La _châyeh_, sayon, fig. 14, est un vêtement de drap fourré de coton et

piqué comme les surtouts ou caparaçons des chevaux. L’emploi de la

châyeh a pour but d’empêcher l’effet des violents coups de taille portés

au cavalier, lorsque le sabre frappe sans couper. Le coton, par sa

souplesse et son élasticité, surtout lorsqu’il est bien cardé, amortit

les chocs. (La châyeh est absolument la jaque bourrée, la hucque ou le

gambeson des anciennes armures militaires des chevaliers.)

La châyeh diffère à l’extérieur, chez les riches et chez les pauvres.

Parfois les riches la font en soie, mais composée de nombreux morceaux,

découpés en losanges, cousus ensemble, et de couleurs variées, telles

que rouge, jaune, blanc, noir, etc., fig. 14. Parfois la châyeh est en

drap, façonnée de même que la châyeh en soie. D’autres fois elle est en

étoffe de coton, ou en _ilâdjeh_, selon l’état de fortune de chacun. Les

cavaliers qui n’ont pas les moyens d’avoir une cotte de mailles ne

portent que la châyeh. Il en est qui n’ont ni cottes de mailles ni

châyeh. J’ai vu des cavaliers qui avaient des espèce de cuirasses

couvertes en peau de crocodile ; on prétend que ces cuirasses

garantissent à l’égal du tissu de mailles. Il y a aussi, dans

l’infanterie, des boucliers recouverts d’une peau de crocodile.

Lorsqu’un cavalier fôrien est armé et équipé au complet, lorsqu’il est

revêtu de sa jaque de mailles et de sa châyeh par-dessus, lorsqu’il est

sur son cheval garni de ses quatre pièces de caparaçon piqué et qu’il a

ses deux sabres, il présente, à certaine distance, l’aspect de quelque

chose de terrible et d’imposant (Voy. fig. 15). Du reste, le but de cet

accoutrement si compliqué est d’inspirer de la crainte à l’ennemi. Un

millier de cavaliers ainsi harnachés offre une masse effrayante, surtout

au moment où tous mettent le sabre à la main et entonnent leurs chants

de guerre accompagnés par les cris de leurs esclaves et par le son des

flûtes.

Lorsqu’un haut fonctionnaire a été destitué et que, par intrigue, un

autre l’a remplacé, tous les deux se considèrent comme ennemis. Au

moment où s’ouvre la bataille, ou lorsque déjà l’action est engagée et

que la mêlée s’échauffe, celui qui a été disgracié cherche son rival, et

dès qu’il le trouve il lui crie : « _Yâ ouendai, bism Illah_, Allons !

compère, en avant ! »[173] c’est-à-dire : « allons ! avance ici avec moi

au cœur de la mêlée. » Si l’individu provoqué accepte ce défi et suit

bravement son provocateur au milieu du combat, la question finit là,

l’affaire est jugée ; le disgracié n’a plus rien à réclamer de son

remplaçant ou rival, et n’a plus rien à lui reprocher. Si le défi est

rejeté, le provocateur en appelle aussitôt au témoignage de plusieurs

cavaliers, qui ensuite certifieront qu’un tel a refusé de combattre au

défi. Après la campagne, l’affaire est portée au sultan, appuyée par les

témoignages des témoins ; et alors l’individu qui a été provoqué est

dépouillé de ses fonctions et remplacé par son prédécesseur. Il en

serait encore de même si, après la provocation acceptée, l’individu

provoqué n’avait pas eu, sur le champ de bataille, toute l’intrépidité

qu’on peut attendre d’un brave, s’il avait reculé ou fui devant

l’ennemi. Dans le cas où il recule ou fuit, son adversaire le tue, s’il

peut l’atteindre. Si le fuyard échappe, son rival réunit plusieurs

témoignages déposant de la lâcheté de son homme, et le laisse

disparaître. Ensuite le sultan juge l’affaire. — Beaucoup de personnages

qui ont à satisfaire quelque vengeance sur un ennemi lui portent, un

jour de bataille, cette sorte de défi.

Ces provocations ont aussi lieu entre simples sujets sans fonctions dans

le gouvernement. Et quand celui qui a été provoqué a refusé de pénétrer

alors au milieu des combattants, ou bien quand, en présence de témoins,

il a reculé ou pris la fuite, et a ainsi quitté son provocateur, celui-

ci, après la guerre, pour toute vengeance, appelle en public les

dépositions des témoins du fait, et le poltron reste déshonoré. La femme

du fuyard demande aussitôt le divorce ; et personne ne veut plus donner

en mariage sa fille ou sa sœur à un pareil lâche.

Les fantassins, pour marcher au combat, se mettent en ceinture autour

des reins la pièce d’étoffe dont ils se drapent habituellement, et ils

vont les manches retroussées. Chacun a un bouclier ou _daragueh_ et au

moins quatre _lances_, trois javelots ou javelines et une haste ou pique

longue qu’ils appellent _farkhah_, la _belle_. Plusieurs soldats ont

cinq et même six _lances_ ; la cinquième ou la sixième, c’est-à-dire la

grande, est la _farkhah_[174].

La lance est appelée en terme général _harbeh_ ; c’est l’arme ordinaire

des Fôriens. Elle a trois parties distinctes : la hampe, le _kindâb_ et

le _harbeh_ qui est proprement le fer de la lance.

Ce fut Zoù-Yézen, prince himiarite[175], qui le premier arma le sommet

des lances d’une tige de fer. Avant lui, les Arabes y attachaient une

pointe faite de corne de bœuf. Le kindâb ou talon en fer est l’armature

appliquée à l’extrémité inférieure de la hampe. C’est simplement une

courte tige de fer, ou bien un ruban de fer tourné à deux ou trois tours

l’un au-dessus de l’autre comme un double ou triple anneau. La base de

la hampe est introduite et chassée de force dans cet anneau en hélice ;

ensuite ce qui dépasse du bois par en bas est coupé net et juste au

niveau du tour inférieur du kindâb. Le kindâb a pour but, dans la

construction de la lance, de lui donner du poids et d’augmenter ainsi

l’énergie des coups qu’elle porte.

Quelquefois la tige terminale ou _harbeh_, la hampe et le kindâb ne font

qu’une seule pièce toute en fer. J’ai eu, lorsque j’étais au Dârfour,

une lance de cette espèce.

Les fers de lance varient dans leurs formes. Ainsi, dans les lances

farkhah, les uns sont à faces lisses et de la forme représentée dans la

figure 18 ; d’autres ont une crête aux deux faces (fig. 16) ; d’autres

ont la forme d’un cyprès (fig. 17). Les _farkhah_ ou hastes longues sont

des armes de défense ou de combat à courte distance. En bataille, le

soldat ne s’en dessaisit jamais ; il ne lance que les javelines

ordinaires, dont la hauteur n’est guère que de la taille d’un homme.

Les fers des javelines sont les plus variés dans leurs formes. Il y en a

à la manière des farkhah (fig. 18), à faces lisses et à faces relevées

d’une crête (fig. 16) ; il y en a comme ceux que représentent les

figures 19, 20, 21, ou à crochets ordinaires (fig. 22). Ces quatre

dernières variétés de javelines sont connues sous le nom général de

_goulâouy_ (c’est-à-dire _goulâouyennes_), parce qu’elles se fabriquent

au Dâr-Goula, une des provinces adjointes du Dârfour.

Les longues lances ou farkhah, et les lances ordinaires ou javelines,

dont le fer a la même forme que celui des farkhah, sont comprises sous

le nom de _darâouy_, c’est-à-dire _du pays_ (dâr), parce qu’elles se

fabriquent au Dârfour même.

La lance _bendâouy_ (fig. 23) se fabrique dans le Dâr-Bendah, au sud du

Goula. Il y a encore les fers de lances (fig. 24 et 25), appelés

_karâouy_, fabriqués au Dâr-Kara dans le Fertyt, au delà du Bendah.

La _guirguit_ est une javeline dont le fer est en manière de broche ou

de grosse alêne tout hérissée de pointes ou piquants (fig. 26).

La _koukâb_ est une grande haste à fer en pointe très-bien affilée (fig.

27). Les cavaliers seuls en font usage. Elle est destinée à forcer et

briser les anneaux de fer des cottes de mailles. Un _tâumah_ (tête

d’ail), ou cube en fer plein, précède la pointe (et imprime aux coups

une grande violence en augmentant beaucoup la pesanteur). Le kindâb est

épais, lourd (et contribue encore à rendre les coups plus terribles)

(fig. 15).

Beaucoup de hampes, des diverses espèces de lances, sont fabriquées avec

des branches de ganâ ou des branches d’ébénier. Les hampes faites avec

d’autres espèces de bois sont préparées avec les racines de l’arbre ;

pour cela, on creuse la terre au pied du tronc, afin de mettre les

racines à découvert, et on en coupe les ramifications propres à être

employées. Celles qui sont onduleuses et courbes, on les redresse au feu

après les avoir dépouillées de leur écorce et enduites de graisse ou de

beurre. (Parfois on enfouit ces racines dans un sol humide, et on les

charge d’un poids suffisant ; puis on les recouvre de terre, et on les

laisse ainsi se redresser peu à peu)[176].

Il y a encore au Dârfour d’autres variétés de fers de lances dont j’ai

oublié les noms, vu le nombre d’années qui s’est écoulé depuis que j’ai

quitté ce pays.

Les boucliers diffèrent aussi de forme et de construction. Il y a

d’abord le bouclier appelé _kadjâouy_, du nom de _Kadja_, village des

montagnes des Touroûdj, situées entre le Kordofâl et le Dârfour. Le

kadjâouy, fig. 28 (le _scutum_ ou bouclier oblong des Romains), est un

ovale coupé dans une peau d’animal et maintenu le long d’un bâton placé

de haut en bas sur l’ovale, dans le sens de la longueur. Le cercle

figuré au centre B indique un enfoncement qui, à la face externe du

bouclier, ressort en relief arrondi (comme l’_umbo_ des boucliers

romains), et qui sur la face interne fournit à la main une loge commode

pour le maniement du bouclier.

Autrefois, les Fôriens avaient de grands boucliers qui les couvraient de

la tête aux pieds. Ensuite ils les trouvèrent trop pesants et trop

embarrassants, soit dans les marches des troupes, soit en bataille dans

les manœuvres de défense, et ils leur substituèrent de petits boucliers

légers. Dès lors l’utilité protectrice du bouclier dépendit en grande

partie du plus ou moins de dextérité du combattant, et de son adresse à

manœuvrer cette arme pour parer les coups dirigés sur lui.

Il y a le bouclier rond (_parma_ des Latins, ayant aussi la bosse ou

l’_umbo_), fig. 30, et le bouclier carré, fig. 29.

Les boucliers sont faits ordinairement avec la peau d’un animal

aquatique que les Fôriens appellent _icint_. Cette peau est épaisse,

dure, solide, et donne les meilleurs boucliers. On en fabrique encore

avec la peau de l’abou-carn ou _kerkéden_ (rhinocéros). Les plus mauvais

sont en peau d’éléphant ; cette peau, quoique épaisse et forte en

apparence, cède facilement, et se laisse aisément percer par le coup de

lance. On fait encore d’excellents boucliers avec la peau de crocodile.

Jadis, comme nous l’avons déjà indiqué, les Soudaniens avaient, pour se

protéger contre les lances et le sabre, d’énormes boucliers, mais

gênants à transporter ; on était obligé de les charger sur des chameaux,

et les soldats les détachaient au moment de livrer bataille. Maintenant

que les peuples du Soudan ont acquis de l’expérience et de l’habileté,

ils ont diminué considérablement l’ampleur de cette arme défensive, et

son utilité est aujourd’hui en raison de la dextérité des soldats à la

manier pour se garantir des javelines, des coups de haste ou de sabre.

La sûreté de l’homme qui se bat est dans le jeu rapide de son bras armé

du bouclier, dans sa prestesse à parer les coups. Celui qui n’a pas

assez de légèreté dans le maniement du bouclier, et qui le tient devant

lui sans le manœuvrer avec un jeu rapide, manque rarement d’être abattu

dans une lutte d’homme à homme. Les javelines ou javelots en tombant sur

le bouclier tenu ferme, perpendiculaire et la face en avant, le percent

sans beaucoup de peine et arrivent dans les flancs de celui qui le

porte.

Aujourd’hui, le soldat qui, en bataille, aperçoit une javeline se

diriger sur lui, l’attend,... et la détourne à droite ou à gauche en la

frappant de son bouclier. C’est dans la souplesse et la sûreté du bras

qu’est réellement la sauvegarde du combattant, n’eût-il même à la main

qu’un bâton. Celui au contraire dont le bras est lent et paresseux, dont

les mouvements sont lourds et gênés, n’a pour ainsi dire pas de chance

de salut, quelle que soit l’ampleur de son bouclier.

L’usage de l’arc et de la flèche est entièrement étranger aux Fôriens,

aux Ouadayens et à tous les noirs des contrées musulmanes du Soudan. Les

archers qu’ils ont parmi eux sont tous des esclaves, enlevés des tribus

idolâtres répandues au sud de la Nigritie, et qu’on a transportés et

fixés dans les pays musulmans. Ces esclaves, au Dârfour, sont des Fertyt

proprement dits ; au Ouadây, ce sont des Djenâkhérah ou Fertyt-

Djenakhériens ; au Barnau et au Bâguirmeh, ce sont des Kirdâouy.

Ces archers présentent une force assez redoutable en face de l’ennemi.

Ainsi, dans la révolte du cheykh Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl,

ce furent les esclaves archers, de la suite de ce prince, qui, un

mercredi après nuit close, empêchèrent les révoltés de pénétrer dans la

demeure du sultan. Je fus témoin de ce fait. Les archers, réunis en un

corps de plus de mille esclaves, accablèrent d’une grêle de flèches les

partisans de Kourra, et mirent ainsi hors de combat un nombre

considérable de cavaliers et de fantassins. Pas un seul des soldats de

Kourra ne put entrer dans le palais ; ils furent forcés de se retirer,

laissant sur la place une grande quantité de morts.

Pendant mon séjour au Dârfour, je crus longtemps que les archers, en

tirant de l’arc, visaient droit sur celui qu’ils voulaient atteindre.

Mais dans la guerre que suscita la révolte de Mohammed-Kourra, je les

vis diriger leur tir obliquement en l’air, de manière à ce que la flèche

lancée fut obligée de décrire une parabole. Ils avaient sur la face

externe de l’avant-bras gauche, à partir de la paume de la main, une

pièce de cuir (et ils tenaient leur arc, la main placée en dessous de la

corde). Je leur demandai de quelle utilité leur était le cuir appliqué

en brassart sur l’avant-bras. « Il nous sert, me répondirent-ils, à

prévenir les égratignures, et ensuite les blessures qui pourraient

résulter des frottements et des chocs de la main droite, lorsqu’en

s’échappant elle vient heurter l’avant-bras, après avoir lâché la corde

de l’arc. »

Les fers des flèches sont généralement de même forme que la plupart des

fers de lances. Ils ne diffèrent que par le volume. Les flèches sont

très-minces et très-courtes, mais les pointes qui en hérissent

ordinairement le fer rendent très-difficile l’extraction de la flèche

des chairs du blessé ; il est indispensable d’élargir la plaie avec un

instrument tranchant, et de tailler et débrider les chairs dans toute la

longueur du trajet qu’a suivi la flèche. Cette opération est d’autant

plus difficile que la flèche, étant très-effilée, pénètre profondément.

De plus, la tige en bois n’est que faiblement fixée au fer, et pour peu

que l’on fasse effort afin d’attirer la flèche au dehors, le bois se

dégage du fer, qui alors reste dans la blessure.

(Les flèches portent au moins à deux cents pas, et les javelines au

moins à quarante[177].)

Les hommes vêtus de la châyeh, et les chevaux garnis de surtouts piqués,

n’ont presque rien à craindre des flèches. J’ai vu beaucoup de cavaliers

revenir du combat ayant les châyeh et les caparaçons couverts de

flèches ; ils ressemblaient en quelque sorte à des hérissons.

Les flèches, ainsi que les _lances_, sont parfois empoisonnées, et alors

les blessures qu’elles ont faites sont généralement mortelles. J’ai

cherché à savoir comment on empoisonnait ces armes. On m’a assuré, au

Dârfour, qu’on employait pour cela l’urine d’âne. On remplit un vase de

cette urine ; on chauffe jusqu’au rouge les fers de lances et de

flèches ; on les retire alors du feu, et on les éteint subitement dans

le vase d’urine. J’ignore si cette information est exacte ; je la donne

sans autre garantie que la parole des gens du pays.

J’ai été singulièrement surpris de la petitesse des arcs. Ils ne

dépassent guère la longueur d’un empan (environ 25 à 28 centimètres). La

flèche a moins d’un empan de long, et le _rych_, c’est-à-dire le fer,

n’a guère en longueur que quatre travers de doigts (environ 8

centimètres).

Les arcs se fabriquent avec un bois solide et fort. Je ne me rappelle

plus le nom de l’arbre qui le fournit.

Les cordes des arcs sont préparées avec des tendons de bœufs ou de

buffles qu’on effile d’abord, et qu’ensuite on tord en cordes, avec un

soin tel qu’une fois qu’elles sont terminées, et bien frottées avec le

suc d’un arbre appelé _chalaûb_, elles semblent n’être qu’un seul et

unique fil parfaitement poli. (On leur conserve leur souplesse à un

degré convenable, en les frottant de temps à autre avec une substance

grasse.)

Pour carquois, les archers ont un petit sac en peau de chèvre, dans

lequel ils peuvent placer jusqu’à deux cents flèches. Ils ont un autre

petit sac pour enfermer l’arc. Ils portent un de ces sacs pendant sur la

cuisse du côté gauche, et l’autre, du côté droit. Ceux qui ne peuvent se

procurer assez de peau n’ont qu’un seul sac pour l’arc et les flèches.

L’infanterie est disposée en bataille par masses séparées, et marche en

chantant. Le chef de chaque masse se met à la tête de la troupe qui la

compose, et s’il est fôrien il entonne un chant fôrien ; s’il est arabe,

un chant arabe. La troupe répond par un refrain, à chaque repos. Voici

un chant que j’ai entendu dans la lutte que soutint l’ab-cheykh

Mohammed-Kourra contre le sultan Mohammed-Fadhl :

_Lellé lellé ouaiê_

_Touroul élala saba_n_-ghéréh_

_No_n_ sy bi-_n_ô_

_Déïn tély ei lo_n_a_

_Non fârsan-dio_

_Lô fârsâ lô_

_No_n_ gui bara._

« Lellé lellé, allons ! — La poussière (du combat) s’élève du côté de

l’Orient. — Demandez au buffle (au brave) comment (est l’éclat de) son

casque. — Le buffle (est) au milieu de nos cavaliers. — La honte !

cavaliers, craignez la honte. — Le buffle (aura) son pareil (dans la

bataille). » _Voy._ le chant no 5.

Voici l’explication mot pour mot.

Lellé lellé, n’a véritablement pas de sens (et répond aux flonflons, aux

_tra-la-la_ ou refrains des chansons françaises). — Ouaié, est une

exclamation comme _euh ! væ !_ en latin. — Touroul, _poussière_. —

Elala, _est venue_. — Ghéréh, _du côté de_. — Saban, corruption du mot

arabe _sabâhh_, _matin, orient_. — No_n_, _taureau, buffle_, pour

signifier le _brave_, le _fougueux_, le _guerrier intrépide et

terrible_. (L’_n_ finale, ici en italique, représente un son purement

nasal, sans articulation d’n). — Sy, _de_, _ex_ latin. — Bi, est la

marque du pluriel ; ici, elle est appliquée au verbe nô. — Nô,

_demandez, informez-vous de_. — Deïn, _son_, pronom ; (dyn, _ton, le

tien_). — Tély, _casque_. — Ei, _comment ?_ — Lo_n_a, _lui_ (est-il ?) —

No_n_, le _taureau_, le _buffle_. — Dio, _au milieu de_. — Fârsan, les

_cavaliers_ ; ce mot est arabe. — Lô, la _honte_. — Farsâ, _ô

cavaliers_. — No_n_, le _buffle_. — Gui, _avec_ (se trouvera avec). —

Bara, _frère, pareil_, son _semblable_. Le brave sera avec son pareil,

son frère ; c’est-à-dire vous, braves, vous trouverez des braves dignes

de votre courage, vos émules au milieu du combat.

Cette ariette, entonnée et soutenue à l’unisson, d’une voix forte et

sonore, par la masse des soldats, me parut avoir dans ses paroles

quelque chose d’émouvant. Par la traduction, elle n’a plus qu’une

couleur assez pâle. Cet inconvénient, d’ailleurs, n’est pas seulement

pour le langage fôrien ; tous les chants étrangers, en revêtant les

formes d’un nouvel idiome, perdent de leur valeur et de leur caractère

en perdant leurs mots originels et leur tournure native.

Voici comment se partageait ce chant. Le chef de l’armée entonnait

d’abord ces mots : Lellé lellé, et ses soldats répondaient en masse :

Ouaié. Le chef reprenait : Touroul élala saban-guéreh ; no_n_ sy bi-

_n_o, déïn tély ei lo_n_a. Et les soldats continuaient en chantant :

No_n_ farsan dio, lô farsa lô, no_n_ gui bara.

Parmi les armées fôriennes, les soldats qui sont de race arabe ont leurs

chants particuliers et en langue arabe. En voici un :

_Tâur el-djâmoûs ouarad el-meih_

_Yédoûr el-dem yétérechrech beih_[178].

« Le taureau-buffle s’est rendu à l’abreuvoir, — cherchant du sang

pour s’en inonder. » _Voy._ chant 6.

Le chef entonne et chante d’abord seul ces paroles, puis toute sa troupe

les répète. Ensuite il chante seulement le premier vers, et les soldats

répondent par le second. Pendant les chants, les guerriers brandissent

leurs lances, et renforcent de plus en plus leurs voix, de sorte qu’il

s’élève de toute l’armée un brouhaha épouvantable.

Le corps des Fertyt attachés spécialement au prince fôrien est appelé le

corps des _abydyeh_ ou _esclaves_ du sultan. (Ces esclaves fertyt sont

en grand nombre au Dârfour, mais dispersés par troupes de cent, de deux

cents, de quatre cents, et fixés dans diverses localités du pays. Ils

relèvent d’un chef spécial. Quand le sultan en demande un certain

nombre, même quelques milliers, pour une guerre par exemple, le chef en

rassemble le nombre demandé et les fait arriver à la destination

indiquée. Une troupe de deux mille de ces abydyeh compose toujours la

suite du sultan, et lui forme un cortége particulier qui l’accompagne

partout)[179]. En bataille, les abydyeh sont rassemblés par corps

distincts. Leur chef d’abord entonne un chant, et tous ensuite répètent

ce chant, qui est ordinairement en langue fertyt. Tel est celui-ci :

_Gambou lyly ingâbia_

_Ouaya ouaya ingâbia_

_Ouarrei ouaya ouaya ingâbia_[180].

J’ignore quel est le sens de ces paroles. J’en ai demandé maintes fois

l’explication à des Fôriens ; je n’ai jamais pu parvenir à avoir une

réponse satisfaisante.

Voici trois autres chants fôriens que j’ai entendus :

_Lô yé sydy lô djé-guilo yâ doouei déyé_

_In daoua doïn bara déyé._

« Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu, homme courageux ; — ici,

le brave aura affaire avec un autre brave[181]. »

Un autre chant se compose de la seule ligne suivante :

_Kalô-nia dogdarè bio._

« Le lâche, un renard a fécondé sa mère. »

Le troisième chant est celui-ci :

_Lô yâ lô kali-bô_

_Gam djer boâ djé-ni kali-bô_

_No_n_ déyé_

_Gabalan dio-ké._

Ce chant, dans le langage fôrien, a une certaine couleur d’énergie et de

beauté ; mais par la traduction, et surtout par la traduction littérale,

il paraît faible et commun :

« Lieu, ô lieu, craindriez-vous ce lieu ? — (Non !) Dites (à

l’ennemi) : « Allons ! va-t-en. » Laissez toute crainte. — Le buffle

intrépide (trouvera) son égal (à combattre) au milieu (du champ de

bataille). » _Voy._ chant no 2.

Voici l’explication de ces chants mot pour mot :

1o Lô, _lieu_. — Yé, est explétif, exclamatif. — Sydi, _maître_, au

vocatif. — Lô, _ce lieu_. — Djé-guilo, _regarde_. Djé s’écrit par la

seule lettre arabe _djîm_, et est la marque du singulier. (Pour

signifier : « Certes je ne l’ai pas vu, » on dirait : A-guilo-ba ; _a_

est un mot d’affirmation, et _ba_ est le signe de la négation.) — Yâ,

_ô_, signe du vocatif. — Doouei, _homme_. — Déyé, _étalon, brave_. Cette

première ligne, traduite mot à mot, donne : « O lieu, toi maître de ce

lieu, toi qui es ici sur ce lieu du combat, regarde, ô homme brave. » —

Déyé, _le brave_. — Deïn et doïn, _son, le sien_. — Bara, _frère,

semblable_. — In, _de_. — Daoua, _affaire_. — C’est-à-dire : « Le brave

trouvera ici son frère d’affaire, son égal dans le combat. » En

construisant régulièrement la traduction, en transposant les mots comme

il convient, en y ajoutant ce qu’exige le complément de la phraséologie

arabe, et en l’établissant selon les principes, on obtient cette phrase

équivalente à l’original : « Toi qui es en ce lieu, regarde-le ce lieu ;

tu y verras chaque brave avoir à combattre un brave comme lui. »

2o Kalo, _peureux, poltron_. — Nia, _mère_. Le mot originel est _inia_ ;

dans son union avec _kalo_, l’_i_ a disparu, a été perdu par

contraction. — Dogdaré, _renard_. — Bio, _coïvit_. Hujus ignavi matrem

vulpes coïvit. Le renard est l’emblème de la peur. Le sens expliqué de

cette phrase fôrienne est : Le poltron est indigne d’avoir un homme pour

père ; il ne peut être que le fils du renard peureux. Mais vous,

guerriers, vous êtes enfants d’hommes, vous êtes braves.

3o Lô, _lieu_ ; ya, _ô_ ; lô, _lieu_. — Kali, _craignez_. — Bô, _vous_,

est le pronom pluriel. — Gam, _debout_. — Djer, _pars_. — Boa, _dites_.

— Djé, signe du singulier. — Ni, _donne, laisse_. — Kali, _la peur_. —

Bô, _de vous_. — No_n_, _le taureau_. — Déyé, _étalon, intrépide_. —

Gabalan, _devant_ (lui, est un antagoniste digne de lui). — Dio, _dans_.

— Ké, _l’intérieur_ (des rangs ennemis).

Voyage au Ouadây · 第 32 / 55 段