présents, que nous lui offrîmes par l’intermédiaire d’Othmân, son
premier vizir, et dont l’aïeul avait été mamelouk du sultan Mohammed au
Fezzân. Nous fûmes introduits, l’un après l’autre, auprès de Sa Majesté
fezzanaise. Le Sultan Mohammed-el-Mountacer, c’est ainsi qu’il
s’appelait, avait le teint blanc très-légèrement bronzé. Quand nous
entrâmes chez lui, il était drapé dans une grande couverture de laine
blanche, à raies en soie blanche aussi ; telle que les couvertures que
portent les femmes de Tunis et les Bédouins agents subalternes du pacha.
Mohammed, l’air fier et composé, était assis sur un porte-turban ou
siége-à-turban, qui faisait le trône de Sa Hautesse. (Le porte-turban
est une sorte de chaise ayant la longueur de deux ou trois chaises
européennes placées à côté l’une de l’autre, et ressemblant à nos bancs
de jardins, à la différence que le porte-turban, tel qu’on le voit au
Caire et tel que celui sur lequel reposait le sire fezzanais, a son plan
et son dossier en réseau tissu de bois de jonc coupé en lanières. Aux
quatre coins sont des montants ordinairement en bois de sâdj ou platane
des Indes et teints en noir, et quelquefois parés d’incrustations en
nacre et en petits coquillages. Ces quatre montants, assez hauts, et
réunis, aux extrémités latérales du siége, par une traverse de même bois
qui fait office de bras de fauteuil, supportent en l’air un dôme ou
couverture en façon de voûte, et travaillée aussi en tissu de jonc comme
le plan ; c’est sur ce plan qu’on pose les turbans et les vêtements
lorsqu’on les ôte pour aller se coucher ; jamais, en Égypte, ce genre de
siége ne sert que comme meuble de dépôt pour les habits.
Depuis que l’usage des turbans est abandonné par les grands et tous les
employés en Égypte, les porte-turbans sont bien moins communs dans les
maisons. Du temps des Mamelouks, et avant le règne de Mohammed-Aly, les
turbans étaient un grand objet de luxe ; les riches en avaient toujours
un certain nombre en réserve, et souvent en cachemires de haut prix.
Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les cheykh et gens de religion, les
domestiques, les sâïs ou palefreniers, les gens du peuple, marchands,
ouvriers, mercenaires, etc., enfin les Coptes et tous ceux qui ne
portent pas le costume _nizâm_ ou costume militaire, qui aient encore le
turban. Ce n’est que chez les cheykh et chez les personnes un peu à
l’aise, qu’on trouverait des porte-turbans.
La voûte ou le dôme de ce meuble est parfois parée d’étoffes plus ou
moins brillantes, assez fréquemment marquetées d’or et bordées de
franges de soie et de glands aux quatre coins. Au milieu du réseau-
voûte, en dehors, est quelquefois aussi une saillie qui soutient une
boule dorée ou argentée, ou même en argent creux. Les quatre montants
ont souvent à leur sommet une boule argentée ou en argent ; ces boules
sont appelées _asker_, soldats, sentinelles.
En Égypte, jamais on ne s’assied sur les porte-turbans ; ils sont trop
légers et trop fragiles pour ne pas se dégrader ou se briser sous celui
qui s’y assiérait. Celui sur lequel était posé le grave et imposant
prince du royaume des Fezzanais, était plus solidement établi. Peut-être
sa Hautesse l’avait-elle commandé en Égypte ou au Maghreb. C’était
probablement le seul meuble de cette espèce qui existât dans l’intérieur
de l’Afrique)[209].
Quand je fus présenté à Sa Majesté Fezzanaise, elle avait sur la tête un
turban blanc, mais d’une ampleur !! je n’ai jamais rien vu de semblable.
Ce turban était tourné et modelé à la manière mekkoise, plus renflé sur
la tempe droite que sur la tempe gauche. Nulle part les musulmans ne
portent le turban roulé avec autant de grâce et de coquetterie que les
Mekkois, mais le seigneur du Fezzân en avait ridiculement exagéré la
tournure et surtout les dimensions ; c’est à peine s’il pouvait à l’aise
pencher la tête, tant était monstrueux le paquet qui le coiffait.
Le sultan daigna recevoir mon cadeau, puis je décampai ; car je me
sentais une envie de rire démesurée en considérant cette espèce de
prince si bouffi, si gonflé, si sérieux, si morgue, qu’il laissait à
grand’peine cheoir de sa bouche impériale quelques petits mots isolés et
d’une voix presque mourante. Le plus souvent il répondait et parlait par
signes légers et presque insaisissables. A ce qu’il paraît, il est de
décorum, au Fezzân, de ne pas se prodiguer en mouvements et en paroles
dans les cérémonies.
Ce haut sultan, dont le nom complet, comme j’ai dit, était Mohammed-el-
Mountacer, avait un entourage composé de gens affublés de vieilles
couvertures de laine râpées ; tous avaient un air piteux et misérable.
Quelques jours après que nous étions à Mourzouk, j’aperçus dans la ville
le susdit sultan, seul, à pied, passant de maisons en maisons. On me dit
qu’il allait en visites chez certaines femmes, ses maîtresses.
C’est contre ce Mohammed-el-Mountacer qu’El-Moukkény marcha en armes.
El-Moukkény le déposséda de la royauté, et ensuite le livra à son cousin
Ahmed, qui le tua par ordre du vainqueur ; Ahmed fut ensuite mis à mort,
et El-Moukkény gouverna le Fezzân.
Le jour où je fus présenté au sultan, je me rendis, vers les trois
heures après-midi, chez le vizir Othmân dont la demeure touchait à celle
de son maître. Je vis alors devant le château plusieurs individus noirs,
sales, dégoûtants à donner des nausées, et qui battaient du tambourin à
caisse, semblable au tambourin des Turks d’autrefois. Mais ces caisses
avaient l’air délabrées, et les flûtes ou chalumeaux qui les
accompagnaient étaient d’aussi triste apparence.
Chez Othmân, je rencontrai le câdi Tâher et son frère Zyn-el-Abidyn, le
cheykh Ahmed Ibn-Yça, homme d’excellentes qualités, le cheykh Mohammed-
Ibn-Ghalboûn de Tripoli. Pendant le temps que je demeurai à Mourzouk,
j’assistai aux leçons de ce dernier cheykh ; il exposait et expliquait
les commentaires de Khâzin sur le Coran.
Le séjour de Mourzouk me déplaisait, m’ennuyait. Je n’y trouvais qu’avec
peine quelque nourriture qui fût de mon goût. Et puis je ne voyais pas
l’époque à laquelle je pourrais me mettre en route. Les caravanes pour
Tripoli n’osaient pas partir ; le chemin était coupé par les Arabes de
la tribu des Bény-Soleymân révoltés contre Yoûcef, pacha de Tripoli.
Toutes les caravanes que ces Arabes apercevaient, ils les pillaient ; et
le pacha ne savait comment mettre à la raison ces rebelles. Je passai
trois mois à attendre une occasion de départ.
Pendant cet intervalle, je vis arriver El-Moukkény, qui se rendait au
Barnau par ordre de Yoûcef pacha. C’était le dernier voyage commercial
que fit El-Moukkény au Soudan. Au retour, Yoûcef pacha prépara
l’expédition du Fezzân contre Mohammed-el-Mountacer.
Peu d’individus étrangers, soit du Maghreb, soit d’ailleurs, j’entends
des gens qui ont quelque habitude d’une vie un peu commode, se décident
à se fixer au Fezzân, même à Mourzouk. A ce sujet, voici ce que me conta
le cheykh Ahmed-Ibn-Yça.
Une fois, un homme d’étude et de science, un uléma, vint à Mourzouk.
Quelques jours après qu’il y fut, et dès les premières leçons qu’il
donna, une foule assez considérable se réunit autour de lui. On
l’écoutait et le suivait avec assiduité et attention. Mais un beau
matin, le brave homme prit subitement la fuite. Il ne pouvait plus
supporter le séjour de Mourzouk. « Il m’est impossible, dit-il en
partant, de demeurer davantage dans une pareille ville. — Pourquoi ? lui
demanda-t-on. — Pourquoi ? mais Mourzouk est une vraie image de l’Enfer.
L’Enfer est chaud, et ce pays-ci est brûlant ; les damnés de l’Enfer
sont noirs, et les gens de ce pays-ci sont au moins aussi noirs ;
l’Enfer a sept portes, et Mourzouk aussi a sept portes. Que diable
voulez-vous que je fasse dans un lieu qui a tout ce qu’a l’Enfer ? » Et
le bonhomme s’en alla.
Là, les femmes vendent sans cérémonie leurs faveurs pour quelques dattes
ou un peu d’orge ; c’est du moins ce que maintes personnes m’ont assuré.
Que faire en pareil lieu ? comment tuer l’ennui ? Comment s’habituer à
un pays où il n’y a pas un mets qui plaise et réjouisse un moment ! où
jamais il ne tombe une goutte de pluie ! où bêtes et gens ont même
pâture, quelques dattes ! où les fièvres ont élu domicile, entretenues
ou sans cesse renouvelées par l’usage continuel et presque unique des
dattes et du pain d’orge ! où le blé est si rare qu’il n’y a que les
grands, les vizirs, le sultan qui puissent s’en procurer ! où le beurre
est aussi introuvable que le soufre rouge[210] ! où le peu que l’on en
trouve parfois, par pur hasard, semble être une apparition miraculeuse
dont les riches seuls peuvent profiter ! Que faire de cette graisse
qu’on vend à Mourzouk comme unique ressource de cuisine ? que devenir
enfin dans un pays où le _cadb_, c’est-à-dire le trèfle des ruminants,
est brouté par les hommes comme il l’est par les agneaux ? Pâture
délicieuse, certes ! que les gourmands raffinés saupoudrent d’un peu de
sel pour en faire un régal ! Et puis encore, à peine a-t-on une poule
pour un demi-mithcâl d’or, et dix œufs, quand on en trouve, pour un
demi-ryâl ! Quoi de plus ? n’ai-je pas vu chez le câdi des femmes, des
domestiques faire procès à des gens qui refusaient de leur donner à
manger, et quoi ? des dattes ! Y a-t-il rien de plus misérable, de plus
affamé que ces _djebbâd_ ou pauvres hères qui tirent l’eau des puits et
la jettent dans les rigoles d’arrosage pour abreuver quelques terres
ensemencées, quelques bouts de champs de blé.
En vérité, il ne peut y avoir que les marchands qui aient sujet de louer
Mourzouk ; car ils y font des profits qui parfois s’élèvent jusqu’à
mille pour cent.
La surface entière du Fezzân ne porte que cent et un lieux habités, et
tout vit du dattier ; il suffit à une foule de besoins ; c’est la
ressource générale. (Du reste, il est presque l’unique arbre du pays ; à
peine trouve-t-on, et encore vers les puits seulement, quelques
tamarix.)
Sans le commerce, Mourzouk ne pourrait subsister. C’est le point de
passage des caravanes du Barnau, du Ouadây, du Bâguirmeh et de tout le
Soudan occidental et oriental. Les marchands d’Audjalah vont acheter des
marchandises en Égypte et les transportent à Mourzouk ; les marchands de
Saukanah[211] s’approvisionnent à Tripoli de Barbarie, et vont ensuite à
Mourzouk ; de même encore les marchands de Ben-Ghâzy ; ils tirent leurs
marchandises de Tripoli et même de Constantinople, et les portent à la
capitale du Fezzân. De cette manière, Mourzouk est un véritable centre
commercial.
Le lieu de Saukanah, que nous venons de citer, est entre la régence de
Tripoli et la capitale du Fezzân, aux deux tiers du trajet à partir de
Tripoli, c’est-à-dire à seize jours de distance, voyage au pas de
caravane. A une journée au delà de Saukanah, dans la direction ouest, se
trouve Hoûn.
A Mourzouk, on préfère les esclaves amenés de Hauça, capitale de
l’Afnau[212], aux esclaves amenés du Barnau, du Ouadây et de tous les
autres pays à l’est de ces deux États. Partout les esclaves de Hauça
sont les plus recherchés, et se vendent à plus haut prix que tous les
autres. Ceux du Bâguirmeh, et après eux ceux du Barnau, sont plus
estimés que ceux du Ouadây, mais moins que ceux du Soudan occidental.
Au Maghreb et au Fezzân, comme déjà nous l’avons fait observer, on
n’applique le nom de Soudan qu’à l’Afnau, à Hauça, à Noufeh et aux
contrées à l’ouest de l’Afnau. Quant au Barnau, au Ouadây et aux autres
contrées du côté de l’est, on leur donne le nom collectif de _Bélâd-el-
Abyd_, pays des esclaves.
Au Soudan occidental et au Barnau, Mourzouk est toujours appelée Zeylah.
Pendant mon séjour dans cette ville, je cherchai à obtenir quelques
renseignements historiques sur le pays, sur son origine ; mais je ne pus
recueillir que quelques informations de minime importance. Tout ce qu’on
sut me dire, c’est que les _rois_ du Fezzân étaient du sang des khalifes
abbâcides ; que ce Mountacer dont nous avons parlé, et que je vis à
Mourzouk, prétendait aussi descendre de cette même souche ; qu’un des
Abbâcides, après que leur famille fut expulsée de Bagdad par les Tatârs,
s’était enfui jusqu’au Fezzân, qu’il avait gouverné.
A Mourzouk passent les Touârig, les Touâty, voyageurs et commerçants de
Touât qui est leur centre de résidence, ainsi que les caravanes des
pèlerins tounbouktiens, qui, de Mourzouk, se dirigent sur Audjalah, puis
sur Syouah, et de là sur la province de Gyzeh et au Caire. Les caravanes
du Tounbouktou apportaient autrefois à Mourzouk, comme matière
commerciale ou monétaire, une assez grande quantité d’or en poudre, et
d’or en fragments, en baguettes, ou en anneaux. On préfère, au Fezzân,
la poudre d’or, comme étant or natif et de pureté plus sûre. C’est cette
poudre, apportée de Tounbouktou et d’autres localités du Soudan
occidental, qui servait et qui sert encore de monnaie à Mourzouk. On
pèse la poudre d’or au mithcâl, à fractions de mithcâl, pour les
payements. Aujourd’hui, la quantité de l’or a considérablement diminué
au Fezzân, et le plus souvent, selon l’importance des achats, on paye
avec les douros, avec des quarts, ou moitiés, ou trois quarts de douros
qu’on a coupés en quatre parties égales. (Pour les achats d’objets de
mince valeur, on n’a d’autre moyen monétaire ou d’échange que l’orge et
les dattes. Il ne s’y trouve pas de petites monnaies.)
Ce qu’il y a de frappant et d’admirable au Fezzân, c’est la
bienveillance, la probité, la conscience des habitants, en paroles et en
actions. J’en citerai un exemple.
Un Fezzanais avait dissipé sa modique fortune en folles dépenses, et
était réduit à la misère. Quelques jours avant le départ d’une caravane
pour le Soudan, il va couper un grand nombre de palmes de dattier, et en
sépare les bases, qu’il garde et qu’il emballe ensuite avec soin dans de
grosses toiles. Il en fait deux ballots qu’il coud et lie ensemble avec
de fortes cordes. Ces deux ballots, qui semblent être deux charges de
marchandises, sont placés par notre homme sur un chameau et transportés
de suite à Mourzouk.
En entrant dans la ville, la douane ou octroi taxe le droit d’entrée à
deux douros pour la charge, et on note que deux ballots de marchandises
sont arrivés d’Égypte pour un tel. D’habitude, le droit de douane est de
deux douros par charge, quelles que soient les marchandises, étoffes
grossières, ou soie, ou cachemires, etc. On n’examine point quelles sont
les marchandises, on n’ouvre jamais les ballots.
Le Fezzanais conduit la charge chez lui ; ensuite il va trouver le vizir
Othmân et lui dit : « Tu sais que demain une caravane part pour le
Soudan ; aujourd’hui il m’arrive deux ballots de marchandises ; je ne
puis pas les examiner et les réemballer pour demain ; je serais en
retard pour le départ. Prends-moi ces marchandises chez toi, garde-les
comme gage, et prête-moi 200 _frânsah_ (ou colonnates) pour la
spéculation que je veux aller tenter au Soudan. A mon retour, je te
rembourserai ma dette. — Très-volontiers, » dit Othmân.
L’autre va prendre les deux ballots, les charge sur un chameau et les
transporte chez le vizir, qui les fait déposer dans une chambre à part.
Les deux cents frânsah sont comptés au Fezzanais.
Le Fezzanais partit, il resta près de six mois absent. Sa spéculation
réussit, et il revint avec une troupe considérable d’esclaves. Après
s’être reposé quelques jours, il vendit ses esclaves ; puis il
s’empressa d’aller payer son créancier, et le remercia. Lorsque Othmân
eut touché son argent : « Maintenant, dit le Fezzanais, aie la bonté de
me remettre mon dépôt. » Othmân ordonne à ses esclaves de retirer les
deux ballots ; on obéit. Mais le bois s’était desséché, les ballots,
devenus très-légers, paraissaient moins bien remplis qu’ils ne l’étaient
lors de la consignation, et le maniement faisait entendre un craquement
singulier. Deux esclaves portaient sans gêne un ballot que la première
fois trois et quatre esclaves ne pouvaient remuer. Le vizir, surpris,
demanda ce qui était arrivé aux marchandises du Fezzanais. Il lui vint à
l’esprit que peut-être des voleurs s’étaient introduits chez lui et
avaient volé quelque chose du dépôt qu’il avait reçu, ou bien que ses
esclaves eux-mêmes avaient soustrait quelques objets. Othmân ne savait
que dire, et paraissait inquiet et confus.
Le Fezzanais le calma : « Ne t’inquiète pas ; il n’y a rien de moins
dans mes marchandises ; elles sont comme je te les ai remises. Ce sont
tout simplement des _kournâf_ (bases de palmes de dattier). C’est là
tout ce que je t’ai donné en gage. J’ai imaginé ce moyen pour obtenir de
toi l’argent que tu m’as prêté. Dieu m’a favorisé dans ma spéculation ;
je t’ai rapporté tes deux cents frânsah, et je te remercie de ta bonté.
Que Dieu t’en récompense ! — Je suis heureux de t’avoir été utile. Tu me
donnes la preuve de la probité la plus scrupuleuse et la plus pure ;
Dieu t’a gratifié de cette vertu au plus haut degré. Désormais, ma
fortune, mon argent sont à ta discrétion ; toutes les fois que tu auras
besoin d’en user pour ton commerce, pour tes voyages, je veux que tu
viennes me demander les sommes qui te seront nécessaires. »
De ce jour, le vizir et le Fezzanais devinrent et restèrent toujours
sincèrement amis.
Ce fait prouve la vérité de cette tradition reçue du saint Prophète
arabe : « La bonne foi est l’arche du salut[213]. »
[Note 208 : Zeylah ou Zouïlah était, en effet, jadis, le nom de la
capitale du Fezzân, pays qui est la Phazania des anciens ; le nom de
Mourzouk est récent et d’origine arabe ; la véritable prononciation est
Marzik.
PERRON.]
[Note 209 : Indications reçues verbalement du cheykh El-Tounsy.]
[Note 210 : Le soufre rouge est une substance merveilleuse ; c’était la
pierre philosophale. Les Égyptiens des temps pharaoniques savaient la
préparer. Aujourd’hui, le secret de cet _œuvre_, le grand œuvre, est
perdu.]
[Note 211 : On prononce dans le pays sokna.]
[Note 212 : Hauça est la capitale de l’Afnau ; Noufeh et Kechnah sont
les deux autres villes principales de la même contrée. (_Note verbale du
cheykh._) — Hauça est l’Haoussa des géographes européens.]
[Note 213 : _Voy._ note 71.]
=CHAPITRE V.=
Préparation au départ de Mourzouk. — Rivalités et guerre des Arabes
Bény-Soleymân. — Moyen employé par le pacha de Tripoli pour la terminer.
— Départ de Mourzouk. — Vallée de Chiâty. — Assemblée délibérante. —
Départ pour Tripoli. — Le Ghiriân ; hospitalité ; régal. — Jardins. —
Caractère des Arabes Bichr ; habitudes de rapines. — Arrivée à Tripoli.
— Menchyeh. — Départ de Tripoli. — Djirbeh. — Safâkès ; rusticité des
Safâkésains ; jardins ; fruits. — Castel du village d’El-Djemm.
Mon séjour à Marzik se prolongeait ; c’était la longueur de la vie de
l’aigle Loubed[214]. J’étais ennuyé, fatigué d’attendre ; et, Dieu le
sait, j’avais l’esprit toujours par monts et vallées. J’aurais voulu
avoir des ailes pour m’enfuir au plus vite ; partir était tout ce que je
désirais.
Mais comment faire ? Les Bény-Seyf-el-Nasr, tribu des Bény-Soleymân,
infestaient la route, détroussaient, dépouillaient, ou même égorgeaient
les voyageurs, rendaient impossible toute traversée, suspendaient tout
départ de caravane.
Je cherchais partout, à chaque heure, quelque compagnon de voyage qui
pût me servir de sauvegarde et d’appui ; je n’en trouvais pas. Enfin, le
cheykh Mohammed-Bou-Csayçah, de Tripoli, vint chez moi, et de premier
abord : « Allons ! mon ami, me dit-il, prépare-toi ; tu vas partir.
Voici une bonne occasion de mettre fin à tes ennuis. — Laquelle ?
répondis-je, mon vénérable cheykh, laquelle ? — Il vient d’arriver ici
un des plus hommes de bien que je connaisse, le cheykh Bou-Bekr-Bin-
Rououyn, cheykh révéré pour sa piété, honoré et respecté par toutes les
tribus des Arabes Bény-Soleymân. C’est lui que Yoûcef, pacha de Tripoli,
a choisi comme médiateur et qu’il a chargé du soin d’étouffer la guerre
qui agite les deux tribus ennemies des Bény-Bichr et des Bény-Seyf-el-
Nasr. — Mais qu’est-ce donc que cette guerre ? demandai-je à Bou-
Csayçah, et pourquoi Bou-Bekr-Bin-Rououyn vient-il ici ? — Voici
l’affaire en peu de mots. Bou-Bekr vient ici envoyé par Yoûcef-Pacha. Il
a l’ordre d’emmener sous sa sauvegarde, à Tripoli, les principaux des
Bény-Bichr, tribu aussi des Bény-Soleymân. Car ces Bény-Soleymân se sont
séparés en deux branches, la tribu des Bichr et la tribu, plus nombreuse
et plus puissante, des Seyf-el-Nasr. Ceux-ci ont voulu dominer les
Bichr, quoique les uns et les autres soient issus de deux frères dont
chaque tribu porte le nom. De là une guerre dans laquelle les Seyf-el-
Nasr furent vainqueurs. Les Bichr, battus, laissèrent un certain nombre
de morts sur le champ de bataille. Forcés de s’enfuir, ils n’eurent
d’autre parti à prendre que de se réfugier sur le territoire du Fezzân,
et de se placer ainsi, en quelque sorte, sous la protection du sultan
fezzanais.
« Dès lors, les Seyf-el-Nasr infestèrent les routes, pillèrent les
caravanes, et se mirent par là en hostilité flagrante avec le pacha de
Tripoli. Yoûcef envoya contre eux des troupes, et ces troupes furent
battues ; une seconde expédition fut encore battue. Yoûcef-Pacha, étonné
et embarrassé, consulta ses vizirs ; et il lui fut conseillé d’appeler
auprès de lui les Bichr retirés dans le district de Chiâty, de se les
attacher par des largesses et par des procédés de bienveillance, et de
les décider à une nouvelle guerre contre les Seyf-el-Nasr. — Mais qui
pourrais-je employer à cette négociation ? dit le pacha. — Le plus sûr
est de la confier à Bou-Bekr-Bin-Rououyn. » Aussitôt Yoûcef envoya
appeler Bou-Bekr. Celui-ci se rendit à Tripoli[215]. Le pacha le reçut
avec toute la déférence possible, lui fit des présents, ensuite
l’informa de ses intentions et lui expliqua le but de la négociation
qu’il voulait lui confier. Bou-Bekr accepta la mission, et promit
d’amener à Tripoli les principaux des Bény-Bichr.
« Yoûcef donna au cheykh un firman dans lequel il promettait, par
serment, toute sécurité aux Bichr qui viendraient à Tripoli, et
annonçait qu’il les traiterait avec honneur et générosité.
« Bou-Bekr, muni de cette pièce, se rendit au Fezzân, et il vient
d’arriver ici. Je crois que c’est la meilleure occasion de départ que tu
puisses espérer. Joins-toi à cette ambassade, arrange-toi avec ces
compagnons de voyage. Tu seras sous la protection et la sauvegarde de
Bou-Bekr ; c’est un homme de religion et de conscience. — Que Dieu te
conserve ! répliquai-je, transporté de joie. Présente-moi à ce brave
cheykh Bou-Bekr, afin que je puisse un moment m’entretenir avec lui et
connaître quelles sont ses intentions relativement à notre voyage. —
Volontiers ! nous le verrons un peu après l’asr (vers quatre heures
après-midi). Prépare-toi, prépare-toi à sortir de Mourzouk, de cette
prison.
A l’heure convenue, je me rendis chez Bou-Csayçah, et j’y trouvai un
homme vénérable parmi les Arabes et d’un extérieur noble et distingué ;
c’était Bou-Bekr lui-même. Dès que j’entrai : « Voici, lui dit Bou-
Csayçah, voici un Tunisien que je veux te recommander et placer sous ta
protection. — Très-bien ! répondit Bou-Bekr ; protection, attention,
appui, secours, tout ce que tu désireras. — Et as-tu, me dit aussitôt
Bou-Bekr, beaucoup de bagages, une grande suite ? — Oui, répondis-je ;
j’ai un bagage assez considérable. — Alors, le mieux est que tu partes
d’ici avant moi, et que tu ailles m’attendre au Chiâty. Je ne resterai à
Mourzouk que quelques jours. — Mais comment saurai-je où et chez qui tu
descendras dans le Chiâty ? — C’est chose facile ; et tu ne seras gêné
ni inquiété par rien. » Il m’écrivit aussitôt deux mots de lettre pour
le chef suprême de la tribu des Bichr, stationnés dans le Chiâty. Ce
chef s’appelait aussi Bichr ; Bou-Bekr se borna à tracer ce billet :
« Lorsque tu recevras cette lettre, traite honorablement celui qui te
l’aura remise. Aie soin de lui jusqu’à mon arrivée. Je te salue, toi et
tous ceux que tu aimes. »