qui le détestait. L’afryt l’aimait éperdument. Chaque soir, il se
rendait chez elle, et lorsqu’il y trouvait quelqu’un, il le tuait.
L’épouvante fit qu’on abandonna cette fille. Tous les prétendants qui
d’abord allaient la voir, la courtiser, ne reparurent plus chez elle.
L’afryt demanda le mariage ; le père de la fille y consentit, mais elle
refusa. Elle resta longtemps célibataire. Personne n’osait la demander,
pas même aller lui faire visite. Ainsi délaissée, elle passa presque
l’âge de se marier. Néanmoins, elle repoussa opiniâtrément les
sollicitations de son afryt, et refusa net de l’épouser. Elle en demeura
là tant qu’il plut à Dieu.
Un jour qu’elle était allée au marché faire quelques emplettes, sa
beauté frappa un inconnu qui subitement en devint épris. C’était
d’ailleurs un homme d’audace et de sang ; le danger, la mort, rien ne
l’intimidait. — L’amour l’anime, l’échauffe ; il suit la jeune fille,
attend qu’elle ait terminé ses affaires et qu’elle soit hors du marché.
Alors il l’accoste, lui demande la permission d’aller la voir, lui offre
son amour, et se prodigue en protestations de dévouement et de
tendresse. « Mon Dieu ! répond-elle, je te trouve charmant ; et, en
vérité, je me sens pour toi autant d’amour que tu peux en avoir, si ce
n’est plus. Mais, comme dit le proverbe, « il y a obstacle qui empêche
l’âne de saillir. » — Comment cela ? est-ce que tu es mariée ? — Eh,
non ! — Et qui donc te retient ? — Ce qui me retient ! un de ces fiers-
à-bras d’afryt a défendu à qui que ce fût de penser à moi ; il jette sa
brutalité sur quiconque ose m’aborder. — Pourquoi alors ne t’épouse-t-il
pas ? — Je ne l’aime pas ; je ne veux pas de lui. — T’est-il allié ? —
Non, par Dieu, non ! — Eh bien ! ne crains rien ; moi, je te
débarrasserai de lui, s’il plaît à Dieu. — Tu n’y es pas, mon cher, tu
n’y es pas ! me débarrasser de la cage où je suis emprisonnée !...
Cependant sache bien, Dieu me damne ! que je ne suis pas poltronne, que
je n’ai pas peur, moi, de mon afryt ; mais c’est pour toi que j’ai peur.
Tu me parais un homme de cœur et de résolution, mais mon afryt est un
sauvage, un brutal ; s’il met la main sur toi, il t’assassine. — N’aie
aucune crainte. Montre-moi seulement ta demeure, et tu verras, je
l’espère, que tout se terminera à ta plus grande satisfaction. »
La fille indique sa demeure.... A nuit close, notre homme se rend chez
son inconnue. Il s’assied auprès d’elle, et ils s’entretiennent en tout
bien et tout honneur. Quelques minutes après arrive l’afryt. Il avait
appris qu’un rival devait se présenter chez la belle. Il entre et trouve
l’étranger assis, ayant la cuisse passée sur celle de la jeune fille.
Celle-ci veut aussitôt se dégager, se mettre en sûreté et laisser les
deux rivaux se démêler entre eux. L’étranger appuie fortement sa cuisse
sur celle de la jeune fille, la retient en place et continue la
conversation sans faire attention à l’afryt. L’afryt, étonné, vient se
poster en face d’eux, et dit à l’inconnu : « Qui t’a permis d’entrer
ici ? » L’inconnu ne daigne pas lui répondre. Nouvelle question ; même
indifférence. Troisième demande ; point de réponse encore.
L’afryt furieux tire son coutelas-kirdâouy, le dirige sur la cuisse de
son rival et en enfonce la pointe jusqu’à la cuisse de la fille. Elle
fait un effort subit pour retirer sa cuisse, elle ne peut la
débarrasser. L’afryt dégage son couteau, et tout stupéfait du flegme et
de la contenance de son adversaire, il rengaine son arme, et va partir
vaincu. Mais l’étranger se lève, le saisit par le haut de son vêtement
et le tire brusquement. Le vêtement se déchire en deux ; un morceau
reste à la main de l’inconnu, l’autre sur le corps de son ennemi. Celui-
ci cherche à fuir et songe à son salut. Son rival lui allonge, de son
membre blessé, un violent coup de pied dans les reins et le renverse sur
la face. L’afryt, le nez et le front écorchés, demeure étendu par terre
étourdi, ne sachant plus où il est. Il revient à lui ; l’autre tire son
couteau, et va le tuer. — « Laisse-moi la vie, lui dit le vaincu ; que
Dieu te laisse la tienne ! — Fais-nous amende honorable ; jure-moi que,
de ta vie, tu ne te présenteras à cette fille, et je te fais grâce ;
sinon, je t’éventre, là, sur la place. »
L’afryt se soumit et jura aussitôt tout ce qu’on voulut. L’inconnu
saisit alors l’afryt par les oreilles, et le traîne comme un mouton
jusqu’auprès de la fille. Elle était restée assise, regardant et
attendant quel allait être le dénoûment de la lutte, et lequel de ses
deux prétendants demeurerait vainqueur. L’étrangér fait arrêter l’afryt
debout en face de la fille, et déclare que le vaincu a juré de ne plus
se présenter à elle. — « Sera-t-il fidèle à son serment ? dit-elle. —
Oui, reprit l’afryt. — Laisse-le s’en aller, dit alors la fille à
l’inconnu ; si jamais il reparaît ici, tu le traiteras comme tu
voudras. » L’afryt fut relâché et il partit secouant la poussière de la
mort.
Le libérateur de la fille la demanda en mariage et l’épousa. Il resta
avec elle jusqu’à ce qu’elle mourût... Les aventures de ce genre sont
fréquentes au Ouadây[169].
Un caractère singulier dans la nature des Ouadayens, c’est qu’ils sont
jaloux d’une amante, et qu’ils n’ont nul souci d’empêcher les relations
des amoureux avec leurs sœurs et leurs filles. Souvent même un Ouadayen
cherche à amener des adorateurs à sa sœur, dont il vante avec intention
la beauté et les mérites physiques. Bien plus, si l’inconnu séduit par
le panégyrique ne plaît pas, s’il est évincé, alors la récalcitrante est
sermonnée, réprimandée par son frère, et on la décide ordinairement à
accueillir de bonne grâce l’aspirant d’abord rebuté. Il y a aussi des
Ouadayens qui poussent parfois la complaisance jusqu’à conduire des
étrangers à leurs femmes et à les laisser en tête-à-tête avec elles. On
croirait qu’ils veulent suivre l’exemple tracé dans ce vers :
« Moi, grâce à Dieu ! j’amène sans façon un amant à ma femme. Eh !
bien d’autres que moi en amènent aussi, mais en dépit de leur propre
nez[170]. »
Les Ouadayennes sont ardentes, passionnées ; rarement elles refusent une
offre de tendresse. Beaucoup d’entre elles, outre leur mari, ont
plusieurs amants ; elles ne se contentent pas des plaisirs matrimoniaux.
Entre elles, elles se connaissent, elles n’ont ni honte ni scrupule de
s’avouer réciproquement leurs exploits amoureux. Aussi, aucune ne
s’avise de blâmer sa voisine, car à peu près toutes ont les mêmes
reproches à se faire. C’est absolument l’apologue raconté dans ces deux
vers :
« Un jour une femme, injuriant sa voisine, lui disait : « Tu as fait
ton mari cornu, et ses cornes le rendent le jouet de tout le monde.
« — Eh ! mon Dieu ! pourquoi veux-tu que je lui laisse le front net et
sans armes ? Ton mari, ton Alexandre aux deux belles cornes, ferait le
bélier contre lui et le battrait[171]. »
La plupart des Ouadayennes, disons-nous, ont mari et amants, en sorte
que chaque Ouadayen pourrait dire à sa femme les vers que voici :
« Femme insatiable, qui n’as pas assez d’un amant, de deux mille
amants dans une année !
« En vérité, tu me parais être un reste de ces juifs de Moïse qui,
dans le désert, ne pouvaient se contenter de la manne seule pour
nourriture. »
Du reste, dans tout le Soudan, l’amour est la préoccupation de tous les
esprits. C’est un feu courant dans les veines des noirs, comme les sucs
végétaux courent dans les veines des arbres. Aucun individu ne croit
devoir taire le nom de celle qu’il aime. On suit ce conseil du poëte :
« Dis, publie le nom de l’objet de ton amour ; ne le déguise pas sous
un nom supposé. A quoi bon tant de mystère et de secret dans les
plaisirs ? »
Toutefois, lorsqu’un amant juge qu’il peut lui être préjudiciable de
parler de ses bonnes fortunes, lorsque, par exemple, en divulguant son
amour pour la fille ou la femme d’un personnage puissant, il risquerait
d’être tué, il sait dissimuler sa passion, se résigner aux contraintes
d’un amour secret. Mais une fois que l’amant est sorti des voies de la
prudence et de la réserve, qu’il a vu déchirer le voile dont il était
couvert, il va publiant partout les secrets de son cœur ; il espère
soulager ainsi ses peines ; il n’écoute plus ni remontrances ni
reproches, quelles que puissent être les conséquences de ses
indiscrétions. Il semble ne plus prendre d’inspiration que de ces deux
vers que je fis autrefois :
« Oui, je t’aime, je t’aime avec excès, ô lumière de mes yeux ! je ne
puis plus retenir mes paroles (je dis à tous mon amour), le voile du
secret est déchiré.
« Je suis fou, je n’écoute plus ni reproches, ni remontrances ; et
mourir pour toi est, à mon gré, la plus belle gloire. »
D’autres dissimulent et concentrent leur passion, afin d’atteindre le
but de leurs espérances, et ils semblent dire :
« Je te tiens cachée, mon amie, dans mes yeux mêmes, afin de mieux
dérober mon amour aux curieux indiscrets et moroses ; et mes yeux, où
je te garde enfermée, sont désormais embellis par ta présence.
« Tel est l’excès de mon amour pour tes charmes, que je crains même
les regards d’un censeur ; il penserait peut-être à me détourner de
t’aimer. »
Mais arrêtons-nous ; ces questions embrassent une trop vaste étendue. Ne
nous lançons pas sur cette mer d’orages et de difficultés, nous
engendrerions l’ennui. Revenons à notre sujet direct, laissons marcher à
bride libre les récits qui doivent spécialement composer ce livre, et
nous conduire au but que nous nous proposons d’atteindre.
Et Dieu est notre appui, il est la grâce généreuse qui nous accompagne
partout.
[Note 169 : _Voy._ note 51.]
[Note 170 : C’est-à-dire : Il en est bien d’autres qui par leurs
négligences maritales, ou par les caprices de leurs femmes, etc., en
dépit de tout, ont des remplaçants. Autant faire comme je fais.]
[Note 171 : _Voy._ note 52.]
=CHAPITRE XI.=
Tactique militaire. — Division de l’armée. — Ordre de bataille. —
Drapeaux. — Signes distinctifs pour les soldats des deux armées. —
Attaque ; chant. — Armures et armes. — Casques. — Caparaçons. — La
_châyeh_, ou saie. — Provocations en bataille. — Espèces de lances. —
Boucliers ; adresse à les manier. — Arcs et flèches. — Les archers sont
tous esclaves. — Tir de l’arc. — Empoisonnement des flèches ; leur
petitesse. — Cordes d’arc. — Carquois. — Chants guerriers. — Abydyeh ou
esclaves particuliers du sultan.
Le Régulateur suprême des événements et des choses du monde, le
Souverain de toute puissance, Celui qui a donné aux hommes le fer,
instrument de terreur et d’utilité, et leur a commandé de s’exercer aux
fatigues et aux dangers, afin de défendre les divins principes du Coran,
Dieu qui a dit dans son saint Livre : « Disposez tout ce qu’il vous sera
possible de force et de résistance contre les Infidèles, tout ce qu’il
vous sera possible de chevaux et de cavaliers pour épouvanter les
ennemis de Dieu et les vôtres, » a clairement manifesté sa volonté.
L’homme, faible par lui seul, est obligé de défendre par la voie des
armes, à pied, à cheval, ce qu’il a de cher ici-bas, sa famille et ses
biens. C’est spécialement aux rois que sont imposés ces devoirs de
protection et de défense, eux qui ont la puissance et la grandeur ; ils
savent d’ailleurs que, dans l’accomplissement de ces devoirs, est leur
gloire, leur sécurité. Et comme c’est par eux que règne la justice ou
l’injustice, que se préparent et s’entretiennent les guerres contre les
mécréants, et la tranquillité des vrais croyants, ils sont obligés de
veiller sans cesse à la défense et à la glorification de la Religion,
des fidèles et du pays.
Les rois, il est vrai, règlent diversement leur conduite, selon leurs
désirs et leurs intentions. Mais par leurs œuvres, Dieu manifeste ce
qu’ils cachent dans les replis de leurs pensées, dans les secrets de
leurs passions ; et le monde découvre toujours à qui d’entre eux Dieu a
dispensé l’amour du bien et des œuvres pieuses, c’est-à-dire le désir
sincère de combattre les ennemis de la Religion et de se conformer ainsi
à ces paroles révélées à notre saint Prophète : « Prophète, porte la
guerre aux Infidèles et aux hypocrites ; c’est là l’œuvre, la
spéculation vraiment lucrative, la transaction vraiment profitable et
salutaire. »
Mais d’autres, au milieu de leur puissance, ont écouté les insinuations
du diable, ont bassement obéi à ses suggestions, et ils ont oublié ce
que leur enjoignaient les devoirs de réciprocité entre les hommes ; ils
ont promené à travers leurs peuples l’injustice, l’orgueil, la
tyrannie ; ils ont été, pour ainsi dire, comme un os étranglant, arrêté
dans le gosier des croyants ; ils ont, sans songer à autre chose qu’à
leur réputation et à leur gloire dans ce monde, écrasé sous leur main de
fer grands et petits... Respectons et admirons les secrets mystérieux de
la Providence !!
Les peuples du Soudan n’ont, en général, ni mousquets, ni canons, ni
forteresses, pour repousser ou arrêter leurs ennemis. Aux jours de
batailles, le cavalier a le javelot et le sabre pour enfoncer les masses
ennemies et faire avaler la mort à qui vient se mesurer avec lui ; le
fantassin a la javeline ou la flèche, et le _daragueh_ ou bouclier pour
se protéger les flancs, la face et les yeux. Pour le cavalier, sa cotte
de mailles, son casque de fer, sa _châyeh_[172], le protégent contre le
tranchant des sabres et les pointes des lances et des javelines, contre
les blessures mortelles. Les chevaux sont habillés de couvertures
piquées ou grands caparaçons qui les garantissent au milieu des mêlées.
Chaque peuple a, dans ses guerres, des habitudes et une tactique dont il
a reçu l’héritage de ses pères et qu’il conserve avec une sorte de
vénération. Les Fôriens ont, à cet égard, des traditions dont l’origine
remonte aux anciens Arabes. Chez eux, une armée a toujours cinq
divisions ou corps, comme on le voyait jadis chez les Arabes, appelés
pour cela, en style de guerre, _la gent à cinq divisions_. Le premier
corps était l’avant-garde, ou _moucaddémeh_ ; le second était l’aile
droite, ou _djénâh el-yemen_ ; le troisième, le centre, ou _calb_, le
cœur ; le quatrième, l’aile gauche, ou _djénâh el-eyçar_ ; le cinquième,
l’arrière-garde, ou _sâcah_, la jambe. Jusqu’aujourd’hui, les Fôriens
ont accepté et conservé cet ordre comme règle, et ils ne consentiraient
pas à s’en écarter, quelque avantage qu’ils aperçussent dans d’autres
systèmes de tactique.
En avant de l’armée, ils dispersent, à distance, plusieurs avant-postes
ou vedettes, pour se garder de surprises. De plus, des éclaireurs,
qu’ils appellent _anday_ (au pluriel, _andayât_), rôdent de tous côtés,
observent les mouvements de l’ennemi, examinent ses positions et ses
marches, et en informent leurs chefs.
Sous le point de vue général, les fonctions des premiers ministres de
l’État sont instituées dans une forme de corrélation nécessaire avec la
manière de diviser les troupes. Ainsi l’orondolo_n_ commande les avant-
postes ; le kâmneh ou Fôr-a_n_ abou (Père du Dârfour), commande l’avant-
garde, et l’abadyma, l’aile droite. Le sultan est au centre. Le
tékényâouy commande l’aile gauche, et l’ab-cheykh commande l’arrière-
garde. Les émyn, les vizirs ont leurs postes auprès du sultan. Lorsque
les troupes sont rangées en plaine, cet ordre de bataille est de
rigueur. Si elles occupent un terrain accidenté, cette disposition se
modifie selon l’exigence locale.
Dans les armées, au Soudan, les drapeaux ou étendards sont toujours
placés devant le sultan, et sous les ordres d’un roi, à la tête d’un
certain nombre d’hommes choisis parmi les plus braves et les plus
dévoués, qui seuls ont le privilége d’être porte-enseignes. Les drapeaux
n’ont rien de particulier qui les distingue pour chaque État. Les
Fôriens ont tout simplement de grandes bannières, les unes rouges, les
autres blanches. Il en est de même au Ouadây ; seulement les Ouadayens
ont plus de drapeaux rouges que de drapeaux blancs. Les drapeaux ne
présentent non plus aucun insigne ni armorial qui les caractérise et les
différencie.
On porte toujours devant le sultan fôrien dix drapeaux, et on en porte
au moins une trentaine devant le sultan ouadayen. Lorsqu’un sultan
assiste à une bataille et qu’on voit s’abattre les drapeaux, on sait
alors que le sultan est tué ou fait prisonnier. Dans le cas de défaite,
le sultan n’a que deux chances, ou d’être tué ou d’être pris ; car
jamais un sultan ne doit prendre la fuite. Tant que les drapeaux sont
debout à leur place, on est certain que le sultan est en sécurité et
vivant.
Quelle que soit la durée d’une bataille, le bruit des _naguyrah_ ou
nacaires ne cesse pas un moment de retentir devant le sultan. Lors même
qu’il est fait prisonnier, lui et ceux qui battent des naguyrah, et que
les chameaux ont les jarrets coupés, le bruit continue. Car alors,
l’ennemi donne de nouveaux chameaux aux timbaliers, et les battements
recommencent en suivant le sultan prisonnier, jusqu’à ce qu’il soit
amené en présence du sultan vainqueur. — Nous reviendrons tout à l’heure
sur ces habitudes.
La veille d’une affaire, les deux partis se choisissent un signe de
reconnaissance pour leurs soldats ; le sultan et les chefs de l’armée
déterminent quel doit être ce signe. Ainsi, parfois, les soldats doivent
s’attacher au poignet droit un lien en écorce d’arbre. Si l’un des deux
camps apprend assez tôt que l’ennemi s’est appliqué le même signe que
lui, on en fixe un autre immédiatement. Ce moyen de reconnaissance est
une précaution de première nécessité, pour éviter que les soldats de la
même armée ne soient exposés ou à s’entre-tuer dans la mêlée, ou à
épargner un ennemi qui les aurait trompés en leur montrant le signe de
reconnaissance. Tous ces peuples étant noirs, n’ont guère d’autre voie
pour se reconnaître que des signes particuliers tels que ceux que nous
indiquons. Par là encore, on reconnaît les morts après le combat ; car
alors, des deux côtés, plusieurs individus vont sur le champ de bataille
examiner les cadavres, et chaque parti n’enterre que les morts auxquels
il trouve le signe qu’il a admis.
Quand les armées sont en présence l’une de l’autre pour le combat, la
cavalerie est divisée par _kardoûs_ ou escadrons plus ou moins nombreux
et postés à distance en arrière de l’infanterie. Dès que la bataille
s’engage, la cavalerie attaque la cavalerie, et l’infanterie attaque
l’infanterie.
Lorsque les troupes fôriennes fondent et se précipitent sur l’ennemi,
elles déploient la plus vive animation. Les cavaliers brandissent leurs
sabres, et chaque émyn ou chef de _kardoûs_ entonne un chant fôrien
auquel répond toute sa troupe. Lors de la révolte du cheykh Mohammed-
Kourra, dont nous avons parlé dans le _Voyage au Dârfour_, j’ai entendu
chanter le chant suivant dans un kardoûs commandé par Ibrahym-Ouad-Ramâd
au milieu de ses fils :
_O-nnas dio-ba-in kel-boa,_
_O-nnas dio-keih kel-boa yê,_
_Kel-boa._
« La parole (la pensée) que vous avez en vous-mêmes, allons ! dites-la
« La parole que vous avez en vous, allons ! dites-la, hâ !
« Allons ! dites-la. »
La traduction, mot à mot, est : _o_, la parole ; _nnas_, qui ; _in_,
dans, chez ; _dio_, l’intérieur ; _ba_, de vous ; _kel_, allons ! eh
bien ! _boa_ (prononcez _boi_, comme l’impératif du verbe français
_bois_, et non en deux sons comme _bo-a_), dites (la). — A la seconde
ligne : _keih_, dedans, dans ; _dio_, l’intérieur ; _kel-boa_, allons !
dites (la) ; _yê_ n’est qu’un cri de prolongation pour le chant. (_Voy._
la musique du chant no 4.)
Ibrahym-Ouad-Ramâd chantait les mots : _O-nnas dio-ba-in_, « la parole
que vous avez en vous ; » et ses soldats répondaient : _Kel-boa_,
allons ! dites (la). Puis Ibrahym reprenait : _O-nnas dio-keih_ ; et les
soldats répondaient : _Kel-boa yê, kel-boa_, « allons ! dites-la, hâ !
allons ! dites-la. »
Et les soldats s’animaient, et chacun semblait être une tour
inexpugnable.
Les Fôriens de basse condition portent une seule cotte de mailles, et un
_tély_ ou casque. Ils ont, aux avant-bras, des koumou_n_a ou brassarts
d’acier. (_Voy._ fig. 15.)
Les casques sont en acier et de formes différentes. Les uns représentent
un segment d’œuf coupé selon son plus petit diamètre, c’est-à-dire à
bombe presque ronde ; les autres sont plus rapprochés de la forme
conique, c’est-à-dire à bombe plus allongée, et ont pour cimier deux
globules ou _tauma_ (têtes d’ail) attachés l’un sur l’autre au sommet de
la bombe du casque. Il y en a dont le tour inférieur est doré. (Ces
casques sans cimier et demi-sphériques rappellent les alophes (αλόφοι)
des Grecs, et les anciennes coiffures des chevaliers appelées bassinet,
cabasset, pot-en-tête.)
Tous les casques sont munis de trois baguettes métalliques en fer ;
l’une est par-devant et peut descendre jusque vis-à-vis l’extrémité du
nez ; les deux autres descendent chacune sur une tempe. Ces tiges ou
baguettes métalliques sont de différentes formes. Parfois elles sont
dorées et travaillées avec soin, et les extrémités en sont aplaties et
élargies en spatule. D’autres ont les extrémités terminées par une
petite boule métallique ; d’autres enfin sont de simples baguettes
ordinaires sans reliefs ni façon, dans toute leur longueur. Ces
baguettes glissent dans des coulisses en anneaux et peuvent, au gré du
cavalier, être montées ou descendues.
Il y a des casques dont la bombe est moins élevée que celles que nous
venons d’indiquer. Elle est parcourue au sommet, dans son milieu, et
d’avant en arrière, par une petite saillie ou crête métallique. Quand ce
relief est passablement haut, on l’appelle _crête de coq_ (c’est le
cimier) ; quand ce relief est très-peu élevé, on l’appelle _côte_.
Tous les casques ont un long couvre-nuque en mailles, c’est-à-dire fait
d’anneaux métalliques entrelacés les uns dans les autres comme dans les
cottes de mailles. Le couvre-nuque descend jusque vers le milieu de
l’omoplate et sur le sommet des épaules, afin de protéger le cou. Pour
que les anneaux n’appuient pas immédiatement sur le cou, le tissu de
mailles est doublé avec du drap ordinaire ou avec une sorte de feutre
souple.
Les différentes parties que nous venons de mentionner composent ensemble
le _tély_ ou le _tâçah_ (la _tasse_, le _bassinet_), c’est-à-dire le
casque ou l’armet complet. Comme le casque a une pesanteur assez grande,
et peut, par un mouvement d’élévation de tête, tomber en arrière, on y
attache de chaque côté un lien ou gourmette en soie ou en cuir, selon le
rang ou l’état de richesse du cavalier. Au moyen des gourmettes
(généiastères), on maintient le casque sur la tête, en les nouant sous
le menton (γένειον).
Les chevaux des cavaliers sont garnis de surtouts ou grands caparaçons
travaillés à la manière des couvertures piquées ou courte-pointes. Ces
caparaçons ont la face extérieure en drap rouge et se composent de
quatre pièces dont l’une couvre la croupe et le derrière du cheval, et
tombe jusqu’aux jarrets ; l’autre ou le gorgerin couvre le poitrail et
toute l’encolure ; la troisième et la quatrième tapissent chacune un des
flancs dans toute la longueur et flottent au moins jusque vers les
jarrets.
Ces différentes pièces, toutes en drap rouge et fourrées de coton, sont
chamarrées de morceaux de diverses couleurs, rouges, jaunes, blancs,
noirs, etc. Ce sont des piqués de petite dimension, travaillés comme les
couvertures d’Égypte ; elles n’en diffèrent que par l’étendue et parce
que chaque pièce, au lieu d’être coupée carrément, est taillée pour
s’accommoder à la partie du corps du cheval qu’elle est destinée à
garnir. Ainsi, celle du poitrail, fig. 11, a une échancrure en haut,
pour s’adapter au cou. De même que les trois autres pièces, elle a des
cordons pour la suspendre et la fixer à l’animal. De ces cordons, ceux
qui sont de chaque côté de l’échancrure se nouent entre eux le long de
la crinière, et ceux qui sont de chaque côté de la pièce se nouent avec
les cordons correspondants de chaque pièce des flancs. La garniture de
la croupe a la forme représentée dans la fig. 12 ; la pièce de chaque
flanc est taillée en carré long, fig. 13. Le cheval garni de ces
caparaçons, monté par son cavalier qui est bardé d’une ou de deux cottes
de mailles et recouvert encore par là-dessus de sa châyeh, semble être
une tour ambulante.