Nous trouvons le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des
dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de
chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un
_liçâm_ noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces
sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une
légèreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus
impatient sur le champ de bataille.
Un de ces Toubou se présente en parlementaire et nous crie : « Où allez-
vous ? Que prétendez-vous faire ? Êtes-vous fous de nous refuser ce que
nous vous demandons ? Pour le chameau que vous nous avez fait perdre
hier en lui coupant les jarrets, nous vous avons enlevé un chameau bien
meilleur. Le prix du coup de fouet, c’est la vie d’un de vos meilleurs
voyageurs, celui-là..... que vous voyez tué. Et vous en verrez bien
d’autres encore ; vous vous repentirez de votre sottise quand il n’en
sera plus temps. N’était vos fusils, nous vous tomberions sus tout d’une
masse, et nous vous dépécerions, nous vous mettrions en pièces. »
A cette oraison assez étrange, nous répondons par une décharge de coups
de fusil sur la troupe qui observait à distance. La troupe prend la
fuite au grand galop, et en un clin d’œil ces Toubou, qui étaient assez
près de nous, ne nous paraissent plus que comme des points au fond de
l’horizon.
Quant aux Toubou qui primitivement étaient dans notre caravane, ils se
tinrent désormais séparés, marchant seuls et assez loin de nous.
L’inquiétude, le souci, la crainte de voir peut-être les sauvages
Turkmân nous attaquer à l’inproviste, s’emparèrent de nous. Nous
calculâmes tout ce qui pouvait nous survenir de dangers et d’ennuis,
nous levâmes le camp et nous nous éloignâmes du puits. Mais les Toubou
nous escortaient de loin, et à chaque instant se précipitaient sur nous.
Nous les eûmes toute la journée sous les yeux, revenant, fuyant, se
rapprochant de nous, manœuvrant à nos côtés, jusqu’à nuit close et
noire.
Alors, nous nous arrêtâmes, nous avions besoin de repos. Mais les
insupportables Toubou ne nous laissèrent ni paix ni trêve. Malgré les
ténèbres, à toute heure ils nous assaillaient ; une partie d’entre eux
nous inquiétait, nous menaçait, nous tenait constamment en alerte,
tandis que l’autre partie dormait. Leur nombre leur permettait de se
relayer sans cesse pour nous tourmenter ; nous, peu nombreux, nous ne
pouvions reposer que pendant quelques minutes entrecoupées, et le
sommeil nous touchait à peine l’angle des paupières. Et puis nous
savions que si l’un de nous venait à être pris par ces Toubou, il serait
tué immédiatement. Nous ne pouvions songer à en user de même avec eux,
eussent-ils lancé un des leurs au milieu de nous ; ils nous auraient
écrasés de leur nombre ; enfin nous étions dans leur pays ; pour eux,
d’ailleurs, tuer un homme n’est rien.
Il fallut donc nous résoudre à une simple résistance passive, nous
résigner à tout endurer ; cet état fatigant, ces menaces incessantes, ce
harcèlement perpétuel durèrent pendant vingt jours ; ce furent vingt
jours d’ennuis et de tourments intolérables. Nous ne fûmes délivrés de
ces hargneux ennemis qu’en abordant sur le territoire d’un autre sultan
Toubou, celui des Toubou-Réchâd ou Toubou des Montagnes. Cette contrée
est une terre brûlée, hérissée de rochers stériles et nus, n’offrant
qu’une végétation triste et rare.
Une fois que nous fûmes sur le pays des Toubou-Réchâd, nos inquiétudes
et nos craintes cessèrent, et nous nous félicitâmes d’être délivrés de
nos ennemis à si bon marché. Il était midi quand nous entrâmes sur le
territoire des Toubou-Réchâd, nous continuâmes notre marche, et vers la
fin de la journée nous fîmes halte. Nous laissâmes nos chameaux paître
en liberté ; nous n’avions plus à redouter la rapacité de nos Turkmân.
Au moment où le soleil allait disparaître de l’horizon, nous vîmes
affluer de tous côtés des essaims de Toubou-Réchâd, et en quelques
minutes ils se posèrent comme une nuée autour de nous, mais restèrent à
quelque distance. A mesure qu’une nouvelle escouade arrivait, ils
descendaient de chameau et se campaient tranquillement auprès des
premiers venus. Nous regardions paisiblement cette sorte de manœuvre,
lorsque tout à coup nous entendîmes dans le lointain les battements de
petits _tableh_ ou tambourins semblables à ceux des saadyeh, ou des
chaouîch, ou des dâlatlyeh, ces valets de cour qui précédaient les
princes à l’époque des janissaires[199].
Aussitôt que les Toubou-Réchâd entendirent le bruit des tableh, ils se
levèrent en masse et dirent : « Voici le sultan ! il vient ici, sans nul
doute. » En effet, nous avisâmes bientôt un individu qui n’avait rien de
bien remarquable, rien qui le distinguât réellement de la foule. Il
venait avec sa femme, hissée en croupe derrière lui sur un chameau. Il
n’y avait absolument que le sultan qui eût sa femme avec lui. Arrivé au
milieu de ses Toubou, il fut reçu avec les prévenances d’usage ; on fit
agenouiller sa monture ; on lui adressa les salutations d’étiquette
touboue, et on descendit madame la sultane. Ensuite, on s’empressa de
ficher en terre quatre piques à large fer et qu’on disposa face à face
et en carré ; on les entoura d’un très-grand milâyeh en manière de
tente, véritable image de ces sortes de latrines ambulantes qu’on
établit ainsi dans les camps, derrière la tente du général et derrière
les tentes des principaux chefs.
Le sultan et sa sultane entrèrent dans cette tente improvisée, et la
foule se posta en garde alentour. Un instant après, s’avança de notre
côté un Toubou qui nous dit : « Eh ! les gens de la caravane, allons !
venez ici ! tous, sans exception, venez saluer le sultan. » Nous nous
levâmes et nous allâmes au _salut_. Quand nous fûmes assez près de cette
caricature de sultan, on nous ordonna de nous asseoir par terre. Nous
nous accroupîmes sur trois rangs. Alors s’avança, dans l’espace qui nous
séparait de Sa Majesté, un individu ayant une peau de mouton sur le
dos ; c’était le drogman. Et il dit au sultan : « Voilà les gens de la
caravane qui sont venus pour te saluer. — Dis-leur, répondit Sa Hautesse
Touboue, que je les salue aussi, qu’ils sont en sûreté sur mes terres et
qu’ils seront bien traités. » Le drogman nous transmit en arabe les
paroles de son souverain, et ensuite le souverain ajouta : « Gens de la
caravane, j’ai appris que vous êtes trois sortes de voyageurs, des
chérifs, des Ouadayens et des Toubou. Il faut, par conséquent, qu’avant
de sortir de mon pays, vous me fassiez trois cadeaux. Sachez aussi que
nous avons grande envie de manger de la viande, parce qu’il y a
passablement longtemps que nous n’en avons mangé. Nous sommes nombreux ;
dès lors, pensez à préparer un souper assez copieux pour nous régaler
tous. Et puis, soignez la cuisine, entendez-vous ? Qu’elle soit bonne,
et surtout bientôt prête. — Nous répondîmes : Très-bien ! nous sommes à
tes ordres. »
Nous nous levâmes de suite, nous retournâmes à notre station, et nous
nous mîmes à préparer le repas du mieux qu’il nous fut possible.
Pendant que nous étions dans le coup de feu de la cuisine, le sultan et
la dame sortirent de leur tente et vinrent tout près de nous. Je les
examinai à mon aise. Le sultan était un vieillard décrépit, sec, fluet,
à barbe rare, à joues caves, mal tourné, vêtu d’une sorte de blouse
bleue semblable aux _eyré_ des domestiques en Égypte. Il avait la face
comme encadrée dans un lithâm noir qui lui entortillait la tête de haut
en bas et lui donnait l’air d’un copte en chagrin. Il tenait à la main
gauche une mauvaise lance à large fer, et à la main droite il avait un
bâton fourchu. Ce genre de bâton sert aux Toubou à presser la marche du
chameau, en voyage, et à soulever, par le moyen de l’enfourchure, les
branches trop basses des arbres sous lesquels il faut passer. La sultane
était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une
vraie pourvoyeuse. Elle était enveloppée dans un milâyeh de
Bacioûn[200]. Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel
museau !
Les deux Majestés rôdèrent à travers nos tentes, et s’en retournèrent
sans avoir adressé un salut ni un mot de politesse à qui que ce fût.
A la nuit, le repas était prêt. Nous le disposâmes de notre mieux, et
nous le portâmes à ces deux chétives Majestés. Ils en prirent ce qui
leur convint, et distribuèrent le reste à leur troupe, aussi misérable
et aussi affamée qu’eux. Nous leur avions servi le mets le plus
recherché du Soudan, c’est-à-dire une bouillie de farine de doukhn,
flanquée de _ouaykeh_ de viandes sèches. (Ce ouaykeh se prépare avec du
cadyd ou viande sèche qu’on pile et qu’on fricasse avec du beurre, un
peu d’eau et un peu d’oignon. On y ajoute ensuite des bâmieh (_hibiscus
esculentus_) secs, réduits en poudre, ce qui donne au ouaykeh un
onctueux filant. On sert le ouaykeh en l’étalant en couronne sur le tour
du plat, et on verse au milieu la bouillie épaisse de doukhn. Pour la
manger, on prend avec les doigts une bouchée de bouillie et on la trempe
dans le ouaykeh[201].)
Après que le sultan et sa troupe furent repus, on nous renvoya les plats
vides, et il nous fut ordonné expressément de préparer un nouveau repas
pour le lendemain matin avant le lever du soleil ; on recommandait
expressément de servir à l’heure dite, si nous ne voulions pas nous
exposer à quelque mauvaise affaire et encourir la colère de Sa Majesté.
Nous prévînmes nos domestiques, et leur prescrivîmes de tenir prêt le
repas pour l’heure fixée. Nous passâmes ensuite la plus détestable nuit,
préoccupés des ennuis qui nous obsédaient, de ceux qui nous avaient déjà
assaillis et de ceux qui nous menaçaient encore. Au lever du jour, nous
envoyâmes la provision au sultan et nous nous disposâmes à partir,
pensant en avoir fini avec nos deux ridicules Majestés ; nous espérions
qu’une fois décampés nous ne les reverrions plus, ni eux ni leurs
importuns Toubou, vrais mendiants affamés.
Nous voyageâmes tout le jour et ne nous arrêtâmes que le soir. Nous
étions accablés de fatigue.
Mais voilà que de nouveau nous apercevons venir à nous le sultan avec
toute sa séquelle et la sultane toujours en croupe. Il arrive
tranquillement assez près de nous, en causant avec ses Toubou, il campe
à peu de distance, et toute la cérémonie de la veille recommence,
excepté le _salut_.
Il fallut absolument un nouveau repas, on le prépara ; nous étions
impatientés, contrariés au dernier degré et d’une humeur maussade. La
nuit vint, se passa ; mais nous ne savions comment chasser cette peste
qui nous persécutait, comment échapper aux griffes de ce sultan affamé.
Dès le matin nous dûmes encore lui préparer et lui donner sa pitance,
comme la veille, pour lui et sa suite.
Nous partîmes enfin... Nous marchâmes tout le jour à travers des chemins
rocailleux où nos chameaux se déchiraient les pattes. Le soir nous
campâmes dans un endroit enfermé entre trois montagnes. Là, on nous dit
que nous étions arrivés au siége de l’État, à la résidence ordinaire du
sublime souverain. Nous retrouvâmes encore là le maudit sultan ; nouveau
repas le soir, puis un autre le matin suivant. Mais ici nous fûmes, de
plus, assaillis par les gens du pays qui n’avaient pu accompagner le
sultan lorsqu’il était venu au-devant de nous jusque près des frontières
de son empire. (Car il avait été informé des attaques que nous avions eu
à soutenir contre les Toubou-Turkmân ; et pour attraper quelques repas
de plus, il s’était mis en marche afin de nous rejoindre le plus loin
possible, et nous exploiter tout à son aise)[202].
Aux Trois-Montagnes, il nous fallut encore dépenser une plus grande
quantité de nos vivres ; la foule nous assiégeait. Nous mourions de
dépit, et nous demandions à Dieu, de tout notre cœur, de nous délivrer
bien vite. Cependant nous fûmes forcés de prolonger un peu notre séjour
pour renouveler nos provisions d’eau et expédier tout ce que nous avions
de cadeaux à offrir à ce misérable sultan. Pendant ce temps, nous eûmes
le loisir de voir quelque peu les environs du lieu où nous étions en
station.
Les huttes des Toubou-Réchâd sont établies au pied des montagnes. Le
pays a un aspect triste et misérable, et n’a d’autre richesse rurale que
quelques petits troupeaux de menu bétail dont les propriétaires boivent
le lait ; c’est là leur principal confort. Les arbres ne sont que des
séyâl (_acacia seyal_ de Delile, _mimosa seyal_ de Forskall) et quelques
daûm dont les Toubou mangent les fruits.
Lorsque, au passage d’une caravane, un chameau meurt de fatigue, les
Toubou s’en emparent et s’en partagent la chair, qu’ils mettent en
réserve pour plus tard en faire fête et régal. Ils dépècent
ordinairement la bête, et en préparent du cadyd dont ils se nourrissent
à défaut de viande fraîche.
Le jour du départ, dès le matin, comme nous nous disposions à nous
acheminer, je m’aperçus qu’il me manquait un esclave. Il s’était évadé
pendant la nuit précédente, et avait emmené avec lui deux filles
esclaves, probablement afin de les vendre. Nous retardâmes notre départ
d’un jour ; j’envoyai à la recherche des fugitifs ; pour moi la perte de
ces esclaves était une perte considérable. Mais la somme que je donnai
aux Toubou pour les rattraper fut une dépense inutile et j’eus le regret
d’avoir ajouté, à la perte de mes trois individus enfuis, la perte de
mon argent.
Ceci me suggère une réflexion : c’est que, dans ce monde, il est de loi
positive (loi d’expérience reconnue et avouée de tous), que si l’homme
refuse son bien quand il lui est offert, son repos et sa tranquillité
quand on les lui présente, il se repent toujours de son refus, et qu’il
vient un moment où il voudrait bien avoir écouté et suivi les conseils
qu’on lui avait donnés, les propositions qu’on lui avait faites. J’en ai
eu trop souvent la preuve, la démonstration bien évidente. Ainsi,
lorsque j’eus la pensée de ce malencontreux voyage, de cette maudite
traversée du désert, le sultan Sâboûn voulut me faire renoncer à mon
projet, m’engagea à rester au Ouadây, « Attends, me dit-il, le retour de
ton père ; j’aurai soin de toi. » Je persistai dans ma résolution ; et
certes, Dieu sait ce qu’il m’en coûta de tourments, de peines et
d’ennuis.
La première de mes tribulations dans cette détestable, cette
insupportable traversée, fut la perte d’un excellent âne, excellent
marcheur, un âne de prix auquel je tenais. Je le montai. « Il me
servira, me dis-je, bien mieux qu’un chameau ; il me fatiguera moins. Je
le monterai pendant la plus grande partie du chemin. Quand il sera las,
je le laisserai marcher seul pour le délasser, et je prendrai alors un
chameau. » Dès la première partie du désert, nous arrivâmes dans des
plaines à sables mouvants et profonds, où les montures ordinaires
pouvaient à peine avancer. Cependant nous fîmes bon pas pendant un jour
entier, et moi, avec mon âne, je dépassai de beaucoup la caravane.
J’attendis ensuite, et même je laissai passer toute la troupe. Je me
reposais, assis sur le sable. Une fois que la caravane eut défilé et fut
déjà assez loin en avant pour disparaître presque à mes yeux,
j’enfourchai mon âne et je cheminai à grande hâte. Je craignais que
quelque détour ne me dérobât la vue de notre troupe, ne m’exposât à en
perdre la trace et à m’égarer. A grand’peine j’atteignis enfin la
caravane ; et mon âne, mon pauvre baudet, était accablé, rendu. La
marche dans le sable meuble l’avait éreinté ; il suait, l’eau ruisselait
de son corps comme s’il venait d’être trempé dans la rivière. Je ne
m’inquiétai pas d’abord de son état ; je ne réfléchis pas à sa fatigue,
ne songeant qu’à atteindre la caravane et la file des chameaux attachés
comme les grains d’un chapelet.
A la suite des chameaux marchaient des filles esclaves, et parmi elles
en était une d’une beauté extraordinaire, une perle. Mon âne vint se
planter auprès de la jeune fille, se coller pour ainsi dire tout à côté
d’elle, comme pour se mettre sous sa protection, lui demander le secours
de sa bienveillance, et lui montrer combien il était fatigué. Je voulus
le détourner, je lui pressai les flancs ; il s’entêta ; je le frappai à
grands coups de talons ; il broncha. La fille et les autres esclaves se
mirent à rire de mon embarras, et me dirent : « Retire donc ton âne ;
éloigne-toi un peu de nous, et laisse-nous avancer tranquillement. » Il
me fut impossible de vaincre l’obstination de ma bête. Je descendis, et
je lui allongeai un vigoureux coup de pied dans le ventre. Ma bête tomba
roide morte, comme si je lui eusse enfoncé un couteau dans les
entrailles. Je restai stupéfait, ne pouvant me rendre compte de la mort
du pauvre baudet. Je le dessanglai ; je lui enlevai son bât, sa bride,
tout son attirail, et me chargeant tout cela sur les épaules, je me
hâtai de rejoindre mes chameaux. J’en arrêtai un, et je grimpai dessus.
Autre accident !..... Lorsque je me disposais à partir du Ouadây,
j’achetai un esclave fort et robuste, mais qui, Dieu le sait ! et j’en
avais été prévenu, ne pensait qu’à s’enfuir. Par précaution, je le
tenais solidement lié à doubles liens aux pieds, et, la nuit, je fixais
la chaîne que je lui attachais au cou, à un pieu, profondément et
entièrement enfoncé en terre. Un autre esclave, que j’avais depuis
longtemps à mon service, dormait appuyé sur cette chaîne. Mon homme,
ainsi gardé, ne put trouver moyen de s’enfuir et de m’échapper. Après
que nous eûmes quitté le Ouadây, pendant la route, je déliais mon
esclave pour le jour ; mais je lui rendais ses liens pour la nuit, je
lui replaçais la chaîne au cou et je replantais le pieu en terre. Je
continuai cette manœuvre de précaution chez les Toubou-Réchâd, aux
Trois-Montagnes. Alors on me supplia de délivrer mon homme de ses
entraves. « Où veux-tu qu’il aille maintenant ? me dit-on ; ne le
tourmente plus. » Je me laissai fléchir ; je le débarrassai de ses
liens... Et ce fut lui qui traîtreusement me vola deux de mes plus
belles esclaves et s’enfuit avec elles. C’était une perte énorme pour
moi ; car on m’avait offert 110 mithcâl d’or, c’est-à-dire 200 piastres
fortes ou colonnates d’Espagne, pour ces deux filles, et je les avais
refusés. Pour l’esclave lui-même, on m’avait proposé 60 colonnates
d’Espagne, et je les avais aussi refusées.
Le troisième déboire de mon voyage au désert me vint à la suite de la
mort de mon âne. Épuisé de lassitude, il s’était, comme je l’ai dit,
réfugié à côté d’une jeune esclave. Je la vis cette belle esclave, et
jamais mon œil n’avait rencontré beauté plus séduisante. Je fus
soudainement frappé, émerveillé de ses charmes ; je demandai de quel
pays elle était et quel était son maître. J’appris qu’elle appartenait à
un des Toubou de notre caravane, et l’on me dit que ce Toubou s’appelait
Tchay. J’allai lui proposer, le presser de me céder cette esclave. « Je
ne vends mon esclave, me répondit-il, que pour quatre autres esclaves de
son âge, c’est-à-dire que je ne veux pas la vendre. Cette fille, je la
destine à diriger ma maison. Je ne suis pas marié ; elle sera ma
gouvernante et ma femme. »
J’insistai. J’envoyai faire de nouvelles propositions au Toubou, et à
force d’instances il fut convenu entre lui et moi que je lui donnerais
pour prix la plus belle de mes esclaves, une autre esclave à peine
pubère, à gorge naissante, et un chameau étalon. Les accords furent
établis, le marché fut conclu, et, à nuit close, le Toubou m’envoya son
esclave. J’envoyai aussitôt les deux miennes et le chameau.
Je fais entrer la jeune fille dans ma tente ; je la regarde..... Ce
n’était pas celle que j’avais vue. Que faire ? J’étais désolé de mon
marché, l’esclave du Toubou me paraissait détestable. J’envoyai un
exprès à Tchay lui représenter qu’il y avait erreur dans notre échange,
et que la jeune fille qu’il m’avait livrée n’était point celle que
j’avais vue auparavant. Le Toubou ne voulut rien entendre. « Je n’ai pas
d’autre esclave que celle-là, répondit-il. Notre marché est conclu, bien
conclu. Le cheykh doit comprendre ce que c’est qu’une transaction, je ne
résilierai pas la nôtre. » Cette réponse m’embarrassa. Toutefois, à
force d’observations, de prières, de pourparlers, de messages, je finis
par obtenir du Toubou qu’il me rendrait mes deux esclaves et que je lui
rendrais la sienne ; mais il refusa opiniâtrément de me renvoyer mon
chameau. Je fus forcé de céder ; car cet homme était des Toubou-Réchâd,
et il n’y avait ni justice ni juge à qui je pusse recourir.
Je me mis à la recherche de la première esclave qui m’avait paru si
belle, et je sus bientôt qu’elle appartenait à un autre Toubou, que
celui-ci l’aimait éperdument, que la belle aimait son maître plus encore
qu’il ne l’aimait, et que ce sauvage ne la vendrait pas même à poids
égal d’or.
Rentrons dans notre récit premier.
Avant de nous remettre en route, nous réunîmes ce que nous voulions
donner en cadeau au vieux sultan, et nous le lui présentâmes. Un moment
après, il envoya dire, de sa part et de la part de sa femme, à notre
caravane : « Que chacun de vous donne au sultan un _moudd_ (modius) de
doukhn ; le sultan vous le demande comme témoignage de bienveillance. »
Et aussitôt les ambassadeurs de Sa Majesté étalent au milieu de la
caravane, une grande peau pour recevoir le doukhn. Chacun de nous
apporte sa quote-part, et en un instant s’élève une masse de doukhn
suffisante pour nourrir le sultan et la sultane et toute leur séquelle,
je ne sais combien de temps. Les Toubou ramassèrent soigneusement le
doukhn et le mirent dans des sacs de cuir ; ils n’en laissèrent pas un
grain..., puis ils nous quittèrent.
Nous allions partir ; nous n’avions plus qu’à charger nos chameaux,
lorsque nous vîmes arriver le sultan. Il rôda, se promena à travers nos
tentes, avec l’air d’un misérable coquin ; il furetait partout. Tout ce
qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et
s’en faisait cadeau, toujours en répétant à chaque lippée : « Eh ! je
suis le sultan de ce pays, et maître de cette route ; quiconque me
refuse quelque chose ne sort plus d’ici. » Par ce procédé, Sa Majesté
touboue fit bonne curée. Quand elle eut fini son inspection, elle nous
dit par la voix de son crieur : « Attendez, pour partir, la permission
du sultan, parce que sa femme veut venir vous faire ses adieux ;
entendez-vous, les amis ? » Nous dûmes retarder le chargement de nos
hardes. « Allons ! patientons, dîmes-nous alors ; patience est
sagesse. »
Et voilà que débouche l’affreuse et vieille sorcière, se traînant à la
manière dont rampe un laid reptile, entortillée dans son milâyeh, enfin
un vrai fantôme à faire peur au diable. Elle arrive donc, serpentant à
travers nos tentes, demandant à tous des _keloûd_, en prenant de tous
ceux qui en ont, et, de qui n’en a pas, prenant ce qu’elle voit à son
gré[203]. La princesse amasse ainsi sa collecte, l’enferme dans des sacs
qu’avaient les gens de son escorte ; enfin elle nous adresse ses
congratulations, et disparaît.
Mais bientôt après elle, tombe encore sur nous une foule de Toubou, une
vraie troupe d’ogres ou de diables échappés de l’enfer. Ils nous
abordent, et chacun de répéter : « Je suis _meilabou_, » c’est-à-dire
fils du sultan. Ils parcourent la caravane ; toute lance qui leur plaît,
ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le
leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta.
Après cette perquisition et ce dépouillement, le vieux sultan nous
permit enfin de lever le camp. Nous ne nous fîmes pas prier ; nous
partîmes à la hâte, vexés, ennuyés, fatigués à l’excès, de ces procédés
odieux des Toubou ; la flèche, comme on dit, avait crevé le but ; ils
nous avaient pris tout ce qui était à leur convenance ; pour mon compte,
j’avais presque la larme à l’œil en pensant à l’esclave qui s’était
enfui avec mes deux esclaves les plus belles.
[Note 197 : _Voy._ note 65.]
[Note 198 : Note reçue verbalement du cheykh, ainsi que la note
précédente enfermée entre deux parenthèses.]
[Note 199 : _Voy._ note 66.]
[Note 200 : _Voy._ note 67.]
[Note 201 : J’ai mangé de ce mets, au Caire, chez le sultan Abou-Madian.
Ce mets était très-bien préparé et agréable.
PERRON.]
[Note 202 : Explication verbale du cheykh El-Tounsy.]
[Note 203 : _Voy._ note 68.]
=CHAPITRE III.=