Ensuite Bou-Bekr me désigna un guide pour la route. Le lendemain je

quittai cette ignoble et ennuyeuse ville de Mourzouk ; dès le matin nous

étions sur le chemin qui devait nous conduire à la station des Beny-

Bichr. Mon guide me servait de compagnon, d’ami, de délassement, de

distraction, nous allâmes ainsi pendant quatre jours. Le cinquième,

arrivés dans le Chiâty, nous aperçûmes le stationnement des Bichr, tribu

brave, toujours prête à tout événement : attaque, défense ou capture.

Nous nous dirigeâmes droit à la tente de Bichr, le chef de la tribu, et

nous lui remîmes la lettre de Bou-Bekr. « Sois le bien-venu ! me dit

Bichr ; tu es ici comme chez toi. » Et il m’indiqua un endroit près de

ses tentes pour placer mes bagages et mes esclaves. En quelques

instants, je fus établi comme un enfant de la tribu. Bichr me traita

grandement ; aussi, j’attendis sans impatience l’arrivée de Bou-Bekr.

Le district de Chiâty, où les Bény-Bichr étaient installés depuis

quelque temps, est assez resserré, et se désigne souvent par le nom de

Ouâdy (vallée). C’est en effet une vallée toute semée de tamarix, très-

ombragée. Je n’y aperçus qu’un seul village, à quelque distance des

tentes des Bichr.

Dominés et tourmentés par leurs cousins les Seyf-el-Nasr, les Bichr,

comme je l’ai dit tout à l’heure, avaient été forcés, après une lutte

violente, d’abandonner leurs stations primitives, pour chercher au loin

une autre résidence. Audacieux, intrépides, les Seyf-el-Nasr, vainqueurs

des Bichr, s’étaient rendus redoutables. Postés entre le Fezzân et la

régence tripolitaine, dévaliseurs perpétuels et guetteurs attentifs, ils

ne quittaient plus l’arme du pillage ou de la guerre, ils faisaient

victime ou profit de tout.

On vient de voir quel moyen Yoûcef-Pacha employa pour tenter de les

réduire et de purger de leur présence les routes des caravanes. Il

recommanda spécialement à Bou-Bekr de décider Bichr lui-même, avec ses

plus intimes amis, à entrer dans le projet combiné contre les

brigandages interminables des Seyf-el-Nasr. Yoûcef promettait aux Bichr

le secours et l’appui d’un corps de troupes, leur promettait aussi ses

bienfaits et sa protection, s’ils voulaient combattre les Seyf-el-Nasr,

les poursuivre jusqu’à extinction et les réduire aux abois. Bou-Bekr

accomplit sa mission. Il vint trouver Bichr, et lui communiqua les

propositions de Yoûcef-Pacha.

J’attendais Bou-Bekr depuis cinq jours lorsqu’il arriva au Chiâty. Ces

cinq jours, malgré l’embarras de mes esclaves femmes et hommes,

passèrent rapidement. J’étais loin de Marzik ; le voyage m’avait

ragaillardi ; et puis je trouvais à acheter, à mon gré, parmi les Bichr,

du lait et de la viande. Mes chameaux avaient bon pâturage, herbe

fraîche et abondante.

A l’arrivée de Bou-Bekr, la tribu se réunit en conseil général pour

délibérer. Grands et petits, jeunes et vieux, tous se disposent à

examiner la circonstance actuelle et à discuter sur la situation. (Je me

rappelle toujours avec plaisir l’impression que produisirent sur moi

cette assemblée, la liberté avec laquelle tous les membres de la tribu

exposèrent leurs réflexions, leurs opinions.)[216] Des jeunes gens, des

enfants de douze à quinze ans, aussi bien que les révérends de la tribu,

obtinrent voix délibérative et furent écoutés sans trouble et sans

indifférence ; tous donnèrent leur avis, exprimèrent leur pensée ; tous

prêtaient à celui qui parlait une égale attention, pesaient, sans faire

distinction d’âge, les motifs et les observations des opinants et y

répondaient. On ne repoussait et ne méprisait aucun avis.

(C’était chose merveilleuse, et j’en conserverai toujours le souvenir,

de voir comment les vieillards écoutaient les réflexions, les paroles

d’enfants imberbes et peut-être à peine pubères. Jamais assemblée ne m’a

plus fortement, plus profondément ému. Dans aucun pays du monde, je

crois, pareilles choses ne se rencontrent. Une assemblée si calme, si

attentive, si grave, assemblée représentant tous les âges, pour traiter

une question d’intérêt général, une question qui touchait à tous les

intérêts et à tous les rangs des hommes de la tribu, est un modèle à

suivre, à imiter, pour tous les peuples de la terre. J’ignore comment se

tiennent et se comportent les assemblées délibérantes en France, en

Angleterre ; mais je suis persuadé que vous autres, Français et Anglais,

vous pourriez bien aller prendre une leçon de gravité et de liberté, un

exemple pour la forme des délibérations publiques, dans le désert de

l’Afrique, là où sont ces enfants de la tribu des Bichr. Il y a des

sauvages qui ont du bon ; il y a des brutaux qui ont de la sagesse ; il

y a des ignorants qui en remontrent aux savants ; comme, dans le désert,

il y a quelques oasis, quelques stations verdoyantes.)[217]

Les conclusions de l’assemblée furent que quelques-uns des principaux de

la tribu se rendraient à Tripoli avec Bou-Bekr, et que les autres

resteraient à Chiâty. Dès le lendemain de cette décision, on s’occupa de

préparer les provisions de voyage, les outres d’eau, et d’augmenter les

rations des chevaux pour les disposer à mieux supporter les fatigues du

trajet. Ces préliminaires durèrent cinq jours ; le sixième, la caravane

était en route pour Tripoli, marchant à la garde de Dieu. Nous n’avions

avec nous que vingt Arabes de la tribu, qui s’adjoignirent à Bou-Bekr

pour aller se présenter à Yoûcef-Pacha.

Nous fûmes hors des frontières du Fezzân après deux jours de route. Le

troisième jour nous entrâmes dans d’immenses plaines à perte de vue,

mais inondées de verdure, couvertes d’arbres verts ou secs.

Pendant toute la traversée, les Bichr de notre caravane n’eurent d’autre

conversation que les récits de leurs incursions, de leurs batailles, de

leurs pillages. « Vous rappelez-vous, disait l’un, le jour que nous

fîmes telle expédition, que nous fûmes attaqués par telle tribu ? Comme

les cavaliers fondirent sur nous à telle rencontre ! C’est ce jour-là

qu’ont succombé un tel et un tel. C’est là que j’ai étendu mort un tel ;

toute la tribu m’a vu à ce fameux coup qui l’a renversé roide. » Nous

n’entendîmes d’autre conversation, d’autres récits que ces aventures des

Bédouins du désert.

Nous voyageâmes pendant quinze journées dans ces plaines, riches de

pâtis et de verdure. Constamment quelques-uns de nos Arabes étaient en

avant, en vedettes actives, gravissant les hauteurs, flairant l’horizon

sur tous les points, examinant s’ils n’avaient point à craindre quelque

surprise, s’ils n’apercevaient personne. Ensuite ils revenaient à nous,

nous accompagnaient jusqu’à ce qu’un nouvel accident de terrain s’offrît

de loin et exigeât une nouvelle exploration.

Le seizième jour nous entrâmes dans le pays de Ghiriân, pays bien boisé

et orné de jardins, de sites pittoresques et sauvages, de sources d’eau,

d’étangs et de flaques considérables ; riche de grandes cultures de

safran, de fruits de diverses espèces. Le Ghiriân est à environ dix

journées de Tripoli, sur les terres même de la régence, à l’ouest.

Les Ghirianiens sont bons, généreux, hospitaliers, pleins de prévenance

et de cordialité. Ce qu’il y a chez eux de singulier, c’est que toutes

leurs demeures sont construites sous terre ; on n’aperçoit sur le sol de

leurs villages que les mosquées et les minarets, ainsi que les maisons

où ils hébergent les étrangers et les voyageurs.

Tant que nous fûmes dans le Ghiriân, nous nous arrêtions le soir à un

village ; au fort de la chaleur du jour, nous faisions halte à une

station ; partout où nous nous reposions, nous étions reçus avec la plus

avenante bienveillance, avec la plus facile générosité. Mais la chère

était peu attrayante, au moins à mon goût. Je ne pouvais guère manger

qu’une partie des viandes qu’on nous servait ; pour le reste, il m’était

impossible d’y faire fête. Car le grand mets des Ghirianiens, leur grand

régal, est une solide bouillie ou pâtée arrosée d’huile et assaisonnée

avec de la marmelade de dattes. Inhabitué que j’étais à l’usage de cette

bouillie épaisse, je ne pouvais aller au delà de deux bouchées ; j’étais

étouffé.

Nous mîmes cinq jours à traverser le Ghiriân. Nous débouchâmes ensuite

sur des plaines comme celles que nous avions parcourues au sortir du

Fezzân, à la différence que nous y trouvâmes çà et là quelques stations

de bédouins arabes. Nous étions depuis longtemps hors de tout danger,

sans autre crainte que la crainte de Dieu.

Le vénérable Bou-Bekr avait pour moi les plus soigneuses attentions ; il

me traitait généreusement, m’obligeait de manger avec lui, m’accablait

d’égards, s’épuisait en éloges sur moi, me chargeait de faire l’imâm

dans nos prières, me consultait, et acceptait mes avis et mes opinions

sur une foule de questions jurisprudentielles et de questions de

théologie.

Quant aux Bichr qui nous accompagnaient, ils me parurent tellement vides

de religion, tellement indifférents en matières de foi et de loi que

j’en étais révolté. Jamais ils ne font une prière, rien pour eux n’est

répréhensible ni défendu, pour eux crime et vertu sont au même tarif. Un

Bichr, dans tous ses serments, jure toujours par les trois promesses de

divorce multipliées par trois et suivies de trois. (Le musulman qui,

pour quelque motif que ce soit, jure qu’il répudie sa femme _par trois_,

s’il fait tel acte, doit la répudier par trois répudiations, aussitôt

qu’il exécute ce dont il a juré de s’abstenir. Les Bichr, par une

hyperbole de la forme ordinaire du serment, jurent _par trois_

multipliés par trois plus trois.)[218] Un Bichr se glorifie toujours du

nombre d’ennemis qu’il a tués, de ses pillages ; toutes prouesses qu’il

regrette par cela seul qu’elles sont passées, et dont il désire et

demande chaque jour le retour.

A ces sortes de récits et de bravades, je disais aux Bichr : « Mais de

pareilles œuvres et une pareille vie sont criminelles, réprouvées de

Dieu. Renoncez à ces habitudes de mal ; corrigez-vous. — Oh ! nous

autres, nous sommes _gens de prohibitions_, c’est notre vie à nous, nous

vivons de ce qui est défendu. Il nous faut de tels coups, de telles

curées. Ce sont profits que Dieu nous envoie, et c’est pour que nous en

jouissions, pour que nous en vivions, qu’il nous a plantés bédouins et

nous a donné notre patrie dans ces déserts. » Je leur lisais certains

versets du Coran ; je leur citais des maximes du Prophète, toujours à

propos des habitudes de meurtre, de brigandages, de spoliations ; et les

Bichr me riaient au nez, traitaient de puérilités et de plaisanteries

mes citations et mes remontrances. La meilleure preuve que mes sermons

n’aboutissaient à rien, c’est qu’un jour un Bichr, appelé Katâr, me

dit : « Eh ! mon brave cheykh, tu es bien heureux d’être ici sous la

recommandation de Bou-Bekr-Ibn-Rououyn, sans cela nous nous serions déjà

emparés de tout ce que tu as de chameaux et d’esclaves. »

En un mot, ces tribus n’ont rien de sacré ; c’est le comble de l’impiété

et de l’irréligion ; vieux et jeunes, tous sont de même. Les exceptions

sont presque introuvables, elles portent à peine sur quelques vieillards

cassés et décrépits. Ce que ces tribus ont de l’islamisme, se borne à

peu près aux deux termes qui composent la profession orthodoxe de foi :

« Je confesse qu’il n’y a de Dieu que Dieu, — et que Mahomet est son

Prophète. »

Les discours, la société de tels hommes me faisaient mal. Mais il me

fallait rester ; je me disais ce vers :

« Ces gens-là, je les avais pour compagnons, non pour amis ; il faut

bien que le chasseur reste en compagnie avec des chiens. »

Heureusement ce ne fut pas pour longtemps. Quand nous traversâmes le

Ghiriân, je me préoccupai moins de ces Bichr ; j’admirais la richesse et

la fertilité du pays. Et puis, j’étais poursuivi par l’idée des

étouffantes bouillies, affreuses pâtées reparaissant presque à chaque

pas pour menacer d’étrangler l’infortuné voyageur. Cette bienheureuse

contrée, patrie des bouillies, je lui tournai ces deux vers comme

souvenir :

« Oh ! oui ! Ghiriân est un fameux pays ! quelle richesse ! quelle

abondance !

« Là, le régal infaillible du voyageur..., c’est de la bouillie. »

Le Ghiriân est presque couvert de jardins fruitiers ou vergers et de

jardins ordinaires, parcourus par de nombreux cours d’eau. Mais pas un

voyageur n’en peut goûter un fruit autrement que par les yeux.

(Quiconque s’aviserait de porter la main sur un seul fruit, serait

assommé à coups de pierres ou à coups de bâton, ou serait tué d’un coup

de fusil. Les produits de ces vergers et de tous ces arbres sont portés

et vendus à Tripoli.)[219] J’ai encore dit, à cet égard, ces trois

petits vers :

« Certes, le Ghiriân est un pays de jardins charmants,

« De jolis parterres émaillés de couleurs ; tout cela sourit à l’œil

et à l’esprit.

« Mais que le voyageur en jouisse, en goûte, lorsqu’il passe par là,

oh ! non ! »

Enfin, lorsque je vis les Ghirianiens habiter sous le sol comme des

enterrés, et à un cri qu’ils entendaient, sortir de leurs trous comme

des revenants de dessous leurs tombes, il me vint en tête ces deux

autres vers :

« Ces bons Ghirianiens, ils vous ont là pour demeures de vrais

sépulcres ;

« Quand vous les voyez émerger, il semble qu’ils ressuscitent pour le

jour du jugement dernier. »

Du Ghiriân nous nous dirigeâmes droit sur Tripoli... Nous y entrâmes

vers le soir... Nous vîmes au-dessus de la porte, contre le mur, un

homme pendu.

J’allai m’héberger dans une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des

secrétaires-intendants de Yoûcef-Pacha. A Mourzouk, j’avais déjà été

logé dans une maison appartenant à ce même Mohammed.

Je ne restai que peu de jours à Tripoli. Je visitai la ville. Elle me

parut beaucoup plus grande de réputation que de réalité. La population

en pourrait tenir dans un des quartiers du Caire. La ville, avec la

citadelle et les murs d’enceinte, entrerait sans gêne et sans laisser

rien paraître en dehors, dans le quartier de Bardjaouân ; on pourrait

encore la cacher tout entière dans le quartier d’El-Djouânyeh, au Caire.

Les maisons de Tripoli sont semblables à celles des villes de province

en Égypte, et se rapprochent singulièrement de ce qu’étaient les maisons

d’Alexandrie avant que Mohammed-Aly n’eût fait restaurer et rajeunir

cette dernière ville.

Tripoli n’a que deux portes, une vers le marché du mardi, c’est celle

par laquelle nous sommes entrés, et une du côté de la mer. De ce dernier

côté est une grande halle couverte, appelée le marché d’El-Ribâ. A

toutes les issues de cette halle sont établies des portes, auxquelles

sont postés des gardiens et des chiens de garde pour la nuit. Tous les

marchands, ou à peu près, sont de l’île de Djirbeh ; il y en a si peu de

Tripoli, qu’on n’en tient pas compte.

Il y a encore le marché des Turks. Ce sont simplement deux rangs d’une

quinzaine de boutiques chacun. Dans ce marché, on vend à la criée des

habits et autres objets plus ou moins précieux. Enfin, il y a encore le

marché d’El-Camleh, ou marché aux poux, où l’on vend seulement les

vieilles défroques et les vieux objets de rencontre.

La plus belle mosquée de Tripoli, est la mosquée du pacha, en face du

fort. Je suis entré dans ce fort ou espèce de citadelle ; c’est tout au

plus une redoute, qui m’a paru une défense à peu près aussi bien

combinée qu’une maison des anciens kâchef d’Égypte. Elle ne vaut pas une

maison d’un bey d’Égypte, et à plus forte raison celle d’un pacha.

A l’époque où j’étais à Tripoli, la valeur monétaire courante

s’exprimait en termes extrêmement minimes. Ainsi le ryâl de Tunis, qui

est estimé à un tiers de douro d’Espagne, ou un tiers du talari ou

thaler autrichien, se traduisait par six cent cinquante ryâl de Tripoli.

(Je dis _se traduisait_, ou _s’exprimait_, parce qu’en réalité il n’y

avait pas de monnaie effective dite ryâl de Tripoli ; c’était une simple

appréciation verbale, fictive, passée alors en usage, et par laquelle on

indiquait une valeur comprise par les Tripolitains. _Explication orale

du cheykh._)

A Tripoli on ne trouvait guère, comme mets tout préparés, que du

_tourchy_ de Bâdindjân, c’est-à-dire des pommes tomates confites dans le

vinaigre ; pour les Tripolitains c’est un mets fin et recherché. On

pouvait se procurer un dîner inpromptu, en achetant un pain de cinquante

ryâl et du tourchy pour cinquante ryâl. Qui voulait se régaler de

_kébâb_ (morceaux de viande gros comme une noix passés à une brochette

et rôtis sur la braise), ou se régaler de viande cuite dans son jus, ou

bouillie, devait sacrifier au moins six cents ryâl.

Entre Tripoli et Menchyeh se tient, en plein vent et le mardi de chaque

semaine, un marché où se rendent une foule considérable de bédouins,

d’individus de Tripoli et de la banlieue, d’habitants de Menchyeh ; à

peine peut-on avancer sur la place du marché, tant est grande la

multitude. Les marchands d’étoffes, de tarboûch, etc., sont réunis en un

même endroit et sur une ligne ; les marchands de drogueries forment une

autre ligne, et les bouchers en forment une troisième. Ceux-ci égorgent

et vendent, ce jour-là, une quantité extraordinaire d’excellents

moutons. La viande des étals est magnifique et fait plaisir à voir. Ce

jour-là, presque toute la population de Tripoli se régale de viande

fraîche. Les autres jours, généralement, on s’en passe. Il n’y a guère

que les gens de quelque aisance qui envoient encore chercher de la

viande au marché du vendredi, à Menchyeh, à environ un quart d’heure

seulement de Tripoli.

Menchyeh est une ville d’une assez grande surface, plus longue que

large. On ne la traverserait, dans sa plus grande longueur, qu’en quatre

heures environ. Les maisons sont construites dans le genre des villes de

province en Égypte, excepté cependant les demeures ou castels des

grands. La raison de la grande étendue de Menchyeh est que presque

chaque maison est une sorte de métairie, ayant un jardin avec des

arbres, des dattiers et des terres de labour. Les habitants sont presque

tous des Arabes bédouins d’origine.

Pendant mon séjour à Tripoli, je me décidai à vendre ce que j’avais

amené d’esclaves, et à en réaliser la valeur en argent net ; car alors

il y avait en chargement au port un bâtiment qui se disposait à faire

voile pour la Turquie, et les esclaves étaient à bon prix sur la place.

Excepté une seule esclave bâguirmienne que j’aimais et qui s’appelait

Zeîtoûn, je vendis ma pacotille. Ensuite je changeai, chez un juif, mon

argent pour de la monnaie tunisienne.

Je m’embarquai sur une grande barque pour Tunis. Le troisième jour de

traversée, ou plutôt de cabotage sur la côte, nous touchâmes à l’île de

Djirbeh. Nous y descendîmes et nous achetâmes quelques provisions de

bouche, mais à un prix bien plus élevé qu’à Tripoli.

Puis nous démarrâmes, et nous navigâmes sur Safâkès (Sfâkès, selon la

prononciation des Moghrébins). Nous y abordâmes deux jours après notre

départ de Djirbeh. Nous descendîmes à terre ; il était une heure et

demie après le coucher du soleil. Nous ne connaissions personne dans la

ville, nous ne savions où prendre gîte. On nous conduisit à un okel,

lieu destiné à recevoir les voyageurs, près de la _Porte de la mer_,

_Bâb el-bahr_. Nous y passâmes la nuit la plus détestable, en vrais

étrangers abandonnés et ne sachant où s’installer, où se fourrer, dans

des chambres inondées de poussière et que nous ne pûmes nettoyer ; car

il était nuit close. Il eût été vingt fois préférable de rester dans

notre barque. La nuit nous parut d’une interminable longueur, en proie

que nous étions à toutes sortes d’insectes, puces, cousins, etc. Il nous

semblait que l’aube ne viendrait jamais nous annoncer le jour, que

jamais la nuit n’emporterait ses ténèbres. Du plus tôt que nous le

pûmes, nous nous enfuîmes de nos lits comme des voleurs, et nous nous

empressâmes de faire nos prières, prières à voix haute et prières à voix

basse[220].

J’allai visiter la ville de Safâkès et ses marchés. Les habitants sont

de véritables brutes, de vrais ânes sauvages, ne répondant à nulle

question, n’entendant rien, pures bêtes de somme sous forme humaine ; à

peine y a-t-il quelques exceptions. Les Safâkésains se nourrissent de

pain de maïs et de pain d’orge. En guise de viande, ils font une grande

consommation de fretin ou poisson qu’ils appellent _sabârès_ et qu’en

Égypte on appelle _biçârieh_ et _syr_[221].

Il y a presque à s’étonner que Safâkès ait pu produire des ulémas, des

écrivains distingués, des poëtes. Cependant elle en a produit plusieurs,

tels que Aly-Holayk, le cheykh Macdych, le cheykh Aly-Ghourâb, érudit

des plus renommés, dont la réputation est répandue et le mérite reconnu

dans toute la régence de Tunis. Aly-Ghourâb est auteur de charmantes

pièces de vers, de jolies poésies fugitives en vers détachés, comme

sentences, pensées isolées, etc. N’était la crainte de prolonger ce

récit déjà trop long, j’en citerais quelques fragments, quelques vers,

comme échantillon de ces compositions pleines de sentiment, de finesse,

d’esprit et de goût.

Safâkès est remarquable par le grand nombre de ses jardins, par ses

plants d’arbres fruitiers. La pistache verte y est abondante ; cette

variété de pistache est préconisée, dans l’ancienne médecine, comme

fruit doué de propriétés favorables au perfectionnement de

l’intelligence et de l’esprit, comme substance dont la vertu développe

les facultés mentales, surtout chez les enfants. Les amandes, les

mélongènes, et surtout le melon _roûmy_ ou grec, sont également

abondants dans les jardins de Safâkès. Les amandes sont de celles qu’on

appelle, en Égypte, _ferk_ ; c’est une variété facilement déhiscente,

c’est-à-dire que le moindre effort des doigts les ouvre en deux. Le

melon roûmy, à Safâkès, est plus doux que le sucre même.

Le poisson, à Safâkès, est à vil prix, presque pour rien. Nous y

achetâmes des sabârès par tas de cinq à six livres pesant, et chaque tas

ne valait qu’un kharroûbeh ou quatre nasryeh, ou un quart de ryâl

tunisien. Le gros poisson se vendait au poids, ou à l’œil et à la pièce,

mais toujours à bas prix.

J’ai visité à Safâkès plusieurs mosquées ; la plus considérable est dite

la Grande-Mosquée. Elle a à peu près la même étendue que la mosquée El-

Azhar, au Caire ; mais elle est toujours déserte, excepté aux heures des

prières (c’est-à-dire qu’il ne s’y donne aucune leçon).

Safâkès a un petit bazar où j’ai remarqué deux boutiques de médecins.

Une de ces deux boutiques est assez grande ; il y avait là un certain

nombre de livres que le médecin propriétaire tenait devant lui ; à côté

était une balance à peser les médicaments. L’intérieur de la case était

garni de bouteilles et de flacons. Je demandai à ce médecin en boutique

ce qu’étaient les livres qu’il avait devant lui. « Ce sont, me dit-il,

mes livres de consultation ; j’y cherche quelles sont les maladies sur

lesquelles on vient me questionner, quels sont les remèdes à employer,

quelles sont les quantités qu’il faut prendre des diverses drogues. »

Nous nous reposâmes trois jours à Safâkès. Je pris à louage deux mules

de poste et, le quatrième jour, au matin, nous nous mîmes en route pour

Tunis. Nous partîmes à la pointe du jour, munis des provisions de

viatique nécessaires pour cinq postes, autrement pour cinq journées de

marche. Nous arrivâmes au terme de ce voyage vers trois ou quatre heures

après midi.

Dans ce trajet de Safâkès à Tunis, ce que je vis de plus remarquable, ce

fut le village d’El-Djemm avec son vieux castel aux grandes et hautes

murailles, sorte de tour d’une hauteur presque inouïe et d’une

construction parfaite. Les murs sont percés de nombreux créneaux à

ouvertures étroites perpendiculaires, et pratiqués lors de la

construction de la tour. Ces créneaux ressemblent à ceux qu’on observe

dans certaines bâtisses de villages et derrière lesquels les paysans se

mettent en défense lorsqu’un ennemi vient les attaquer. Ce sont de

véritables meurtrières pour les fusillades[222].

Le castel était à ciel découvert, sans couverture qui le fermât, et

aussi sans escalier. Je demandai à mon muletier ce que c’était que cette

construction. « C’est, me dit-il, un donjon des temps du paganisme, et

bâti par les Amalécites. Il fut élevé par une femme qui y établit sa

résidence. Elle s’installait ordinairement au sommet, et là elle passait

les jours à filer du lin, et filait tant et si bien, que ses fils

s’alongeaient du haut du château jusqu’en bas. »

A Tunis, je cherchai à savoir ce qu’était le castel d’El-Djemm ; je ne

pus avoir aucun renseignement satisfaisant.

Voyage au Ouadây · 第 41 / 55 段