Dans la seconde ligne du troisième chant, les mots _gam djér_, lève-toi,

pars, retire-toi, composent une locution de mépris et de colère employée

pour chasser un chien. Elle est l’analogue de _açâ guir_, expression en

usage au Caire. Chez les Fôriens, les mots _gam djer_ sont employés en

général comme injure, et on les adresse fréquemment avec un ton de

mécontentement et de mauvaise humeur à un individu qu’on veut repousser.

_Açâ guir_, et simplement _açâ_, s’emploie dans la même intention en

Égypte, et signifie : « (Gare) le bâton ! retire-toi. » Cette injure,

_gam djer_, est de la nature des formules passées dans l’usage ordinaire

et appliquées souvent avec un sens vague, sans rapport à la

signification réelle des mots originels ; telle est l’expression

française, s... n... de Dieu.

Les Fôriens sont persuadés que les chants guerriers animent le courage.

Les Arabes des anciens temps avaient la même foi dans la puissance de

leurs vers. Ces espèces d’hymnes fôriens rappellent les poésies

martiales et enthousiastes des vieilles tribus de l’Arabie.

Dans leurs fêtes les Fôriens ont aussi des cantilènes, mais elles sont

toujours psalmodiées par les femmes ; au Dârfour, les femmes sont

spécialement chargées d’égayer les divertissements.

[Note 172 : _Voy._ note 53 et fig. 15.]

[Note 173 : _Voy._ note 54.]

[Note 174 : _Voy._ note 55.]

[Note 175 : _Voy._ note 56.]

[Note 176 : Indication orale du cheykh.]

[Note 177 : Indication verbale du cheykh.]

[Note 178 : Tous ces mots sont arabes ; seulement _meih_ et _beih_,

qu’il faut prononcer comme en français _mée, bée_, sont, le premier pour

_mâ_, eau, et le second pour _bihi_, _de lui, par lui_. Ces sortes

d’altération, pour beaucoup de mots, sont fréquentes dans le langage des

Arabes de ces contrées.]

[Note 179 : Note reçue verbalement du cheykh El-Tounsy.]

[Note 180 : _Voy._ chant no 1.]

[Note 181 : _Voy._ chant 3.]

=CHAPITRE XII.=

Des chevaux. — Chevaux du Dongolah et d’Égypte. — Habitudes des chevaux

du sultan fôrien. — Chevaux du Dârfour. — Nourritures des chevaux chez

les Fôriens et les Arabes. — Le cheval éveille l’Arabe son maître. —

Chevaux à trois relais, ou fins coureurs. — Le coursier du Tâmien et le

coursier du Ouadayen : anecdote. — Croyances bizarres relatives aux

chevaux. — Croyances sur la destinée après la mort, chez deux tribus. —

Petits chevaux du Ouadây. — Appréciation des balzanes ; du pelage. —

Vers à ce sujet. — Poëtes ; luttes d’improvisations ; poëtes

accompagnant le sultan. — Augures tirés des positions des chevaux. — Le

faguyh Moûça et son cheval. — Signes préférés sur les chevaux. —

Habitudes de guerre au Ouadây. — Les Fertyt n’ont pas de chevaux, et ont

peu de gros bétail. — Comment les rois fertyt vont en guerre. — Un

prince ne fuit jamais. — On laisse la vie au roi prisonnier, aux ulémas.

— Ce que deviennent le roi pris, sa suite, ses femmes.

Les chevaux sont, pour les populations du Soudan, la possession la plus

précieuse, le plus puissant moyen de se faire respecter et de triompher

de leurs ennemis... N’est-il pas écrit dans le _Hadyth_, ou recueil des

paroles traditionnelles du Prophète : « Aux crins qui flottent sur le

front des coursiers, est attachée la victoire pour jusqu’au dernier jour

du monde. » Dieu a dit à son saint Envoyé, dans le Saint-Livre, pour

avertir les musulmans d’être toujours préparés aux combats : « Tenez

continuellement prêts contre vos ennemis tout ce que vous avez de

forces, tout ce que vous avez de chevaux attachés auprès de vos

demeures, afin d’inspirer la terreur aux ennemis de Dieu et à vos

ennemis. » Les chevaux ont toujours été pour les Arabes la richesse la

plus chère.

Au Dârfour il y a plusieurs sortes de chevaux. Les meilleurs se trouvent

chez les grands et chez le sultan.

Les chevaux de race dongolah et ceux de race égyptienne sont recherchés

au Dârfour. Les premiers sont assez souvent demandés par les princes,

qui en font leurs montures de parade. Les dongolah ou dongoliens ont les

jambes longues, la robe brillante et généralement noire. Mais les

chevaux d’Égypte sont meilleurs. Leur taille, moins élevée que celle des

dongoliens, est mieux proportionnée et plus gracieuse ; les ghouzz ou

anciens mamelouks d’Égypte en faisaient leur monture favorite. Ces

chevaux, d’ailleurs faciles à dresser, supportent assez bien la fatigue,

et se façonnent parfaitement à l’élan de l’attaque et de la retraite.

Leur robe est bien nuancée, mais elle a souvent les diverses teintes du

pelage brun fauve.

Ceux que l’on préfère sont ceux dont la taille est convenablement haute,

dont les jambes sont de longueur bien proportionnée, dont les flancs

sont élancés, la croupe large et pleine, le poitrail développé,

l’encolure de longueur moyenne, la course rapide et légère. Ces qualités

se voient surtout dans les chevaux du sultan fôrien.

Les _sâïs_ ou grooms les dressent à des habitudes singulières. Ainsi les

chevaux du sultan, soit dans les voyages, soit dans les cérémonies de

représentation, ne font aucune ordure pendant tout le temps que le

sultan les monte. Si le cheval est au repos, comme dans les parades,

dans les assemblées du Ouarrébayé, il ne remue pas même les pieds ; il

reste tout le temps dans une immobilité parfaite, sans avancer ou

reculer d’une ligne. Il ne lui est permis que d’agiter, c’est-à-dire

lever et baisser la tête.

Si par hasard le cheval, dans une des circonstances que nous venons

d’indiquer, vient à uriner ou faire son crottin, ou seulement à bouger

d’un point de la place primitive où on l’a arrêté, le sultan en descend

sur-le-champ ; les grooms emmènent aussitôt l’animal indécent, qui, pour

punition de sa faute, reçoit une volée de coups comme avertissement de

ne plus revenir à pareille impolitesse.

Lorsque j’étais au Dârfour, j’admirais la finesse et la grâce des

chevaux du sultan. Je demandai à des saïs comment ils obtenaient et

conservaient à leurs chevaux cette élégance et cette délicatesse. Ils

m’apprirent qu’ils nourrissaient ces animaux en vert avec des graminées

sauvages des environs du mont Kouçah, au nord de Tendelty, et qu’on

entretenait cet état de légèreté et le dégagé svelte des chevaux, en

leur donnant aussi une pâtée assez épaisse de doukhn concassé mêlée de

miel. « Deux fois le jour, ajoutèrent les sâïs, le matin et le soir, on

pétrit pour eux quatre jointées de ce doukhn, et deux fois aussi on leur

jette quelques poignées des herbes prises vers le mont Kouçah. De plus,

chaque matin, on leur donne à boire du lait frais. Par ce régime, les

chevaux acquièrent de la vigueur et de la beauté, et restent fins et

élancés comme tu les vois. »

Les chevaux d’origine ou race fôrienne sont d’abominables bidets à

ventre bombé, d’un caractère rude et revêche. Bien repus, ils sont

intraitables, ruent et se cabrent à tout moment. Montés, ils résistent à

la main qui les conduit, n’ont jamais qu’une marche indécise et

tortueuse, dévient sans cesse du chemin sur lequel on veut les tenir.

Rétifs, ombrageux lorsqu’ils sont dans leurs instants de caprices, ils

regimbent et luttent contre le cavalier. Quand même on les couperait en

morceaux, ils ne se soumettent jamais. Dès qu’ils sentent le fouet, ils

se cabrent et se dressent jusqu’à avoir le ventre debout. Indociles au

frein, ils prennent souvent le mors entre les dents, et alors nul

effort, nul jeu de bride ne peut les maîtriser ; ils emportent leur

cavalier, et en bataille ils vont parfois le jeter au milieu de

l’ennemi ; ils se précipitent à tort et à travers sur les rangs, et il

est impossible de les retenir et de les ramener. L’indomptable bête se

révolte, reste fixe en place, et fait tuer son maître. En résumé, ils

sont quinteux et indociles ; c’est dire qu’ils ont les plus

insupportables de tous les vices.

S’ils ont faim, s’ils ne sont pas abondamment repus, ils sont lâches et

mous ; néanmoins, ils supportent bien la fatigue et les longs voyages.

En guerre, lorsqu’ils sont blessés, ils bondissent, se cabrent jusqu’à

ce qu’ils aient renversé leurs cavaliers. En cela, ils différent

essentiellement des chevaux de race, qui, fussent-ils criblés de

blessures, supportent la douleur avec courage, et ramènent leurs maîtres

en lieu de sûreté.

Les meilleurs chevaux qu’il y ait au Dârfour sont ceux des Arabes qui

habitent les alentours de cet État. C’est la race même des coursiers de

la presqu’île arabique : à la poursuite, ils atteignent ; à la fuite,

ils devancent, fussent-ils même affaiblis. Mais aussi quelle différence

entre les soins de régime et d’éducation pour les chevaux chez les

Arabes et chez les Fôriens !

Les Fôriens, excepté le sultan et plusieurs des grands du pays,

nourrissent leurs chevaux de doukhn en grain. Cette nourriture engendre

le gros ventre, entretient une surabondance de sang, et donne de la

pesanteur. Les Fôriens paraissent avec ces lourdes montures aux fêtes et

aux cérémonies ; avec ces montures ils voyagent assez commodément à des

distances assez grandes ; mais pour cela, il faut, comme du reste c’est

l’habitude parmi les personnages élevés, prendre des relais de deux en

deux heures. Alors la bête ne se fatigue pas et ne fatigue pas non plus

son cavalier.

Les Arabes n’ayant que peu de doukhn, nourrissent leurs chevaux aux

pâtis ; ils les abreuvent toujours avec du lait frais, les frottent et

les lavent tout entiers avec du beurre fondu ; et ils ont des chevaux

appropriés et pliés à leurs besoins d’excursions, à leurs habitudes de

rapine ; car c’est là la vie des Arabes.

Le Bédouin soudanien, dans ses plaines isolées, attache pour la nuit, au

pied de son cheval, une entrave de fer assujettie à l’extrémité d’une

chaîne longue au moins d’une brasse ; cette chaîne est fixée au _lit_

sur lequel dort l’Arabe. Quand le cheval, accoutumé qu’il est aux

courses, aux attaques, aux fuites, aux incursions, entend dans

l’obscurité le plus léger bruit, le plus léger indice d’alarme, il

hennit, s’agite, frappe du pied la terre, et éveille ainsi son maître.

De jour, il est attaché près de la tente du Bédouin.

A quelque heure que ce soit, dès qu’un cri d’alerte vient à retentir, la

femme du Bédouin, ou sa sœur, ou sa mère, etc., s’empresse de placer sur

le cheval sa petite selle légère, de le brider ; et le bédouin, soit de

nuit, soit de jour, monte aussitôt et part avec les hommes de sa tribu

là où la circonstance les appelle. En un clin d’œil, une troupe de

cavaliers débouche hors des tentes.

En raison de ces habitudes de vie guerroyante et inquiète, les Arabes

estiment les chevaux à des valeurs extraordinaires. Un cheval qui s’est

acquis quelque réputation se vend à un prix démesuré ; ainsi, une jument

de quatre ans avec son poulain se vendra parfois au prix de cent vaches.

Les chevaux les plus chers sont les coureurs _à trois kamyn_ ou _trois

relais_. Voici l’origine de cette dénomination. — Il y a des chevaux,

chez les Arabes des environs du Dârfour, qui ne vainquent à la course

qu’à un kamyn ; d’autres gagnent de vitesse à deux kamyn, d’autres à

trois. Ces derniers sont les plus fins coureurs. Pour ces courses

d’épreuve, on établit, au moins à une heure de distance chacun, trois

relais ou kamyn, et à chaque relais on poste dix hommes à cheval.

L’individu qui prétend avoir un cheval _à trois relais_ part au galop du

premier relais avec les dix premiers cavaliers rivaux, et se dirige avec

eux au second kamyn. Dès qu’il arrive en face de celui-ci, les dix

cavaliers qui y sont postés, tout prêts à lutter de vitesse avec le

coureur en question, s’élancent avec lui, et les onze rivaux courent

alors à toute bride vers le troisième kamyn, où le cheval d’épreuve doit

les devancer. De là encore, les dix chevaux frais qui l’attendent

partent au grand galop, et le cheval d’abord vainqueur des vingt

premiers doit arriver encore le premier au lieu où l’attendent ceux qui

doivent décerner la victoire. De ce lieu au troisième kamyn il y a la

même distance qu’entre chacun des autres relais.

Au Dârfour et au Ouadây, on rencontre quelques chevaux dignes émules des

chevaux arabes pour la rapidité, la vigueur et la force de supporter la

fatigue. Le récit suivant en offre un exemple curieux.

Un Tâmien ou habitant du Dâr-Tâmah avait acheté un très-jeune poulain de

race et de sang noble. Il l’avait élevé, dressé avec la plus soigneuse

attention. Quand le poulain fut en âge d’être monté, son maître le

conduisait en rase campagne, l’exerçait à lutter de vitesse avec les

plus lestes coureurs, et le jeune coursier devint tel que nul rival ne

put l’atteindre, nul fuyard lui échapper.

Le Tâmien, enchanté des succès de son élève, songea à en tirer profit et

à se mettre bientôt en incursions.

Il y a, entre les limites respectives du Tâmah et du Ouadây, un ravin

encaissé dans des bords naturels distants l’un de l’autre d’environ deux

kaçabah ou environ six brasses. Le Tâmien eut l’idée d’aller essayer, à

ses risques et périls, si son élève serait capable de sauter ce ravin.

Il part, lance son cheval... Le cheval saute, et atteint à l’autre bord.

Le lit du ravin est profond ; si l’animal eût manqué son coup, il

périssait et son maître avec lui. Assuré, par cette expérience, de la

vigueur et de la solidité de son cheval, le Tâmien se mit dès lors à

rôder sur les terres limitrophes du Ouadây. Il allait auprès de quelque

puits, et là il examinait les jeunes filles qui venaient puiser de

l’eau. Lorsqu’il en apercevait une dont la beauté lui convenait, il

l’enlevait, la prenait en croupe, s’enfuyait à toute course, et ne

laissait atteindre à ceux qui le poursuivaient que la poussière qui

volait sur ses pas. Parfois, les Ouadayens lancés sur sa trace furent

près de le rejoindre ; et comptant sur la largeur du ravin comme sur un

obstacle qui leur permettrait d’attraper et de saisir le ravisseur, ils

se flattaient de l’espoir d’une juste vengeance. Mais le hardi Tâmien

frappant à coups redoublés les flancs de son coursier, franchissait le

ravin comme un trait, et laissait les cavaliers ouadayens stupéfaits de

cette fuite audacieuse, déroutés dans leurs espérances, immobiles au

bord du dangereux passage traversé par le fuyard... Et il fallait s’en

retourner à vide.

Un jour, le larron enleva une jeune Ouadayenne, fille unique. Des

cavaliers poursuivirent le Tâmien ; il leur échappa comme aux autres ;

les cavaliers repartirent, désespérés de l’insuccès de leurs efforts.

Le père de la jeune fille rentra chez lui, tout irrité, et résolut de se

venger. Or, il avait une jument près de mettre bas. Quand elle fut

délivrée et qu’ensuite la chaleur du rut lui fit de nouveau rechercher

l’étalon, notre Ouadayen prit une poignée de coton bien nettoyé et bien

préparé, l’attacha avec soin sur les parties génitales de la jument, et

l’y laissa pendant un jour entier. Il le retira tout humecté du

suintement échappé de la vulve de la cavale, l’enveloppa avec précaution

dans d’autre coton frais, et le plaça dans une sacoche.

Cela fait, le Ouadayen s’affuble d’un costume tâmien, et se déguise le

mieux qu’il lui est possible. Caché sous son accoutrement qui le rend

méconnaissable, notre homme passe au Dâr-Tâmah. Simulant le dénuement

d’un étranger voyageur, il traverse le pays en mendiant, s’abritant là

où il trouve asile.

Un jour, il aperçoit et reconnaît sa fille vers un puits. Sans rien

dire, il examine de quel côté elle se dirige ; il la suit à distance, et

la voit entrer dans la demeure de celui qui l’a enlevée. Le Ouadayen

attend la chute du jour. Il va frapper à la porte de la maison : « Un

hôte de Dieu ! dit-il, un malheureux voyageur ! » On le reçoit, on

l’héberge... Il a aperçu le cheval et remarqué l’endroit où il est

attaché et gardé.

Pendant la nuit, lorsque tout dort, le Ouadayen se lève, se rend auprès

du cheval, se dispose à s’en emparer et à prendre la fuite. Mais

l’animal est retenu par des entraves de fer fixées à une chaîne ; il ne

peut être détaché. Le Ouadayen tire le coton de sa sacoche, l’approche

des narines du cheval qui, aspirant alors l’odeur du rut, s’anime,

s’échauffe... Le Ouadayen approche le coton, et Dieu voulut que le coton

fût arrosé. Notre homme replie le coton, le replace dans sa sacoche...

et attend la fin de la nuit. Il part de grand matin, et reprend la route

de son village.

En quittant sa demeure, le Ouadayen avait laissé sa jument attachée, et

avait défendu qu’on la déliât, ne fût-ce que pour un moment, de peur

qu’elle ne vînt à être saillie. En rentrant chez lui, il se hâte de

retirer le coton de la sacoche, le glisse dans les parties génitales de

la jument, et l’y abandonne un certain temps. La semence se délaye, puis

est absorbée par le fait de la chaleur locale. Dieu voulut que la jument

conçût. Elle fut laissée attachée encore quelque temps. Enfin la

conception devint manifeste ; elle mit bas et il naquit un beau poulain,

l’image de son père.

Le Ouadayen, content, soigna attentivement l’éducation de son poulain ;

et quand l’époque de monter le jeune coursier fut arrivée, il le dressa

peu à peu à la course, aux manœuvres de force et de souplesse. Ensuite,

pour le préparer aux incursions, il le conduisait au ravin de Tâmah, et,

bravant tout danger, il exerçait son cheval à sauter ce redoutable

espace. Le jeune poulain devint plus intrépide et plus fin coureur même

que son père.

Le Ouadayen savourait la joie de la vengeance. Enfin il part pour le

Dâr-Tâmah. Il descend près du puits où autrefois il a aperçu sa fille.

Elle paraît, elle vient au puits. Le Ouadayen dispose son cheval, le

bride, monte et appelle sa fille. Elle approche ; il se fait connaître à

elle ; il la prend en croupe, et il s’enfuit au grand galop.

Les cris poussés de toutes parts annoncent que l’esclave du Tâmien est

enlevée. Il rassemble à la hâte quelques cavaliers, s’élance avec eux à

la poursuite du ravisseur ; et de loin il lui criait : « Où emmènes-tu

cette fille ? arrête ! insensé. — Que me veux-tu ? répondait le fuyard ;

que demandes-tu ? que t’importe, brigand que tu es ? viens donc, viens

la prendre, si tu le peux. — Tu crois m’échapper ?... échapper à mon

cheval ? — Oui, je t’échapperai ; et puis encore je vous enlèverai tous

vos enfants, s’il plaît à Dieu... et avec ce cheval-là, entends-tu ? »

Le Tâmien, furieux, presse son cheval de toute sa force, serre de près

son ennemi et va peut-être l’atteindre. Le Ouadayen redouble d’efforts

et ne laisse au Tâmien que la poussière qui tourbillonne. Le larron du

Tâmah s’étonnait de voir son cheval vaincu à la course. Mais c’est au

ravin qu’il espérait triompher, qu’il s’attendait à saisir son rival au

bord du précipice que le cheval ouadayen ne pourrait franchir. « Va,

cours, disait le Tâmien ; le ravin est devant nous. — Oui ! au ravin ! »

disait le père de la fille en ricanant.

Ils arrivent presque en même temps. Le Ouadayen frappe à grands coups

les flancs de son cheval, le prépare à l’élan... Il vole... il a franchi

le large fossé. Là il s’arrête, il attend son ennemi. Le Tâmien

stupéfait est resté à l’autre bord. Ses compagnons le rejoignent ; tous

d’un œil ébahi regardent le père et la fille. « Au nom du ciel, crie le

Tâmien, dis-moi où tu as eu ton cheval. Que cette fille soit à toi ou à

quelqu’un de tes parents, tu l’as reprise, c’est une affaire finie. Mais

où as-tu trouvé ce cheval ? — Mon cheval est fils du tien. — Fils du

mien ! Et comment ? » Le Ouadayen lui dit en quelques mots l’histoire.

Le Tâmien surpris se retourne vers ses compagnons : « Mes amis, dit-il,

la race de mon cheval a passé chez nos ennemis ; gare à vous

désormais ! » Et ils repartirent tout étonnés de leur mésaventure.

Il existe, dans les divers pays du Soudan, certaines croyances bizarres

relativement aux chevaux. Je vais en indiquer quelques-unes.

Un individu avait un cheval qu’il aimait à la folie, qu’il admirait,

qu’il choyait nuit et jour. Or une certaine nuit qu’il alla le voir à

pas sourds et à une heure inaccoutumée, il l’aperçut avec des ailes aux

flancs, déployées comme celles d’un oiseau. L’homme s’arrêta pétrifié de

peur. Le cheval, à l’aspect de son maître, replia soudain et cacha ses

ailes, et lui dit : « La première fois que tu viendras de nuit me voir,

sans que rien me prévienne de ton approche, tu t’en repentiras. »

Les gens du peuple, au Dârfour, sont persuadés que les chevaux ne sont

si rapides à la course, surtout quand ils fondent sur l’ennemi, que

parce qu’ils volent alors avec des ailes véritables, mais invisibles. On

croit encore au Dârfour, comme chose indubitable, que les chevaux ont un

langage, et que jusqu’à un certain degré, comme l’homme, ils sont

accessibles à la pudeur pour certains actes. Aussi, le Fôrien qui a une

jument de race a grand soin, lorsqu’elle reçoit la saillie d’un étalon

aussi de race noble, de jeter sur les deux acteurs un grand voile, tel

qu’un milâyeh, afin d’empêcher que les émotions de la pudeur ne nuisent

au succès de la conception.

Un Fôrien avait un cheval qu’il aimait à l’excès, dont il surveillait

attentivement la nourriture et faisait soigneusement nettoyer la

litière. Toutes les fois que le Fôrien s’était trouvé en danger, il

avait été sauvé par son cheval. La femme du Fôrien mourut ; il se

remaria. Souvent la nouvelle femme donnait au cheval la ration mêlée de

poussière et de terre, et laissait la litière malpropre. Le Fôrien,

depuis son dernier mariage, n’avait plus pour son cheval les mêmes

attentions, les mêmes soins. Notre homme se trouva un jour dans un

danger pressant, et ne put en sortir. Il fut fait prisonnier, lui et son

cheval, et ensuite on l’obligea à soigner l’animal. Dès lors le Fôrien

nettoyait et pansait parfaitement le cheval, et vannait la nourriture

avant de la lui donner. Un beau jour le quadrupède dit à son ancien

maître : « Voilà la récompense de qui néglige son cheval. » L’homme

épouvanté demeura immobile, et le cheval reprit : « Ne crains rien ; il

n’y a pas de mal. Veux-tu me promettre, si je te rends la liberté,

d’avoir toujours pour moi les soins que tu me donnes aujourd’hui ? — Je

te le promets. — Eh bien ! enlève mes liens ; monte sur moi... et sois

tranquille. »

Le Fôrien détache le cheval et l’enfourche.

Le maître de la maison, informé presque aussitôt de l’évasion de ses

deux prisonniers, part à leur poursuite avec plusieurs cavaliers ; les

fuyards leur échappent ; les poursuivants en furent pour les frais de

leur course. Les habitants du Dârfour ont des milliers d’histoires et de

rêveries pareilles.

Les Témourkeh ont des croyances d’une autre espèce. Ainsi, ils croient

que lorsqu’un d’eux meurt, il sort trois jours après de son tombeau, se

transporte dans un autre pays que celui où il est mort, et qu’il y

épouse une nouvelle femme. Les Maçâlît pensent que chacun d’eux, après

sa mort, passe dans le corps d’un animal, d’une hyène par exemple, ou

d’un matou. Cette foi ridicule en la métempsycose n’admet chez eux aucun

doute.

Les chevaux du Ouadây et du Dârfour varient beaucoup de valeur et de

qualités. Chez les Arabes qui entourent ces deux États, les chevaux sont

supérieurs en beauté et en race. Généralement, au Ouadây, les chevaux

sont de taille peu élevée, et ressemblent assez à ceux qu’on nomme en

Égypte _syçâniât_, sortes de petits bidets que montent les enfants des

grands. Les Ouadayens appellent ces chevaux _djerkélyeh_, c’est-à-dire

qui tiennent l’amble (_rahouân_). Ces chevaux marchent beau, et ils ont

le pas tellement vite et d’aplomb, qu’aucun autre cheval ne peut les

suivre, qu’en un jour ils parcourent aisément un trajet ordinaire de

deux jours. J’ai eu un djerkélyeh, et je faisais souvent avec lui le

voyage de Ouârah au Botayha. Aucun autre cheval ne pouvait aller de pair

avec lui. Mon père eut aussi une de ces montures.

Les Fôriens distinguent dans les chevaux certaines conditions qu’ils

recherchent et certaines dispositions qu’ils réprouvent. Ainsi, ils

aiment le pelage roux clair, l’étoile blanche au front et les trois

balzanes. Lorsque la jambe antérieure droite est sans balzane, ils

caractérisent le cheval par le nom de _matloûk el-yémîn rkoûb es-

salâtyn_, libre de la droite, monture des sultans. Si la jambe

antérieure gauche est sans balzane, ils le caractérisent par la

dénomination de _matloûk el-chemâl rkoûb el-ridjâl_, libre de gauche,

monture des braves. Mais le cheval qui a l’étoile blanche au front et

les quatre balzanes est dit _mouhaddjel el-arbaah djoullâb el-menfaah_,

balzané des quatre, portant bonheur. Dans des vers en arabe, à l’éloge

d’un sultan, un poëte fôrien a dit :

« Il va sortir de son palais ; on lui apprête son coursier, enfant

d’une mère pur sang,

« Coursier aux quatre balzanes, et dont la cinquième marque blanche

est au front.

« Il vient au camp, et il modère l’ardeur de son coursier.

« Prince illustre ! Les mères des hommes, comparées à la sienne, ne

sont que des esclaves ; la sienne seule est d’un sang libre et

noble. »

Le cheval sans balzanes est appelé _tôto_. Ce nom se trouve dans des

vers composés à la louange de l’Ab-cheykh Mohammed-Kourra :

« Il va sortir ; on lui sangle son tôto ;

Voyage au Ouadây · 第 33 / 55 段