plus communément ceux des grands sont noirs. Ces vêtements sont cousus
avec le plus grand soin et la plus grande attention ; car chacun des lés
dont ils se composent n’a pas plus de deux pouces de large. Ces étoffes
si étroites sont de plusieurs espèces ; nous en avons déjà parlé dans le
Voyage au Dârfour. Ainsi, il y a le tékâky, le teîkau, le godâny appelé
dans le pays _gorge_ de kouldjou[165]. Le godâny est une étoffe noire
dont la couleur reflète une nuance rougeâtre miroitante, ce qu’on
désigne au Caire par le terme _gorge de pigeon_ (rikâb el-hamâm).
Les sabres des Ouadayens sont comme ceux des Fôriens, c’est-à-dire à
lames droites. La poignée est en argent doré et se termine par une boule
creuse dans laquelle sont enfermés des cailloux qui, lors du maniement
du sabre, produisent un léger cliquetis. Mais cet ornement ne se voit
qu’aux sabres des grands, au Dârfour et au Ouadây.
Généralement, les Ouadayens portent au poignet un couteau à double
tranchant, long d’environ trois empans et qu’ils appellent _kirdâouy_
(fig. 8). Ils en ont un autre (fig. 9), fixé au bras au-dessus du coude,
mais beaucoup plus court que le précédent[166].
Au Ouadây, l’investiture des emplois élevés se fait en donnant un turban
au récipiendaire. C’est le sultan lui-même qui donne ce turban, et en
même temps il dit à l’élu le nom de la fonction qui lui est conférée. Au
Dârfour, l’investiture se fait en donnant un _faîr_, sorte de grand
_milâyeh_ à longues franges de soie ; en présence du sultan, on en ceint
les flancs du nouveau fonctionnaire, en laissant flotter les franges
par-devant.
Les Ouadayens n’égayent jamais leurs amusements et leurs réjouissances,
comme les Fôriens, par le jeu d’instruments de musique. Au Dârfour, il y
a, pour ces réjouissances, le _souffârah_ ou espèce de flageolet, le
_tikjil_ (ou _daraboukkah_ qu’on bat à coups précipités), le _fadou_
(qu’on bat à rhythme lent), le _dingâr_ ou _dinkâr_ (gros tambourin en
bois), les timbales ou demi-sphères en cuivre. Chez les Ouadayens, le
_baradyeh_ (ou daraboukkah à sons aigus) et les timbales en cuivre ne
suivent et n’accompagnent que le sultan. Il y a encore le _tikjil_, le
tambourin et les trompes longues et droites des kabartou. Ces trois
sortes d’instruments accompagnent aussi les vizirs et les grands du
pays.
Les Ouadayens, comme les Fôriens, suspendent sur la face de leurs
chevaux un masque (fig. 15) ou _frontal_ appelé par les Fôriens
_kardjil_. J’ai oublié d’en faire mention en parlant des coutumes du
Dârfour. Les kardjil sont en tôle jaunie ou en fer-blanc. Les premiers
sont les plus recherchés et les plus chers ; les autres sont les plus
communs au Ouadây, et sont doublés en drap rouge. Le kardjil se compose
d’une plaque tombant sur le front et sur le chanfrein du cheval, et de
deux plaques venant sur les tempes. Ces masques sont beaucoup mieux
travaillés au Dârfour qu’au Ouadây. Un masque en tôle jaunie se vend
parfois au prix de deux esclaves ; car, pour ces peuples, le kardjil est
la plus belle pièce du harnachement d’un cheval.
Les lances des Fôriens ont plus d’apparence que celles des Ouadayens, et
sont d’un travail plus parfait. En général, les Ouadayens sont moins
avancés que les Fôriens en industrie ; mais, d’autre part, les Ouadayens
sont plus hardis et plus braves, et un seul d’entre eux n’hésiterait pas
à tenir tête à dix Fôriens. J’ai déjà montré quel est le courage des
Ouadayens, en racontant leurs guerres avec les Fôriens.
La parure des femmes, au Ouadây, se rapproche de celle des Fôriennes.
Elle en diffère surtout en ce que les Ouadayennes ne portent pas
d’anneaux aux ailes du nez ; elles se contentent de se percer la narine
d’un trou assez grand pour recevoir un morceau de corail cylindrique de
l’espèce appelée _gass_. Les femmes pauvres introduisent et portent dans
ce trou, pratiqué à la narine, un fragment de corail artificiel ou
corail fâo. Celles qui ne peuvent avoir de faô, le remplacent par un
petit cylindre de bois pour empêcher le trou de se fermer.
La parure la plus gracieuse des Ouadayennes de condition distinguée est
l’_am-chinga_. C’est un bijou composé de plusieurs broches d’argent,
fines, arquées en manière de croissant. Chaque broche porte au milieu
quatre ou cinq gros grains de corail bien arrondis ; et de chaque côté
de ces lignes de corail est un kharaz mansoûs ou disque d’ambre jaune _a
a_, fig. 32, D. Le nombre des broches varie de trois à onze, selon la
richesse des individus ; car l’am-chinga est la parure des riches.
Chaque broche est recourbée en anneau à ses deux extrémités, et dans la
double série de tous ces anneaux passe, de chaque côté, une tige mince
d’argent ou de cuivre jaune AEBCD. Par l’extrémité AB, passe une étroite
courroie de cuir qu’on lie derrière la nuque, et au moyen de laquelle on
fixe cette partie du bijou sur le front. Le reste de la parure est
remonté et appliqué jusqu’au sommet de la tête. On maintient cette
extrémité supérieure, en engageant dans les cheveux, qui d’ailleurs sont
serrés et comme feutrés, les crochets CE qui terminent les tiges
latérales. (La largeur de ce bijou est d’un peu plus de deux doigts.)
Généralement, l’am-chinga à onze arcs se vend au prix de quatre esclaves
ou environ 40 douros, c’est-à-dire de 200 à 220 francs.
Les Ouadayennes ont presque constamment le cure-dent à la main ; ce
cure-dent est un fragment d’un rameau d’arbre, dont elles arrangent une
extrémité en forme de pinceau, en la fendillant un très-grand nombre de
fois dans une longueur d’un demi-pouce à un pouce. Une Ouadayenne n’a
pas plutôt mangé, fût-ce la plus légère nourriture, qu’elle s’empresse
de prendre son cure-dent ; et, debout, ou assise, ou marchant, partout,
elle s’en brosse et frotte les dents. Elle n’interrompt guère cette
manœuvre que pendant le sommeil, ou lorsqu’elle est occupée à quelque
travail. Aussi, toutes les Ouadayennes ont les dents d’une netteté
exquise et la bouche d’un parfum délicieux.
Elles portent sur le cou une sorte de vêtement sans couture, à peu près
large de deux coudées, et au plus de quatre ou cinq coudées de
long[167]. C’est une simple pièce d’étoffe qu’elles percent au milieu
pour y passer la tête et s’en couvrir le cou et la poitrine par devant
et par derrière ; les côtés restent découverts. Elles se ceignent la
taille avec une espèce de serviette longue qui leur descend sur les
cuisses.
En général, les ornements des Ouadayennes sont les mêmes que ceux des
Fôriennes ; mais au Dârfour ils sont travaillés avec plus de soin,
exécutés avec plus d’art.
Au Ouadây, les femmes portent à la ceinture et sur la peau, des
_khaddoûr_ ou verroteries en fragments longs, rouges, blancs, et bleus,
de grosseur moyenne, et ressemblant aux _mandjoûr_ des Fôriennes.
Les femmes du Dârfour et du Ouadây se serrent encore les reins avec un
cordon en cuir, au moyen duquel elles attachent, en la repliant, une
toile large d’à peu près un empan et longue de plus d’une coudée. Cette
toile passe entre les cuisses et est maintenue devant et derrière par le
cordon, tout en restant suffisamment étalée pour cacher les parties
naturelles. De cette manière, si la serviette qui est attachée autour
des reins vient à tomber, les parties sexuelles n’en demeurent pas moins
cachées. Cette serviette est appelée _kounfous_ ; les femmes esclaves
l’appellent _djoukou_.
Les bracelets et les périscélides sont en cuivre jaune. Enfin, les
parfums dont se parfument les Ouadayennes sont moins fins et moins
délicats que ceux des Fôriennes.
Les Ouadayens sont d’une structure plus robuste et d’une taille plus
élevée que les Fôriens et même que tous les autres peuples du Soudan.
Leur couleur est d’un noir moins foncé que celle des Fôriens et des
Bâguirmiens ; généralement elle est bronzée, de nuance abyssinienne. Les
noirs très-foncés sont rares dans toute l’étendue du Ouadây. Les hommes
de petite taille y sont également assez rares. Les Fôriens sont presque
tous noirs et peu d’entre eux sont de forte constitution. Les Arabes
bédouins ouadayens sont aussi d’un teint plus clair que les bédouins
fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadây, a presque la
nuance claire des Égyptiens.
Au Dâr-Séleîh ou Ouadây, on ne dédaigne pas, comme au Dârfour, la
couleur blanche. Toutes les couleurs humaines sont, pour les Ouadayens,
de même valeur et sont toutes regardées comme des créations de Dieu
également bonnes ; le blanc, le noir, le mulâtre, sont au même degré
d’estime. Il y a plus : moins un individu est noir, plus les Ouadayens
l’apprécient et le considèrent ; c’est pour eux un caractère d’origine
supérieure. Car, à leur avis, le noir foncé est la preuve d’une longue
filiation d’esclaves de père en fils ; plus la couleur s’éloigne du
noir, plus elle rapproche l’individu de la supériorité des hommes
libres. (Toutefois la couleur blanche du teint européen n’est pas de
leur goût ; ils y trouvent trop de pâleur.)
Les jeunes filles, vierges, ne prennent jamais beaucoup de nourriture,
et même un grand nombre d’entre elles ne mangent presque que du
_haryreh_, sorte de bouillie qui correspond assez aux crèmes
européennes. Les jeunes filles se soumettent à ce régime diététique, de
peur d’avoir un trop gros ventre ; c’est dans la même intention qu’elles
se serrent assez fortement la taille, et qu’elles évitent surtout de
manger beaucoup de viande.
Les femmes, au Ouadây comme au Dârfour, sont chargées de la plus grande
partie des travaux fatigants. Au Ouadây, ce sont les femmes qui vont aux
marchés acheter les objets nécessaires à la maison. Jamais les hommes ne
s’occupent de cela. Elles portent, d’une manière assez remarquable, les
objets ou marchandises d’un pays à un autre pays. Ainsi, chacune d’elles
a deux _raykeh_ ou paniers flexibles comme ceux d’Égypte. Chaque
_raykeh_ ou cabas souple est maintenu avec quatre cordes, passées et
suspendues à l’extrémité d’un bâton. Le bâton, et les deux raykeh, posés
chacun entre ses cordes, représentent alors une balance avec ses deux
plateaux et son fléau. (_Voy._ fig. 10.) La femme porte ce double
fardeau par le milieu du bâton, posé sur l’épaule, de manière que le
tout se tienne en équilibre. Cet appareil est appelé _karandjalah_. On
met dans les deux cabas ou raykeh, des aliments, de l’eau, des
marchandises, que les femmes transportent ainsi à des distances
considérables.
Ce sont encore les femmes qui labourent, moissonnent, et récoltent les
grains. En un mot, elles sont chargées de tous les travaux, pénibles ou
faciles. Ce sont elles aussi qui vont chercher de l’eau et du bois, qui
recueillent le riz, le tamarin, le carroube, le nabk. Les hommes sont
chargés de faire la guerre, ils tissent les étoffes, ils filent, ils
vendent les objets les plus importants, tels que les bœufs, les
esclaves. Ce sont eux encore qui vont à la chasse aux esclaves chez les
Fertyt, qui sont aux ordres du sultan pour les services publics et pour
les besoins et les exigences particulières des gouvernants, qui
bâtissent les habitations, qui doivent payer de leur personne dans les
moments de danger et les circonstances difficiles.
Au Dârfour et au Ouadây, les hommes sont mêlés, en toute liberté, nuit
et jour, avec les femmes. Filles et femmes n’ont nul scrupule de passer
les nuits avec ceux qui leur plaisent. Rien ne peut empêcher les amants
de se réunir ; ils ont recours à toutes les ruses imaginables pour
atteindre leur but. J’en citerai un exemple..... Un turguenak, au
Ouadây, était amoureux d’une jeune esclave concubine du sultan Sâboûn.
Elle l’aimait aussi. Cependant elle avait toutes les préférences du
sultan ; Sâboûn en était tellement épris, qu’il l’emmena avec lui
lorsqu’il fit l’expédition contre les Tâmiens. Eh bien ! cette jeune
fille corrompit les esclaves, hommes et femmes, qui la servaient et
l’entouraient ; elle s’échappait de la tente même du sultan, pendant la
nuit, pour aller trouver son amant. Sâboûn la surprit et la fit mettre à
mort ; puis il donna aux vizirs et aux ulémas toutes les esclaves qui
l’avaient servie. Mon père reçut deux de ces esclaves. J’ai entendu dire
par mon père que toutes ces esclaves étaient les plus belles que
possédât le sultan, et que Sâboûn lui-même les avait choisies. « Aussi,
disait mon père, quand Sâboûn m’ordonna d’en prendre deux, je ne savais
en vérité lesquelles préférer. A mesure que mes yeux passaient de l’une
à l’autre, la beauté de celle que j’étais à regarder me faisait de suite
oublier toutes celles que je venais de voir. J’étais vraiment très-
embarrassé. Cependant je craignis, si j’hésitais trop longtemps, que
Sâboûn ne prît mauvaise opinion de moi, en voyant un homme de mon âge,
déjà presque vieux, un uléma, rester indécis dans le choix, et l’œil
ainsi troublé par la beauté de ces esclaves. Et tout à coup je ferme les
yeux, je m’avance rapidement vers ces jeunes filles, et j’en saisis deux
au hasard. »
J’ai vu ces deux esclaves : l’une d’elles aimait, dès longtemps avant
cette distribution, le kamkolak Kidermy. Dès que le kamkolak sut qu’elle
était échue à mon père, il envoya la lui demander à acheter. Mon père y
consentit et la céda pour un cheval du prix de quatre esclaves, dix
jeunes filles esclaves _des six_, c’est-à-dire de la taille de six
empans, et un superbe chameau. De ce jour, Kidermy donna à mon père tous
les témoignages de la plus bienveillante amitié, en reconnaissance de la
facilité avec laquelle mon père avait cédé aux propositions de vente.
Mon père garda pour lui-même l’autre de ces deux esclaves, appelée
Zoheirah, et il en devint éperdument amoureux. Il l’emmena avec lui à
Tunis et ne la vendit que lorsqu’il eut résolu de retourner au Ouadây.
Il en était alors fatigué parce qu’elle avait adopté une conduite et des
manières qui avaient fini par l’éloigner entièrement d’elle.
J’ai vu au Dârfour, ainsi que je l’ai raconté, les femmes du sultan même
se servir de vieilles matrones comme entremetteuses dans les intrigues
d’amour. Ces vieilles vont trouver les jeunes gens qu’elles veulent
introduire dans le harem du prince ; elles leur tressent et arrangent
les cheveux comme à des femmes, les parent de colliers, de bracelets, de
périscélides, les affublent en tout à la manière des concubines, les
parfument de façon à donner complétement le change. Ainsi déguisés, les
intrus sont conduits au harem par ces matrones, si habiles à triompher
des obstacles qui s’opposent à l’entrée de tout étranger, même des
femmes ; en effet, les eunuques égorgent sans pitié tout homme qu’ils
découvrent, tentant de pénétrer dans le harem, jamais personne ne
demande compte du sang qu’ils versent alors ; et cependant il est des
individus qui bravent tous les dangers.
A mon avis, la cause de ces intrigues est dans les privations auxquelles
sont soumises les femmes, chez les grands du Soudan, sultans ou rois ;
car, sans compter les femmes domestiques et les vieilles, un sultan a
parfois dans son harem plus de mille femmes, toutes remarquables par la
beauté, toutes méritant les faveurs de leur maître à titre de
concubines. Des rois ou gouverneurs de provinces ont jusqu’à cinq cents
concubines, toutes jeunes et belles. Évidemment, le propriétaire de ces
femmes n’a que la force d’un homme, il est incapable de cohabiter avec
toutes. D’autre part, comme elles sont dans le feu de la jeunesse, dans
l’ardeur des passions, comme elles mangent et boivent à discrétion et
font usage surtout de boissons enivrantes, les désirs de l’amour sont
incessamment attisés, et elles mettent en œuvre toutes les ruses
imaginables pour se satisfaire. Si elles n’étaient condamnées à une
continence forcée, elles ne se livreraient pas à ces désordres, elles ne
recourraient pas à des moyens illicites qui amènent souvent la mort de
ceux qu’elles appellent et leur mort à elles-mêmes. L’exigence de leur
position les entraîne ainsi à leur perte, ou au moins à une foule
d’inquiétudes, de soucis, de tourments, et devient la cause du malheur
d’un grand nombre d’hommes. Aussi, celui qui sait raisonner et prévoir
ne s’engage pas dans ces aventures périlleuses, et se garde bien de
céder à l’entraînement et à la puissance de la séduction.
Une fois, deux jeunes amis, d’ailleurs intelligents et réfléchis,
furent, par une circonstance particulière (mais toujours affaire
d’amour), la cause de la mort d’une femme. Voici comment se passa le
fait.
L’habitude, au Ouadây, est que nulle femme n’est jamais forcée dans ses
affections. Si elle s’attache à quelqu’un, on lui en laisse la libre
faculté ; celui à qui elle consacre son amour devient son amant sans
partage. Y eût-il dix individus, tous amis entre eux, dès qu’elle a fixé
son choix entre eux tous, celui qu’elle a préféré est seul à elle, les
neuf autres sont pour elle comme des frères ; chacun d’eux ne la doit
interpeller que par ces mots : « _Ma sœur_, » et elle ne répond que
par : « _Mon frère_. » Après son premier choix, vient-elle à être éprise
d’un autre de ces neuf individus, alors la jalousie et les inimitiés
s’allument, surtout si la femme est jolie.
Or il arriva que deux amis s’amourachèrent d’une jeune et belle fille et
lui proposèrent le choix entre eux deux. Elle en choisit un, et l’autre
dit à la jeune fille : « Tu es maintenant ma sœur. » Les choses en
restèrent là pendant un certain temps. Ensuite, elle s’éprit de celui
qu’elle avait laissé d’abord, et ne songea plus qu’à l’avoir pour
amant ; elle en était éperdument amoureuse. Le nouvel élu s’enflamma
aussi pour elle. Mais il craignait, s’il avouait sa passion, d’encourir
les reproches et le blâme de ceux qui le connaissaient, d’irriter son
rival, d’amener peut-être le malheur de son ami et le sien propre, ou au
moins le malheur de l’un d’eux. Il prit donc à part son rival et lui
dit : « J’ai à te parler d’un fait à propos duquel il faut que nous nous
concertions, afin de prendre le meilleur parti possible. Écoute-moi. Tu
sais parfaitement que les femmes sont des causes de collisions et de
luttes entre les hommes. Apprends-donc que ton amante pense à se séparer
de toi, pour se jeter entre mes bras. Mais j’ai peur, en l’acceptant,
d’ouvrir entre nous une source d’inimitié. Si d’ailleurs tu doutes de la
vérité de ce que je te dis là, cache-toi, ce soir, dans un endroit
convenable ; moi, j’irai chez ton amie, comme pour te chercher, et tu
seras témoin de ce qui se passera entre elle et moi. Mais voici les
conditions que je te pose. Si ce que tu verras te mécontente trop
vivement, et si tu te sens capable de renoncer à ton amante, borne-toi
alors à des reproches, à des injures même, si tu veux. Dis-lui, par
exemple : « Perfide, garde-toi de songer à me captiver, moi ou mon ami ;
sois assurée que nous n’irons pas élever entre nous deux une inimitié
éternelle peut-être, pour une trompeuse et une infidèle telle que toi. »
Si tu ne te sens pas la force de te passer d’elle, de répudier son
amour, ne manifeste rien de ce que tu éprouveras. Moi, je l’abandonnerai
sans bruit, sans éclat ; je m’éloignerai de vous deux jusqu’à ce que tu
l’aies ramenée à toi. — Bien ! cela me semble raisonnablement combiné. »
L’amant premier attend le moment du rendez-vous et de l’épreuve. Le
nouvel élu vient à l’heure fixée, et entre chez la belle. L’amant
délaissé était déjà caché, et de l’endroit où il était, il pouvait
observer et suivre l’aventure, et vérifier les paroles de son ami. Dès
que l’amant désiré arriva chez la jeune fille et en fut aperçu, elle se
leva, alla au-devant de lui, l’accueillit en souriant, et l’invita à
s’asseoir auprès d’elle. « Où est donc mon ami ? dit-il. — Je n’en sais
rien, reprit la dame ; mais, pour Dieu ! ne l’appelle pas ton ami ; car
certainement il n’a ni amitié ni attachement pour toi ; tu perds avec
lui tous tes frais de bienveillance, et tu places là bien mal tes
affections. — J’ai toujours eu des preuves très-nettes de son amitié, de
son dévouement pour moi. — Comme tu voudras ; tu es libre de croire ou
de ne pas croire ce que je viens de te dire de lui. Vous êtes amis,
soit ! cela ne me regarde pas. »
Et elle s’approche de son nouvel amant, se penche sur lui. Il résiste
aux caresses. « Pense donc, ma chère, dit-il, que tu es encore à un
autre que moi ; que si tu l’abandonnes pour te donner à moi, tu le
trahis, et que si je cède à ta tendresse, je le trahis aussi. Pourquoi
ne m’as-tu pas choisi d’abord ? — Eh mon Dieu ! je me suis bien
trompée ! Je pensais qu’il avait au moins autant de cœur et d’âme que
toi ; mais je m’étais abusée, et je me repens bien sincèrement de mon
choix. Désormais tu as entre les mains les rênes de mon amour... Me
voilà, je suis toute à toi. — Ma chère, celui dont tu parles est mon
ami, et je ne le trahirai jamais. Si tu as besoin de quelque parure, de
quelque chose qu’il ne veuille pas t’accorder, moi je m’engage à te le
donner à sa place. — Non, je le hais ; je ne veux rien recevoir en son
nom. Accepte, accepte mon amour, ou je m’enfuis au loin. Je ne veux plus
jamais être à ton ami. »
L’amant caché entendait cette conversation. Transporté de fureur, il
paraît tout à coup, et, sans articuler un mot, il saisit la jeune fille
et la poignarde. Elle tombe et meurt. — « Malheureux ! pourquoi l’as-tu
assassinée ? — J’ai déchargé mon cœur d’un affreux fardeau. Je l’aimais,
elle me haïssait ; je devais craindre, moi-même, de périr de la main
d’un autre rival que toi. »
Les deux amis furent embarrassés de leur victime. Ils se décidèrent à la
couper en morceaux ; ils creusèrent un trou et l’y enfouirent. Ils
gardèrent le secret ; ce ne fut qu’après que le meurtrier fut mort, que
son ami divulgua les détails de cette aventure.
Eh ! les femmes sont bien perfides ! Que jamais, jamais le ciel ne
pardonne à une femme infidèle ! Miséricorde de Dieu sur l’auteur de ces
vers :
« Des femmes ! il y en a, certes, qui valent bien chacune quatre-
vingts belles chamelles ; mais aussi, il y en a qui ne valent pas la
peau d’un chamelin qui vient de naître.
« Il y en a que Dieu ne garde pas sous le voile de l’honneur ; le mari
est-il absent, vite elles vont au voisin.
« Non ! que la bonté de Dieu ne fasse jamais grâce aux femmes
infidèles ! En enfer ! que Dieu les brûle à tout jamais[168] ! »
[Note 165 : _Voy._ note 48.]
[Note 166 : _Voy._ note 49.]
[Note 167 : _Voy._ fig. 10.]
[Note 168 : _Voy._ note 50.]
=CHAPITRE X.=
Des afryt ou diables. — Leurs vols et meurtres réprimés par Sâboûn. —
Leurs amours. — Anecdote : un afryt devenu amoureux exclusif d’une jeune
fille. — Un rival ; rencontre singulière des deux prétendants. — L’afryt
veut fuir ; il est vaincu, et cède la place. — Autre anecdote. —
Singulières habitudes de relations des sexes. — Incontinence des femmes.
— Secret des intrigues amoureuses.
Nous avons déjà indiqué que les Ouadayens sont moins policés que les
Fôriens, moins traitables, moins sociables même entre eux, mais plus
braves. Ces caractères sont plus fortement exprimés dans les jeunes
gens, surtout lorsque les boissons enivrantes échauffent les têtes ;
alors, les conversations, qui ont débuté par des formes simples et
ordinaires, passent rapidement aux formes grossières et brutales ; et de
là, des rixes, des coups, souvent avec effusion de sang.
Les Ouadayens chez lesquels s’exagèrent l’audace et la fierté sauvage
sont appelés _afryt_, c’est-à-dire _diables_. Avant le règne du sultan
Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn, les afryt s’étaient rendus redoutables.
Ainsi, après le coucher du soleil, les meurtres, les vols commençaient
vers le Puits de Sâboûn. On nomme Puits de Sâboûn un certain nombre de
puits situés vers un petit village tout près du Fâcher. De ce village,
des cris poussés à voix forte se font entendre assez loin dans la
ville ; de notre maison et des maisons parallèles à la nôtre, nous les
entendions.
Si on volait et assassinait si près de Ouârah, on peut juger de ce qui
se commettait de vols et d’assassinats à de grandes distances. J’ai
souvent entendu dire que les marchands ne pouvaient voyager avec des
marchandises, que lorsqu’ils étaient en grand nombre.
Une fois qu’un afryt s’est amouraché d’une femme, il en défend
l’approche à tout autre prétendant. Quiconque s’avise de faire la cour à
l’amante d’un afryt, est tué. L’afryt épouse sa belle au nez et à la
barbe de qui que ce soit, en dépit de toute opposition.