Le jour suivant, on transporta à la douane les marchandises et nolis
passibles de droits d’entrée. J’avais une lettre pour un commerçant,
Ahmed-Zyâb, résidant à Alexandrie. Ahmed retira, en en payant le droit
de douane, les marchandises que j’avais apportées, c’est-à-dire deux
caisses de tarboûch et un sac de _boulgha_ ou souliers jaunes que
j’avais achetés à Cairaouân.
Je ne séjournai à Alexandrie que quarante-huit heures. Afin de me rendre
au Caire, je m’embarquai pour Rosette ; car à cette époque le canal du
Mahmoûdyeh n’était pas ouvert. Nous franchîmes heureusement le boghâz de
Rosette, et nous entrâmes dans le port.
J’avais une lettre pour Mohammed-Nànâ, un des premiers commerçants de la
ville. Je ne demeurai que vingt-quatre heures à Rosette. On était en
été. Je passai la nuit chez Nànâ, mais une nuit de tourments ; car j’y
fus la proie des cousins qui me dévorèrent, à tel point que je fus
obligé de quitter la maison pendant la nuit, et que j’allai me coucher
et dormir près du rivage de la mer.
Le lendemain, à mon réveil, je jurai bien de ne pas rester une seconde
nuit à Rosette. Dieu me procura un batelier du Nil, appelé Moustafa-
Lâlah. Il avait une petite barque que Nànâ loua vingt-cinq piastres en
mon nom et pour moi seul. Lâlah embarqua mes deux caisses de tarboûch et
tout ce que j’avais avec moi ; et j’étalai le tapis qui me servait de
siége et de lit. Le vent nous fut favorable, et en moins de trois jours
nous arrivâmes à Boulac.
Je débarquai ; je fis transporter mes marchandises à la douane, et je
les y laissai. J’emportai mon sac de provisions et de hardes. Je louai
deux ânes. Sur l’un je chargeai mon _côrbo_[229] ou mannequin à
vaisselle et ustensiles de cuisine, que j’équilibrai avec mon lit et ce
que j’avais d’objets exempts d’octroi ; l’autre, je montai dessus.
J’arrivai au Caire. Je me rendis à la maison que j’habitais lorsque je
partis pour le Soudan. Je demandai des nouvelles de ma mère ; on
m’apprit qu’elle était en parfaite santé. On alla lui annoncer mon
arrivée, et quelques instants après elle vint avec son frère. Ils me
félicitèrent de mon retour, et me témoignèrent leur joie de me revoir.
J’avais vendu une partie de mes tarboûch à Alexandrie. De l’argent de
cette vente, j’avais payé d’abord le prix de la douane que m’avait
avancé Ahmed-Zyâb ; une autre partie me servit pour mes frais de voyage,
et il m’en resta encore une assez bonne somme. J’en remis cent piastres
à ma mère pour les dépenses de la maison.
Je reçus une foule de visites ; gens inconnus, gens connus vinrent, à
n’en pas finir, me saluer et me féliciter... Ma mère et mon oncle
préparèrent un repas de bienvenue et de réjouissance.
Sept jours après que je fus au Caire, j’achetai une esclave abyssinienne
et j’en fis ma concubine. C’était une fille charmante, belle, douce, et
qui prit soin de mes intérêts. D’un cœur bon et aimant, elle n’avait
d’autres goûts, d’autres joies, d’autres volontés, d’autres chagrins que
mes chagrins, mes joies, mes goûts et mes volontés. Je la gardai pendant
six ans, et je ne vis jamais en elle que le désir et l’intention de me
plaire et de mériter mon amour. Elle mourut de la peste, en 1237 de
l’hégire (1821-1822, ère chrétienne). Jamais perte ne me causa plus de
tristesse et de douleur que la mort de ma belle Abyssinienne, que Dieu
la comble de ses miséricordes !
[Note 223 : Expression métaphorique prise de la tradition ou légende de
Moïse. Quand la mère de ce prophète vit son fils exposé sur le Nil, elle
perdit tout espoir, disent les Arabes ; elle resta le _cœur vide de
toute espérance_.]
[Note 224 : _Voy._ note 75.]
[Note 225 : Chaouâl est le dixième mois de l’année lunaire ou musulmane,
et précède les mois de Zy-l-Câdeh et de Zy-l-Hedjeh. Le mois de Ramadân
est le neuvième de l’année.]
[Note 226 : Observation verbale du cheykh.]
[Note 227 : Ce _saint_ mourut vers l’an 40 de l’hégire, dans la _guerre
sainte_ du Maghreb, et ses restes furent inhumés à Cairaouân.]
[Note 228 : _Voy._ note 76.]
[Note 229 : _Côrbo_ est un terme en usage parmi le peuple au Maghreb,
surtout à Tunis.]
=CHAPITRE VII.=
Circonstances particulières dans le trajet de Tunis au Fezzân, et le
retour. — Je prends une pacotille de tarboûch. — Ma marmite se casse. —
Nous nous embarquons sur un brick à deux hommes d’équipage. —
Bourrasque ; invocation des meilleurs saints. — Nous allons à pied à
Zouârah. — Arrivée à Tripoli. — Je retourne au brick. — Danger
singulier. — Un autre danger nous est annoncé mystérieusement. — Peur ;
retour à Tripoli. — Trois mois d’attente. — Arrivée de l’esclave de mon
père. — Départ pour le Fezzân. — Vallée où nous manquons d’être noyés. —
Je me trouve sans provisions. — Bénédiction. — Chute de chameau. — Pour
dernière aventure, je suis volé par un pauvre à qui je donne à dîner. —
Finale pieuse.
Maintenant, pour terminer cette relation, je veux exposer brièvement le
récit de quelques circonstances qui marquèrent mon trajet de Tunis au
Fezzân, et mon retour du Fezzân à Tunis. J’avais d’abord résolu de
passer sous silence ces simples événements de voyage, de crainte d’être
trop long et d’ennuyer ; ensuite je me suis ravisé. J’ai pensé que, sans
inconvénient, je pouvais encore écrire ces dernières lignes et compléter
ainsi le récit de tout ce qui m’est advenu dans mon excursion. Et puis,
ces récits ont l’avantage de servir, comme avis, à d’autres voyageurs.
Il est toujours utile de savoir ce que tel autre a eu de contrariétés ou
de dangers à essuyer dans tel trajet. Dieu sait combien j’eus, pour mon
compte, de traverses et de périls ; je devais périr cent fois, si ma
destinée ne m’eût sauvé ; mais mon heure n’était pas venue.
Lorsqu’à la nouvelle de la mort de mon père, je formai le projet de
retourner au Ouadây, j’étais dans le plus parfait dénûment et sans
argent aucun, ni rouge, ni blanc, ni jaune. J’étais absolument comme le
voyageur en plein désert, avec un chameau épuisé, avec l’espace immense
et la soif devant lui, j’étais tout déconcerté ; Dieu me vint en aide.
Mohammed-el-Bâmry, de Tunis, me donna une caisse de cinquante douzaines
de tarboûch à la mode de Tripoli, pour les vendre. Ces tarboûch n’ont de
débit que dans cette dernière ville, par la raison qu’ils sont d’un
rouge trop foncé, tournant presque au noir, tant il s’y trouve de
garance mêlée au kermès[230] dont se compose la teinture ; et de plus,
parce que le gland en fils de soie pure est mêlé d’un cinquième de fils
de soie dorés. Le prix de cette petite pacotille s’élevait à douze cent
cinquante ryâl de Tunis. El-Bâmry me prêta, outre cela, deux cent
cinquante ryâl. Je lui écrivis donc une reconnaissance de quinze cents
ryâl, et des témoins la signèrent. El-Bâmry n’avait consenti à me livrer
l’argent et les tarboûch, qu’après des retards qui se prolongèrent
pendant six mois. Toutes les fois que je le priais de me remettre les
valeurs dont nous étions convenus, il me renvoyait au lendemain, me
répondait par des promesses. J’étais fatigué de répéter mes instances,
et si j’eusse trouvé un autre prêteur j’aurais abandonné El-Bâmry, car
il était trop craintif en affaires, trop soucieux de ses intérêts.
Dès que j’eus conclu, je louai un chameau de l’okel des Voyageurs de
Safâkès. J’avais fait d’abondantes provisions de vivres ; je voulais que
mon viatique me conduisît jusqu’au Ouadây sans que j’eusse besoin de
rien acheter.
Entre autres choses, j’avais une grande marmite en terre, enveloppée
d’une sorte de tissu de joncs et pleine de cadyd (viande séchée) aux
deux tiers cuit, et plongé dans l’huile. J’avais bien dans cette marmite
cinquante livres pesant, huile et viande. Mon chamelier porta mes hardes
à l’okel, car il y avait encore quelques dispositions à terminer pour le
départ. Il arrive, fait agenouiller son chameau et s’en va à ses
affaires. Quand il a fini, il revient, fait lever debout son chameau ;
l’animal se dresse avec précipitation, et ma marmite, qui était mal
assujettie, se détache, tombe et se brise. Voilà l’huile répandue,
étalée par terre ; le cadyd jeté dans la poussière et les ordures. Je
n’eus pas le courage de rien recueillir ; j’abandonnai tout. Le portier
de l’okel, sa fille et plusieurs pauvres eurent bientôt enlevé ce qui
pouvait se ramasser... Je fus désolé de cette perte.
Autre mésaventure. Lorsque j’arrivai à Safâkès, le 11 du mois de Châbân,
je me hâtai, avec quelques voyageurs, de prendre un bâtiment pour notre
traversée à Tripoli. Notre intention à tous était de nous trouver à
Tripoli avant la fête de la rupture du jeûne, c’est-à-dire avant la fin
du mois de Ramadân, pour vendre ce que nous avions de tarboûch. Mais
Dieu en décida autrement, et sa volonté dut s’accomplir.
Nous demeurâmes à peu près cinq jours à Safâkès ; puis nous nous
embarquâmes. Le bâtiment sur lequel nous prîmes passage était un petit
brick à deux mâts. J’avais loué la dunette, moi, Djellaûn de Tripoli,
Omourah-el-Zhafâïry, fils d’un des grands de la suite de Yoûcef-Pacha,
et Aly-el-Hantâty (de la tribu des Hantâtah), tribu des Zououâouah
(zouaves). J’avais acheté à Safâkès, en remplacement de mon pot de cadyd
perdu, du beurre fondu et de l’huile. Nous avions acheté aussi une
quantité de melons roûmy (melons grecs).
Nous démarrâmes et nous quittâmes le rivage par un vent frais. Nous
pensions mouiller à Tripoli sous deux jours. Nous ne savions guère ce
que nous réservait le secret de Dieu !
Le second jour de traversée, nous abordâmes à l’île de Djirbeh. Par une
fatalité particulière, le chef ou capitaine du brick n’avait que trois
matelots, lui quatrième. A Djirbeh, il eut une querelle avec un de ses
trois hommes d’équipage ; il s’emporta, défendit à son homme de
reparaître au service du brick, et jura qu’il ne voulait plus de ce
matelot indocile. Nous n’eûmes donc, pour la manœuvre du bâtiment, que
deux hommes ; il leur était impossible de suffire au service, on ne
savait plus comment diriger et faire marcher le malheureux brick.
Nous espérions que le commandant prendrait un autre matelot à Djirbeh.
Il passa deux jours à en chercher un, mais aucun de ceux qui étaient en
disponibilité ne voulut se mettre aux ordres de notre homme et voyager
avec lui. Il avait une réputation, d’ailleurs justifiée, d’homme
acariâtre, grossier, rustre, ne sachant parler à ses matelots sans les
insulter, les maudire, les accabler des plus ignobles et des plus sales
injures.
Il fallut donc mettre à la voile avec deux hommes d’équipage. Le
commandant tenait le timon, et de là ordonnait les manœuvres, faisait
déferler les voiles, prendre le vent, carguer, plier, caler les voiles.
Et quand les manœuvres devenaient pressantes et nombreuses, les
passagers y prenaient part. Nous passâmes ainsi deux jours, ayant vent
de bouline et marchant sur le flanc. C’est ce que les marins moghrébins
de la Méditerranée appellent _bôrdo oua la bôrdo_. Le troisième jour
nous étions dans la baie de Râs-el-Makhbez. C’est une sorte de port
allongé où l’on entre en faisant un détour, abri si tranquille que l’on
sait à peine si l’on est sur mer ou sur terre. Nous eûmes une nuit
paisible et nous pensions démarrer dès le matin et gagner le large. Nous
quittâmes la baie. Mais nous fûmes pris en proue par un vent d’est qui
nous chassa en arrière malgré nous et nous obligea de rentrer. Nous
ancrâmes de nouveau.
Nous vîmes des pêcheurs en barque et nous leur achetâmes, à vil prix,
une assez grande quantité de poisson. Nous avions à bord un Tripolitain,
pauvre diable, appelé El-Hâddj-Mylâd et assez expert en cuisine. Nous
lui livrâmes notre poisson, il nous l’apprêta. Grâce à Mylâd nous nous
régalâmes à souper, et en eûmes encore suffisamment pour notre repas
d’avant l’aube, car nous étions dans le mois de Ramadân, et par
conséquent nous jeûnions[231].
Notre commandant leva l’ancre et essaya de sortir de la baie ; le vent
nous y repoussa de nouveau. Nous fûmes ainsi pendant dix jours ; tous
les jours nous répétions nos manœuvres pour sortir, et le vent nous
renvoyait. La onzième nuit, fatigués et ennuyés de ces retards, nous
nous levâmes longtemps avant l’aube ; nous fîmes notre repas, et à peine
avions-nous mangé qu’un vent violent souffla tout à coup. Alors notre
voile de trinquet, qui était mal carguée et mal liée, s’échappa de ses
cordages et fut subitement enflée par le vent. Le brick, violenté par
l’effort de la secousse, brisa l’amarre de son ancre, et devint le jouet
des vagues et de l’air. Poussé sur le flanc droit, il prenait l’eau en
masse par les bords ; repoussé ensuite sur le flanc gauche, il repuisait
l’eau de l’autre côté par grosses nappes.
Sur le milieu du bâtiment, nous avions une cuisine, et le foyer en était
allumé ; un coup de vent emporta et la cuisine et le feu, et les jeta à
la mer. La braise volait partout, sur le brick, au-dessus de l’eau, et
les flots parurent alors comme couverts d’un brasier ardent. Nous
attendions le moment où nous allions couler à fond ; car les matelots ne
pouvaient venir à bout de ramener et de plier la voile qu’avait ouverte
le vent.
Nous étions dans les transes les plus poignantes, préoccupés et agités
de mille pensées sinistres. Les uns récitaient le chapitre _yâ syn_ du
Coran[232] ; d’autres invoquaient le grand saint Abd-el-Câder-el-Kylâny,
d’autres appelaient à leur secours le grand saint Mâghirny, d’autres le
grand saint Ahmed-Zarroûk[233]. Chacun s’en référait au saint qui lui
paraissait le plus sûr et le plus puissant ; chacun s’adressait à son
patron. Tous nous implorions secours et salut, secours et salut ne nous
venaient pas vite. Le brick nous emportait, chancelait, et nous dessus ;
la nuit était noire, et nous ne savions comment et où nous étions
poussés.
Enfin le jour paraît, le vent s’apaise, et nos cœurs se calment. Nous
ramenons le brick à l’endroit où il était avant la bourrasque. Nous
prenons terre, et nous faisons notre prière, remerciant Dieu de toute
notre âme de nous avoir sauvés du danger. Nous nous félicitâmes les uns
les autres d’avoir échappé à la mort.
Plusieurs d’entre nous jurèrent de ne plus remettre le pied dans le
bâtiment qui nous avait si mal traités. Nous fûmes généralement d’avis
d’aller par terre et à pied jusqu’à Zouârah, bourg sur les bords de la
régence de Tripoli. Chacun prétendait que Zouârah était peu éloigné de
nous et que nous y arriverions avant midi. Je partageai la résolution
générale, on partit.
Nous marchâmes toute la journée, et nous ne fûmes à Zouârah qu’après le
couvre-feu, vers quatre heures après le coucher du soleil. Aussi,
fallut-il nous faire reconnaître par la garde avant d’entrer.
Un de nos compagnons, le marchand tripolitain, appelé Djallaûn, nous
retarda dans notre trajet. La fatigue l’arrêta ; il était brisé,
harassé, et pouvait à peine se traîner. Je vins à son secours avec El-
Haddj-Mylâd ; nous le soutînmes de chaque côté, et nous l’aidâmes à
marcher jusqu’à Zouârah. Quand nous arrivâmes, Omoûrah-el-Zafâïry se fit
connaître à nous et nous apprit qu’il était parent du vizir du Pacha.
(Ce vizir avait épousé la sœur d’Omoûrah).
Nous fûmes hébergés dans la maison d’un particulier, et on nous servit à
souper. Nous passâmes la plus mauvaise nuit possible, tant nous étions
fatigués. Le lendemain matin, nous demandâmes où nous trouverions des
montures à louer, afin de nous rendre à Tripoli, on nous dit que nous ne
pouvions avoir que des chevaux. « Donnez-nous des chevaux, »
répliquâmes-nous, on nous en amena, et nous les louâmes à sept ryâl
tunisiens par animal.
Nous partîmes, et, avec nous, les propriétaires de nos montures. Nous
voyageâmes jusque vers quatre heures après midi, et nous descendîmes à
Abou-Odjaylah, chez Husseyn-Bey, un des grands de la cour du pacha et
gouverneur d’Abou-Odjaylah. A cause d’Omoûrah que Husseyn-Bey
connaissait, nous fûmes très-bien reçus, très-bien traités et très-bien
couchés.
Le lendemain nous reprîmes notre route, et le soir nous entrâmes à
Tripoli. Je pensais que quelqu’un de mes compagnons de voyage aurait la
générosité de m’inviter à descendre chez lui ; car lorsque leurs
provisions s’étaient épuisées à bord, ils avaient vécu des miennes ; de
plus, Djallaûn avait été heureux de me trouver pour l’aider à marcher et
à se traîner jusqu’à Zouârah ; j’avais eu de lui un soin tout
particulier. Dans ce trajet de Zouârah, il souffrit de la soif, et ce
fut moi qui, avec un autre, allai assez loin dans la plaine lui chercher
de l’eau et la lui apportai. Bref, quand nous fûmes entrés à Tripoli,
mes compagnons disparurent : c’est ainsi que le sel fond et s’écoule en
eau.
Me voilà donc seul. Je dus me rendre chez le chargé d’affaires de Tunis
à Tripoli ; il s’appelait Ammy-Méhenny. Je m’informai du lieu de sa
demeure, et je m’y fis conduire. Il me reçut parfaitement bien. C’était
le soir, la vingt-septième nuit de Ramadân. Je restai jusqu’à la fête
(c’est-à-dire le petit Bayram, qui suit le jeûne du mois de Ramadân).
J’espérais tous les jours voir arriver le maudit brick où nous avions
nos effets et des marchandises. La fête et ses quatre jours fériés se
passèrent, et le brick n’avait pas paru.
Je rencontrai des voyageurs de Saukanah (soknah), qui se préparaient à
se mettre en route pour le Fezzân. C’était pour moi une excellente
occasion de partir. Je réfléchis, et je ne vis rien de mieux à faire que
de retourner à Râs-el-Makhbez chercher ce que j’avais à bord, de louer
pour cela un âne bon marcheur (que je payai à raison de six cents ryâl
de Tripoli par jour), puis, à Zouârah, de louer un chameau, d’aller avec
le chamelier à Râs-el-Makhbez pour charger mes hardes et marchandises à
dos de chameau, de revenir aussi promptement que possible à Tripoli, d’y
vendre de suite mes tarboûch, et de partir avec la caravanne pour le
Fezzân. Lorsque j’eus loué mon âne et que je fus sur le point de me
mettre en route, mon Djallaûn et Omoûrah, qui surent mon projet, vinrent
me prier de leur rapporter tout ce qu’ils avaient laissé à bord du
brick. Ce qui était au nom d’Omoûrah ne lui appartenait point, mais
appartenait à Yoûcef-Pacha. Omoûrah n’était que le commissionnaire du
pacha, son homme de confiance.
Un Moghrébin du fond du Maghreb occidental, et qui avait aussi dans
notre brick un sac de cuir à mettre des provisions et des hardes, apprit
également que j’allais me rendre à Râs-el-Makhbez. Il me demanda la
permission de m’accompagner. C’était un pauvre hère, nu-pieds, nu-tête,
n’ayant pour vêtement qu’une _cachchâbyeh_[234] sur laquelle il s’était
appliqué une chétive ceinture. Je consentis volontiers à la demande de
ce pauvre diable. C’était au moins, pour le trajet, une occasion de
distraction ; j’évitais l’ennui d’être seul. J’emmène donc mon
Moghrébin. Nous entrons à Abou-Odjaylah vers trois heures après midi.
Nous ne voulions pas perdre de temps, et nous continuâmes notre route ;
nous voyageâmes même toute la nuit. A l’aube, nous étions à Zouârah.
Cette nuit de voyage fut marquée par une circonstance assez singulière.
En cheminant côte à côte avec moi, mon Moghrébin me demanda pour quel
motif j’allais au Soudan. Je lui dis que mon père y était mort et y
avait laissé quelque fortune que j’allais recueillir. J’eus la
maladresse de dire que dans la succession il y avait le prix d’un
certain nombre d’esclaves que mon père avait envoyés au Fezzân avec un
de ses serviteurs esclaves et que cet envoi avait été vendu pour une
somme de neuf cents douros ou talaris ; j’ajoutai que lorsque le
serviteur esclave se disposait à retourner au Soudan avec l’argent de la
vente, il avait appris la mort de son maître ; que le gouverneur du
Fezzân, informé aussi de cette nouvelle, avait appelé chez lui l’esclave
commissionnaire, l’avait empêché de partir et avait confisqué les neuf
cents douros ; enfin que la première chose que j’avais à recevoir de
l’héritage de mon père, c’étaient les neuf cents pièces d’argent, et que
je les toucherais au Fezzân.
Mon Moghrébin, ébahi, émerveillé, et voyant dans neuf cents douros une
somme qui, s’il l’eût eue, eût valu pour lui une fortune, devint fou
rien que d’y penser. Je lui avais bien dit que cet argent était à
Mourzouk ; mais il oublia cette circonstance ; il se figura que j’avais
la somme sur moi, et il ne se possédait plus de joie. Tout à coup, il
s’élance à une certaine distance de moi, puis revient subitement à
grands pas, en me disant : « Comment ! neuf cents douros ! tu as neuf
cents douros, mon fils ! — Certainement. » Et le voilà qui repart à
grande course, puis revient de même, mais brandissant en l’air un casse-
tête qu’il tenait à la main et dont il paraissait vouloir me frapper,
m’assommer, et en me répétant : « Neuf cents douros, mon garçon ! neuf
cents ! — Oui, oui ! » lui répondis-je, passablement effrayé ; car nous
étions en pleine campagne, n’ayant d’autre témoin que Dieu ; et si cet
extravagant eût tenté, dans son accès de folie, de m’assommer, de me
tuer, qui eût pu me défendre et me tirer de ses griffes ?
Une troisième fois, mon écervelé s’éloigne de moi subitement et revient
sus à pleine course, toujours le casse-tête levé comme pour me frapper,
et me criant encore : « Comment, mon fils ! neuf cents douros ! tu as
neuf cents douros ! — Mais écoute-moi donc, mon pèlerin. Tu t’imagines
que j’ai ici, sur moi, cet argent ? Mais, non, non ; cette somme est en
dépôt à Mourzouk, entre les mains du gouverneur ; et je ne sais pas s’il
consentira ou non à me la donner, s’il me la donnera tout entière ou
s’il ne m’en donnera qu’une partie. Je ne puis pas prévoir comment Dieu
conduira cette affaire. »
Ces paroles calmèrent l’effervescence de mon extravagant, le ramenèrent
à un état plus raisonnable : « Veux-tu, me dit-il, veux-tu que j’aille
avec toi au Fezzân ? — Volontiers ! répondis-je ; car je craignais de
lui déplaire. — Mais si je vais avec toi, que me donneras-tu de tes neuf
cents douros ? la moitié, le tiers ? — Ce que tu voudras. »
Intérieurement, j’étais contrarié, fâché contre moi-même de lui avoir
parlé des motifs de mon voyage au Soudan. Mais, grâce à Dieu, la nuit se
termina sans autre incident. Le matin, de bonne heure, nous étions à
Zouârah, et mon Moghrébin disparut.
Je m’empressai immédiatement de chercher des chameaux. « Il me faut,
dis-je aux chameliers, quatre chameaux afin d’aller à Râs-el-Makhbez et
y prendre les effets que je dois retirer d’un brick pour les transporter
à Tripoli. » J’eus bientôt les quatre chameaux avec quatre hommes de
conduite, bien armés. Nous partîmes de suite, nous dirigeant du côté de
Râs-el-Makhbez.
Nous n’étions pas à plus de trois ou quatre milles de Zouârah, lorsque
nous aperçûmes venir au galop, dans la plaine, un cavalier armé, ayant
la face enveloppée du lithâm au point de n’avoir à découvert que les
deux yeux. Le cavalier s’arrête un moment près de nous, et nous dit :
« Salut, les voyageurs ! — Salut ! répondîmes-nous avec une sorte de
crainte. — Où allez-vous ? — Nous allons retrouver, à Râs-el-Makhbez, un
brick que le vent a retenu dans la baie, et où nous avons des effets et
des marchandises que nous voulons retirer. — Les amis, vous allez avoir
une belle peur. » Et, sans un seul mot de plus, sans indiquer de quoi
nous allions avoir peur, il s’éloigne et fuit. Nous ne savions que
penser, et chacun de nous songeait à éviter le danger inconnu qui nous
était annoncé. L’un disait : « Retournons à Zouârah ; peut-être y
apprendrons-nous quel est le motif de cette peur que nous devons avoir.
— Ne retournons pas, répliquait un autre ; prenons route par le rivage
de la mer ; c’est le plus long, mais enfin nous arriverons à la baie ;
nous chargerons nos chameaux, et nous reviendrons de même par le rivage
jusqu’à Zouârah. » L’intérêt et la crainte de rien perdre de ce que le
voyage devait rapporter de profit déterminèrent enfin la majorité des
chameliers à accepter le dernier avis.