des chameaux. — Manière de faire les marchés de louages. — Soins des
Toubou pour leurs chameaux. — La montre d’Abd-Allah. — Cérémonies des
Toubou en se saluant. — Analogies de ces salutations avec celles des
Fôriens des monts Marrah. — Formes de politesses des Fôriens, des
Barnâouyens. — Querelles fréquentes entre les Toubou. — Dix jours de
désert. — On me vole deux outres d’eau. — Mon esclave favorite en danger
de périr de soif ; moyen par lequel elle fut conservée. — Arrivée à
Catroûn.
Nous entrâmes dans le désert par lequel nous devions arriver à
Catroûn[204], premier bourg sur la frontière du Fezzân. Cent cinquante
Toubou-Réchâd nous accompagnaient, suivant à quelque distance notre
caravane. Si nous oubliions, ou laissions à chaque halte, un couteau,
une écuelle, etc. (car une caravane oublie toujours quelque chose), ils
étaient là pour en faire leur profit. D’habitude, si un chameau meurt,
ils en recueillent la chair et en préparent du cadyd ; s’il tombe malade
et que son maître l’abandonne, ils s’en emparent.
Pour ce trajet, jusqu’au Fezzân, nous fûmes obligés de louer d’eux un
assez bon nombre de chameaux. Voici comment se font ces louages.
Lorsqu’un voyageur s’aperçoit qu’un de ses chameaux ne pourra pas
arriver jusqu’à l’endroit où la caravane doit s’arrêter, il appelle un
de ces Toubou, lui offre le chameau fatigué et en demande un autre.
« Montre-moi, dit alors le Toubou au voyageur, quelle est la charge à
porter. » Le voyageur la désigne ; le Toubou la soulève pour en
apprécier le poids, et si la chose lui convient, il s’engage à conduire
et transporter le fardeau jusqu’au Fezzân. Alors le chameau affaibli,
offert d’abord par le voyageur, reste au Toubou, qui le fait partir à
petites marches pour son pays ou pour le Fezzân ; et ensuite, par ses
soins, le Toubou réussit souvent à rappeler la force et la santé de la
bête.
Lorsque le Toubou a jugé le fardeau trop pesant, il le laisse et passe
outre. Moi-même je fus obligé de prendre à louage un chameau. Le Toubou
avec lequel je fis marché se chargea du transport de mes hardes jusqu’à
Mourzouk. Je montai sur ce même chameau, par-dessus mon bagage.
Pendant tout le trajet que nous eûmes à parcourir, le Toubou, mon
loueur, venait à moi chaque matin au moment du départ et chargeait lui-
même le chameau. Et si je m’avisais d’ajouter la moindre chose à la
charge pour laquelle nous avions conclu notre marché, mon Toubou s’y
refusait invinciblement. « Je ne dois transporter, me disait-il, que le
poids que j’ai accepté dans nos conventions. »
Au départ des stations, mon Toubou prenait la bride de la monture qu’il
m’avait louée et marchait toute la matinée. En cheminant, il arrachait
les plantes sauvages qu’il rencontrait sur ses pas, et, toujours sans
s’arrêter, il les donnait à brouter à son chameau. Une fois que midi
était passé, mon homme abandonnait la bride, qui alors restait pendante,
et il allait ramasser des herbages, même à grande distance de la
caravane, qui continuait sa route ; au moment de la halte, il arrivait,
toujours alerte et dispos, avec une charge de plantes, faisait
agenouiller son chameau et lui donnait à manger les plantes recueillies.
Par ces soins, les chameaux des Toubou sont toujours, malgré les longues
marches, en vigueur et santé, tandis que ceux des caravanes, étant
privés de nourriture pendant la route, ont toujours l’air épuisés de
fatigue et sans entrain. C’était en effet l’état des nôtres.
Je raconterai ici, en passant, une petite anecdote qui caractérise
l’ignorance et la sauvagerie des Toubou. Relégués dans leurs déserts,
ils n’ont absolument aucune idée, aucune notion des choses les plus
simples des pays civilisés.
Il y avait dans notre caravane un Tripolitain appelé le réïs Abd-Allah.
Cet Abd-Allah avait une montre d’un certain prix, bien qu’elle fût en
cuivre. Lorsqu’il était allé au Ouadây, il avait eu intention de la
vendre au sultan ouadayen. Mais Abd-Allah n’ayant pu avoir de sa montre
le prix qu’il voulait, il l’emporta avec lui. Il avait le plus grand
soin de sa montre, ne la laissait toucher par personne. Notre dernière
station sur le territoire des Toubou-Réchâd, fut un endroit ombragé de
plusieurs arbres. Nous nous y étions arrêtés pendant la grande chaleur ;
un soleil brûlant nous avait épuisés tous, hommes libres et esclaves.
Nous attendîmes donc que l’ardeur de l’atmosphère diminuât ; nous
serions morts au soleil. Quand le jour commença à baisser, mais quelque
temps avant le crépuscule, nous levâmes le camp, afin de rattraper,
pendant la nuit, les heures que nous avions perdues dans la journée. Et
puis, pendant la nuit, nous étions plus à l’abri des souffrances de la
soif.
La fatalité voulut qu’Abd-Allah oubliât sa montre à la station. Il la
laissa suspendue à une branche à laquelle il l’avait attachée en se
mettant à l’ombre. Quand nous eûmes décampé, les Toubou, selon leur
habitude, vinrent fureter dans le camp abandonné et prendre ce que nous
y avions pu oublier ou jeter. Un d’eux aperçoit la montre pendue à
l’arbre. Transporté de joie à l’aspect de la couleur d’or, il saisit la
montre. Mais il entend le bruit du mouvement ; il approche la _pièce
d’or_ de son oreille, et le bruit est plus fort et plus distinct. Le
sauvage Toubou s’imagine tout de suite qu’il y a là quelque diable
enfermé dans l’or, et de toute sa force il lance contre le tronc de
l’arbre la montre, qui se brise en mille morceaux ; verre, cadran,
ressort, chaîne, tout a éclaté, tout est fracassé ; et le sauvage de
crier : « Un diable ! un diable ! » de fuir à toutes jambes, et ses
compagnons de fuir avec lui à qui mieux mieux.
Abd-Allah pense à sa montre. Il la cherche partout, et ne la trouve pas.
Il en demande des nouvelles à ses esclaves, à ses domestiques ; aucun ne
sait ce qu’elle est devenue. Il se rappelle enfin qu’il l’a oubliée,
suspendue à l’arbre sous lequel il s’était reposé, et il part à grande
course de chameau, retourne à notre halte... ; il arrive, il voit la
montre éventrée, et les pièces de l’intérieur éparses à terre, jetées çà
et là. Il reste stupéfait et frappant ses deux mains l’une dans l’autre,
il pousse une exclamation de douleur et de regret sur sa montre : « Que
Dieu maudisse le temps que nous avons passé ici ! » dit-il. Et il
rejoint la caravane. Il était désolé, consterné.
Lorsque nous nous arrêtâmes, il alla vers les Toubou qui nous
escortaient et leur demanda qui avait brisé la montre. Un d’entre eux
répondit : « C’est moi, c’est moi qui ai mis le diable en pièces, et qui
lui ai fait recevoir un rude coup. » Abd-Allah prit dans sa mémoire le
signalement du brise-diable et en écrivit le nom. A notre arrivée à
Mourzouk, le Tripolitain cita le Toubou devant le kâdi, et demanda
quarante ryâl ou colonnates pour dédommagement. Le Toubou fut obligé de
payer.
Avant de quitter les Toubou, je dirai quelques mots sur leur manière de
se saluer et de s’informer de la santé de quelqu’un.
Les Toubou forment un groupe considérable de hordes. Cupides et avares,
ils dépassent toutes les peuplades du Soudan en rusticité et en
sauvagerie. J’en donnerai comme échantillon leur manière de s’aborder et
de se saluer. C’est une des bizarreries qui m’ont le plus frappé chez
eux.
Lorsqu’un Toubou rencontre un autre Toubou qu’il n’a pas vu depuis
quelque temps, ils ne s’abordent pas en se prenant et se serrant la
main. Ils commencent par s’accroupir tous deux face à face, d’un œil
sérieux et calme, le derrière appliqué sur les talons, comme deux
singes, le liçâm entortillé jusqu’aux yeux sur le minois, la main droite
tenant la lance debout sur le sable, et la main gauche gardant le
dèrègueh ou bouclier. Puis l’un dit à l’autre, d’un ton rustre et demi-
rauque : « _Lohantchennô_. » Et l’autre aussitôt répond :
« _Lohantchennô_. » C’est leur manière de se dire d’abord _bonjour_.
Ensuite tous les deux, alternativement, répètent plusieurs fois :
_Lohantchennô_. Après cela, l’un reprend par : « _Nihillôhanihi_ ; » et
l’autre de redire aussitôt : « _Nihillôhanihi_. » C’est leur façon
d’exprimer « comment te portes-tu ? » Ce qui se répète à tour de rôle
deux ou trois fois pour chacun, et toujours sans faire le moindre
mouvement. Ensuite l’un des deux se prend à dire : « _Ihilla_ ; » et
l’autre de répéter : « _Ihilla_. » Il paraît que, pour eux, c’est le
vœu : « Dieu te conserve ! »
Une fois qu’ils en sont à cet _ihilla_, les deux Toubou se le répètent
mutuellement à n’en plus finir, et en laissant peu à peu baisser et
mourir la voix ; et quand à peine on entend le perpétuel _ihilla_, tout
à coup ils recommencent _da capo_, et par un cri fort et subit, ce
bienheureux _ihilla_, ils parcourent la même gamme _decrescendo_ jusqu’à
extinction de ton et jusqu’à ce qu’ils soient arrivés graduellement au
ton avec lequel on parle à quelqu’un au tuyau de l’oreille, à tel point
qu’on n’entend plus le _ihilla_ et qu’on croit la cérémonie de
salutation terminée. Mais voilà qu’aussitôt, avec un nouvel éclat de
voix, ils réentonnent à grand et haut cri : _Lohantchennô_, et toute la
musique, toute la cérémonie recommencent d’un bout à l’autre, avec la
même lenteur et tout aussi longuement ; puis encore une troisième fois,
et tout au long, et toujours avec les mêmes formes, les mêmes mots aux
mêmes places et la même palinodie. Cette scène de salutation dure ainsi,
avec le plus grand flegme du monde, pendant près d’une heure.
Je n’ai vu quelque chose d’analogue à ce genre de salutations, que chez
les Fôriens sauvages et brutes des monts Marrah et du Témourkeh. Lorsque
deux de ces Fôriens se rencontrent, ils sont presque aussi longs à
s’adresser leurs civilités que les Toubou ; seulement ils varient
davantage leurs termes de politesse, et les deux interlocuteurs ne se
renvoient pas immuablement les mêmes mots. Ainsi, à l’abord, l’un dit :
« _Assey_, » comme nous dirions : « En santé ? cela va bien ? Je te vois
en bonne santé. » Et l’autre répond : « _Ki-dilo_n_ assey_, nous te
voyons en bonne santé ; » ce qui serait l’analogue de : « Nous sommes
content de te voir en bonne santé. » Le premier reprend :
« _Kamou_n_ouacia djenn-is toullei dja-la_ ; » c’est-à dire : « Tu
viens, tu me parais en bon état, à merveille. » (Le premier de ces mots
fôriens n’a pas pour le cheykh El-Tounsy un sens bien connu. _Djen_, tu,
toi ; _is_, lettres de rapport comme signe et force du génitif. L’_n_
redoublée est une forme euphonique. _Toullei_, bien en bon état. _Dja_,
tu, toi ; _la_, venu ; tu viens.) L’autre répond : « _Djennei âfia
djan_, et toi, tu es en ta santé ? » (_Djen_, toi ; _nei_, tu es ;
_âfia_, santé, mot d’origine arabe ; _djan_, de toi.) Le premier
continue par : « _Dogolah, toullei, leh_, tes enfants sont-ils en bonne
santé ? » (_Dogolah_, enfants ; _toullei_, bien, en bon état ; _leh_,
est-ce que ?) La réponse est : « _Y toullei_, oui, bien. » Puis, le
premier fait entendre le son sourd et poussé à bouche fermée : _hum_. Le
second reproduit ce même son et de la même manière. Et chacun à son tour
le renouvelle un certain nombre de fois et pendant assez longtemps. Mais
tout cela dure bien moins que la longue salutation touboue.
Les Fôriens qui sont un peu arabisés (tels que ceux du Fâcher, de
Kôbeih, de Kério, de Tarneh, les Birguid, etc., et tous ceux des
endroits où l’on connaît un peu la langue arabe), lorsqu’ils se
rencontrent le matin, se saluent par : « _Asbahtou_, comment vous
portez-vous ce matin ? » et par la réponse : « _Asbahtou_, je me porte
bien ce matin. » Le premier interlocuteur reprend par : « _Djydan
asbahtou_, grâce à Dieu, que vous vous portiez bien. » Et la réponse
est : « _Djaououed asbahtou_, que (Dieu) vous garde en bonne santé
aujourd’hui. » Le premier dit alors : « _Afieh_, bonne santé ; et
l’autre répond aussi : « _Afieh_. » Mais si l’on se rencontre à midi ou
après midi, l’un dit : « _Gueyeltou_, vous avez bien passé la
chaleur ? » Et le reste des politesses est comme pour le matin, et finit
par : _âfieh_.
Si l’on rencontre un individu d’un autre pays que celui où l’on est, on
lui dit : « _Habâbak_ (corruption de l’arabe _marhaba bah_), sois le
bienvenu ! » Et l’étranger répond : « _Habâbak achrah_, sois le bienvenu
dix fois ! » Le reste de la salutation est comme nous l’avons indiqué en
premier lieu.
A quelqu’un qui revient de voyage, on dit : « _Djydan djytou_, en bon
état vous revenez ; soyez le bienvenu ! » La réponse est : « _Djaououed
hâlak_, que Dieu te garde en bon état ! »
Les Fôriens qui résident dans un même endroit ont aussi, entre eux,
leurs formes de politesses pour le matin et pour l’après-midi. Le matin,
les premières paroles sont : « _Assey djenn-is toullei kaola_, en santé
bien tu t’es levé. » Et la reprise est : « _Ki-dilo_n_ assey djen-nei
âfia djan_, nous te voyons bien, tu es en bonne santé. » Depuis le midi
jusqu’au soir, on dit : « _Asbamouo_, toi au soir bon ; bon soir. » Et
on répond : « _Ki-dilo_n_ asbamouo_, nous te voyons en bon soir. » Et
les autres politesses sont les mêmes que celles du matin et surtout de
l’après-midi.
Au Barnau, les Barâéneh (pluriel de Barnâouy, Barnâouyen) s’accostent
par le salut suivant. L’un dit : « _A-fi labar_, y a-t-il nouvelle ? »
c’est-à-dire « comment allez-vous ? » (Ces mots sont la corruption de
l’arabe _a-fy khabar_, y a-t-il nouvelle ?) L’autre répond : « _Ky-âfia
ly_, en santé (êtes) vous ? »
Revenons à nos Toubou... Il y a encore ceci de singulier chez ces
sauvages, qu’après leurs salutations finies, ils se mettent à parler de
leurs affaires, de leurs querelles ; et souvent deux individus qui se
faisaient en grommelant leur interminable salut, il y a un moment, se
lèvent tout à coup et se battent à coups de lances comme deux furieux,
jusqu’à ce qu’on les sépare. Ainsi deux Toubou se rencontrent, ils
s’accablent de longs compliments et se saluent pendant une heure, se
comblant par conséquent des démonstrations les plus amicales ; puis ils
éclatent subitement, et les voilà, la lance au poing, s’assaillant de
toute leur force. (Leur cupidité et leur avarice sont le plus souvent la
cause de ces luttes subites. L’un rappelle à l’autre et lui reproche,
par un mot, la disparition d’un objet de la plus mince valeur ; et, en
quelques paroles, leur colère s’allume et les champions sont
debout[205]). C’est que leur avidité est extrême : pour un bout de
corde, un morceau de cuir qui ne vaut pas une piastre (environ 25
centimes), ils vont jusqu’à entraver et empêchent même le départ d’une
caravane.
Je reprends mon récit de voyage..... Nous étions, comme je l’ai dit,
dans le désert qui sépare le pays des Toubou, des limites du Fezzân. Ce
désert sans eau a dix jours de trajet. Nous ménagions et épargnions avec
le plus grand soin nos provisions d’eau. Nous voyagions pendant
plusieurs heures au commencement et à la fin de la nuit, pour éviter le
tourment de la chaleur et de la soif ; il faut savoir que l’effet d’une
soif brûlante est que, plus on boit, plus le besoin de boire devient
opiniâtre et impérieux. Nous hâtions le pas, nous voulions absorber
l’espace. A notre dernière nuit de marche, la plupart des voyageurs de
la caravane n’avaient plus d’eau ; à quelques-uns, il n’en restait plus
qu’une petite quantité. Moi, j’en avais encore quatre outres ; grâce à
Dieu, j’avais eu la bonne idée d’enfermer dans deux _guerfeh_ deux de
mes outres, pour les conserver entièrement pleines en prévenant toute
perte d’eau causée par l’évaporation à la chaleur et à l’air libre. Mes
deux autres outres étaient simplement attachées à mon chameau.
On appelle _guerfeh_, au Soudan, des sacs en cuir de bœuf, parfaitement
tannés. Ces _guerfeh_ ont la forme représentée fig. 31. Ils sont
fabriqués au Ouadây, et sont cousus avec de fines lanières de cuir.
La nuit qui précéda notre entrée au Fezzân, nous fîmes force de marche ;
nous ne nous arrêtâmes que quand nous ne pûmes plus résister à la
fatigue et au sommeil. Nous mîmes pied à terre, et sans préparation
aucune, chacun s’endormit où il se trouva ; car nous étions brisés de
lassitude. Avant de m’endormir, je donnai à boire à ceux de mes esclaves
qui avaient soif, et je me couchai la tête entre mes deux outres. Je ne
pensai pas à les mieux garder.
Près de moi était couché Abd-Allah, avec ses esclaves. Le matin, en
m’éveillant, je vis mes deux outres vides. Les esclaves d’Abd-Allah les
avaient prises et en avaient bu toute l’eau. Je me plaignis vivement de
ce vol à Abd-Allah ; mais Abd-Allah me donna tort et me blâma de n’avoir
pas pris plus de précautions, surtout dans un pareil désert. La caravane
aussi me donna tort de m’en prendre à Abd-Allah ; car il m’assurait par
les serments les plus sacrés qu’il ne s’était aperçu de rien, et qu’il
ignorait complétement si ses esclaves avaient bu mon eau.
La caravane se dirigea sur un puits où elle arriva dans la matinée. Ce
puits est à environ six heures de Catroûn.
J’avais alors, comme concubine de prédilection, une des deux filles
esclaves que j’avais données, avec un chameau, en échange pour celle du
Toubou dont j’ai parlé précédemment. Un jour, avant que nous fussions au
puits que je viens d’indiquer, mon esclave favorite avait été en proie à
l’affreuse soif des déserts, au _chôb_. La pauvre fille était dévorée
d’un inextinguible besoin de boire ; plus elle se gorgeait d’eau, moins
elle s’en rassasiait, moins elle calmait sa soif. Je tremblais de voir
cette malheureuse succomber à tout moment. Un bédouin appelé Khalyl, et
qui était de notre caravane, s’aperçut de mon embarras. « Donne à cette
fille, me dit-il, quelques _doigtées_ de beurre fondu, et ces angoisses-
là cesseront. » Je suivis le conseil du bédouin, et en quelques instants
les souffrances de mon esclave s’apaisèrent. Je la fis ensuite monter
sur un chameau (car tous les esclaves accompagnent à pied les
caravanes). Dieu voulut que la chaleur du soleil diminuât ; la nuit
approchait, et bientôt mon esclave fut guérie de toute douleur.
J’avais ignoré jusqu’à ce jour la recette que m’indiqua le bédouin
Khalyl. De retour à Tunis, j’en parlai à un de mes amis, qui alors me
raconta à son tour le fait que voici, et que je crois vrai, car mon
homme était homme de conscience et de bonne foi, et lui, de son côté, le
tenait de gens dignes de sa confiance.
Il y a quelques années, me dit-il, le _rakb_ ou la réunion des pèlerins
du Maghreb prit par le désert pour aller en pèlerinage à la Mekke ; on
s’égara[206]. Les provisions d’eau s’épuisèrent. Alors le cheykh de la
caravane (car chaque caravane de pèlerins a son cheykh ou chef
religieux) fit annoncer par son crieur l’avis que voici : « Que tous
ceux qui ont la foi en Dieu et au jour du jugement dernier, qui ne
veulent pas être coupables de hâter leurs jours, et qui désirent
échapper au danger qui nous menace, aient soin de ne prendre pour toute
nourriture que quelques _doigtées_ de beurre fondu. » On suivit le
conseil du cheykh. Pendant dix jours personne ne prit autre chose que
quelque peu de beurre, et pas un seul individu ne souffrit de la soif,
malgré la chaleur et la fatigue. Dieu remit les pèlerins dans leur
route, et pas un ne mourut. Ce fait est plus extraordinaire encore que
ce qui arriva à mon esclave.
Quand nous fûmes auprès du puits vers lequel nous nous dirigions, nous
rendîmes grâces à Dieu... Il me restait à peu près une outre d’eau ;
c’est-à-dire que dans mes deux outres il y avait assez d’eau pour en
remplir une.
Nous séjournâmes quarante-huit heures auprès du puits ; ensuite nous
décampâmes, et nous entrâmes bientôt sur le territoire fezzanais. Le
premier pays que nous rencontrâmes fut Catroûn. Avant d’y arriver, nous
trouvâmes de grands plants de dattiers, et nous vîmes venir à notre
rencontre un certain nombre d’habitants de Catroûn qui nous félicitèrent
de notre arrivée et nous accueillirent avec bienveillance. Nous campâmes
près du village, et peu après une troupe d’individus accourut du village
pour nous vendre des dattes. Les dattes de Catroûn sont grosses, très-
parfumées et très-sucrées. Quelques-unes suffisent pour rassasier
parfaitement ; c’est du moins ce que j’ai éprouvé pour moi. Cependant
les habitants du pays, accoutumés à ce fruit, qui est leur principale et
presque unique nourriture, en mangent en abondance à tous leurs repas.
On en donne aussi aux animaux domestiques, aux bœufs, aux chevaux, etc.
Le territoire de Catroûn est un sol sablonneux et stérile. Les habitants
sont d’un noir au moins aussi foncé que les Soudaniens. Du reste, ces
habitants sont un mélange de Toubou-Réchâd qui ne savent comment vivre
parmi les rochers, et de quelques indigènes ou Fezzanais nés à Catroûn.
Cette contrée est assez misérable. Le beurre, le miel y sont aussi rares
que le griffon d’Occident[207]. Le blé y est presque entièrement
inconnu. On n’y trouve que des dattes, de l’orge et quelque peu de
graisse, et encore cette graisse est-elle apportée par les Arabes des
environs ou des localités qui dépendent de la régence de Tripoli, et se
vend à un prix exorbitant.
L’orge, dans les environs de Catroûn, se sème près des puits, et l’eau
de ces puits sert à l’arrosage de ces semailles ; la pluie ne vient
jamais humecter ce sol.
Le lait est aussi chose rare à Catroûn. Celui qui possède une brebis ou
une chèvre, ayant du lait, est cité et envié de tous comme un être
heureux. Dans ce pays si pauvre, un mouton se vend 10 douros, prix
ordinaire, et ce chétif mouton ne donne pas peut-être 50 rotl (environ
40 livres) de viande. L’individu qui, par extraordinaire, tue un mouton,
en garde soigneusement la peau. Il en retire la laine pour la filer ;
ensuite la peau proprement dite est fricassée, puis mangée avec délices.
Il y a fête et réjouissance, grand banquet, le soir où l’on a pour repas
ne fût-ce qu’un morceau de peau de mouton ; toute la maison est en émoi
et en gaieté.
[Note 204 : Les Mogrébins prononcent _Gatroûn_.]
[Note 205 : Communication verbale du cheykh.]
[Note 206 : _Voy._ note 69.]
[Note 207 : _Voy._ note 70.]
=CHAPITRE IV.=
Mourzouk ou Zeylah. — Son bazar de quatorze boutiques. — Présentation au
sultan Mountacer. — Siége du sultan. — Gravité de ce sultan. — Séjour de
Mourzouk ; petite anecdote. — Habitudes de vie ordinaire. — Mourzouk
centre de commerce. — Bélâd-el-Abyd. — Commerce d’or à Mourzouk. —
Probité des Fezzanais. — Anecdote.
Nous nous reposâmes trois jours à Catroûn ; ensuite nous prîmes la route
de Mourzouk, capitale du Fezzân. En quatre jours nous y arrivâmes. Dans
tout le Soudan on donne à cette capitale le nom de Zeylah ; il paraît
que c’est l’ancien nom de la ville[208].
A l’entrée de Mourzouk nous fûmes arrêtés par les douaniers, qui
comptèrent nos esclaves et prirent note du nombre que chacun de nous en
conduisait. Cela fait, nous entrâmes ; on nous fit descendre tous dans
une maison de Mohammed-Ibn-Yoûnès, un des secrétaires-intendants de
Yoûcef, pacha de Tripoli.
Mourzouk ou Marzik est un mauvais bourg qui ne vaut pas Calioûb (chef-
lieu de la province du Calioûbyeh et à quatre ou cinq heures du Caire).
Les habitants de Mourzouk sont un amalgame de noirs de l’Afnau et du
Barnau ; les individus blancs ou bronzés qui sont fixés à Mourzouk sont
tous des Arabes venus de la régence de Tripoli, de Djâlau, d’Audjalah,
de Dirna.
Mourzouk est sur un terrain salé et friable ; elle est isolée et
éloignée de tout lieu habité, d’environ un jour et demi de marche, et
même, dans certaines directions, de près de trois jours.
La capitale du Fezzân a un marché composé de deux rangées de boutiques,
et chaque rangée a, ni plus ni moins, sept boutiques à la file. Tous les
jours il y a marché vers trois ou quatre heures après midi, selon la
longueur des jours. La _foule_ se rassemble alors ; la plupart des
individus sont accroupis sur les devantures élevées et murées des
quatorze boutiques, et les crieurs à l’enchère vont et viennent,
promenant à la vue du public les objets à vendre, provoquant et répétant
les enchères des amateurs, qui toujours augmentent les prix des criées,
depuis un sixième de mithcâl de poudre d’or, jusqu’à un quart, à un
demi, à quatre sixièmes de mithcâl, etc. Le marché ne dure jamais
qu’environ une heure et demie.
Devant le château du _sultan_ (car le gouverneur du Fezzân se gratifie
très-généreusement du nom de sultan, bien qu’il ne soit qu’un simple
gouverneur sous la dépendance du pacha de Tripoli, son suzerain), devant
le château, dis-je, il y a une grande place... Le soir de notre arrivée,
le chargé d’affaires de Mohammed-Ibn-Yoûnès nous fit servir à souper. Il
est d’habitude que le propriétaire, ou le représentant du propriétaire
du lieu où descend une caravane, donne à souper aux voyageurs la
première nuit. On nous apporta donc quelques aliments, et Dieu sait que
pas même nos esclaves ne purent en manger.