de la plus jalouse sévérité ; il ne souffrirait jamais qu’un autre
Ouadayen que lui portât un moment le nom de sultan. Comme souverain, il
craindrait que s’il se relâchait en cela de sa rigidité, celui à qui il
aurait permis de s’appeler sultan ne s’avisât de prétendre à la
souveraineté, et ne réussît à séduire les esprits étroits des Ouadayens
et à se former un parti. Aussi, la coutume des salatyeh n’existe pas au
Ouadây. A l’époque des chasses, le sultan ouadayen choisit à son gré un
aguîd ou un kamkolak, lui confie un corps de troupes et l’envoie en
expédition chez les Djénâkhérah. L’envoyé pille, tue, prend ce qu’il
peut attraper d’esclaves, et presque tout ce qu’il capture appartient de
droit au sultan. L’aguîd ou le kamkolak expéditionnaire n’a qu’une très-
faible part du butin ; les soldats qui exécutent la chasse ne gardent
pour eux que le quart des esclaves enlevés. Mais tout ce qui a été pris
en chevaux, harnachements, armes, revient uniquement au sultan. Comme
les princes ouadayens trouvent leur profit dans ces mesures et dans ces
résultats des chasses, ils demeurent fidèles à la coutume établie dans
le pays.
Tous les esclaves capturés, sur quelque point que ce soit du Soudan
idolâtre ou méridional, n’ont ni croyance en Dieu, ni croyance en un
prophète ou révélateur, ni loi religieuse, ni loi civile. Ils adorent
des fragments ou blocs de pierre ; ils construisent des demeures ou
sortes de chapelles à ces divinités, et leur présentent, pour offrandes,
des lances et des kourbâdj ou tiges en fer comme celles des habbôbah du
Dârfour. C’est là tout leur culte et toute leur religion.
Pendant mon séjour au Dârfour, j’avais un esclave du Dâr-Bi_n_ah. Il
savait un peu d’arabe, tel qu’il est parlé par les Fôriens. Il entendait
souvent les gens qui conversaient affirmer la vérité de leurs paroles en
prenant à témoin le nom de Dieu. Il s’imaginait que le Dieu du Dârfour
n’était pas le même que celui du Dâr-Fertyt, et il disait parfois :
« Notre Dieu, à nous, est bien plus grand que le vôtre. » On me conta le
fait. J’interrogeai l’esclave et je lui demandai ce qu’était leur Dieu.
« Notre Dieu, me dit-il, est gros comme ça. » Et il m’indiquait le
volume de son Dieu, en tenant les deux mains à une certaine distance
l’une de l’autre. Je souris à cette réponse... J’appris à mon esclave
qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu pour tous les endroits du monde,
pour toutes les contrées, tous les pays, tous les climats, et que ce
Dieu, le seul grand et puissant, est invisible à nos yeux. Je répétai,
expliquai ces paroles à mon esclave, et les retournai en tout sens,
jusqu’à ce qu’il les eût comprises.
L’ignorance, l’absence de foi en une révélation, en une doctrine
religieuse, le manque de maximes de morale systématisées, sont autant de
causes qui disposent ces hommes à embrasser une religion et qui leur
facilitent l’acceptation d’une croyance. Ils ne sont point retenus par
les liens d’une parole révélée, d’une loi imposée, par l’autorité d’un
prophète reconnu tel, et de principes consacrés par Dieu.
Dans une chasse, j’ai vu une jeune captive à laquelle, le jour même
qu’elle fut prise, on apprit la profession de foi musulmane, et qui la
prononça sans hésiter, sans paraître avoir la moindre émotion de
trouble, sans changer d’expression de figure. Cette profession de foi
n’eut point la gêne d’une renonciation, puisque cette fille n’avait pas
à apostasier.
Du reste, les peuples méridionaux du Soudan sont encore dans un état de
sauvagerie extraordinaire. S’ils n’eussent pas vu les ghazoua, qui se
renouvellent depuis si longtemps contre eux, ils se croiraient les
seules créatures de la terre.
Ces peuples ont une habitude remarquable relativement aux alliances
matrimoniales. Je l’ai connue par des esclaves eux-mêmes, et j’en ai
maintes fois entendu parler. C’est que les mariages n’ont jamais lieu,
parmi eux, entre proches parents ; ainsi, nul n’épouse ni sa fille, ni
sa sœur, ni une tante maternelle ou paternelle, ni même une cousine.
Dans l’islamisme cependant, les mariages à ce dernier degré de parenté
sont licites. Chez les idolâtres du Soudan, le mariage ne s’accepte que
du degré au delà de cousin. Cette coutume, parmi des peuples si
ignorants et privés de toute loi constituée, de toute révélation
religieuse, est un trait caractéristique qui mérite d’être signalé,
surtout si l’on réfléchit à leurs rapports de vie journalière. Car tous
vont presque entièrement nus, presque sans aucune précaution pour la
pudeur.
Là, ni femmes ni filles ne se cachent la figure ou le corps ; elles se
couvrent seulement, avec un pagne, les parties sexuelles et les parties
postérieures inférieures du tronc. Il en est de même des hommes. Le
pagne des femmes est appelé _kounfous_, et celui des hommes _djoukou_.
Le djoukou est un long pagne fixé sur le devant du corps par une corde
ou par une courroie de cuir tournée et liée autour des reins. On passe,
par-devant, le djoukou dans cette corde ou cette courroie, on le ramène
entre les cuisses sur les parties génitales et sur la ligne de
séparation des fesses, puis on le passe, par derrière, entre la peau et
le lien mis en ceinture, de manière qu’une grande partie du pagne tombe
flottante par-devant et par derrière. L’extrémité qui flotte en avant
arrive jusqu’assez près des pieds, et celle qui tombe par derrière
descend jusqu’à la hauteur des jarrets. Ce pagne n’a guère qu’un empan
de large.
Il y a des tribus du Fertyt chez lesquelles les femmes ne se cachent les
parties génitales qu’avec de larges feuilles d’arbres ; lorsque ces
feuilles sont desséchées, elles sont remplacées par d’autres. Nous avons
déjà indiqué cette coutume.
Pour ce qui concerne les unions conjugales à certains degrés de parenté,
chez les peuples constitués en corps de nation, c’est la loi religieuse
qui fixe le degré de légitimité de ces unions. Or, les Fertyt n’ont à
cet égard aucune base religieuse obligatoire, aucune donnée législative
qui les règle et les dirige. Par quelle inspiration ont-ils donc établi
parmi eux ces conditions de légitimité pour les mariages, en dépit même
de tout ce que peut leur suggérer d’émotions charnelles l’aspect des
femmes et de leurs charmes, constamment à découvert ? Il y a là quelque
chose de surprenant, d’extraordinaire. Ce n’est ni l’aisance ni le bien-
être de la vie qui a conduit ces peuples à s’imposer une obligation de
cette nature, à s’astreindre à cette loi sociale, car ils n’ont rien de
ce qui chez les autres peuples rend la vie facile et douce, ils ne
connaissent ni les mets recherchés ni les vêtements de prix et d’éclat ;
ils regardent comme quelque chose de magnifique, par exemple, les
étoffes tékâky[188] et autres dont les Fôriens s’habillent ; ils restent
en admiration devant les harnachements dont, au Dârfour, on pare les
chevaux.
J’ai vu une fois un des mekk, ou rois des provinces adjointes du
Dârfour, qui venait de recevoir d’un chef de salatyeh un _taûb_ noir,
sorte de grande blouse. Le bonhomme de roi endossa le taûb ; se pavanant
sous cet accoutrement, il se regardait avec une complaisance étonnante
de chaque côté de la poitrine, il ne s’était jamais vu si beau. Le taûb
valait bien 20 piastres (environ 5 fr. 20 c.).
J’ai déjà indiqué, dans le _Voyage au Dârfour_, que le sel est
extrêmement rare chez les Fertyt. Aussi, dans les provinces adjointes,
on vend parfois un esclave pour un morceau de sel qui ne vaudrait pas au
Caire plus de 5 paras[189], ou pour un damleg en cuivre, sorte de
bracelet qu’on porte au-dessus du coude, et qui ne vaut pas plus de 10
paras en Égypte (environ 7 c.).
Toutes ces peuplades mènent une vie pauvre et chétive. Cependant les
Fertyt et tous les noirs du Soudan idolâtre aiment le pays, le lieu qui
les a vus naître. S’ils s’éloignent de leurs villages, de leurs huttes,
pour quelque voyage, ou s’ils sont emmenés esclaves, leur pensée et
leurs désirs les reportent sans cesse vers leur patrie. Dans leur
simplicité d’enfant, les esclaves s’enfuient souvent de chez leurs
maîtres pour regagner leurs misérables villages, leurs misérables
demeures. Règle générale, en se mettant à la piste de ces fugitifs, on
les retrouve sur les chemins qui conduisent le plus directement à leur
pays. D’autre part, tous ces idolâtres savent bien, tout simples et
irréfléchis qu’ils sont, que tous les ans le Dârfour, le Dâr-Ouadây et
les autres États du Soudan musulman, envoient, chacun sur les contrées
méridionales qui l’avoisinent, de nombreuses expéditions de chasses ;
que ces expéditions leur enlèvent tout ce qu’elles peuvent attraper
d’hommes, de femmes et d’enfants ; qu’elles en tuent, outre cela, un
nombre considérable ; et cependant les tribus, les populations restent
toujours dans les endroits où elles se sont établies dès l’origine et
qu’elles ont adoptés pour séjour. Seulement, à l’arrivée des expéditions
qui viennent les assaillir, ces idolâtres prennent la fuite ; après les
chasses terminées, tous ceux qui ont échappé aux ravisseurs reviennent à
leurs demeures premières.
Parmi les peuples idolâtres du Soudan, les uns, avons-nous dit, cachent
leurs provisions de grains dans des fosses souterraines, et les autres
sur des arbres. Il en est aussi qui établissent leurs habitations sur
les arbres les plus robustes et les plus touffus[190].
Le chef de la famille, après avoir adopté l’arbre qui lui convient,
monte dessus, débarrasse de branches une partie de la hauteur médiane du
branchage de cet arbre, et avec ces matériaux il se dispose deux plans,
un supérieur au-dessus de sa tête, l’autre inférieur qu’il construit
avec les branches les plus fortes, rapprochées et serrées les unes
contre les autres ; il a eu soin d’abord d’en rendre les tiges plus
unies en en élaguant les ramuscules. Ensuite, il étale sur le plan
inférieur, qui sera l’aire de son gîte, le feuillage qu’il a enlevé de
toutes les branches coupées de l’arbre. Ce plan terminé, il y construit,
avec des cannes de doukhn, l’enceinte de sa cabane à laquelle il donne à
peu près la forme conique d’une tente, afin de se garantir plus sûrement
de la pluie. Le Fertyt et sa femme montent à leur demeure ainsi juchée,
et en descendent sans peine ; ils s’aident pour cela des saillies et des
nodosités qui se trouvent naturellement au tronc de l’arbre.
Parfois, un même arbre porte la demeure et le magasin ou la réserve de
grains d’une famille. Le plus souvent la famille a son habitation sur un
arbre et sa réserve de provisions sur un autre.
Beaucoup de peuplades des Fertyt habitent les montagnes et les terrains
élevés.
Ces sauvages ont pour certains travaux d’art une habileté merveilleuse.
Ainsi, ils dressent des hampes de lances et de javelines d’une admirable
beauté, d’un poli brillant comme de l’argent. Ils fabriquent également
des _koursy_ ou tabourets en ébène d’une étonnante perfection
d’exécution pour le poli et l’éclat, à tel point qu’on croirait ces
tabourets sortis des ateliers des pays les plus célèbres en industrie,
et que l’on jugerait les Fertyt avancés en civilisation. Mais en voyant
quelle est l’existence chétive de ces peuplades, comment ils sont
déshérités de tout ce qui contribue aux jouissances de la vie, telles
que nourriture agréable, vêtements convenables et propres, etc., on les
classe tout de suite parmi les sauvages.
Tel est l’état des populations du Fertyt et de la généralité des
idolâtres de la Soudanie méridionale. Mais nul ne change les hommes, et
leurs conditions morales et sociales, qu’au moment où Dieu le permet.
Gloire à l’Éternel qui a distribué aux sociétés les formes d’existence
qu’il lui a plu ! Personne n’a le droit de lui en demander les motifs ;
ce sont les hommes qui auront à répondre sur leurs œuvres.
Maintenant, je n’ai plus, pour terminer cet ouvrage, qu’à dire encore
quelques mots de mon séjour au Ouadây, et à raconter notre voyage de
retour à Tunis.
Et Dieu est le bon secours, le bon appui.
[Note 188 : _Voy._ le _Voyage au Dârfour_, chapitre V, Vêtements.]
[Note 189 : _Voy._ note 62.]
[Note 190 : Aux îles Fidji, dans l’Océanie, il y a aussi des sauvages
qui habitent sur les arbres. Si j’ai bonne mémoire, ce fait est consigné
dans la relation de voyage du capitaine Dillon.]
TROISIÈME PARTIE.
RETOUR AU MAGHREB ET EN ÉGYPTE.
[Décoration]
CHAPITRE Ier.
Départ du Ouadây. — Ses causes. — Mauvais procédés de l’oncle Zarroûk. —
Épisode du chérif Ahmed. — Il arrive au Dârfour en revenant de
pèlerinage. — Comment il traite le sultan. — Il va au Ouadây. — Il y
devient vizir. — Il est dépouillé du vizirat. — Il part. — La caravane
s’égare. — Le chérif revient au Ouadây. — Il s’attire la haine générale,
et est assassiné. — Départ de la caravane avec laquelle le cheykh
retourne au Maghreb. — Inspection des caravanes en départ.
Lorsque Dieu, par sa sublime volonté, peupla la surface de la terre et
distribua aux diverses familles de l’espèce humaine les climats qu’elles
devaient habiter, il mit dans le cœur de l’homme l’amour de la patrie.
Il voulut que les animaux même aimassent leur demeure et leur pays.
L’illustre descendant d’Adnân[191], le Prophète de Dieu a dit :
« L’amour de la patrie est aussi de la religion. » En effet, l’homme
n’oublie jamais sa terre natale, n’aime jamais bien que cette terre
première où il a passé une partie de ses jours, à moins qu’il n’y ait
vécu abaissé, humilié, et qu’il n’ait trouvé ailleurs une existence plus
douce et plus honorée. Et encore alors, sa pensée le rappelle au foyer
de sa famille, à l’asile de ses pères. Le cheykh El-Damyry, au milieu de
la joie et des hommages dont il s’était entouré pendant son séjour aux
Indes, disait : « Oh ! que ne suis-je, avec tout ce bonheur, à mes deux
hameaux de Damyreh[192] ! »
Les Arabes jadis se plaisaient à confier à leurs vers le souvenir des
lieux qu’ils avaient habités et qu’ils avaient vus ensuite ruinés, et
des oasis verdoyantes qui les environnaient ; ils chantaient ces
demeures où ils étaient réunis autrefois. Quand le saint Prophète de
l’Islâm se retirait de la Mekke à Médine[193], il se retourna du côté de
la ville de la Kaabah, et les yeux humides de larmes : « Oh, oui ! je
t’aime, noble ville ! s’écria-t-il. N’étaient les œuvres impies de ces
Corayschides, je ne t’aurais jamais quittée. » Puis, levant les mains au
ciel : « Mon Dieu ! ajouta-t-il, c’est toi qui me fais sortir de ce
séjour qui m’est si cher ; conduis-moi, et recueille-moi au séjour que
tu aimes. » Tel est au moins le sens des paroles qui exprimèrent les
regrets du saint envoyé de Dieu.
Cela dit, venons à mon récit.
Lorsque j’arrivai au Ouadây, mon père en était parti et se rendait à
Tunis. Dans sa pensée, c’était par ma faute que j’avais tardé si
longtemps à le rejoindre ; car il avait écrit au sultan du Dârfour et au
faguyh Mâlek, les priant de me laisser partir pour le Ouadây. Mais le
sultan lui-même avait empêché mon départ, et j’avais été forcé de rester
plusieurs mois au Dârfour.
Mon père, impatienté de mes retards, avait confié le soin de sa maison,
de ses biens, de ses enfants, de ses cultures, à mon oncle le chérif
Ahmed Zarroûk, et avait quitté le Ouadây avant que j’y arrivasse.
Contrarié de ce contre-temps, je résolus de ne pas jeter le bâton de
voyage ; j’étais décidé à continuer et à aller promptement retrouver mon
père. Mais les bontés du sultan Sâboûn pour moi m’arrêtèrent. Il
m’envoya en présent plusieurs beaux chevaux, de belles esclaves, des
vêtements de prix ; et mes chagrins s’adoucirent ; je ne pensai bientôt
plus à ma résolution première ; je fus comme le poëte de ce vers :
« Je m’enchaînai près de toi, prince ; mon cœur s’attacha à toi ; les
bienfaits enchaînent par des liens si puissants ! »
Je demeurai donc au Ouadây pour quelque temps. Pour mon malheur, le
chérif Ahmed-el-Fâcy (de Fâs ou Fez, au Maroc) avait succédé à mon père
comme vizir. Le chérif Ahmed, que Dieu ait son âme ! détestait mon père
et tout ce qui lui tenait ou se rapportait à lui. Il me desservit auprès
du sultan, lui insinua que je n’étais qu’un ignorant, un homme nul et
sans valeur, indigne d’approcher et d’être reçu d’un prince. Ces
perfides calomnies, répétées souvent à Sâboûn, finirent par lui inspirer
de la répugnance pour moi, et il ne me vit bientôt plus que d’un œil
d’indifférence et de froideur. Ses bontés généreuses s’arrêtèrent.
D’autre part, mon oncle Zarroûk s’emparait de tous les profits des
terres de mon père, et ne m’accordait que ce qu’il me fallait pour ne
pas mourir de faim. Il m’interdit toute intervention dans le maniement
des revenus de mon père, me donnant à entendre que je ne saurais que les
dissiper follement. Je témoignai mon mécontentement de la conduite de
Zarroûk à mon égard ; mais personne ne voulut prendre mes intérêts et
m’aider à faire valoir mes droits. Je me trouvai ainsi dans la gêne au
milieu de l’abondance ; la terre, toute grande qu’elle est, m’était
étroite ; de généreuse qu’avait été d’abord la fortune pour moi, elle
était devenue avare.
Mais quand Dieu veut un effet, il en prépare les causes à son gré et il
ouvre les voies d’exécution. Je fus bien vite fatigué, dégoûté d’une
pareille existence, et je demandai au sultan la permission de quitter le
Ouadây et de me diriger sur le Fezzân, pour me rendre à Tunis où était
mon père. La caravane annuelle se préparait à partir. La permission que
je désirais me fut promptement accordée par l’entremise du chérif Ahmed.
Je fis mes dispositions de voyage ; j’achetai des outres, des
provisions, les hardes nécessaires. Le jour du départ fut enfin annoncé
et irrévocablement fixé.
Mais je veux ici, en forme d’épisode, dire quels furent les
commencements du chérif Ahmed-el-Fâcy, ce qu’il était, ce que fut sa
manière de se conduire, et quelle fut sa fin.
L’homme raisonnable et juste ne s’abandonne pas aux caprices de son
imagination ; il déclare le vrai quel qu’il soit, fût-ce à son dam et
préjudice. Or donc, le chérif Ahmed possédait à fond la science de la
loi et des traditions du Prophète, il était profondément versé dans la
connaissance des principes de la secte mâlékite (une des quatre sectes
orthodoxes musulmanes) ; il savait par cœur le _Mououatta_, ou Code
primitif de Mâlek, et il développait avec une rare sagacité l’esprit et
la pensée intime des traditions du Prophète ; il s’était élevé à un haut
degré dans les sciences spirituelles, c’est-à-dire dans la connaissance
de tout ce qui regarde les principes fondamentaux de la religion ; il
avait acquis un savoir immense dans ce qu’on appelle les sciences
traditionnelles, c’est-à-dire dans la connaissance des autorités qui
nous ont transmis les traditions religieuses et législatives de
l’islamisme.
Ahmed-el-Fâcy, d’après ce que m’a raconté un uléma distingué originaire
de Fâs (Fez), avait reçu le surnom de _Bâba_, papa, père ; mais j’ignore
si ce surnom lui avait été donné à cause de sa nombreuse famille, ou
s’il lui avait été donné par ses élèves.
Des circonstances très-simples l’amenèrent au Ouadây. Il partit de son
pays pour aller faire son pèlerinage. Après qu’il se fut acquitté de ce
devoir sacré, et que, grâce à Dieu, il eut satisfait ses pieuses
intentions, il se trouva avec des pèlerins du Dâr-Séleîh qui lui
parlèrent de la générosité et des qualités élevées du sultan Sâboûn, lui
vantèrent l’amour de ce prince pour les savants et pour la science. Ces
récits inspirèrent à Ahmed le désir de voir Sâboûn, de se présenter à
lui. Il passa donc à Saouâken, et de là au Sennâr, au Kordofâl, puis au
Dârfour. C’était, je crois, en 1224 de l’hégire (1809-1810, ère
chrétienne).
Au Kordofâl, il se lia avec Bedr-ed-Dyn, chérif fezzanais qui avait
épousé une fille du sultan-gouverneur du Fezzân. Ce Bedr-ed-Dyn avait
connu mon père et avait profité de ses savantes leçons ; puis il était
allé au Kordofâl. Là, disons-nous, il fit la connaissance du chérif
Ahmed, et ensuite il sortit avec lui du Kordofâl. Bedr-ed-Dyn se
répandait en éloges intarissables sur son nouveau patron, en vantait
partout la sublime science, et s’enorgueillissait de le servir presque
comme aurait fait un esclave. Cette conduite avait un but intéressé. Le
Fezzanais comptait bien, par l’œuvre de son savant patron, acquérir,
comme lui, des honneurs profitables auprès de quelque sultan du Soudan.
Dans tous les pays où le chérif de Fâs s’arrêtait, Bedr-ed-Dyn célébrait
le mérite extraordinaire de son maître, et, comme on dit, secouait les
branches de l’arbre pour lui en donner les fruits, c’est-à-dire ne
songeait qu’à inciter les gens à honorer la haute valeur du Fâcy, à le
traiter généreusement.
Quand les deux amis arrivèrent au Dârfour, ils furent hébergés au hameau
d’Abou-l-Haçan, près de Tendelty, à l’est. La nouvelle de l’arrivée d’un
uléma chérif au hameau, se répandit bientôt dans Tendelty. De toutes
parts, même de plusieurs pays à distance, on vint le visiter ; la foule
des curieux accourait des bourgs et des villages.
J’étais alors à Tendelty. Moi aussi j’allai voir les deux chérifs
voyageurs, leur présenter mes civilités, et je les priai de
m’accompagner à mon village de Djoultou. Ils me remercièrent, et me
dirent qu’ils étaient pressés de partir et de quitter le Dârfour.
Le sultan Mohammed-Fadhl apprit aussi l’arrivée d’un savant au hameau
d’Abou-l-Haçan. Fadhl envoya prier l’étranger de venir au Fâcher, et lui
fit entendre qu’on le recevrait honorablement. Ahmed refusa avec dédain.
« Que m’importe, dit-il, de voir ce tyran ? Il pense me séduire par des
présents, m’empêcher de dire sur son compte ce qui est vrai. »
Étonné d’un tel refus, le sultan voulut faire les frais de la démarche,
et environ une heure et demie après le coucher du soleil il se mit en
route. Fadhl arriva chez l’austère pèlerin, lui baisa les mains et puis
encore les pieds. Et le Fâcy retirait ses mains et ses pieds, évitait le
contact du sultan. « Éloigne-toi, tyran, dit l’uléma, éloigne-toi de
moi. » Et Fadhl le priait de le bénir. L’inflexible Fâcy ne l’en jugea
pas digne. « Je n’adresserai de vœux à Dieu pour toi, dit-il, que
lorsque tu auras renoncé à tes œuvres de tyrannie. » Le sultan, irrité
de cette réponse, offensé de tant d’orgueil et de mépris, de tant
d’audace irrévérencieuse, s’écria : « Tuer un tel homme est un acte de
justice ! »
Heureusement Fadhl s’était fait accompagner par le fils de sa sœur,
l’émyn Hâmed. Celui-ci s’efforça de calmer son oncle. « Un prince, dit-
il, ne se concilie pas l’estime des hommes en ordonnant la mort d’un
uléma, même s’il s’est permis une parole trop libre et s’il a pensé,
dans ses principes de sévérité religieuse, qu’il devait se tenir éloigné
de nous. Il y a plus d’honneur pour toi à le traiter généreusement, à
empêcher ainsi qu’on ne dise : Le souverain du Dârfour ne sait que
mépriser et outrager les ulémas qui visitent son pays. »
Le sultan s’apaisa ; bien plus, il combla Ahmed de bienfaits et de
largesses ; il lui envoya vingt esclaves, vingt _goulleh_ ou _pots_ de
beurre et de miel, dix chameaux choisis chargés de blé. L’émyn Hâmed et
ses compagnons ajoutèrent à cela d’autres présents de leur part.
Mais le rigide pèlerin, persistant dans sa fierté déplacée, dédaigna ces
dons et voulut les refuser. Alors Bedr-ed-Dyn lui montra l’inconvenance
de ce procédé, et Ahmed consentit à tout accepter !!
Peu après, nos voyageurs partirent et se rendirent à Kôbeih. Là, Ahmed
fut reçu avec enthousiasme ; on s’empressa de lui fournir ce dont il
pouvait avoir besoin ; il fut parfaitement traité et hébergé. Enfin il
se mit en route pour le Ouadây... Mais partout, et sans cesse, le rusé
Fâcy, dans son ostentation de sévérité et de puritanisme religieux,
répétait que ces dons qui lui avaient été apportés n’étaient, à ses
yeux, que choses futiles et mondaines auxquelles il n’attachait ni
valeur ni importance ; que tous ces présents étaient pour le pauvre
malheureux chérif Bedr-ed-Dyn, qui les avait agréés des donateurs. Mais,
en réalité, Bedr-ed-Dyn ne recevait absolument que son pabulum
quotidien.
Lorsqu’Ahmed-el-Fâcy arriva au Ouadây, le sultan Sâboûn ne parut pas,
comme l’avait fait Mohammed-Fadhl, très-empressé de le voir. Il se
contenta de lui envoyer en cadeau quelques esclaves, lui assigna une
demeure au village de Noumro, et lui fixa de modestes rations de vivres.
Le chérif vécut ainsi dans son village jusqu’au jour où mon père eut
résolu d’aller à Tunis, et demanda à Sâboûn la permission de partir.
« Mais, dit le sultan à mon père, qui remplira tes fonctions de vizir ?
— Il y a ici le chérif Ahmed ; il peut me remplacer dans mon vizirat et
aussi t’enseigner à lire. »
Le Fâcy fut élu, et de suite sa dévotion si profonde, si désintéressée,
disparut. Il se fit un système de thésaurisation, entassa richesse sur
richesse, jusqu’au jour où il fut assassiné comme un misérable.