(le fruit du _cactus opuntia_, Linnæus). J’en achetai pour un quart de
ryâl tunisien, et j’en eus la charge d’un âne. Nous en mangeâmes tous à
satiété, et nous en jetâmes encore.
[Note 214 : _Voy._ note 72.]
[Note 215 : Bou-Bekr, et plus régulièrement Abou-Bekr, habitait du côté
des Arabes Tarhoûneh, dans les montagnes de ce nom, au sud-ouest de la
régence de Tripoli.]
[Note 216 : Observation reçue verbalement du cheykh.]
[Note 217 : Ces remarques, je les ai reçues de la bouche du cheykh ; il
me les fit avec une certaine animation que je vois encore, et je les
écrivis sur-le-champ.]
[Note 218 : L’explication des formes de la répudiation, et des serments
chez les musulmans, demanderait de longs détails. Je renverrai aux vol.
II et III du _Précis de jurisprudence musulmane_, que j’ai traduit de
l’arabe. P.]
[Note 219 : Indication verbale du cheykh.]
[Note 220 : _Voy._ note 73.]
[Note 221 : _Voy._ note 74.]
[Note 222 : Cette vieille construction est très-probablement
l’amphithéâtre d’El-Djemm, dont Shaw parle dans ses voyages.]
=CHAPITRE VI.=
Arrivée à Tunis, et ensuite à la ferme de mon père. — Mon père vide ma
ceinture et garde mon argent. — Regrets. — Le marabout Omar. — Mon père
me communique son projet de retourner au Ouadây. — Il part. — Présents
pour le sultan Sâboûn. — Mort de mon père. — Je me mets en route pour le
Ouadây. — Arrivée à Mourzouk. — Départ pour le Ouadây. — Je rencontre
l’oncle Zarroûk. — Discussion. — Conciliation. — Retour à Tunis. — Je
pars pour le pèlerinage. — Visite à Cairaouân. — Arrivée à Alexandrie, à
Rosette, au Caire. — J’achète une Abyssinienne.
Nous approchâmes bientôt de Tunis. Nous l’apercevions de loin,
éblouissant les yeux par son excessive blancheur, par les vitres
miroitantes de ses maisons, par ses avant-toits revêtus de fer-blanc,
par ses coupoles couvertes de tuiles demi-cylindriques et enduites d’un
vernis vert.
Nous arrivâmes, c’était un jeudi matin, dans le premier tiers du mois de
Châbân (le huitième mois de l’année musulmane). Nous descendîmes à
l’okel des voyageurs de Safâkès.
Aussitôt, je louai deux ânes ; j’arrangeai et liai sur ces ânes mes
ustensiles et objets de cuisine et de literie, et nous montâmes, moi sur
l’un de ces ânes, mon esclave concubine sur l’autre. Nous pénétrâmes
dans l’intérieur de la ville, demandant où demeurait mon père. On nous
apprit que la maison était fermée et que mon père était à sa _sânieh_,
c’est-à-dire, en langage de Tunis et de Tripoli, à son _jardin_, à son
_potager_. (_Sânieh_ se dit encore des puits par lesquels on arrose les
jardins ou les champs, surtout au Fezzân. On tire l’eau de ces puits par
le secours d’un taureau qui s’approche et s’éloigne alternativement,
pour laisser descendre et ensuite pour remonter la corde à laquelle est
attaché le seau. Le mot _sânieh_ est un mot dérivé du verbe _sanâ_,
aoriste, _yousnou_, qui signifie arroser, tirer de l’eau d’un puits. Ce
verbe se trouve employé dans le vers suivant d’un rimeur bédouin, écrit
en style vulgaire ; lequel vers, pris dans une acception proverbiale,
s’applique à celui qui amasse, et qui, sans savoir comment, perd ce
qu’il amasse :
« Je tire de l’eau ; mais mon réservoir est donc troué ! je ne sais
par où s’échappe mon eau. »
Je m’informai de l’endroit où était la sânieh de mon père, et du chemin
par lequel on pouvait y aller. On m’apprit qu’elle était à un endroit
appelé Djafar, et qu’il fallait, pour s’y rendre, sortir par la Porte
Verte, qui conduit au chemin du village d’Aryâneh. Nous suivîmes cette
indication, et à midi nous arrivions à la sânieh. Nous entrons. Un
esclave nous aperçoit, et me demande qui je suis. « Je suis voyageur,
hôte de Dieu, répondis-je ; je viens du Ouadây. » Ces seuls mots
suffirent pour me faire reconnaître. Les esclaves coururent m’annoncer à
mon père, qui alors travaillait au jardin avec ses gens : il avait
encore une douzaine de concubines, cinq servantes esclaves et deux
esclaves noirs, l’un appelé Khamys et l’autre Sâdân ; de plus, il avait
donné à sa mère une jeune esclave, qui la servait.
Mon père arrive à la hâte. Il me reconnaît, me salue ; je lui baise la
main, il m’emmène, nous entrons dans la maison qu’il habitait, et de
suite accourent mes deux cousines, filles de feu Mohammed, avec ma sœur,
née de cette concubine favorite qu’avait mon père au Dârfour, et qui fut
laissée à mon oncle Zarroûk au Ouadây. Toutes les trois viennent à moi,
me félicitent de mon retour. Arrive encore ma grand’mère, qui me fait
ses compliments et ses politesses et m’accable des marques de sa
bienveillance.
Quelques instants après, on sert à manger. Le repas fini, je raconte à
mon père les circonstances de mon voyage, et tout ce qui s’était passé
pendant mon absence, depuis le jour qu’il partit du Dârfour pour le
Ouadây, jusqu’à mon arrivée à Tunis. Mais je ne parlai pas de l’argent
que j’avais avec moi ; j’avais aussi recommandé à ma concubine de n’en
rien dire à qui que ce fût.
Vers le soir mon père me fit préparer un bain. Lorsque le bain fut prêt,
on m’apporta un vêtement neuf à la mode tunisienne. Puis : « Va, me dit
mon père ; prends ton bain ; cela délasse ; nettoie la poussière du
voyage. » J’obéis. Une esclave enlève les habits que je viens de quitter
et les emporte avec elle. Mon argent était dans ma ceinture, c’était des
_mahboûb_ d’or d’Égypte et de Constantinople, et quelques ryâl de Tunis.
Mon père, en prenant la ceinture, la trouve un peu pesante ; il l’ouvre,
la vide dans son giron, et va en enfermer le contenu dans un cabinet,
sans compter, sans rien examiner. Et moi, j’étais dans le bain ; je ne
vis rien de tout cela.
Je sortis de l’eau, je m’habillai ; je pris ma ceinture pour m’en
ceindre les flancs... Elle était vide comme le cœur de la mère de
Moïse[223]. Je restai confondu, consterné ; la joie de mon retour fut
évanouie, car j’espérais, après quelques jours passés en repos avec mon
père, acheter des marchandises convenables pour le Ouadây ; je voulais
retourner pour tenter la fortune et courir la chance de me faire un
avenir un peu tranquille. Mais une fois mes petites richesses perdues,
et cela par le fait de mon père, je me vis les ailes coupées et dès lors
impuissant à reprendre mon vol... J’étais pétrifié, incapable
d’articuler deux mots.
Ensuite, chose singulière ! je me leurrai encore d’espérances : futiles,
folles espérances ! Je me figurais bonnement que mon père avait pris mon
argent, non pour se l’approprier, mais pour me le conserver, pour me le
rendre lorsque je le désirerais. Je me berçais de ces illusions, comme
pour calmer la fièvre de regrets qui me tenait au cœur.
Quelques jours après, il nous vint à la maison un marabout de Masrâta,
appelé Omar. Il était de la famille d’un cheykh renommé pour sa haute
piété, du cheykh Ahmed-Zarroûk, le pôle des vertus, l’auteur du
_Ouazyfeh_ (recueil de prières qu’on peut lire en une heure ou une heure
et demie, et qui correspondrait à ce que nous appelons _Heures
chrétiennes_ ; celui qui lit le matin le _Ouazyfeh_ de Zarroûk, reste
nécessairement à l’abri de tout mal jusqu’au lendemain).
Le marabout Omar s’était lié d’amitié avec mon père, au Ouadây. Mon père
fut ravi de recevoir le saint homme, l’accueillit avec empressement, le
combla de prévenances et de soins. Il le logea dans la partie de notre
maison que j’habitais. La conversation du vieux marabout me soulageait,
me distrayait, car Omar était un homme de mérite, de science,
d’éloquence, de sagacité, d’une grande réserve dans les manières et le
langage, d’une éducation complète, d’une érudition riche et variée.
Un jour je m’avisai de lui parler de mon argent, de lui dire comment mon
père s’en était emparé, et m’avait ainsi ruiné et laissé sans ressource.
« Et je ne puis savoir, ajoutai-je, s’il se l’est approprié sans retour
ou s’il me le garde en réserve. — Mon fils, me dit Omar, ce soir même je
sonderai ton père sur ses intentions. »
Le lendemain matin, j’allai trouver le marabout et lui demander le
résultat de son entremise. « Mon cher ami, me répondit-il, à peine je
commençais à exposer à ton père ce que tu m’avais chargé de lui dire,
qu’il fronça le sourcil, se contracta la face, et me répliqua d’un ton
résolu : « D’où lui vient cet argent ? Cet argent est à moi, c’est mon
bien. Si mon fils l’a gagné en travaillant la terre, c’étaient mes
terres ; en faisant le commerce, la somme première était à moi ; si ce
sont des bienfaits du sultan, c’est à cause de moi, en souvenir de moi
qu’ils lui ont été accordés. Si mon fils revient encore sur ce sujet, je
le chasse d’ici sans autres ressources que ce qu’il a sur lui. Je
donnerai un exemple de sévérité qui lui servira à lui et aux autres. »
Je dus me taire ; et d’ailleurs qu’avais-je à lui répondre ? Je ne dis
pas un mot. » Les regrets prirent en moi une nouvelle amertume. Je me
repentais bien profondément de n’avoir pas pensé à cacher mon petit
trésor en lieu secret.
Quelques jours après, mon père m’appelle et me dit : « Je veux
entreprendre un second voyage au Ouadây, en ramener mes enfants, ce que
j’y ai de famille, voir et mettre en ordre mes affaires. Toi, tu
demeureras ici, à la sânieh ; je te l’abandonne avec les terres
environnantes qui en dépendent, en retour de l’argent que j’ai eu de
toi. Surveille ce petit domaine, fais le valoir, sème des arbres,
laboure les terres labourables. Je te laisse tout ce qu’il faut pour
cela : des bœufs pour le labour et l’arrosage, des instruments de
travail ; tu as, de plus, à l’endroit où nous conservons nos grains, une
bonne provision d’orge pour la nourriture du bétail, et aussi une
provision de blé pour les semailles et pour votre consommation à tous.
Tu as encore les _khammâceh_ ou ouvriers à cinquième[224] ; tu garderas
avec toi mon esclave Khamys, et l’esclave femme de Sâdân et sa fille.
Ensuite, je te recommande ma mère, tes cousines ; prodigue-leur tes
soins et tes attentions. — Mais, mon père, répondis-je, pourquoi vous
exposer encore aux dangers et aux fatigues d’un si long voyage ? Vous
êtes à un âge déjà avancé ; un tel trajet est trop difficile pour vous.
Permettez-moi d’entreprendre ce voyage à votre place ; je vous
suppléerai dans vos affaires, dans tout ce que vous désirerez. Donnez-
moi seulement des lettres pour le sultan, pour votre frère Zarroûk, et
je vous certifie que toutes vos affaires se termineront au mieux ; et
vous, vous serez ici en repos et tranquillité. — Non, non, répliqua-t-il
résolument, nul autre que moi ne terminera mes affaires ; tu ne peux pas
me suppléer. »
Il partit. Il se rendit à Tunis avec moi, et laissa à la sânieh sa mère
et ses nièces. C’était en Ramadân ; nous passâmes le reste de ce mois de
jeûne à Tunis, et pendant ce temps mon père vendit toutes ses esclaves ;
il ne garda que Sâdân d’esclave mâle. Il prépara une pacotille de
diverses marchandises convenables pour le Ouadây, et acheta plusieurs
objets dont il voulait faire cadeau au sultan ouadayen. Parmi ces objets
était une pendule à suspendre à la muraille ; elle était à musique, et
jouait un air qui durait trois ou quatre minutes avant l’heure : puis le
coup de l’heure frappait. Cette pendule avait coûté très-cher à mon
père ; il l’avait payée 160 ryâl de Tunis (265 fr.). Le cadeau se
composait encore de quelques livres, d’une assez grande quantité de thé
(car le sultan Sâboûn en raffolait), de kharaz de premières qualités, de
vêtements de prix, et de bougies de cire blanche comme du camphre.
Les préparatifs de voyage une fois terminés, mon père quitta Tunis.
C’était à la fin du mois de Chaouâl 1227 de l’hégire[225].
Je demeurai quelques jours à Tunis, puis je retournai à notre sânieh. Je
m’y fixai avec mes cousines. J’étais alors réduit à zéro, zéro d’or et
d’argent. L’hiver approchait. Je labourai mes terres, je les semai.
Quand je me trouvais dans le besoin, je vendais un peu de notre
provision d’orge.
Peu après le départ de mon père, ma grand’mère m’engagea à me marier
avec la plus jeune de mes deux cousines. Je refusai d’abord, ensuite
j’acceptai. Au mois de Zy-l-Câdeh nous fûmes fiancés, et à la fin de Zy-
l-Hedjeh nous fûmes mariés.
Deux ans se passèrent ; sur la fin de 1229 je reçus une lettre de
Mohammed-Younès, secrétaire-intendant de Yoûcef, pacha de Tripoli.
Mohammed m’annonçait la mort de mon père.
Je me disposai immédiatement à me rendre à Tripoli. Je partis. De
Tripoli je devais me mettre en route pour le Soudan, mais je dus
attendre ; il n’y avait pas de caravane prête à se diriger sur le
Fezzân. Bientôt après il en arriva une de Mourzouk ; parmi les voyageurs
était Sâdân, l’esclave de mon père.
J’allai de suite le trouver. Il me raconta que, du Ouadây, mon père
l’avait envoyé au Fezzân avec une troupe d’esclaves et que ces esclaves
avaient été vendus à Mourzouk ; qu’ensuite, lorsqu’il était sur le point
de s’en retourner, il avait appris la mort de son maître ; que cette
nouvelle parvint aux oreilles d’El-Moukkény, gouverneur du Fezzân, qui
aussitôt s’empara du prix de la vente des esclaves, c’est-à-dire de 960
douros, et que, de plus, El-Moukkény lui avait confisqué un chameau et
un milâyeh du Hedjâz. J’allai raconter ce fait de spoliation à Mohammed-
Yoûnès, qui sur-le-champ me remit, au nom de Yoûcef-Pacha, un ordre
enjoignant à El-Moukkény de me rendre, sur la présentation de l’ordre,
l’argent qu’il avait enlevé à l’esclave de mon père.
Une fois muni de cette pièce, j’achetai de quoi faire un présent
convenable à El-Moukkény. Peu après, la caravane reprit le chemin du
Fezzân, et je partis avec elle. Nous suivîmes la route de Bou-Ndjeîm et
de Saukanah (soknah). (Bou-Ndjeîm est un puits éloigné de Saukanah de
quatre jours de marche, et où souvent les Arabes Bény-Soleymân attaquent
les caravanes. Au delà, la route est commode et sûre.)[226] La traversée
fut agréable, rapide, gaie, et sans le moindre contre-temps.
J’arrivai au Fezzân, à Mourzouk. J’allai me présenter à El-Moukkény, et
je lui remis l’ordre dont j’étais porteur. El-Moukkény ne me satisfit
pas immédiatement. Il me renvoyait de jour en jour. Ce ne fut qu’après
un assez long délai, après beaucoup d’instances, avec beaucoup de peine
et de répugnance, qu’il me livra les 960 douros.
La caravane avec laquelle j’étais venu de Tripoli partit ; il me fallut
en attendre une autre. Pendant ce temps, j’achetai diverses marchandises
de facile débit au Ouadây. A Mourzouk, j’allais fréquemment rendre
visite au faguyh Aly-Mahaydy. Quand je fus sur le point de partir, le
faguyh Aly ayant besoin d’argent, me demanda 100 douros. Je les lui
prêtai, et il me remit une reconnaissance de sa dette.
La caravane termina ses préparatifs et leva le camp. Nous traversâmes
l’espace qui conduit du Fezzân chez les Toubou-Réchâd. En débouchant sur
leurs confins, nous rencontrâmes une caravane nombreuse qui venait du
Ouadây, et dans laquelle j’aperçus mon oncle Zarroûk. Il revenait avec
tout ce qu’avaient laissé de fortune mon père, feu mon oncle Tâher et
ses associés de commerce.
Nous nous saluâmes Zarroûk et moi. Les deux caravanes s’arrêtèrent, et
consentirent, à cause de nous deux, à faire une halte de vingt-quatre
heures.
Quand nous fûmes en repos, je parlai de mon père à Zarroûk, et je lui
demandai ce qui nous restait de fortune. Il me répondit que mon père
n’avait rien laissé. Cependant, lorsque je quittai le Ouadây, Zarroûk
n’avait que trois ou quatre esclaves outre ses concubines, et je lui
voyais dans la caravane au moins une centaine d’esclaves et au moins
deux cents chameaux. J’appris aussi qu’il avait une charge de plumes
d’autruche, et une charge de corail et de bijoux en argent, tels que
bracelets, périscélides, am-chingah ; que presque tous les voyageurs de
la caravane lui avaient emprunté ou de l’argent, ou des chameaux, ou du
grain. De plus, je remarquais que presque tout le monde était à ses
ordres et à sa dévotion ; il n’avait qu’à parler, commander ou défendre,
et on lui obéissait.
Je priai ceux qui connaissaient Zarroûk, et qui connaissaient sa fortune
personnelle, de témoigner de ce qu’ils savaient et de m’en donner une
déclaration légale ; mais tous refusèrent, de peur de lui déplaire.
Je n’avais donc ni aide ni secours à espérer. J’appris qu’un des
voyageurs désirait retourner au Ouadây, et qu’il avait dix jeunes
esclaves. Je lui proposai d’échanger ses dix esclaves contre ce que
j’avais de marchandises. Il accepta. L’échange fut effectué sur-le-
champ, et je regagnai le Fezzân avec la caravane venant du Ouadây, où se
trouvaient Zarroûk et mes autres parents qui l’accompagnaient.
Aussitôt que nous fûmes à Mourzouk, j’attaquai Zarroûk en justice, mais
personne ne voulut se charger du procès ; car Zarroûk alors exhiba un
papier portant déclaration de mon père qui reconnaissait son frère comme
son associé copropriétaire de tout ce qu’il possédait au Ouadây et même
à Tunis. Cette pièce était revêtue, comme caractères d’authenticité
légale, du témoignage du marabout Omar dont j’ai parlé précédemment et
du témoignage d’un autre témoin, le tout légalisé par le cachet du
faguyh Noûr, grand câdi du Ouadây. De plus, Zarroûk offrait de me livrer
de suite la faible part qui me revenait de l’héritage.
La querelle entre Zarroûk et moi menaçait de devenir violente. Quelques
personnes graves s’interposèrent entre nous, et nous exhortèrent à
entrer en conciliation. Je cédai à leurs conseils, et je consentis à
recevoir pour lot dix-huit esclaves. Ensuite, pour couper court à toute
récrimination, nous déclarâmes par écrit que Zarroûk ne me devait plus
rien, et que je n’avais rien à réclamer de lui. L’accord ainsi conclu,
Zarroûk me remit ma jeune sœur. Elle avait eu pour mère une concubine
d’origine mydaûb, et qui avait été donnée à mon père avec une autre
esclave zaghâouyenne par le sultan du Dârfour. Cette Zaghâouyenne
s’était suicidée, jalouse qu’elle était des femmes de mon père.
Je m’empressai de regagner Tunis. Cette fois, mon absence ne fut que de
dix mois. A mon retour, j’avais pour toute fortune, je crois, vingt-cinq
esclaves. Dans ce dernier voyage, j’eus à subir plusieurs contrariétés,
des fatigues, des désagréments, même des dangers. J’en ferai grâce ici ;
le récit en serait peut-être trop long et trop peu intéressant.
Mon retour à Tunis fut une sorte d’événement, une fête pour mes amis,
et, Dieu le sait, pour moi aussi. Quelques jours après mon arrivée, et
quand j’eus mis un peu d’ordre dans mes affaires, les visiteurs vinrent
me trouver, me féliciter de mon retour, acheter les esclaves que j’avais
amenés. En peu de temps je vendis ces esclaves, femmes et hommes ; je
n’en gardai qu’un appelé Saad. Quant au vieux Sâdân, je l’affranchis,
comme œuvre de bien au nom de mon père ; mais je laissai sa femme et sa
fille au nombre de nos esclaves.
Ma grand’mère eut pour son lot de l’héritage deux filles esclaves
qu’elle attacha à son service particulier. Pour moi, ma part résultant
de la vente de mes esclaves s’éleva à 1,000 mahboûb ou 4,500 ryâl
tunisiens.
Lorsque j’eus réalisé cette somme, je m’occupai de la culture de la
sânieh ; mais je m’aperçus bientôt que j’étais en perte, et que cette
propriété, ingrate comme exploitation, convenait plutôt à un personnage
de fortune et de rang qui en ferait une propriété de luxe et d’agrément.
Comme fonds de spéculation, elle était sans avantage. Je la vendis, avec
les dépendances, pour 8,500 ryâl de Tunis.
Vers cette époque mourut ma sœur aînée, et alors les deux tiers de sa
part d’héritage me revinrent de droit.
Je me fixai à Tunis ; j’y vécus environ deux ans. Notre famille était
nombreuse ; les denrées les plus ordinaires étaient à haut prix, et je
dépensai pour notre entretien une assez grande partie de ce que je
possédais. Je compris que si je demeurais ainsi deux autres années, ma
petite fortune s’épuiserait entièrement.
Je résolus d’aller faire mon pèlerinage, et voir en passant ma mère, que
j’avais laissée au Caire lors de mon départ pour le Soudan. Je me
préparai donc à ce nouveau voyage. Mon père avait possédé une maison à
Tunis ; j’en achetai une seconde, située vers le Dâr-el-Pacha (le trésor
de la guerre), pour 3,000 ryâl.
J’engageai ma cousine, qui était ma femme, à m’accompagner dans mon
pèlerinage, mais elle refusa. Je m’associai d’intérêts pour une
commission de tarboûch, avec un fabricant, le célèbre Mohammed-el-Bâmry,
que je chargeai du soin de notre famille pour le temps de mon absence.
Enfin je quittai Tunis au mois de Rédjeb (septième mois de l’année).
Le cheykh Ahmed-el-Sennâry, surnommé Ibn-el-Tayb, était à Tunis. Il
avait aussi formé le projet d’aller en pèlerinage. Par un heureux
hasard, il partit en même temps que moi, et nous nous rencontrâmes au
sortir de la ville. Nous louâmes notre passage ensemble sur un petit
brick. C’était un vendredi ; nous fîmes la prière de midi et nous nous
embarquâmes au port de Halc-el-Ouâd, le port de Tunis ; mais nous ne
démarrâmes que trois jours auprès. Le réïs ou chef de notre brick resta
tout ce temps à terminer quelques affaires qu’il avait dans la ville.
Enfin nous mîmes à la voile ; nous passâmes la nuit en mer. Le jour
suivant, nous étions dans le port de Soûçah, la ville la plus
remarquable que j’aie vue en Afrique après Tunis. Soûçah est assez bien
bâtie, et les habitants en sont bons et affables. Nous nous y arrêtâmes
trois jours. La cause de cette perte de temps fut encore notre réïs.
Nous lui demandâmes pourquoi il différait ainsi le départ ; il nous
répondit qu’il était en marché pour un chargement de savon. « Mais, lui
dîmes-nous, en attendant que tu termines tes affaires, ne pourrions-nous
pas aller jusqu’à Cairaouân, visiter le tombeau du saint compagnon du
Prophète, le vénérable Abd-Allah, fils d’Abou-Zamàh[227] ? Nous serons
de retour avant que tu sois prêt à partir. — Très-bien ; vous pouvez
aller à Cairaouân. »
Nous louâmes des montures, et le lendemain matin nous étions en marche.
Nous passâmes par Mestyr et Méçâken. Le troisième jour de notre départ
de Soûçah, nous entrâmes à Cairaouân. Nous étions une troupe de sept ou
huit voyageurs, sans compter le cheykh Ibn-el-Tayb, qui était notre chef
de route, notre conducteur.
Nous visitâmes les tombeaux des saints personnages enterrés à Cairaouân,
et, avant tout, celui d’Abd-Allah, fils de Zamàh. Son tombeau est dans
un macâm (sorte de chapelle) d’une architecture admirable d’élégance et
de beauté. Tout le sol en est pavé de marbre blanc, et les murs sont
revêtus de marbres de diverses nuances. Les encadrements des fenêtres y
sont ornementés en dorures et en dessins coloriés de différentes
couleurs, rouge, bleu lapis-lazuli, violet, etc. Le tombeau du saint est
d’une beauté et d’une magnificence au delà de toute description[228].
Nous visitâmes ensuite le cimetière, les tombeaux de plusieurs ulémas
célèbres, celui de l’iman Ibn-Abou-Zeyd, celui d’Ibn-Nâdjy, etc., tous
partisans zélés du rite de Mâlek.
Nous fûmes reçus et hébergés chez le moufti de Cairaouân ; il nous
traita avec la plus attentive prévenance. Une foule d’habitants de la
ville vinrent nous voir, se pressèrent autour de nous. On chercha à
retarder notre départ, en nous invitant à des fêtes, des repas ; mais
nous avions hâte de retourner à Soûçah. Nous nous excusâmes sur ce que
nous étions attendus par notre bâtiment, que nous avions laissé près de
mettre à la voile. On se rendit à nos raisons, quoique avec peine, et
enfin nous quittâmes Cairaouân. Les plus distingués des cheykh nous
conduisirent assez loin, nous accompagnèrent, nous témoignèrent leurs
regrets, nous accablèrent de politesses.
Nous revînmes à Soûçah. Notre brick était toujours à la même place. Nous
demeurâmes deux jours à Soûçàh ; je ne sais pas pourquoi nous n’allâmes
faire visite à aucun des ulémas. Il y en avait cependant un certain
nombre ; et même, parmi les plus distingués d’entre eux, j’avais
quelques parents éloignés.
Nous mîmes à la voile. Nous fûmes bientôt en pleine mer, ne voyant plus
que ciel et eau. Nous allâmes ainsi dix jours de suite. Le onzième jour,
nous entrâmes au port d’Alexandrie ; il était une heure environ après le
coucher du soleil quand nous jetâmes l’ancre. Nous passâmes la nuit à
bord. Le lendemain de bonne heure nous prîmes une barque, et nous
descendîmes à terre.