie et qu’il n’y avait plus moyen de

l’atteindre. Je regrettai alors d’être allé à Râs-el-Makhbez ; car si

j’eusse prévu que je ne pourrais être assez tôt de retour pour le départ

de la caravane, je n’aurais pas quitté Tripoli. J’y aurais attendu

l’arrivée de notre brick, et je ne me serais pas exposé aux périls que

nous eûmes à courir dans notre voyage.

Un individu de Saukanah, appelé Mohammed-ed-Dâcchy et qui habitait à

Tripoli, entendit parler de moi et vint me trouver à l’okel où j’étais

logé et où descendent les voyageurs de Tunis. Mohammed-ed-Dâcchy me

supplia d’aller me loger chez lui. Je cédai à ses instances

bienveillantes, et il m’emmena. Je demeurai chez lui pendant trois mois,

attendant tous les jours que quelque caravane se disposât à aller au

Fezzân.

A la fin du mois de Zy-l-Heddjeh (le mois des cérémonies du pèlerinage

et le dernier de l’année musulmane), arrivèrent à Tripoli des voyageurs

de Saukanah qui amenaient des esclaves. Parmi ces voyageurs étaient un

appelé Mohammed-Khayr-el-Taryk, ainsi que l’esclave que mon père avait

envoyé au Fezzân et auquel El-Moukkény avait pris les neuf cents

talaris. Je gardai cet esclave avec moi, et il me fut d’une grande

utilité. Il s’attacha à moi autant qu’il avait été attaché à mon père,

et me servit toujours avec le plus parfait dévouement.

Je dus attendre que les voyageurs de Saukanah eussent vendu leurs

esclaves et acheté ce qui leur convenait pour repartir. Sur la fin de

Moharrem (premier mois de l’année), ils firent leurs préparatifs de

voyage, et de mon côté je fis aussi les miens. J’achetai un chameau et

des provisions abondantes.

Nous prîmes notre direction sur Bou-Ndjeim. Par bonheur pour moi, je pus

nourrir de mon viatique mes compagnons de voyage, et ils me témoignèrent

leur reconnaissance par les prévenances les plus attentives. Parmi

plusieurs circonstances qui marquèrent ce voyage au Fezzân, j’en citerai

une assez remarquable.

Lorsque nous fûmes à deux ou trois étapes au delà de Misrâta, nous nous

arrêtâmes dans une vallée charmante, riche de verdure et où nous

résolûmes de passer le reste du jour et la nuit. Or, la destinée,

l’inflexible destinée, voulut que, pendant la nuit, une pluie abondante

tombât à quelque distance. Les eaux s’amassèrent dans la vallée, elles

allaient la combler. Le torrent se précipitait vers nous. Nous étions

endormis. Soudain, de tous côtés, s’élève le cri de : « Sauve qui

peut ! » Sâdân, mon esclave, vient vite à moi, m’emporte sur son dos, et

va me déposer sur une hauteur. Puis il retourne, entraîne mon chameau et

l’amène auprès de moi. Plusieurs des voyageurs qui avaient profité de

mes provisions, aidèrent Sâdân dans cette rapide expédition. Certes ! si

Dieu ne m’eût donné cet esclave pour ce voyage, j’étais perdu, noyé,

mort. Grâce au ciel qui me vint en aide par le moyen de Sâdân ! Sans

Sâdân, cette nuit-là était bien ma dernière nuit ; je ne reparaissais

pas plus que le jour d’hier ; où est hier ? Aujourd’hui je serais couché

sous la tombe, au lieu d’être debout et vivant[236]. Ce fut pour moi un

bienfait de la Providence, une couronne de grâce posée sur mon front par

la main de Dieu, que le secours de Sâdân, que ce dévouement qui fut mon

salut. En reconnaissance, je donnai la liberté à ce brave Sâdân : je

l’affranchis.

Avant que nous fussions à Saukanah, mes provisions s’épuisaient ;

lorsque nous y fûmes arrivés, il ne m’en restait plus rien. Cette

situation m’inquiétait ; je ne savais à quel parti m’arrêter.

Sâdân avait trouvé en route un pistolet. A Saukanah, je lui dis de

chercher à le vendre. Mais il ne se présenta pas d’amateur. J’étais au

dépourvu ; j’étais à l’étroit sur cette terre, toute grande qu’elle est.

Comment m’approvisionner d’un nouveau viatique ? Je rêvais au moyen de

me tirer d’embarras, lorsque arriva près de moi une vieille femme qui me

dit en m’abordant : « J’ai une fille qui ne peut plus se tenir debout,

et cependant elle est dans la fleur de la jeunesse. Sa maladie date

d’environ une année. Elle demande que je lui fasse écrire quelques

lignes du Coran sur un papier, comme moyen d’invocation et de

bénédiction. Dieu, je l’espère, nous viendra alors en aide et soulagera

ma fille. — Très-bien ! répondis-je à la vieille ; reviens ici demain

matin. » Et elle s’en alla.

A la nuit, je fis mes ablutions, puis la prière du coucher du soleil,

puis la prière de l’éché[237]. Ensuite j’écrivis le petit papier béni

pour ma vieille. Elle revint à l’heure dite ; je lui remis le papier, et

elle me quitta[238].

Je passai encore ce jour-là à rêver, à chercher un moyen de sortir

d’embarras. Ce fut sans succès. Mon imaginative restait en défaut ;

j’étais aux abois, ne distinguant plus mon ventre de mon dos. Je passai

la nuit dans cet état de souci et de serrement de cœur.

Au lever du soleil, j’aperçois plusieurs femmes venant de mon côté,

ayant chacune sur la tête un panier plein. Elles m’abordent, et je

remarque que tous les paniers sont remplis, les uns de dattes sèches,

les autres de farine. Bien entendu, la vieille était du nombre de ces

femmes, et elle me dit : « Accepte de nous ce présent, ces paniers ; ce

sont quelques provisions ; je désire qu’elles te soient agréables. Grâce

à toi, Dieu a guéri ma fille. » Certes ! comme bien on le pense, ma joie

fut grande. Je remerciai Dieu de cette bonne aubaine, de ce bienfait

qu’il m’envoyait ; je me rappelai alors ces vers :

« Mets ton espoir dans la bonté de la Providence ; ne t’inquiète pas

si tu es dans la gêne.

« Dieu a ses manières de faire pour ses créatures ; pour toute

souffrance il a un soulagement. »

Et puis encore ces deux vers, paroles prêtées au Dieu de toute-

puissance :

« Ne te fatigue pas à tant combiner et calculer tes affaires ; les

plus habiles en cela s’y perdent.

« Confie-toi en ma bonté, et tu me trouveras toujours meilleur que toi

pour toi. »

J’acceptai les présents de ces femmes ; ils furent mes provisions de

voyage.

Deux jours après, nous étions en route. Avec nous partit un individu de

Saukanah, appelé Abou-Bekr. Nous marchâmes un jour, deux jours. Le

chameau que je montais était à son époque de rut, et il refusait de

manger[239]. J’avais devant moi un autre chameau. Tout à coup le mien se

précipite sur lui pour le mordre ; la secousse de ce mouvement imprévu

et violent me renversa par terre. Par bonheur, je tombai sur le dos.

Néanmoins je fus étourdi, je perdis connaissance ; je me sentais mourir,

je n’avais plus la force de me remuer. Sâdân accourut et avec lui Abou-

Bekr et un autre voyageur appelé Kâdâr. Ils me mirent sur mon séant ;

mais à peine pouvais-je respirer. Ils me ceignirent fortement les flancs

avec une ceinture, et dès lors j’eus la respiration plus facile et moins

douloureuse. Ensuite ils me replacèrent sur mon chameau, et ils

marchèrent près de moi, chacun d’un côté, afin de me secourir en cas de

besoin.

Nous fûmes quatre jours à traverser le désert. Le cinquième jour nous

étions sur le territoire fezzanais proprement dit. Il nous fallut deux

journées de route pour le traverser, et la troisième nous entrâmes à

Mourzouk.

Je n’ai plus à raconter qu’une petite aventure qui m’arriva à Safâkès.

Ce fut la dernière ; car c’était à mon retour du Fezzân et cinq jours

avant que je fusse rentré à Tunis.

J’étais à l’okel de Safâkès avec les esclaves que j’avais eus de mon

oncle Zarroûk, et j’étais assis tranquillement dans l’intérieur, lorsque

je vis venir à moi un individu que j’avais connu à Tunis et qui

s’appelait Mohammed-Coubby. C’était un pauvre hère, ouvrier en tarboûch.

Il était dans l’état le plus pitoyable, sale, déguenillé, et il boitait

des deux jambes. Je lui demandai comment il avait été ainsi estropié. Il

me dit qu’un sanglier s’était précipité sur lui, et d’un coup de

défenses lui avait coupé les tendons inférieurs de derrière la jambe.

J’eus pitié de ce malheureux ; et puis, il avait les larmes aux yeux, il

implorait ma commisération. Je fus touché de sa misère. Il faisait alors

très-froid, et Coubby grelottait sous ses haillons ; je jetai sur lui le

bournous qui me couvrait. Nous venions de dîner ensemble ; après le

repas il fit semblant de dormir, et ce fut alors que, le voyant

frissonner, je jetai sur lui mon bournous.

Avant tout cela, j’avais, en présence de Coubby, tiré ma bourse pour

payer différents objets que je venais d’acheter. Je la posai sous mon

coussin et je m’endormis. Alors mon drôle se leva, prit adroitement la

bourse de dessous ma tête, s’en alla emportant argent et bournous, et

s’éloigna tranquillement. Mes esclaves s’imaginant que je l’avais chargé

de quelque commission, ne songèrent même pas à l’arrêter. A mon réveil,

je n’aperçus plus mon homme. Je le fis chercher partout ; il fut

impossible de découvrir sa trace. Dieu m’est témoin que je n’avais pas

d’autre argent que celui qui restait dans ma bourse ; il y avait plus

qu’il ne me fallait pour terminer mon voyage, car la somme se montait à

environ soixante-dix ryâl de Tunis... et la bourse était en filet de

soie.

Je fus obligé d’emprunter, aux chameliers qui nous conduisaient, une

cinquantaine de ryâl tunisiens, afin de pourvoir à mes dépenses. D’autre

part, la perte de mon bournous fut cause que j’eus beaucoup à souffrir

du froid pendant les cinq jours que nous mîmes à aller de Safâkès à

Tunis ; mais ce fut la seule contrariété dont j’eus réellement à me

plaindre dans ce dernier trajet.

Il est temps de clore mon livre et d’arrêter mon _calam_ en son

vagabondage, dans ce récit de mon Voyage au Soudan.

Maintenant j’ai dessein d’écrire ce que j’ai vu dans mon pèlerinage à la

Mekke, la ville sainte, dans ma visite au tombeau de notre Prophète, sur

qui soient les grâces et les bénédictions de Dieu ! Je raconterai

ensuite mon voyage en Morée ; j’exposerai ce que j’y ai vu, surtout à

Missolonghi, d’événements et de désastres. Ce sera la matière d’un autre

volume[240].

Et je demande à Dieu de me préserver de toute chose mauvaise, soit en

actions, soit en paroles. Je lui demande la grâce de persévérer dans la

bonne voie, la voie de la vérité : l’islamisme. Et Dieu est tout-

puissant, il exauce ceux qui l’invoquent. Dieu est tout pour moi ;

gloire à lui, qui écoute et remplit si bien les vœux de ceux qui le

prient ! Gloire au Seigneur des victoires et des bienfaits ! Que les

bénédictions divines soient répandues sur notre saint Prophète, sur sa

famille et sur ses disciples ! Que Dieu leur accorde à tous ses grâces

pour le grand jour ! Et gloire, gloire à l’Éternel, à la Majesté

souveraine des mondes ! Amen !

Terminé en l’an 1845 de l’ère chrétienne, le 24 janvier, correspondant

au 16 du mois de Moharrem (premier mois de l’année), 1261 de l’hégire.

[Décoration]

[Note 230 : Le kermès, animal employé pour la teinture des tarboûch, est

apporté par le commerce, des îles de l’Archipel à Tunis. Le kermès dit

kermès de Constantinople est d’une couleur plus foncée, surtout après

son mélange avec le _fououah_ ou garance.

(_Note reçue du cheykh._)]

[Note 231 : _Voy._ note 77.]

[Note 232 : _Voy._ note 78.]

[Note 233 : Le tombeau de saint Abd-el-Câder est à Bagdâd ; celui de

saint Mâghirny est à Tripoli de Barbarie, et celui de saint Ahmed-

Zarroûk est à Misrâtah, dans la régence de Tripoli.]

[Note 234 : La _cachchâbyeh_ est un vêtement moghrébin, sorte de grande

capote en laine à manches de largeur médiocre, cousue par devant et

couvrant l’individu du haut en bas.]

[Note 235 : Note reçue verbalement du cheykh.]

[Note 236 : _Voy._ note 79.]

[Note 237 : L’_éché_ est le moment qui correspond à une heure et demie

après le coucher du soleil.]

[Note 238 : _Voy._ note 80.]

[Note 239 : _Voy._ note 81.]

[Note 240 : Ce projet de relation de voyage n’a pas été exécuté.]

NOTES

=ET ÉCLAIRCISSEMENTS.=

[Décoration]

Les notes qui ont le signe (S.) à la fin sont des digressions et

observations qui, malgré ce qu’elles peuvent présenter d’intérêt,

ralentissaient le récit direct de l’auteur. Les notes explicatives que

j’ai jugé à propos d’ajouter de ma part, sont suivies de la lettre (P.).

Les autres, signées (S. P.), sont des observations ou des explications

reçues oralement du cheykh, et qui ne se trouvent pas dans le texte

original.

NOTE 1, PAGE 47.

L’anecdote qui suit est assez analogue à la précédente par sa

conclusion.

Le cheykh imam El-Hâfiz-Abou-Hâfs-Omar, fils de Châhyn, commentateur du

_Hadyth_ ou Livre des paroles traditionnelles du Prophète, allait

souvent passer quelques moments dans la boutique d’un _attâr_ ou

marchand de drogues et de parfums à Bagdad. Le cheykh expliquait à ce

marchand une des parties du Hadyth.

Un jour qu’ils étaient assis dans la boutique, se présenta un de ces

petits marchands ambulants qui vendent des odeurs dans les rues. Cet

homme, déjà avancé en âge, avait cinq drachmes ou pièces d’argent et une

large corbeille plate. « Donne moi, dit-il à l’attâr, pour ces cinq

drachmes, de tels et tels parfums ; » et il les nomma. L’attâr reçoit

les cinq drachmes, et lui met dans la corbeille plusieurs parfums pour

la valeur indiquée. L’étranger prend la corbeille et se retire ; mais

son pied glisse, sa corbeille se renverse, et les parfums se répandent

par terre. Le bon vieux se désole, se désespère, se couvre la tête de

poussière. A cet aspect, le cheykh, ému de compassion : « Mon brave

homme, dit-il, ne te désespère pas ainsi ; sache qu’il y a dans le monde

de bien plus grands malheurs que le tien. — Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas

positivement pour les cinq drachmes que je m’afflige, je sais très-bien

que c’est peu de chose. Mais voici : j’étais marchand, et je voyageais,

il y a plusieurs années, avec une caravane. Je perdis ma ceinture ; il y

avait 4,000 dinârs (ou pièces d’or), des pierreries, tels que rubis et

diamants, pour une valeur aussi de 4,000 dinârs. Cette perte m’attrista

peu ; j’y fus, je t’assure, peu sensible ; il me restait d’autres

ressources. Mais aujourd’hui je suis pauvre ; je n’avais plus que ces

cinq drachmes ; ma femme, la nuit passée, m’a donné un fils, et elle a

besoin de différentes choses nécessaires à une femme en couches. Je

craignais, en dépensant directement à cela mes cinq drachmes, de me

trouver sans une obole et de n’avoir plus moyen de rien gagner. J’eus

l’idée d’acheter des parfums et de courir la ville pendant la matinée

afin de chercher, par un modeste trafic, à conserver mon petit capital

et gagner quelque chose qui me servît à pourvoir aux besoins de ma

femme. Ma corbeille une fois renversée, il ne me reste plus qu’à

déserter la maison : voilà la vraie cause de mon désespoir. »

Le cheykh Abou-Hafs dit alors au marchand attâr : « Ramasse ce que tu

pourras des parfums de cet homme, et complète-lui ce qui lui en

manquera. Rends ce service à ce brave homme, et Dieu te récompensera de

ta bonne œuvre. » L’attâr suivit le conseil du cheykh, ramassa tout ce

qu’il put des parfums, et remplaça ce qui s’en était perdu.

En face de la boutique de l’attâr, il y avait une autre boutique où

était assis un soldat. Le soldat, qui avait entendu le récit du marchand

ambulant, se lève et va dire à Abou-Hafs : « Fais-moi l’honneur de venir

chez moi avec cet homme qui vous a conté ses peines. » Le cheykh pensa

que le soldat voulait donner à notre homme de quoi acheter ce dont avait

besoin la nouvelle accouchée et satisfaire aux premières nécessités

d’une pareille circonstance.

Le cheykh part donc avec le malheureux aux cinq drachmes, et tous deux

suivent les pas du soldat, qui les précédait. Celui-ci les fait entrer

chez lui, et ensuite il dit au marchand ambulant : « J’ai été surpris,

vraiment, de voir ton désespoir pour le petit accident qui t’est arrivé.

— Eh ! ce n’est pas, en vérité, pour les cinq drachmes. » Et il répéta

l’histoire qu’il avait racontée devant la boutique, le voyage de la

caravane, la perte de la ceinture, etc. « Tu étais véritablement avec

cette caravane ? dit le soldat. — Mon Dieu, oui ! et la preuve de ce que

j’avance, c’est qu’il y avait tels et tels marchands. — Comment était

donc ta ceinture ? — Elle était comme cela et comme cela. »

Le soldat passe dans une autre partie de sa maison, et un moment après

il revient avec une ceinture à la main. « Voilà ma ceinture, s’écrie

aussitôt notre homme ; et il y a dedans quatre mille dinârs, et des

pierreries pour une valeur égale. » On ouvre la ceinture, et on y trouve

ce qu’avait annoncé le marchand. « Prends ta ceinture, dit le soldat ;

c’est un bienfait, une bénédiction que Dieu t’envoie. — Je prends les

dinârs ; toi, prends les pierreries, je te les donne. — Je te jure par

Dieu que je ne prendrai rien. » L’homme aux parfums renversés emporta sa

ceinture. Il était venu pauvre, il s’en alla riche. Un poëte a dit :

« Combien Dieu a de faveurs cachées, et dont le mystère est

insaisissable à la pénétration humaine !

« Combien de fois la joie succède à la peine et dissipe les angoisses

d’une âme déchirée de souffrances !

« Combien de fois la tristesse s’éveille le matin avec toi, et la

joie, le soir, vient te consoler ! »

Dans ce même sens, un autre poëte a dit :

« Combien de nuits ai-je passées dans des angoisses qui eussent fait

blanchir les cheveux même à un enfant !

« Et au matin, Dieu m’a rendu le calme et la sérénité, m’a relevé

triomphant et radieux ! »

L’anecdote que voici est le pendant de celle que je viens de conter. Un

prince ou gouverneur de Tunis, dans le temps d’autrefois, fut pendant

une nuit tourmenté d’insomnie ; contre son ordinaire, il ne put avoir un

moment de repos. Il s’imagina que cette agitation insolite devait être

l’indice de quelque accident survenu sur quelque point de ses États. Il

fait appeler son ministre ou vizir : « Je suis dans une étrange

insomnie, lui dit le roi ; mes yeux ne peuvent se fermer au sommeil. Cet

état extraordinaire pour moi me fait soupçonner qu’il se passe quelque

chose de fâcheux aux environs d’ici. Va trouver le chef de notre marine,

et dis-lui de mettre une felouque en mer à présent même, d’aller

explorer les parages voisins et de voir s’il n’y a rien de particulier.

Envoie aussi un certain nombre de cavaliers en exploration jusque vers

nos frontières, et s’ils rencontrent quelque chose d’inaccoutumé, qu’ils

se hâtent de m’en informer. »

Le vizir obéit. Il se rend auprès du chef de la marine, lui transmet les

ordres du prince ; et quelques instants après une felouque, avec

équipage complet, prend le large. D’autre part, le vizir expédie des

cavaliers dans les terres. La felouque fit force de rames, et vogua

bientôt en pleine mer. A quelque distance du rivage, on entendit une

voix s’écrier trois fois : « O mon Dieu, toi qui secours ceux qui

t’invoquent ! » Et l’équipage répondit : « Nous allons à toi, nous

voilà ! » On se dirige du côté de la voix, et on rencontre un homme

épuisé de fatigue, luttant contre les flots et n’en pouvant plus. On le

retire de l’eau. On lui demande quelle catastrophe l’a jeté en pareil

danger. « J’étais sur un bâtiment ; il a naufragé. Des passagers, les

uns se noyèrent, les autres échappèrent. Moi, depuis trois jours je

m’efforce de me soutenir sur les flots ; et en ce moment, sans vous,

j’allais périr. »

Voyage au Ouadây · 第 44 / 55 段