Plusieurs causes préparèrent cette fin honteuse : son avarice, son

avidité, son orgueil, sa parole méchante, ses manières dédaigneuses et

outrageantes, son amour-propre excessif, et cette présomption

intolérable qui veut tout voir ramper. Tant de vices, dans un roi,

l’eussent renversé ; dans un commerçant, l’eussent ruiné, perdu en un

jour ; dans tout autre homme que ce Fâcy, l’eussent abattu en un moment

et couvert d’ignominie.

Les grands du Ouadây, fatigués des œuvres et de la présence du chérif

Ahmed, pensèrent à se défaire violemment de lui. Mais craignant de

provoquer par là la colère et la vengeance de Sâboûn, ils attendirent

qu’une occasion favorable se présentât ; ils dissimulèrent et firent

taire pour un temps leurs ressentiments et leurs haines.

Il se présenta, trois ou quatre ans avant l’émeute dont le Fâcy fut

victime, certaines circonstances qui auraient pu, s’il eût réfléchi, lui

ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient, et le décider à

quitter pour toujours le Ouadây. La principale peut-être de ces

circonstances fut mon départ du Dâr-Séleîh. Je fis connaître à mon père

les actes directs et les menées secrètes du chérif Ahmed à mon égard ;

indigné de tant d’ingratitude de la part du Fâcy, mon père résolut de

retourner au Ouadây et partit.

Il fut reçu avec le plus grand empressement par Sâboûn. Ahmed fut

dépouillé de son vizirat et fut réduit à donner des leçons chez lui

comme auparavant. Deux ans se passèrent ainsi, et Ahmed, désespérant de

retrouver la dignité qu’il avait perdue, méprisé, repoussé de tous,

demanda la permission de se retirer du Ouadây. Il s’imaginait qu’alors

le sultan allait lui rendre au moins une partie de sa bienveillance et

de ses faveurs ; mais la permission fut immédiatement accordée, et

Sâboûn s’empressa même de faciliter au chérif les moyens de départ.

Ahmed se mit en route, emmenant avec lui au moins cinq cents esclaves,

quatre cents chameaux magnifiques, ses concubines, ses enfants ; de

toutes ses richesses, anciennes et récentes, il ne laissa absolument

rien au Ouadây. Malheureusement pour lui, il s’adjoignit à une caravane

qui prit la ligne de Djâlau. Il y avait peu de temps que Sâboûn

expédiait, par là, ses caravanes au Maghreb, et par conséquent les

guides étaient encore peu habitués aux points de repère de cette

nouvelle direction.

La caravane que suivait Ahmed, n’était plus éloignée de Djâlau que de

sept à huit jours de voyage lorsqu’elle s’égara. Pendant dix jours elle

erra à l’aventure dans le désert ; les provisions d’eau s’épuisèrent, la

soif devint pressante, la chaleur était excessive, le mirage petillait ;

on était au désespoir. On en vint au point de vendre jusqu’à sept ryâl

ou talaris une ration d’eau exprimée des excréments des chameaux, et

jusqu’à soixante-dix ryâl la ration d’eau pure et bonne. Nombre de

voyageurs périrent. Le chérif Ahmed avait fait une provision

considérable de petites et de grandes outres pleines d’eau. De ses

esclaves, il n’avait perdu que ceux qu’il avait négligé de surveiller et

de soigner[194].

La caravane savait que le chérif Ahmed avait une abondante provision

d’eau, et que depuis qu’on s’était égaré il avait caché une grande

partie de ses outres dans ses sacs de hardes. On vint le prier, le

conjurer d’être assez humain et généreux pour donner un peu d’eau, ou

d’en vendre au prix qu’il voudrait à la caravane épuisée de soif,

consumée de fatigue, et réduite aux abois.

Ahmed éclata de colère, s’agita, gesticula. « En vérité, dit-il aux

malheureux voyageurs, votre proposition est singulière ! Vous voulez me

priver de mon eau, et m’exposer moi et mes enfants aux horreurs de la

soif ! — Nous n’avons qu’un mot à te répondre : Prétends-tu que nous

mourions de soif lorsque tu as assez d’eau pour tous tes esclaves, pour

tes concubines et pour leurs enfants ? Tous les hommes sont hommes

devant Dieu, comme créatures, cela est vrai ; mais des musulmans, et

nous le sommes, des hommes libres, et nous le sommes aussi, sont aux

yeux de Dieu quelque chose de plus que des esclaves. — Nul n’a le droit

de me prendre mes provisions, et je n’en veux rien donner. L’eau, dans

la position critique où nous nous trouvons, est trop précieuse, et ne

peut ni se donner ni se vendre. »

A cette sorte de sentence décisive, on se précipita sur les chameaux du

chérif, on prit son eau, excepté deux outres seulement qu’on lui laissa

pour lui et pour ses enfants. Bientôt tous ses esclaves furent en proie

aux angoisses de la soif, et hommes et femmes, tout périssait. La nuit

vint ; grâce à quelque fraîcheur, le chérif et ses enfants, quelques

esclaves et trois chameaux échappèrent à la mort. Un des guides de la

caravane les conduisait ; après trois étapes, le reste des esclaves

succomba. Ainsi disparurent les richesses que l’avare chérif avait

amassées par tant de ruses et de calculs.

Arrivé à Djâlau, Ahmed loua des chameaux, retourna sur ses pas à la

recherche des marchandises qu’il avait été forcé d’abandonner dans le

désert ; c’était de la gomme, des dents d’éléphant et des plumes

d’autruche, tous objets choisis et de première qualité. Il retrouva sa

cargaison ; il la vendit et en retira de quoi vivre médiocrement.

Mais une fois rentré à Fâs, et débarrassé de toute inquiétude de la part

de ses compagnons de voyage, il écrivit aux ulémas de Tripoli de

Barbarie, et leur posa la question suivante : « Quelle serait votre

décision, Dieu vous conserve en honneur ! à propos du fait que voici ?

Un voyageur traverse le désert en suivant une caravane. Il s’est pourvu

d’eau en quantité suffisante ; la caravane s’égare ; la soif se fait

sentir, puis elle devient violente ; alors la caravane entière enlève de

force l’eau du voyageur, qui bientôt voit mourir de soif toute sa

pacotille d’esclaves, et perd ainsi sa fortune. En pareil cas, les

pertes du voyageur doivent-elles ou non être mises à la charge des gens

de la caravane ? »

Les ulémas de Tripoli répondirent que la caravane était responsable des

pertes éprouvées par le voyageur. Ce _fatouah_, ou décision juridique,

signé par les ulémas, fut envoyé au chérif Ahmed. Le chérif, muni de

cette pièce, se remit en route pour le Soudan et reparut au Ouadây.

Mon père alors n’existait plus. Ahmed reprit le vizirat et recouvra son

ancienne autorité. Il se déclara ouvertement l’ennemi de mon oncle

Zarroûk, leva le masque, et répéta à qui voulut l’entendre : « Tout

parent ou proche du chérif Omar, est nécessairement mon ennemi. »

Les caravanes revinrent bientôt du Maghreb, et, avec elles, ceux qui

s’étaient emparés de l’eau d’Ahmed dans le désert de Djâlau. Aussitôt

qu’un d’eux rentrait au Ouadây, il était dépouillé de ses biens au nom

et profit du chérif et en vertu du fatouah de Tripoli. De cette manière,

l’avide Fâcy recouvra le double et le triple de la valeur des pertes

qu’il avait éprouvées. Plusieurs grands personnages le conjurèrent

d’épargner ses malheureux compagnons de voyage ; l’impitoyable chérif

repoussa toutes les supplications ; n’écoutant que les inspirations de

la vengeance : « Ils auront de mes nouvelles, » répondait-il à toutes

les demandes de pardon.

Il jouissait en paix des richesses qu’il s’était acquises au détriment

de ses anciens compagnons de route. Il lui semblait voir la fortune lui

tendre les deux mains, lui apporter pleine sécurité pour l’avenir. Mais

tout à coup l’horizon se rembrunit ; le seau de son puits se

déchira[195] ; la poussière du danger commença à s’élever ; le feu

s’irrita..... C’est à cette époque que le cri de la mort atteignit le

sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Soudain le trouble et l’inquiétude

bouleversèrent la population ; un nouveau sultan, Yoûcef-Abd-el-Câder,

fils de Sâboûn, fut porté à la souveraineté. Le nouveau prince, jeune

encore, était incapable de maintenir l’armée et le peuple dans les

limites du devoir. Il apprit bientôt que les habitants de Ouârah

tramaient la perte du chérif Ahmed.

A la mort du sultan Sâboûn, Ahmed, dépossédé de son vizirat, était

rentré dans la vie privée. Yoûcef-Abd-el-Câder envoya le prévenir du

danger qui se préparait, lui conseilla de fuir l’orage, et, pour le

décider à quitter le Ouadây, lui fit dire qu’il ne devait plus penser

désormais à arriver à aucune fonction.

Ahmed douta de la sincérité des paroles et des avis du sultan, et resta

au village de Noumro. Un jour la populace de Ouârah se porta à Noumro,

envahit la demeure du chérif et le massacra. Le cadavre fut traîné

ensuite hors du village et brûlé... Puisse ce martyre être agréé comme

expiation des fautes du malheureux chérif ! que Dieu lui pardonne ses

œuvres de mal !

Reprenons maintenant le récit de mon départ.

Lorsque la caravane que je devais suivre fut sur le point de se mettre

en route et qu’elle n’eut plus, pour ainsi dire, qu’à charger ses

bagages, je demandai à Sâboûn des chameaux de transport ; j’avais bon

espoir qu’il me donnerait quelques bons chameaux. Mais, grâce à

l’intervention du chérif Ahmed, on m’envoya un jeune chameau à peine en

âge d’être chargé, faible, débile, encore incapable de servir de monture

ou de porter un fardeau. « Bon Dieu ! m’écriai-je en voyant cette

chétive bête, est-il possible qu’un pareil chameau endure les fatigues

d’un si long trajet ? — Mais, insolent que tu es, me dit Ahmed, est-ce

que le sultan notre maître te doit quelque chose ? Est-ce qu’il a des

chameaux Bakhâty[196], à bosses comme des montagnes, pour que tu oses

ainsi te lamenter et dire qu’il ne te donne qu’un mauvais chameau ? Est-

ce donc que notre Maître s’est engagé par contrat à t’en fournir d’une

autre espèce ? Est-ce une dette que tu réclames ? Tu déraisonnes, en

vérité ! et tu te comportes là d’une indécente façon. Prends bien vite

ce chameau, ou je vais annoncer au sultan le peu de cas que tu fais de

ses bienfaits. »

Bon gré mal gré, je pris l’animal. J’avais l’âme navrée, j’étouffais de

dépit... J’ajoutai quelque argent, et je troquai le chameau contre un

autre. Ainsi rassasié de déboires, je quittai Ouârah. Mais la caravane

entrait à peine sur le territoire des Bény-Mahâmyd, à la limite du

désert, lorsque nous arrivent des envoyés du sultan Sâboûn, qui

m’amenaient, de la part de ce prince, trois jeunes filles esclaves, un

esclave mâle, deux excellents chameaux et un taureau gras pour nous

faire une provision de _cadyd_ ou viande sèche. Nous tuâmes le taureau,

et nous en préparâmes du cadyd.

Nous témoignâmes notre reconnaissance pour la générosité du sultan en

rendant hommage à ses hautes qualités. Nous reconnûmes bien alors que la

main malfaisante qui détournait ou arrêtait les bienfaits du prince

était la main du chérif Ahmed. Que Dieu lui pardonne ! Mais aussi que

Dieu bénisse les jours que je passai au Ouadây ! Ils eurent leurs joies

et leurs douceurs, malgré ce que j’eus à supporter des caprices et des

méchancetés des hommes.

Quand nous eûmes séché notre cadyd, nous nous disposâmes à pénétrer dans

le désert. Nous remplîmes nos outres d’eau, et nous partîmes un matin au

lever du jour, tout contents du cadeau que nous avait envoyé le sultan

Sâboûn. Plus rien ne nous arrêtait ; nous avions subi la visite à

laquelle est soumise toute caravane en départ. Les inspecteurs du

gouvernement avaient examiné tous les esclaves que nous avions,

recherché si personne de nous n’emmenait comme esclaves des individus de

condition libre. On avait questionné à ce sujet les esclaves de la

caravane, grands et petits, jeunes ou âgés. Dans ces sortes d’enquêtes,

les officiers inspecteurs mettent en liberté tout _esclave_ qui justifie

de son origine libre, ou de sa qualité de musulman avant son esclavage,

et aussi tout _esclave_ qui, par exemple, aurait été pris

frauduleusement à un maître et vendu à l’insu ou contre le gré du

propriétaire.

[Note 191 : Adnân est le vingtième aïeul de Mahomet.]

[Note 192 : _Voy._ note 63.]

[Note 193 : On sait que les Corayschides, de la tribu desquels était

Mahomet, le forcèrent par leurs menées et leurs agressions, à sortir de

la Mekke et à se réfugier à Médine.]

[Note 194 : Le récit des circonstances de cette traversée malheureuse se

trouve déjà au chapitre IX de ce volume, 1re partie, mais avec quelques

différences dans les détails.]

[Note 195 : _Voy._ note 64.]

[Note 196 : Nom d’une ancienne tribu arabe renommée pour l’excellence de

ses chameaux.]

=CHAPITRE II.=

Entrée dans les plaines des Mahâmyd. — Puits des Daûm. — Le caravanier

Ahmed. — Talion redemandé. — Les Toubou-Turkmân. — Ils attaquent la

caravane et sont repoussés. — Ils reviennent. — Entrevue singulière avec

eux ; leur sultan. — On lui cingle un coup de fouet. — Les Toubou se

vengent. — Ils harcèlent la caravane. — Arrivée chez les Toubou-Rechâd.

— Leur sultan. — Cérémonial ; réception. — La caravane régale le sultan

et la sultane ; portrait de Leurs Majestés. — Second régal. — Troisième

régal. — Arrivée aux trois montagnes. — Quatrième régal. — Fuite de

trois esclaves. — Trois tribulations. — Cadeau fait au sultan. —

Perquisition ; dépouillement. — Départ.

Nous traversâmes tout d’abord d’immenses plaines de verdure, vastes

pâturages où les Arabes Mahamyd et d’autres tribus scénites nourrissent

leurs troupeaux. Après cinq jours de voyage, nous arrivions à un puits

où des Arabes, même des Bidéyât du nord-est du Ouadây, et d’autres

peuplades vagabondes, se rendent très-souvent, à la rencontre des

caravanes, pour offrir, vendre, ou louer aux djellâb ou aux voyageurs,

des provisions, des chameaux, quelques ustensiles de voyage, des outres,

des cordes, etc. C’est un point de rendez-vous. Dieu m’est témoin que

j’ai oublié le nom de ce puits. Là nous fîmes halte, et nous nous

reposâmes deux jours, ainsi que nos chameaux, qu’on abandonna en libre

pâturage.

Nous reprîmes notre route, et cinq jours après descendîmes au Puits des

Daûm, ainsi appelé de quelques arbres de daûm qui l’environnent. Dans ce

trajet, nous nous égarâmes et nous faillîmes avaler notre dernière

salive.

Notre guide ou caravanier, appelé Ahmed, était un vieillard sur lequel

avaient passé les vicissitudes du monde. Il était d’une peuplade des

Toubou nommés, au Fezzân, les Toubou-Réchâd ou Toubou des montagnes.

Ahmed avait tué jadis un individu d’une autre peuplade de Toubou, et

depuis ce temps les hommes de la tribu du mort épiaient le moment de la

vengeance. Notre meurtrier, après l’accident, s’était enfui au Dâr-

Séleîh. Il y demeura plus de dix ans ; il craignait, s’il retournait

trop tôt dans sa tribu, de réveiller les souvenirs de ses ennemis, et de

payer de son sang le sang qu’il avait versé. Mais, enfin, il ne put plus

résister au désir de revoir son pays, ses huttes, son ancienne demeure.

Il crut que dix années d’absence avaient fait oublier le talion qu’il

devait, et il partit avec notre caravane, qu’il se chargea de guider.

Heureux et tranquille au Ouadây, Ahmed y avait vécu des profits de son

commerce. Content de sa position, il jouissait là d’une existence douce

et aisée, et n’avait d’autre chose à craindre que Dieu. Son grand âge et

sa fortune lui conciliaient le respect et la considération de tous.

En partant avec nous, il emmena plus de cent vingt personnes, tant de

ses cousins que de leurs enfants. Le reste de la caravane se composait

d’une quinzaine de Ouadayens et de cinq Arabes, moi, un Tripolitain

appelé le réis Abd-Allah ; un Fezzanais, Mohammed-Khayr-Yâcir ; un autre

Fezzanais, le seïd Ahmed, du village de Zouylah, et un nommé Khalyl, de

Tripoli.

Nous nous aperçûmes que nous étions hors de notre route, que nous étions

égarés ; alors nous craignîmes, si nous continuions de marcher, de

perdre un temps précieux et nous nous décidâmes à nous arrêter. Nous

fîmes agenouiller nos chameaux ; et pour garantir nos provisions d’eau

de la chaleur desséchante du soleil, nous enfonçâmes et cachâmes nos

outres dans le fond de nos sacs, sous nos hardes. Notre caravanier Ahmed

prit ensuite avec lui un certain nombre de ses cousins, et se mit à

battre le désert à droite et à gauche, cherchant à découvrir le nouveau

puits où nous devions nous reposer ; car nous avions, d’après le calcul

des étapes et jours de marche, passé le moment d’arriver à ce puits ; en

déviant de notre direction, nous avions traversé inutilement un assez

long espace. La matinée était déjà fort avancée, lorsque nos éclaireurs

débouchèrent à quelque distance, revenant à nous.

Ils avaient la face toute grise de poussière. En nous abordant, ils nous

annoncèrent le succès de leur course, ils nous dirent que nous n’étions

pas très-loin du puits, et que, même au petit pas, nous y arriverions

bientôt. La joie succéda à l’inquiétude et au souci, et en un clin d’œil

nous fûmes en marche.

Nous stimulions activement nos chameaux. Nous voulions atteindre le

puits avant que la soif ne commençât à nous tourmenter. Nous marchions

depuis une heure au plus, quand nous avisâmes les arbres de daûm ; et

alors, de nous écrier : « Les voilà ! les voilà ! c’est vers ces arbres

qu’est l’eau que nous cherchons ; c’est là que nous faisons halte

aujourd’hui. »

Nous avions à peine prononcé ces paroles, que nous dépistâmes une troupe

des Toubou appelés Toubou-Turkmân. (Ils ne viennent presque jamais à la

rencontre des caravanes. Ils stationnent du côté du désert de Libye,

divisés en hordes plus ou moins nombreuses dont chacune a un sultan ou

un roi. Celle qui vint à nous a sa station _capitale_ à un lieu appelé

Marmar. Ces Toubou avaient su depuis deux ou trois mois, par le moyen de

leurs voyageurs au Ouadây, que le chef de notre caravane était Ahmed sur

lequel ils avaient à prendre un talion. Cela seul les avait appelés sur

notre route, ils s’y tenaient à l’affût, nous épiant au passage)[197].

Ces Toubou, ennemis de notre guide, nous barraient le chemin. Ils nous

détachèrent de leur troupe un homme qui vint sur nous à grande course de

chameau ; on eût dit le galop rapide d’un cheval. (C’est merveille de

voir avec quelle adresse la plupart des tribus touboues manient les

chameaux de course ou _dromadaires_. Ils les dressent et les exercent,

comme des chevaux, à une foule de manœuvres des plus délicates, et ils

n’ont pour toute rêne que le _zimâm_ ou la corde légère qui, par un

bout, est attachée à un trou pratiqué au bord flottant de la narine de

l’animal, et qui par l’autre bout est tenue par la main du cavalier.

Presque tous les Toubou qui montent ces dromadaires pour courir à

marauder dans les déserts, ont pour vêtement des peaux de moutons

garnies de la laine)[198].

Le Toubou qui nous arriva en parlementaire avait le _liçâm_ ou _lithâm_

sur la face, c’est-à-dire qu’une partie de l’étoffe de son turban était

ramenée, par le bout, du côté de la figure, dont elle faisait le tour

deux ou trois fois d’avant en arrière, de manière à ne laisser

apercevoir absolument que les yeux.

Une fois que ce parlementaire fut assez près de nous, il nous cria dans

son langage toubou : « Eh ! les gens de la caravane ! notre sultan vient

avec ses soldats et se rend vers le puits. Vous, il vous défend d’en

approcher. Sachez-bien que vous n’y arriverez que lorsque vous nous

aurez livré votre guide pour être tué en expiation du meurtre commis par

lui sur un de nos frères. Dites-moi quelle est votre intention à cet

égard ; il faut que j’en informe notre sultan ; il m’a envoyé ici pour

vous questionner là-dessus. »

Un des Toubou de notre caravane nous traduisit l’allocution de l’envoyé.

Tous, d’un commun accord, nous décidâmes que nous ne livrerions pas

Ahmed à ses ennemis, et que, ces Toubou et leur sultan ne nous

demandassent-ils qu’un bout de corde, nous le leur refuserions.

« Retourne sur tes pas, dîmes-nous à l’envoyé ; retourne auprès de ton

maître ; nous n’avons rien à démêler avec vous ; nous n’avons personne

ici à vous livrer. Voilà ! »

Le parlementaire part et va rendre compte du résultat de sa mission. Le

sultan se dispose à nous attaquer. Alors les Toubou qui faisaient partie

de notre caravane se séparent de nous, et, excepté Ahmed et sa famille,

tous s’éloignent à quelque distance. Notre troupe particulière, y

compris Ahmed, ne se composait plus guère que de vingt-cinq individus.

Je ne compte pas les esclaves ; ils étaient en grand nombre.

Au moment où nous approchions du puits, les Toubou arrivèrent en masse,

tous montés, couple par couple, sur soixante à soixante-dix chameaux

environ. Ils se ruèrent en furieux sur nous et nous lancèrent leurs

javelines. Nous, c’est-à-dire les cinq Arabes, nous leur fîmes face et

leur lachâmes une bordée de coups de fusil. Les Toubou, surpris,

tournèrent le dos subitement et s’enfuirent comme des loups chassés.

Nous restâmes maîtres du puits, et nous y campâmes. Nous bûmes, et nous

laissâmes nos chameaux paître les herbes sauvages des environs.

Nous crûmes que ces sauvages Toubou, que nous venions de mettre si

aisément en fuite, avaient regagné leurs demeures, et nous nous

reposâmes à notre puits pendant deux jours entiers ; mais le troisième

jour, nous entendons tout à coup de grands cris, d’effrayantes

vociférations. Nous allons à la découverte, nous dirigeant sur le point

d’où arrivait le bruit, et nous apercevons cinq chameaux accroupis et

une troupe d’individus armés. Nous trouvons auprès d’eux notre

conducteur Ahmed, debout avec ses gens et des Ouadayens de notre

caravane. Au milieu des hommes armés était un vieillard, qui paraissait

être leur chef. Il avait une bande de tissu de tapis, roulée autour de

la tête, large d’environ cinq à six doigts et longue peut-être d’une

coudée. Ce vieillard était accroupi, à la manière d’un chien ou d’une

hyène, le derrière sur ses talons. Le chef des Ouadayens lui dit :

« Qu’est-ce qui te ramène de ce côté-ci ? Tu étais parti, que reviens-tu

faire ? que cherches-tu encore ? que prétends-tu ? — Apprenez d’abord

que je suis sultan de ces déserts, et que j’ai tant de soldats que vous

n’êtes pas capables de les compter. Ce que je viens faire ? Je viens

vous conseiller de me livrer Ahmed, si vous voulez partir sans coups ni

plaies. Je sais bien que nous ne sommes pas, vous et moi, en état

d’hostilité ni en guerre ; mais si vous refusez de m’abandonner Ahmed,

vous vous attirerez de l’embarras et des dangers. Cet Ahmed a tué mon

cousin, et ce cousin je l’aimais comme un fils de ma mère. C’est à moi

de venger mon cousin, à moi de laver l’affront que laisserait sur nous

l’impunité de ce meurtre. — Mais, répliqua le chef ouadayen, n’as-tu pas

peur d’être tué comme a été tué ton parent ? — Je n’ai pas la moindre

peur ; celui qui me tuerait serait à son tour bien sûr de périr. Nous

autres, nous ne faisons jamais grâce du talion, quand même on nous

déchiqueterait à coups de couteau. »

A ces mots suffisamment nets, Ahmed s’emporta contre le vieux sultan et

l’insulta, il allait le tuer. On arrêta Ahmed. Mais, profitant de la

préoccupation et de l’agitation de la troupe, il se glissa derrière les

Toubou et coupa les jarrets au chameau du sultan. Alors celui-ci dit à

Ahmed : « Voilà encore un coup qui nous sera payé cher ! Tu verras que

mon chameau sera aussi vengé, et que je taillerai les jarrets à plus

d’un de vos chameaux. Vous, vous n’aurez pas un moment de repos ; vous

nous verrez sans cesse à vos trousses, sans cesse à vous harceler. » A

ces menaces, le chef ouadayen cingle un grand coup de fouet par les

reins du vieux chef, et : « Va-t’en, lui dit-il ; va-t’en au diable, et

fais tout ce que tu voudras. Que le ciel le confonde, toi et celui qui

t’a engendré de ses reins ! »

Le vieux sultan et ses gens se levèrent tranquillement et s’en allèrent

avec un air d’indifférence et de mépris, concentrant en eux tout ce

qu’ils avaient d’indignation contre nos Ouadayens.

Le jour passa. Nous remplîmes nos outres ; nous disposâmes nos bagages ;

le lendemain matin, au moment de charger nos chameaux et de nous mettre

en marche, on cria dans la caravane : « Attendez un instant ! Un chameau

des Ouadayens a disparu. » Nous attendons un moment ; puis soudain les

cris s’élèvent de toutes parts, la caravane s’émeut, s’inquiète, se

trouble, et nous apprenons que les Toubou-Turkmân se sont emparés du

chameau disparu, qu’ils ont pris un de nos Ouadayens et l’ont tué. Nous

nous partageons de suite en deux bandes ; l’une court du côté de

l’endroit où avait été tué notre compagnon, et l’autre reste auprès des

esclaves, des bagages et des chameaux.

Voyage au Ouadây · 第 37 / 55 段