ce que se présente un autre individu qui n’ait également qu’un esclave.
Alors le _sultan_ prend un des deux esclaves et laisse l’autre en
propriété commune aux deux propriétaires. Nous supposons ici que le
_sultan_ s’est réservé le droit de prendre la moitié des captures. Quel
que soit le lot que le _sultan_ s’adjuge, il le garde dans le zérybeh.
Après le partage terminé, le maître de la salatyeh appelle ceux envers
lesquels il a contracté des dettes et auxquels il a promis de
s’acquitter à la première djébâyeh dans le Dâr-Fertyt. Il rembourse ce
qu’il doit, et dès le lendemain il se remet en route dans une direction
nouvelle et en se rapprochant du Dârfour. Il commence une autre chasse.
On la poursuit, on enlève, on pille tout ce qu’on rencontre, jusqu’à ce
qu’on se trouve à environ un jour de marche des frontières du Dârfour.
Alors le _sultan_ fait procéder à la seconde djébâyeh. S’il n’est pas
trop exigeant, il ne prend de chaque expéditionnaire que le quart des
esclaves capturés ; sinon, il prend le tiers et même la moitié.
Le conducteur en chef d’une chasse prélève sur la quantité des esclaves
qui sont devenus sa propriété, ce qu’il doit livrer au sultan souverain,
ce qu’il doit remettre en cadeaux aux grands qui l’ont aidé à obtenir sa
salatyeh, et ce qu’il doit, à son retour, donner pour acquitter les
dettes qu’il a contractées lors de son départ.
Pendant la chasse, le chef _sultan_ a certains droits particuliers de
préhension. Ainsi, tout esclave dont la possession est contestée entre
deux ou plusieurs expéditionnaires, qui prétendent avoir pris cet
esclave, appartient au _sultan_. Lui appartiennent encore tous les
esclaves de ceux qui meurent dans l’expédition, s’il ne s’y trouve pas
un parent qui en hérite immédiatement.
Le maître d’une salatyeh, lorsque l’excursion a été heureuse, en retire
facilement de quoi donner au sultan ce qui est de droit royal, faire des
présents aux courtisans qui l’ont favorisé, payer ses dettes, et avoir
en surplus pour lui-même une centaine d’esclaves. Outre cela, les
chevaux, les chameaux, les ânes et tous les harnachements et bagages qui
ont pu être conservés et ramenés avec l’expédition, sont de droit la
propriété du sultan expéditionnaire. Tous ceux à qui, lors du départ, il
avait confié des montures, les lui rendent à leur retour. Ils ne doivent
garder que les vêtements qu’ils ont reçus. Enfin chaque individu regagne
son pays avec le butin que Dieu lui a fait la grâce de pouvoir enlever.
Le conducteur d’une chasse a toujours soin de traiter, plus
avantageusement que les autres, les individus dont il s’est composé son
cortége d’honneur et sa suite _sultanienne_ ; car c’est par leur
coopération qu’il a rassemblé la troupe d’expédition, et par conséquent
c’est à eux qu’il est redevable des produits de la chasse. Parfois même
il ne prélève rien sur leurs captures, ni dans la première répartition,
ni dans la seconde. Ce sont eux encore qui veillent à la sûreté et à
tous les besoins du _sultan_.
A chaque halte, ils font établir un abri pour lui et pour tout ce qui
lui appartient ; de plus, ils ont toujours de leurs gens en avant-garde,
afin de préparer le lieu de station du _sultan_ pour chaque étape. C’est
dans ce but que lors du départ du Dârfour ils emportent à dos d’animaux,
des tiges ou cannes de doukhn, des pieux, etc., en quantité suffisante
pour en construire chaque jour un enclos ou demeure au _sultan_.
Lorsqu’on se remet en route, ils enlèvent cette construction, retirent
de terre les cannes de doukhn, les pieux, chargent le tout sur les bêtes
de transport, chameaux ou ânes, et à la halte suivante ils recommencent
de même. En un mot, Sa Majesté chasseresse doit la considération, la
puissance, l’autorité dont elle jouit, à ceux dont elle s’est fait un
entourage particulier, et qui d’ailleurs le servent et le respectent
comme les grands de l’État servent et respectent le sultan souverain au
Fâcher.
Le chef d’une ghazoua a encore à sa suite des maûgueh ou bouffons, et
des individus qui se sont volontairement attachés à lui avec la fonction
de falganâouï. Il se choisit aussi, et se désigne, pour compléter sa
_cour_ ambulante, un roi des kôrkoa, un roi des korayât, un roi du Soûm-
in-dogolah, un Abadyma, un Tékényâouï, un Ab-cheykh, etc. Ces grands,
attachés au sultan de l’expédition, s’occupent des provisions et vivres
de leur maître, se chargent de le pourvoir de ce qui lui est nécessaire,
car au départ on ne se munit pas ordinairement de provisions qui
puissent suffire jusqu’au retour. Aussi, lorsque l’expédition arrive sur
le territoire des provinces adjointes, elle s’y munit de vivres. Chaque
roi de ces provinces rassemble autant de provisions qu’il lui est
possible, et les vend à la troupe en voyage. Il donne également en
cadeau un certain nombre d’esclaves au _sultan_ et aux gens du cortége.
Le _sultan_, à son tour, fait présent d’habits au roi et aux individus
de la suite du roi.
Lorsqu’une expédition cerne une station ou un village des Fertyt, et que
les habitants se soumettent sans résistance, le _sultan_ en garde le
chef comme prisonnier, le traite avec honneur, lui donne un habit, puis
le renvoie à ses subordonnés. Mais le _sultan_ prend parmi eux ce qu’il
y a d’hommes, de jeunes gens, de filles, de femmes encore jeunes, en
fait son profit, et ne laisse absolument que les vieillards et ceux qui
ne lui paraissent pas en état de supporter la fatigue du voyage ou de
servir comme esclaves, ou qui ne pourraient être avantageusement vendus.
Au sultan expéditionnaire appartiennent encore, sans partage, les
_denguyeh_, les _fekk-el-djébâl_ et les _hâmel_. On distingue par le
premier de ces noms, les individus rencontrés et pris sans résistance
dans les bois ou sur les chemins. Les fekk-el-djébâl sont ceux qu’on a
bloqués sur une montagne, et qui se sont rendus à discrétion sans avoir
essayé de se défendre. Les hâmel sont les esclaves, ayant été déjà la
propriété d’un maître autre que les individus faisant partie d’une
salatyeh, et qui se sont échappés.
Le conducteur d’une chasse a le droit, comme _sultan_, de recevoir au
nombre des tribus alliées, ou provinces adjointes, les villages ou
stations de Fertyt qui désirent s’attacher au Dârfour à titre de
tributaires. (Les tribus fertyt qui s’engagent à ce genre de soumission,
se mettent par là à l’abri des incursions déprédatrices qui tous les ans
viennent les bouleverser et leur enlever des esclaves.) Le _sultan_ peut
encore annuler le privilége de protection précédemment accordé à une
peuplade, à un village, dans le cas où cette peuplade ou ce village
s’est rendu coupable de trahison ou de mauvaise foi envers le chef de la
salatyeh. Le _sultan_ n’est point obligé, pour rompre ces alliances, de
demander l’assentiment ou la permission d’aucune autorité. Il a toute
liberté d’action, mais sous la condition de se conduire en cela avec
justice et équité. (Une fois qu’il a prononcé l’exclusion de telle
peuplade du nombre des alliés tributaires du Dârfour, il la traite en
ennemie et en enlève ce qu’il y trouve d’individus à son gré.)
Le maître d’une salatyeh conserve sa puissance et l’exercice complet de
ses prérogatives pendant toute la durée de l’expédition, c’est-à-dire
jusqu’à ce qu’il ait remis le pied sur les frontières du Dârfour et que
la troupe qui l’accompagnait se soit séparée. Chacun alors prend la
route de son pays. Lors de cette séparation, si le _sultan_ s’est
conduit convenablement dans son expédition, c’est-à-dire dans les
djébâyeh ou répartitions des captures, chacun fait son éloge, vante sa
justice, et lui exprime le vœu de repartir l’année suivante avec lui
pour une nouvelle chasse. Mais s’il s’est montré trop avide, infidèle à
ses promesses, alors on rompt en visière avec lui ; il n’y a plus ni
retenue ni modération, et ce n’est plus autour du _sultan_ déchu qu’un
concert général de malédictions et d’injures.
Pendant la durée de l’excursion, les officiers ou vizirs du _sultan_
extra fôrien, et en général la troupe expéditionnaire, s’occupent, comme
nous l’avons déjà indiqué, de pourvoir à la nourriture de leur maître ;
et pour cela tous cherchent à découvrir les nids ou réserves où les
Fertyt cachent leurs grains.
Se voyant constamment en butte aux chasses des Fôriens et des autres
peuples voisins, les Fertyt ont imaginé de placer leurs réserves de
grains sur les arbres ; ils les y cachent si habilement, qu’un voyageur
qui ne serait pas prévenu n’en découvrirait pas une seule. Ils
choisissent, pour établir ces cachettes, les arbres les plus touffus et
les plus riches en rameaux. Ils en coupent un certain nombre de
branches, qu’ils réunissent et lient solidement ensemble, de manière à
former une sorte de plancher-claie, ou plan à claire-voie assez serré.
Ils étalent ensuite sur ce plancher un lit de feuillage, et par-dessus
un lit de _bouttâb_, c’est-à-dire de balles ou glumes des épis du
doukhn. Cette balle conserve le grain, en le garantissant de l’humidité
pendant et après l’époque des pluies.
Lorsque le plancher-claie est achevé, on arrange par-dessus une sorte de
petite hutte conique en cannes de doukhn, et à laquelle on laisse
d’abord le sommet ouvert afin de pouvoir introduire le grain. A mesure
qu’on y accumule le grain, c’est-à-dire le doukhn, on tapisse de bouttâb
les parois intérieurs de la hutte ; et après qu’elle est remplie, on en
ferme l’ouverture. L’épaisseur du feuillage et l’entrecroisement serré
des branches des arbres, dérobent au regard ces réserves aériennes ; il
n’y a guère que ceux qui en connaissent l’emplacement qui sachent les
retrouver. Le Dâr-Fertyt est d’ailleurs presque partout couvert de
forêts peuplées d’arbres d’une grosseur monstrueuse et d’un branchage
extraordinairement abondant.
Les Fertyt qui habitent les terres élevées, enfouissent leur grain ou
doukhn dans des _matmoûrah_. Ce sont des fosses plus ou moins spacieuses
et profondes qu’ils tapissent de bouttâb avant d’y déposer leurs
récoltes pour les conserver. Les matmoûrah (ou, selon la forme du
pluriel arabe, les matâmyr) sont de véritables silos pratiqués sur les
terrains les plus hauts, et préservés ainsi de l’humidité donnée par
l’infiltration des eaux des torrents ou des étangs que produisent les
pluies.
Les Fôriens se creusent aussi des matmoûrah pour garder leurs grains.
Mais les riches, et surtout les grands de l’État, construisent, pour y
déposer leurs récoltes, des réserves spacieuses en cannes de doukhn ; ce
sont d’assez vastes huttes, appelées au Dârfour _dirgâyeh_.
Certaines peuplades du Dâr-Fertyt établissent leurs demeures sur des
arbres, et n’ont d’autres refuges ou stations que ces constructions
singulières... Nous en parlerons tout à l’heure.
Tous les individus qui, chaque année, obtiennent des permis de chasse
aux esclaves dans le Fertyt, ne dirigent pas leurs incursions sur un
même point. Chacun a son itinéraire indiqué pour le départ et pour le
retour. Cet itinéraire est spécifié dans le permis délivré par le
sultan ; on y désigne quelles sont les peuplades sur lesquelles
l’expéditionnaire, en allant et en revenant, peut conduire ses chasses
et faire ses captures ; il lui est défendu de dépasser les limites qu’on
lui a déterminées. Ces spécifications sont enregistrées, avec son nom,
dans des états qui restent entre les mains du sultan.
Ces précautions ont pour but de prévenir tout désordre ; car, chaque
année, le sultan délivre plus de soixante à soixante-dix salatyeh, dont
les bénéficiaires partent tous à la même époque. Si l’on ne fixait pas
les itinéraires, les troupes allant en chasses se rencontreraient
souvent l’une l’autre, se battraient, et les Fertyt des contrées où
auraient lieu les rencontres, devenant victimes de ces avides
collisions, seraient probablement détruits en peu de temps. Il est rare
que deux ou trois expéditions se croisent dans leurs courses.
Un appelé Ahmed Tiktik, qui commanda au moins une vingtaine de chasses,
m’a raconté qu’une année il vit sept salatyeh ou expéditions à la fois.
Alors elles choisirent parmi les sept chefs celui qui avait à sa suite
le plus de monde, et le nommèrent _sultan_ général des sept troupes, qui
ensuite n’en firent plus qu’une. Cette année fut une époque remarquable
et citée pendant longtemps. Ahmed Tiktik m’a assuré aussi avoir vu une
fois un chef de salatyeh qui n’avait pas plus de quinze hommes
d’expédition.
Dès qu’un individu qui a obtenu un firman de chasse est hors des confins
du Dârfour et qu’il est reconnu sultan, il a, comme nous l’avons déjà
dit, pleine liberté d’action et autorité absolue. Lors même qu’il fait
mettre à mort quelqu’un de l’expédition, personne n’a le droit de lui en
demander raison, eût-il même été injuste dans la condamnation.
Si le bénéficiaire d’une salatyeh meurt pendant l’excursion, tout ce
qu’il a de butin, esclaves ou objets quelconques, et aussi tout ce
qu’ont capturé les expéditionnaires, sans aucune exception, devient la
propriété du sultan souverain. Aussitôt que le prince fôrien est informé
de la mort du chef de la salatyeh, il envoie un émir attendre, sur la
frontière méridionale du Dârfour, l’arrivée de la troupe qui a perdu son
conducteur. Il en est de même si le _sultan_ de la salatyeh a été tué
par l’ennemi c’est-à-dire par les Fertyt, ou bien par quelqu’un de
l’expédition. Alors encore, toutes les prises et captures reviennent au
souverain, et nul expéditionnaire n’a le droit d’en rien retenir.
Lorsque le maître d’une chasse tombe malade pendant l’incursion et que
sa maladie s’aggrave et devient dangereuse, il est de règle que la
troupe élise un substitut du _sultan_, ou bien que les officiers ou
vizirs de ce _sultan_ se rassemblent en conseil et élisent un d’eux
comme vicaire ou remplaçant du _sultan_ malade ou mort. Il en est de
même si le _sultan_ a été tué dans une attaque.
Aussitôt que l’expédition qui a perdu son chef arrive sur les frontières
du Dârfour, l’émir envoyé de la part du prince souverain s’empare de
tout le butin de l’expédition, part pour le Fâcher, et livre la capture
entière au sultan.
Il résulte de ces habitudes que tous les individus qui composent une
chasse aux esclaves veillent avec le plus grand soin à la conservation
de leur chef, l’éloignent du danger, et ne permettent jamais qu’il
approche de trop près du lieu où il y a à craindre quelque résistance de
la part des Fertyt attaqués. Mais il est clair que ces attentions des
expéditionnaires pour leur _sultan_ n’ont d’autre but que d’assurer à
chacun la jouissance de ses profits de chasse.
Lorsque le sultan gouvernant le Dârfour meurt pendant que les salatyeh
sont encore au Dâr-Fertyt, tout ce qu’elles ont pris devient la
propriété du nouveau souverain. C’est une sorte de subvention qui lui
est dévolue de droit à son avénement au pouvoir.
Les chasses amènent entre les mains des Fôriens une quantité
considérable d’esclaves. Si ces esclaves arrivaient tous au Dârfour, le
pays en serait encombré ; mais beaucoup d’entre eux meurent de maladie
dans le voyage, ou sont tués. Ainsi, lorsqu’un esclave, homme ou femme,
qui vient d’être pris, se résout à ne pas s’exposer aux fatigues et aux
souffrances du voyage, et refuse de suivre ceux qui l’ont capturé, il
s’assied par terre et dit à celui dont il est devenu la proie :
« _Kongorongo_, c’est-à-dire : tuez-moi. » Et à l’instant on le tue à
coups de bâton, en présence des autres esclaves, afin de les effrayer et
de les déterminer à se soumettre à leurs maîtres. Nombre d’esclaves
meurent de lassitude et d’épuisement dans la route ; d’autres meurent de
diarrhées occasionnées par le changement de nourriture ; mais ceux qui
succombent en plus grande quantité, ce sont les esclaves pris chez les
Bendah et les Fârah ; ceux qui survivent le plus facilement sont ceux
qui viennent du Dâr-Goula, du Dâr-Routou, du By_n_a et du Châla.
Certaines années, il se déclare des maladies épidémiques, telle que la
dyssenterie, parmi les esclaves d’une expédition, et presque tous
périssent dans le trajet du Dâr-Fertyt au Dârfour. Ainsi, des individus
qui avaient une vingtaine d’esclaves n’en ramènent parfois au Dârfour
que deux ou trois.
Beaucoup d’esclaves meurent aussi au Dârfour par suite du changement de
climat et de nourriture ; mais les Fôriens qui soumettent leurs esclaves
à un régime de vie raisonné et prévoyant, qui les traitent avec douceur
et qui ont soin de les nourrir convenablement, de ne pas les charger de
travaux trop pénibles et trop multipliés, en conservent la majeure
partie. Les _mougueddek_ ou esclaves qui, par un séjour de quelques
années au Dârfour, _se sont acclimatés et se sont habitués_ à la vie des
Fôriens, se vendent à un prix bien plus élevé que les esclaves _foutyr_,
c’est-à-dire qui sont _amenés depuis peu de temps_ au Dârfour.
Mais quel qu’ait été le temps d’acclimatation des esclaves dans un pays,
leur transport dans d’autres régions éloignées les expose toujours à des
maladies dangereuses, ne fût-ce que par suite des fatigues des voyages.
De plus, la tristesse s’empare d’eux, surtout s’ils craignent d’être
vendus aux Arabes étrangers. Ils sont persuadés que ces Arabes manquant
de viandes, viennent acheter des esclaves pour en manger la chair, en
employer les cervelles à faire du savon, et le sang à teindre des
étoffes en rouge. Cette croyance est profondément implantée dans
l’esprit de tous les esclaves ; les Fôriens profitent de ces idées pour
retenir par la crainte ceux qui sont indociles. Il suffit de menacer ces
esclaves insoumis de les vendre aux _djellâb_, et de dire au plus
revêche : « Je te vendrai aux blancs (aux Arabes), qui mangeront ta
viande, teindront leurs draps avec ton sang, et feront du savon avec ta
cervelle. » Et l’esclave, épouvanté, rentre dans le devoir et
s’assouplit.
Cette croyance ne s’efface de l’esprit des esclaves que lorsqu’ils sont
arrivés chez les Arabes, y ont vécu un certain temps, et n’ont rien vu
qui vérifie leurs appréhensions. Mais pendant toute la durée des
voyages, la crainte les agite, les tient continuellement en émoi. A cela
s’ajoutent les fatigues excessives de la marche, les tourments de la
chaleur ou du froid dans les déserts ; ce sont pour eux autant de causes
de maladies et de mort. Aussi, ils succombent par milliers. Dans le
nombre de ceux que l’on conduit, par exemple, en Égypte, il n’y arrive
que ceux qui ont le plus de force et de vigueur, ou bien le plus de
bonheur.
J’ai vu des djellâb, des voyageurs partir du Ouadây avec une centaine
d’esclaves, et les perdre tous en route par le froid ; d’autres partir
avec trois cents esclaves, et les laisser en chemin morts de chaleur et
de soif ; d’autres partir aussi avec des troupes considérables
d’esclaves, et n’en pas perdre un seul. Tout cela dépend de la volonté
du Tout-Puissant.
Notre Loi sainte permet la vente et l’exportation des esclaves, mais à
la condition expresse et absolue d’agir en cela avec le sentiment de la
crainte de Dieu, sentiment qui doit être le motif inspirateur et le
guide de toutes nos actions.
Je dis que le commerce des esclaves est permis, et voici par quelles
raisons il est justifié. Dieu a commandé à son Prophète, le prophète de
l’islamisme, d’annoncer la Loi divine aux hommes, de les appeler à
croire au vrai Dieu, et d’employer la force des armes afin de
contraindre les mécréants à embrasser la vraie foi. Selon la parole de
Dieu même, la guerre est la voie légitime et sainte pour entraîner les
hommes à la religion ; car dès que les infidèles sentiront les armes de
l’islamisme, dès qu’ils verront leur puissance humiliée, abattue, leurs
familles emmenées en esclavage, ils désireront entrer dans la voie
droite, et songeront à conserver ainsi leurs personnes et leurs biens.
S’ils résistent, s’ils s’opiniâtrent dans leur infidélité, il faut
marcher en armes contre eux. Toutefois, avant de tenter ce moyen
extrême, il est nécessaire de les inviter à se soumettre à la Loi
islamique, de les avertir plusieurs fois des malheurs que doit leur
attirer leur incrédulité. Telle fut la conduite de notre saint Prophète
envers les Corayschides qui refusaient de croire à sa parole.
Mais le Prophète a aussi autorisé le rachat des prisonniers, d’après ces
paroles du coran : « Après les combats, vous pouvez donner la liberté
aux prisonniers, ou bien accepter leur rançon, afin d’arrêter plus vite
les calamités de la guerre. Pour ceux qui repoussent opiniâtrément ma
Loi, qui rejettent la religion de l’Islâm, offrez-leur encore le choix
entre la guerre et l’obligation d’un impôt annuel pour acheter et
garantir leur sécurité, leur vie. S’ils préfèrent la guerre, s’ils
lèvent les armes contre vous, quiconque d’entre eux sera fait captif,
sera vendu. »
Cependant, tous les hommes sont égaux comme enfants d’Adam ; il n’y a de
différence entre eux qu’en ce que les uns ont la vraie foi, c’est-à-dire
la foi islamique, les autres une foi différente, c’est-à-dire une foi
erronée.
Les habitants du Soudan musulman, dans leurs incursions contre les
idolâtres, n’observent point ce que prescrit la parole de Dieu,
n’appellent jamais ces idolâtres, avant de les attaquer, à embrasser
l’islamisme. Ils se jettent à l’improviste sur les tribus des Fertyt,
des Djénâkhérah, etc., et, sans préliminaires, sans appel à la foi, sans
essais pacifiques de prosélytisme, ils les assaillent, les combattent,
les prennent comme esclaves, et ensuite les vendent. Mais le fait de
capture une fois accompli, comme ces peuplades sont idolâtres, la vente
de tous ceux que des musulmans leur ont enlevés est licite et justifiée
par la religion.
Celui qui a acquis un esclave, femme ou homme, doit se conduire envers
cet esclave selon les principes de la justice et de la religion. Il doit
se garder d’exiger de son esclave des travaux trop pénibles ; il doit le
nourrir des aliments qu’il se prépare pour lui-même et pour sa famille,
le vêtir avec soin ; car l’esclave est, comme lui, créature de Dieu ; et
le saint Prophète nous a dit : « Dieu vous a rendus les arbitres de ces
peuples ; mais rappelez-vous bien que si Dieu eût voulu vous seriez
leurs esclaves. En vue de Dieu, ayez pitié des faibles. »
Les _mekk_ ou rois des Fertyt sont extrêmement nombreux ; chaque
station, chaque village a le sien.
Les esclaves sont absolument dans les mêmes conditions au Ouadây et au
Dârfour ; mais, pour ces deux États, il y a une différence totale dans
le mode des excursions, dans le permis de chasse et dans l’emploi des
produits des expéditions.
Au Dârfour, le sultan, avons-nous dit, délivre une salatyeh et un firman
comme droit de ghazoua, et jamais aucune expédition ne coûte au
souverain la moindre dépense ni le moindre souci. Celui qui a eu
l’honneur de recevoir un firman prend, il est vrai, l’entourage,
l’autorité et le nom de sultan ; il a ses émirs, ses officiers qu’il
charge des attaques des villages et des tribus ; il a ses dignitaires,
ses gardes ou huissiers ; il a liberté absolue de la parole et du
sabre ; mais tout cela a lieu sans que la majesté du souverain en soit
le moins du monde lésée ou déconsidérée ; car aussitôt que l’expédition
est de retour, celui qui la commandait rentre dans sa condition première
et redevient simple sujet comme auparavant. Tous ceux qui l’ont suivi,
aussi bien que l’appareil de puissance dont il s’était environné, tout
s’en va, tout disparaît. C’est une circonstance exceptionnelle à
laquelle personne n’attache d’importance.