« Les trompettes retentissent, les maûgueh poussent de grands cris.

« Criez, célébrez le héros.

« Les hommes de Doouei_n_[182] se sont assemblés en foule autour de

lui.

« Kourra, sans le secours de l’injustice,

« A su inspirer la crainte et le respect[183]. »

Après la robe roux clair, les Fôriens recherchent et aiment dans les

chevaux la couleur alezan foncé, puis l’alezan doré, et enfin le pommelé

bleuâtre. Quant aux blancs purs ou à peu près, personne ne les estime ;

on ne trouve à les vendre qu’aux individus qui n’ont pas le moyen d’en

acheter d’autres. Cette répugnance tient à ce que l’on croit que les

chevaux à robe blanche ne voient pas au milieu du combat, et

l’expérience semble avoir justifié cette croyance. Je me rappelle à ce

sujet ces deux vers :

« Au nom du Ciel, écartez les chevaux blancs ; jamais ne venez avec

eux en bataille.

« Ne savez-vous donc pas ce qu’on a dit ? On a dit qu’au milieu des

combats ils sont aveugles. »

Les vers que nous avons cités tout à l’heure à la louange du sultan et à

la louange de Kourra, ne sont pas selon les règles métriques et

grammaticales arabes. Toutefois, ils ont une certaine cadence rhythmique

qui rappelle les formes et les principes de la versification. Les poëtes

qui composent ces espèces de vers les improvisent, et n’ont aucune

connaissance de la prosodie ; souvent ils se livrent à des luttes

_poétiques_ dans lesquelles chacun d’eux s’efforce de surpasser les

autres en verve et en couleur.

Ces luttes ont ordinairement un motif d’intérêt. Toutes les fois que le

sultan monte à cheval et sort, il est précédé immédiatement de deux

poëtes qui à tour de rôle récitent chacun un vers à l’éloge du prince.

Ceux de ces poëtes qui prétendent au talent poétique s’étudient à

acquérir une certaine facilité rhythmique, s’exercent à trouver

impromptu de poétiques images, des saillies spirituelles, et par

conséquent à plaire au sultan et à l’émouvoir. Ceux qui montrent une

certaine supériorité sont préférés et sont admis à improviser devant le

prince, dont ils reçoivent alors des dons et des récompenses, selon le

temps qu’ils l’ont accompagné et le nombre de fois qu’ils l’ont régalé

de leurs rimes. Ces poëtes sont presque toujours des Arabes nomades. On

ne voit pour ainsi dire pas de Fôriens qui aient assez d’inspiration et

de sens du rhythme pour être admis comme poëtes du sultan[184].

Les vers que composent parfois certains ulémas qui se trouvent au

Dârfour, sont toujours accueillis avec empressement, applaudis et vantés

des courtisans, si le prince régnant a quelque teinture de connaissances

littéraires ; mais s’il est ignorant, il se contente des vers que lui

débitent les _poëtes_ ambulants arabes qui l’accompagnent dans les

cérémonies publiques ou dans ses excursions ; il ne s’informe pas s’il y

a au monde d’autres _versificateurs_ ; il n’en prend nul souci.

Il est certains mouvements des chevaux dont les Fôriens tirent augure.

Ainsi, en campagne, si quelques chevaux étendent en avant les jambes

antérieures, comme par une sorte de pandiculation, c’est présage de

victoire. Si au contraire on en voit tendre et porter en arrière les

jambes postérieures, c’est signe de déroute. Les Fôriens ont une foi

sans réserve dans ces indications _ominiques_.

Voici une petite aventure qui eut lieu sous le règne de Tyrâb, sultan du

Dârfour.

Ce prince avait pris en amitié un faguyh appelé Moûça-Taghâouys,

remarquable par l’à-propos et le piquant de ses réparties, par la

fécondité et l’aisance de sa conversation.

Le faguyh Moûça suivit Tyrâb dans l’expédition du Kordofâl. Le

détachement de troupes dans lequel était Moûça fut mis en déroute dans

une rencontre. Le faguyh montait alors un cheval à grandes taches

blanches et noires. Craignant de tomber entre les mains des ennemis, qui

peut-être, à l’allure remarquable du cheval et à son harnachement,

croiraient avoir à capturer dans le cavalier un personnage important du

Dârfour, le faguyh mit pied à terre, s’enfuit et échappa au danger. Le

cheval aussi prit la fuite ; il arriva au camp de Tyrâb ; on le saisit

et on le conduisit au sultan. « Voilà, dit-on au prince, le cheval de

Moûça. Il paraît que le faguyh a été tué, puisque le cheval s’est

enfui. » Tyrâb, tout ému, déplora le malheur du faguyh ; ensuite il

ordonna d’attacher le cheval avec les siens, en attendant plus ample

nouvelle.

A une heure ou deux après le coucher du soleil, Moûça rentre au camp. Il

se rend de suite auprès du sultan. Tyrâb, surpris et content de le

revoir, lui demande ce qui lui est arrivé. « Hier, dit Moûça, j’ai

souffert et vu dans le combat tout ce qu’on peut imaginer d’affreux et

de terrible. Mon cheval blanc et noir a été tué, et si la main de Dieu

même ne m’eût protégé, j’étais tué aussi. » Tyrâb sourit à ce détour de

malice, mais ne laissa pas apercevoir qu’il savait le secret de

l’histoire. « Ce n’est rien que cela, mon cher Moûça, dit le sultan. Je

te rendrai tout ce que tu as perdu ; tu as montré trop de courage pour

que je me permette de te laisser aller à pied. »

Le lendemain matin, Moûça vient revoir Tyrâb. Le prince s’informe de la

santé de son faguyh et le prie ensuite de lui donner les détails de la

bataille. Moûça débita son récit, et ne manqua pas de répéter ce qu’il

avait déjà raconté sur les dangers qu’il avait courus. Alors le sultan

dit à ceux qui l’entouraient : « Donnez de suite un de mes chevaux au

faguyh Moûça. » Tyrâb avait ordonné à l’avance que lorsqu’il demanderait

un cheval pour le faguyh, on amenât le cheval blanc-noir. On amène donc

le cheval... Moûça le reconnaît, et, tout ébahi, il crie au coursier :

« Tudieu ! animal ! tu ressuscites avant le jour de la résurrection ? »

Et le sultan et l’assemblée partirent d’un bruyant éclat de rire.

Moûça avait son franc-parler auprès de Tyrâb, et ne ménageait, dans ses

conversations avec le prince, aucun des grands du pays. Aussi, tous

faisaient force cadeaux et force présents au malin et dangereux faguyh ;

celui qui manquait à cette sorte de devoir, en était bientôt puni par

les traits méchants dont le faguyh l’accablait auprès du sultan. Moûça

était craint et cajolé de tous[185].

Les Fôriens exagèrent de beaucoup les qualités et la valeur de leurs

chevaux, ils attachent une grande importance à certains signes provenant

de la couleur ou des taches de la robe, ou de la position et du nombre

des endroits du pelage dans lesquels le poil se contourne en forme de

petite rosace. Il est hors d’utilité de rapporter ici toutes les

interprétations qu’ils font de ces signes pour l’appréciation des

défauts ou des mérites des chevaux. Ils ont aussi sur ces animaux une

foule de vers et d’anecdotes interminables.

Au Ouadây, les habitudes et les formes de tactique sont à peu près les

mêmes qu’au Dârfour. Nous nous dispenserons donc d’entrer à cet égard

dans de nouveaux détails, qui ne seraient que des répétitions oiseuses.

Nous ferons remarquer seulement que les Ouadayens sont moins recherchés

que les Fôriens dans leurs vêtements de guerre, dans les harnachements

et appareils de leur cavalerie, dans les _kerguel_ ou plaques

métalliques qu’ils suspendent sur le front des chevaux, etc. Une

différence à noter encore entre les Ouadayens et les Fôriens, c’est que

les Ouadayens ne chantent jamais ni avant ni pendant le combat. Ils

considèrent les chants de batailles comme des puérilités. Au lieu de

cela, ils ont le son des trompettes droites et longues (_tubæ_ des

Romains), que font retentir les kabartou, et le bruit étourdissant du

tikjil ou tambourin.

Les Fertyt ou habitants du Dâr-Fertyt n’ont pas de chevaux ; en animaux

domestiques, ils n’ont guère que des bœufs : encore n’en trouve-t-on en

abondance que chez quelques-unes de leurs tribus, telle que la tribu des

Djengueh dont nous avons déjà parlé. Dans leurs courses et leurs

voyages, les Fertyt, n’ayant pas de bêtes de somme, font transporter

leurs bagages par les femmes. Elles réunissent ces bagages en paquets ou

en ballots, qu’elles chargent sur leurs têtes.

En voyage, ou en campagne, ou au combat, les Fertyt portent leur roi sur

un _koursy_, ou espèce de tabouret en ébène. Ils s’alternent et se

relayent quatre par quatre ; le koursy est toujours tenu à hauteur de

l’épaule par les porteurs. En bataille, si les Fertyt sont vaincus, les

quatre porteurs du mélik déposent Sa Majesté à terre et se sauvent ; Sa

Majesté doit rester et reste là où on l’a placée. Car, au Soudan, jamais

un roi ne doit fuir, même lorsque ses soldats sont en déroute complète ;

un roi, en cas de défaite générale, descend de cheval, ou bien on le

pose par terre, s’il est porté à bras comme chez les Fertyt, et il

demeure en place ; s’il fuyait, il serait déshonoré.

Il est encore d’usage antique au Soudan, que dans les guerres, jamais le

prince qui se trouve enveloppé dans une déroute, ne soit tué par

l’ennemi, à moins que ce soit par hasard et dans la mêlée ; s’il est

trouvé à terre et arrêté en place, on l’épargne. Il n’y a que des gens

sans aveu et du bas peuple, qui parfois osent se permettre de le tuer ;

s’il est aperçu d’abord par des gens même de condition ordinaire, il est

toujours respecté. Le prince que l’on fait ainsi prisonnier, est conduit

aussitôt au prince victorieux, qui l’accueille avec bienveillance, lui

rend les honneurs dus à la majesté royale, et lui assigne pour quelques

jours une place dans le camp, afin de traiter immédiatement des

conventions à régler. Dès que les stipulations sont consenties, on

renvoie le prince vaincu, et en l’entourant de tous les égards que

comporte son rang.

On laisse aussi la vie sauve aux câdis et aux ulémas qu’on prend dans

une bataille, aux maûgueh, aux individus qui battent du tambourin et des

timbales devant les sultans. Tous ces prisonniers ne sont ni tués ni

vendus par l’ennemi ; on les met en liberté et on les renvoie dans leur

pays. De même quand un roi fertyt est pris, on le traite avec honneur et

on le renvoie chez lui. Ces lois de la guerre sont observées de temps

immémorial au Soudan.

On ne tue pas non plus un prisonnier ordinaire, à moins qu’il ne soit

reconnu coupable de meurtre particulier, de tentatives ou de projets de

trahison, après qu’il a été pris, ou bien encore si on l’entend

injurier, invectiver, ou dénigrer ses vainqueurs.

Lorsqu’un sultan tombe au pouvoir des ennemis, on lui enlève tout,

ministres, visirs, officiers, chevaux, armes, chameaux. Ensuite, on lui

recompose un nouvel entourage d’officiers, de serviteurs, choisis parmi

les troupes victorieuses, et par conséquent qu’il ne connaît pas ; ce

sont eux qui reconduiront l’illustre prisonnier dans ses États. Si les

femmes du sultan vaincu ont été la proie des vainqueurs, on ne les lui

rend jamais ; elles sont emmenées captives. Ensuite, elles sont déposées

dans une demeure convenable où elles sont entretenues aux frais de

l’État. Quant à celles qui étaient esclaves ou concubines le sultan

vainqueur en dispose à son gré ; il les vend, ou les donne, ou se les

réserve pour son harem.

Lorsque Sâboûn se fut rendu maître d’une grande partie du Bâguirmeh, il

fit vendre, comme esclaves, un nombre considérable de femmes et

d’enfants. Il voulait, par ce châtiment exemplaire, disait-il, punir les

Bâguirmiens d’avoir partagé l’impiété et l’irréligion de leur sultan.

(Une telle conduite serait, sous tout autre prétexte, un crime aux yeux

de l’islamisme. Mais comme Sâboûn voulait alors venger la religion qu’il

croyait outragée par les Bâguirmiens, le droit des gens devait céder, et

une correction violente devenait un fait légitime)[186]. Les femmes du

sultan bâguirmien eurent le même sort ; Sâboûn s’en réserva quelques-

unes et donna les autres[187].

[Note 182 : _Voy._ note 57.]

[Note 183 : _Voy._ note 58.]

[Note 184 : _Voy._ note 59.]

[Note 185 : _Voy._ note 60.]

[Note 186 : Explication verbale reçue du cheykh.]

[Note 187 : _Voy._ note 61.]

=CHAPITRE XIII.=

Différences et analogies dans les habitudes du Dârfour et du Ouadây. —

Chasses aux esclaves par les Fôriens. — _Salatyeh_ ou lance de

permission de chasse. — Firman ou permis de chasse. — Comment se recrute

ou se réunit une ghazoua ou ghazia. — _Sultan_ ou chef de chasse. —

Partage des esclaves. — Procédé de répartition des captures. —

Attentions pour le _sultan_ de la chasse. — Prise d’une station ou d’un

village. — Acceptation de tribus au nombre des protégés du Dârfour, et

exclusion. — Réserves de grains chez les Fertyt. — Nombre des chasses

annuelles. — Cas de maladie ou de mort d’un _sultan_ de chasse. —

Quantité des esclaves pris ; mortalité. — Leur crainte d’être vendus aux

Arabes. — L’esclavage est permis par l’islamisme. — Procédé des

Ouadayens pour les chasses. — Idolâtrie des Fertyt. — Mariages défendus

entre proches parents. — Nudité habituelle. — Amour des Fertyt pour leur

pays. — Demeures sur les arbres. — Habileté à travailler l’ébène.

Au Ouadây et au Dârfour, il est certaines habitudes qui diffèrent et

d’autres qui se ressemblent.

Les Ouadayens portent des vêtements larges et amples, analogues aux

vêtements des femmes égyptiennes, appelés _beddâouyeh_, sorte de grand

_tâub_ ou _pallium_ en forme de chemise. Les Fôriens n’ont que des

vêtements de moyenne ampleur, analogues aux _eireh_ ou blouses des sâïs

ou grooms d’Égypte. Cependant les étoffes dont on fait les habits au

Ouadây sont extrêmement étroites. Le lé n’a guère que deux pouces de

large. Au Dârfour, les étoffes employées ont au moins une coudée en

largeur.

Dans les revues des troupes, les Ouadayens de distinction portent

toujours de gros turbans qui rappellent ceux des anciens _ghouzz_ ou

mamelouks d’Égypte. Les Fôriens, aux revues, n’ont pour coiffure que le

_tarboûch_ ou calotte rouge.

Les habitants du Dârfour ont un certain luxe et un certain appareil pour

leurs vêtements de guerre, les selles de leur cavalerie, le harnachement

des chevaux. Au Ouadây, cet apparat est rigoureusement défendu, et les

vizirs même n’ont que de simples selles couvertes de cuir rouge.

Les Ouadayens ont derrière chaque oreille, près de la nuque, un _daûmah_

ou renflement artificiel, ce qui, pour eux, est le signe irrécusable du

courage. Les Fôriens, au contraire, n’attachent aucune importance à ces

protubérances.

Au Dârfour, les hautes fonctions de l’État sont à vie ; au Ouadây, elles

sont annuelles.

Les _ghazoua_ ou expéditions pour les chasses aux esclaves, dans le Dâr-

Fertyt et le Dâr-el-Djénâkhérah, s’exécutent d’une manière différente

par les Fôriens et par les Ouadayens. Au Dâr-Séleîh, le sultan envoie

pour ces chasses, un aguyd de sa part, avec une troupe désignée à

l’avance et qui, à elle seule, fait l’expédition, sans s’adjoindre qui

que ce soit d’étranger. Au Dârfour, on procède différemment.

Tout Fôrien, même un simple particulier, qui se sent capable de conduire

une ghazoua, demande une _salatyeh_ ; et s’il l’obtient, il se met en

route avec le plus d’individus qu’il peut ramasser et réunir de toutes

parts. Voici comment se prépare et s’exécute une ghazia ou ghazoua

complète.

Celui qui peut faire un présent au sultan et qui a quelque ami ou

protecteur qui le soutienne et le protége auprès du prince, va au Fâcher

avec son présent, dans les premiers jours de l’été, quelque temps avant

l’arrivée des pluies. Le mieux qu’il convienne d’offrir au sultan, comme

don, est un cheval tout bridé et sellé et un esclave qui le conduit. Si

le prince agrée le présent et permet de faire l’expédition qui lui est

demandée, il donne au solliciteur, en signe d’autorisation, une

_salatyeh_, c’est-à-dire une _grande lance_, et il délivre un permis

d’excursion conçu par exemple dans les termes suivants :

« De par le Grand Sultan, refuge et appui de tous, gloire de tous les

rois arabes et non arabes, maître du cou de toutes les Nations,

souverain des deux terres et des deux mers, serviteur des deux Villes

saintes, mettant son espérance dans le Dieu de justice et de

longanimité, le Sultan Mohammed-Fadhl le Victorieux, à tous ceux qui ces

présentes verront, Émirs, Guerriers, Chartay, Damleg, et Chefs de nos

armées.

« Nous, Sultan, favorisé de Dieu, soutenu par sa grâce spéciale, sultan

victorieux, avons gratifié de nos faveurs et de notre bienveillance, un

_tel_ fils d’un _tel_, et lui avons donné une salatyeh pour conduire une

expédition dans le Dâr-Fertyt, et faire une ghazoua dans la direction de

telle tribu. Tous ceux qui l’accompagneront dans son entreprise, grands

ou petits, sont à l’abri de toute incrimination ou de tous reproches de

notre part. En foi de quoi, le présent firman est émané de notre sublime

générosité et de nos nobles bontés. Loin, loin toute opposition, tout

acte de malveillance contre ce mandat. Et nous avons recommandé au

porteur de ce permis, d’user d’égards et de justice envers tous ceux qui

suivront cette expédition, de se conduire avec l’équité et la modération

qu’inspire la crainte de Dieu, pour ce qui lui reviendra des esclaves

capturés. Et salut. »

Muni d’un firman ou permis de ce genre et de la salatyeh qui confère

l’autorité de chef d’une ghazoua, le solliciteur sort de la demeure du

sultan, et accompagné d’un ou de deux serviteurs, se poste sur la grande

place du Fâcher. Là, il s’accroupit sur un tapis qu’on lui étale par

terre, et on place en face la lance ou salatyeh. Un domestique bat alors

du tambourin. On accourt de tous côtés auprès du chef de la ghazoua qui

va se préparer, on se presse autour de lui, et il donne connaissance du

firman qu’il vient d’obtenir.

A la nouvelle de l’expédition, les marchands se présentent avec des

étoffes de toiles pour vêtements. Le chef de la ghazoua en achète autant

qu’il croit en devoir acheter, selon le profit présumé de son

entreprise ; ces achats sont toujours à crédit. Les limites des prix

varient suivant certaines circonstances. Ainsi, lorsque le marchand veut

accompagner l’expédition, et que la quantité des objets qu’il a vendus

ne vaut, par exemple, qu’un esclave au Fâcher, le chef de la ghazoua

conclut l’achat de ces objets à cinq ou six esclaves, mais qu’il livrera

au marchand dans le Dâr-Fertyt même. Si au contraire le marchand ne se

soucie pas de suivre l’expédition, et préfère être payé au retour de la

ghazoua, alors les objets sont achetés seulement au prix de deux ou

trois esclaves. Après que les conditions du marché sont acceptées, le

maître de la salatyeh donne par écrit au marchand une reconnaissance ou

billet. Il arrête ainsi et régularise ses arrangements avec tous ceux

dont il prend des marchandises. De cette manière, il rassemble des

étoffes, des vêtements, et aussi des chevaux, des chameaux, des ânes,

etc.

Il y a des chefs de chasses qui contractent ainsi des engagements pour

plus de cinq à six cents esclaves. Mais tout cela est en raison de la

confiance qu’inspire l’expéditionnaire ou maître de la salatyeh, et

selon ce qu’on lui connaît de résolution et d’habileté.

Pendant le temps qu’exigent ces préliminaires de départ, plusieurs

individus viennent s’associer au conducteur de l’expédition. Alors il

fait transcrire un certain nombre de copies de son firman, et en remet

une à chacun de ces individus ; à chacun aussi il remet, pour le voyage,

ou un cheval ou un chameau.

Ensuite, il désigne, à ces premiers compagnons de chasse, la route

qu’ils ont à prendre. Il les divise, pour le départ, en une dizaine

d’escouades dont chacune a son chef particulier et suit la route qui lui

a été fixée. Le rendez-vous général est toujours au delà des frontières

sud du Dârfour. Le chef expéditionnaire part aussi par une route

différente de celles que prennent les escouades.

Chaque chef d’escouade, en passant par un village ou un bourg, fait

battre du tambourin, rassemble ainsi les habitants du pays, leur

communique le contenu du firman du sultan, leur indique ensuite les

conditions offertes par l’entrepreneur de la chasse à ceux qui suivront

son excursion, et promet, par exemple, que le propriétaire de la

salatyeh ne prendra pour lui, à la première _djébâyeh_ (ou première

répartition et distribution de la première chasse), que le tiers des

esclaves que chaque chasseur aura pu atteindre, et, à la seconde

djébâyeh, le quart. Généralement, un certain nombre de jeunes Fôriens,

surtout de familles pauvres, s’adjoignent à la troupe expéditionnaire.

Le maître de la salatyeh, dans sa route, s’arrête de la même manière

dans tous les pays qu’il rencontre, y fait connaître le contenu de son

firman, et annonce ses conditions de répartition des esclaves entre lui

et ceux qui le suivront. Il arrive de cette façon avec ses chevaux, ses

chameaux, etc., à son pays natal, où il reste quelques jours pour se

reposer.

Ensuite, il part pour le lieu du rendez-vous général. Une fois qu’il y

est arrivé, il prend le titre de _sultan_, se compose un cortége, une

sorte de cour avec ceux auxquels il a délivré les copies du firman, et

qu’il a chargés de rassembler autant de compagnons d’expédition qu’il

leur serait possible. Il y a de ces sultans de ghazoua qui alors se

trouvent à la tête de neuf à dix mille individus, et même plus encore.

Le _sultan_ distribue immédiatement les fonctions de sa cour (et se

constitue un corps d’officiers auxquels il assigne les titres et les

devoirs des fonctionnaires et officiers qui composent la cour et

l’entourage du véritable sultan, du souverain du Dârfour). Cela fait, le

chef de la ghazoua est reconnu et appelé _sultan_ par toute

l’expédition. Il donne des vêtements à sa troupe ou garde particulière,

lui distribue ce qu’il a de chameaux, d’ânes, de chevaux.

Souvent, d’autres individus viennent d’eux-mêmes et sans avoir été

recrutés par les chefs d’escouades, s’unir à la Chasse, amenant avec eux

leurs chevaux, leurs chameaux et un plus ou moins grand nombre d’amis et

de connaissances. Mais tous, sans exception, sont aux ordres du sultan

d’expédition, qui désormais a sur tous une autorité souveraine et

absolue. Sa parole, ses ordres, ses volontés font loi, et il conserve

cette puissance jusqu’à ce que, au retour de l’expédition, il soit

rentré dans le lieu même où il a été revêtu du titre de sultan.

Quant à la répartition des produits de la chasse, les règles sont fixées

et connues.

Tous les esclaves pris sans résistance et sans combat sont pour le

sultan de l’expédition ; il en est de même des esclaves qu’à son passage

les mekk fertyt ou rois fertyt des _provinces adjointes_ lui donnent en

cadeaux.

Une fois que l’expédition est en chasse, elle pousse ses courses et ses

captures aussi loin qu’il lui est possible. Quand elle est parvenue au

terme qu’elle voulait atteindre, le _sultan_, à la nuit, fait annoncer

par un maûgueh crieur, que la djébâyeh ou répartition aura lieu le

lendemain matin. Cette répartition s’opère de la manière suivante.

Le _sultan_ fait planter et dresser un zérybeh ou clôture circulaire à

deux issues. Les gens de la ghazoua viennent à la pointe du jour, chacun

avec ce qu’il a attrapé d’esclaves. Si le nombre de ces esclaves est

considérable, le _sultan_, selon qu’il est exagéré ou modéré dans ses

prétentions de partage, prend une quote-part plus ou moins forte. Si le

_sultan_ est raisonnable dans ses exigences, il se contente, même

lorsque le butin est abondant, de prendre un tiers. S’il a des

prétentions par trop ambitieuses, il prend moitié.

Le zérybeh dressé pour la répartition est en branches d’arbres épineux,

avec deux ouvertures opposées (à la manière de celui que représente la

figure 1). Des serviteurs ou gens de la suite du sultan de la ghazoua se

postent aux deux issues, et le sultan est accroupi au milieu du zérybeh.

Tous les individus de l’expédition amènent ce qu’ils ont capturé

d’esclaves, et chaque propriétaire, à tour de rôle, les introduit dans

l’enceinte. Lorsqu’il entre, on écrit son nom et le nombre d’esclaves

qu’il a avec lui. S’il en a deux, le sultan expéditionnaire en prend un,

mais toujours le meilleur ; l’autre reste à son propriétaire et sort

avec lui par la porte opposée à celle par laquelle il est entré. On

délivre au maître un papier certifiant qu’il ne doit plus rien au

_sultan_, c’est-à-dire qu’il a subi la loi du partage.

Cette cérémonie se répète indistinctement pour tous ceux qui ont fait

capture, dût la djébâyeh durer dix jours et même un mois.

Voyage au Ouadây · 第 34 / 55 段