La sévérité des châtiments est en proportion de la gravité des fautes et

délits et de la honte qu’on y attache. L’acte le plus coupable est de

fuir du combat. L’individu qui est convaincu de ce crime, est

impitoyablement puni de mort. Viennent ensuite les délits de

malversation dans le maniement des intérêts de l’État, et tous les actes

qui peuvent déprécier l’autorité du sultan, car l’autorité du souverain

est entre les mains des administrants ; dès lors, celui qui prend

intérêt au bien de l’État est considéré et favorisé du sultan.

Généralement, personne au Ouadây, à moins d’être hué et baffoué du

public, ne monte à âne, quelque beau et excellent que soit l’animal. Les

Ouadayens n’emploient ces animaux qu’à transporter des fardeaux. Il n’y

a que les gens de l’infime plèbe, les forgerons, les chasseurs, qui

enfourchent ces montures.

Par forgerons, c’est-à-dire ouvriers en fer, on entend au Dâr-Séleîh,

les fabricants de fers de lances, de couteaux, et de _djarâry_,

instruments qui tiennent lieu de charrues pour les labours. Les

chasseurs sont ceux qui vont à la recherche et à la poursuite des bêtes

fauves, telles que les gazelles, les lièvres, les éléphants, les

antilopes ou vaches sauvages. Les forgerons et les chasseurs forment les

deux classes les plus inférieures du peuple, et sont considérés comme

les derniers des hommes. Ils n’ont d’alliances et de mariages qu’entre

eux. Nul n’a de relation avec eux que par nécessité momentanée, tant on

les estime de peu de valeur.

Une coutume assez singulière et que j’ai observée au Dârfour, est celle-

ci : tout chérif qui passe près d’une boutique d’un ouvrier en fer, en

emporte toujours quelque objet. « Donne-moi mon ordinaire, » dit le

chérif ou descendant du Prophète à l’ouvrier. Et si celui-ci ne

satisfait pas de bonne grâce à cette demande, le chérif prend, sans se

gêner, ce qui lui convient. Aussi, quand un de ces ouvriers sait ou

s’aperçoit qu’un chérif approche, il s’enfuit et ne revient que quand le

chérif est passé et est déjà loin. Cette habitude n’existe pas au

Ouadây ; mais là, comme au Dârfour, les forgerons et chasseurs sont

souverainement méprisés de tous.

L’origine de la coutume des chérifs au Dârfour est assez singulièrement

racontée ; elle s’établit à la suite d’une sorte de tour de sorcier. —

Un jour, un chérif se frotta les mains avec un _onguent incombustible_

ou préservatif contre l’action du feu. Le chérif, oint de sa drogue,

vint à la boutique d’un forgeron et voulut en emporter quelque chose

sans payer. L’ouvrier s’opposa au désir du chérif. Celui-ci mit alors la

main au feu, en retira le fer rouge qui y chauffait et en frappa le

récalcitrant. L’ouvrier s’enfuit épouvanté, craignant d’être brûlé. Le

chérif, tenant le fer rouge à la main, poursuivit son homme. La foule

s’interposa entre eux deux, et le chérif obtint ce qu’il désirait... De

ce fait, on a conclu que les chérifs avaient le bienheureux privilége

d’être hors des atteintes du feu ; et de là, la coutume dont il est

question, coutume que les chérifs du Dârfour ont conservée. J’ai entendu

maintes fois répéter, quand j’étais au Dârfour, que le feu ne brûle pas

les chérifs, et qu’ils peuvent impunément saisir avec la main un fer

rouge..., mais je ne l’ai jamais vu faire.

Au Ouadây, le sultan a un pouvoir discrétionnaire ; et cependant il ne

peut rien changer aux habitudes établies ; la moindre innovation

pourrait lui coûter la vie. Ainsi, j’ai entendu raconter par plusieurs

grands personnages ouadayens, que le sultan Sâboûn eut intention de

modifier le _keyl_ ou mesure des grains : « Je voudrais, dit le prince,

qu’on employât le _moudd_ (_modius_) ou mesure de notre saint

Prophète. » Les Ouadayens refusèrent nettement, et mon père fut chargé

de représenter au sultan la nécessité de conserver la mesure telle

qu’elle était employée alors et de ne pas s’exposer au danger d’une

insurrection.

Une autre fois, Sâboûn conçut le projet de battre monnaie. Il désigna le

lieu où il voulait faire transformer en pièces frappées, la grande

quantité d’argent qu’il possédait alors. On s’opposa encore à ce

dessein, et on dit à Sâboûn : « Déjà des Mogrébins ont fait cette même

proposition à ton aïeul Kharif El-Teîmân, et il la rejeta : « Mes

sujets, répondit-il, sont des gens simples et sans ambition ; si nous

faisons battre monnaie, dès qu’ils auront goûté le plaisir de posséder

de l’argent, leur simplicité de vie disparaîtra ; ils travailleront à

amasser des richesses, et ils deviendront avares, jaloux les uns des

autres. Et ces vices une fois implantés en eux, amèneront la ruine du

pays. Je ne veux pas de ce projet. » Il nous semblerait irraisonnable

qu’aujourd’hui tu ne fusses pas de l’avis de ton aïeul. » Sâboûn se

rendit à ces représentations et renonça à son projet.

[Note 163 : Ces trompettes sont comme les anciennes trompettes dont la

figure a été retrouvée par Pacho dans la grande nécropole de Cyrène.

_Voy._ Voyage de Pacho dans la Cyrénaïque.]

[Note 164 : _Voy._ note 47.]

=CHAPITRE VIII.=

Décorum des princes du Soudan. — Visite de deux Bédouins à un sultan

fôrien ; orateur en défaut. — Un sultan se fâche pour du miel. — Présent

d’oignons, de piment et d’aulx. — Le Berty dépouillé et ruiné ; il va se

plaindre. Il conduit sa fille au sultan, qui l’épouse. — Les dix

fumeurs ; pipe monstre. — Usage du lait, jadis défendu aux sultans du

Ouadây.

Les princes et les grands des divers États du Soudan prennent cet air

d’autorité imposant, cet extérieur sévère, cette rudesse âpre, ce

maintien composé et rébarbatif, qui font trembler, dans toutes les

articulations, les sujets qui se présentent devant eux. Ces formes de

décorum sont passées en habitude ; et, au Dârfour, elles sont encore

plus exagérées que partout ailleurs. Là, le sultan est toujours au

milieu d’un appareil extraordinaire, entouré de courtisans posés dans

une attitude grave et fière. Un Fôrien ou un Arabe qui se présente en

pareille assemblée, est incapable d’articuler trois mots sans se

troubler, à moins qu’il ne soit des habitués du _palais_, tels que

vizir, grand de l’État, etc. Sans cela, eût-il la langue la plus facile

et la plus dégagée, la fermeté la plus résolue, lorsqu’il est debout en

face du sultan, il se déconcerte et son éloquence faillit.

A cet égard, on m’a raconté l’anecdote que voici. — Le sultan Mohammed-

Tyrâb avait envoyé, à des Arabes bédouins, un éléphant à dresser et à

élever. L’éléphant, arrivé chez ces Arabes, prenait et dévorait tout ce

qu’il rencontrait à son goût ; il allait même arracher la nourriture des

mains de ceux qui mangeaient. Personne, par crainte du sultan, n’osait

tuer l’incommode éléphant. A la fin, on se fatigua de cet hôte importun,

et plusieurs Bédouins allèrent trouver leur cheykh ou chef de tribu, et

lui présenter leurs doléances. « Quel ennemi, lui dirent ils, tu nous as

apporté avec ton éléphant ! Pourquoi, lorsque le sultan te l’a remis,

n’as-tu pas fait observer que nous étions des gens pauvres, incapables

d’élever sa bête ? Tu as reçu ce parasite sans mot dire, et tu nous l’as

amené. Il dévore nos provisions, il est nuit et jour à tout détruire.

Débarrasse-nous de cette maudite bête, rends-la à son maître, ou nous la

tuons. — Mais je ne saurai jamais aller adresser la parole au sultan, et

lui annoncer le retour de son animal. — Conduis-moi avec toi, réplique

aussitôt un des Bédouins ; si tu as peur, moi je parlerai au sultan. Je

ne te demande qu’une chose ; c’est d’ouvrir le discours par ce seul

mot : « L’éléphant. » Alors le sultan te dira : « Qu’est-ce qu’il a,

l’éléphant ? » Et moi je me charge de lui répondre ; je lui dirai :

« L’éléphant se conduit de telle et de telle façon. » — Ainsi donc, tu

viens avec moi au Fâcher ? — Certainement. »

Nos deux Bédouins se disposent au voyage... ; ils partent. Or il advint

qu’ils entrèrent au Fâcher un vendredi. Arrivés à la porte de la demeure

du sultan, tout à coup ils aperçoivent venir un vizir à cheval, en grand

cortége. Les tambourins battaient, les flûtes criaient. Le vizir

approche ; il était en grande tenue vizirale. « C’est le sultan ? dit le

bédouin orateur à son compagnon. — Non ; c’est un de ses vizirs... » Et

l’orateur trembla sur ses jambes, et commença déjà à se repentir de la

mission qu’il s’était imposée. « Mais, dit-il, si c’est là seulement un

vizir, comment est donc le sultan ? » Ils en étaient là, lorsque arrive

un des grands vizirs, des hauts dignitaires, tels que l’abadima, précédé

d’une troupe considérable de soldats, et d’autres vizirs. Il était vêtu

de ses plus brillants vêtements ; les tambourins et les flûtes

retentissaient autour de lui ; des cavaliers, des chevaux de parade le

précédaient. « C’est le sultan, celui-là ? dit le bédouin stupéfait. —

Non ; c’est un de ses grands vizirs. » Notre néophyte fut interdit ; le

cœur lui bondit dans la poitrine, et le pauvre homme oublia l’allocution

qu’il avait préparée. C’est alors qu’il calcula le péril de sa

position... L’ab, appelé Abd-Allah-Our-Dikka, débouche sur le Fâcher, en

grande cérémonie, entouré d’une foule de cavaliers, de chevaux de

parade, au milieu du tapage des tambourins et des flûtes. On ne

s’entendait plus. « Est-ce le sultan ? — Non ; c’est le plus grand de

ses vizirs. » Notre bédouin ne pouvait plus respirer ; sa figure se

décomposa ; il ne savait plus où il était.

Un moment après, le sultan sortit de l’intérieur du palais. Pour cette

fois, ce fut un bouleversement, un tintamarre incroyable. La terre

tremblait du fracas infernal des tambourins et du piétinement des

chevaux ; il semblait que le ciel s’écroulait sur la terre. Le sultan

s’arrête ; les soldats se rangent en lignes. Le chef bédouin s’avance,

et prononce d’une voix sonore et forte : « Que Dieu protége notre maître

et le rende victorieux de ses ennemis !... L’éléphant... — Qu’est-ce

qu’il a, l’éléphant ? » dit le sultan. Et notre homme fit signe de l’œil

à son compagnon l’orateur, cligna des paupières de toute sa force, et

lui glissa à demi-voix ces paroles : « Allons donc ; je t’ai ouvert le

discours ; parle donc. » Peine perdue ! le malheureux orateur resta

muet. « Eh bien ! reprit le sultan, qu’est-ce qu’a donc l’éléphant ? »

Le cheykh bédouin tremblait que le sultan ne se fâchât et ne lui

infligeât quelque rude punition pour lui apprendre à répondre.

« L’éléphant, dit le cheykh d’un air empressé, l’éléphant reste toujours

sauvage, parce qu’il est seul. Nous voudrions que tu nous donnasses un

second éléphant pour lui tenir compagnie. — Qu’on leur donne encore un

éléphant, » dit le sultan. Et sur-le-champ le cornac du prince amena un

second élève et le remit aux deux bédouins. Les deux pauvres diables

s’en retournent. Les hommes de la tribu les voyant avec ce nouvel hôte :

« Qu’est cela ? disent-ils ; nous vous envoyons pour nous débarrasser

d’un éléphant, et vous nous en amenez un second ! — Mes amis, dit le

bédouin orateur, qui alors a retrouvé la parole, vous avez dans ce

cheykh-là l’homme qui, sur toute la face de la terre, a le plus d’aplomb

et de sang-froid. Rendez grâce à Dieu, qui vous a donné un pareil

cheykh. » On accepta le nouvel éléphant, et on n’en parla plus.

Autrefois, les hommes ne ressemblaient pas à ceux d’aujourd’hui ! Ils

étaient d’une étonnante ignorance, prince et sujets. Là-dessus, voici

quelques anecdotes.

On m’a raconté au Ouadây, que plusieurs pauvres Ouadayens apprirent un

jour, par ouï-dire seulement, que le miel était chose merveilleusement

douce. Ils n’avaient de leur vie jamais eu occasion d’en goûter, pas

même d’en voir. Ils conviennent entre eux d’aller se présenter au sultan

et de lui demander du miel. Ils vont à Ouârah. Là, ils attendent que le

sultan sorte..., et ils vont droit à lui. — « Qui êtes-vous ? leur dit

le sultan, et que voulez-vous ? — Nous sommes des malheureux, de pauvres

gens de tes rayas ; nous avons entendu dire que le miel est quelque

chose d’admirablement doux, et jamais nous n’avons eu seulement le

plaisir d’en voir. Nous sommes venus te demander, à toi notre maître, de

nous en régaler. »

Le sultan entra dans une grande colère. « Quoi ! dit-il, se moquer de

moi, au point de venir me demander à moi-même quelque chose d’aussi

chétif, du miel ! Qu’on en apporte ici une outre toute pleine. » On

obéit ; et le sultan condamna nos pauvres diables à tout avaler, sous

peine de mort. Ils n’en purent manger qu’une médiocre partie. Le cœur

leur bondissait de répugnance ; il leur fut bientôt impossible d’en

prendre une goutte. Le sultan les fit enfermer, eux et l’outre avec eux,

et défendit de les lâcher avant qu’ils eussent avalé tout leur miel, ce

qui fut exécuté à la lettre.

Trois paysans semèrent l’un des oignons, l’autre du piment rouge, et

l’autre des aulx. A la récolte, chacun d’eux prit une charge de son

légume, la lia sur un chameau, et tous trois allèrent à Ouârah,

présenter ce triple cadeau au sultan. Celui-ci, qui ne connaissait ni

les oignons, ni le piment, ni l’ail, qui n’en avait jamais vu en nature,

examina ces légumes et demanda ce que c’était. « Cela sert, lui dirent

les paysans, à assaisonner les mets. » Le sultan, charmé de la belle

couleur rouge du piment, en prend une baie, en sépare un petit morceau,

et le porte à sa bouche. Soudain il éprouve une sensation brûlante.

« Ces gens-là sont des fourbes, s’écrie-t-il ; ils sont venus ici pour

nous empoisonner. Qu’on les mette en prison et qu’on ne leur donne à

manger que de leurs cadeaux ; qu’ils mangent tout. » L’ordre fut

exécuté. Les trois paysans furent emprisonnés, et leur reclusion se

prolongea pendant trois ans. L’un sortit malade d’une dermatose blanche

(le vitiligo), l’autre ayant la lèpre éléphantiasique ; le troisième

était en bonne santé.

Un autre exemple de simplicité plus que rustique. — Au Dârfour il y a

une tribu très-nombreuse, non arabe, celle des Berty. Les Berty ou

Bertâouy sont réputés pour leur poltronnerie et leur lâcheté. En cela

ils ont la suprématie sur toutes les populations du Soudan. Or donc ils

avaient un gouverneur ou _roi_ qui les tyrannisait, les rançonnait à

outrance, prenait de leurs biens tout ce qui lui plaisait ; et nul

n’osait aller se plaindre au sultan ; on redoutait les suites de la

colère du gouverneur. D’autre part, la tribu le regardait comme un

sultan, et tous étaient persuadés que personne n’avait une autorité

supérieure à la sienne.

Ce roi dépouilla complétement un de ses administrés, et le réduisit à la

misère. Un jour, notre Berty désolé quitte la tribu, et s’en va marchant

au hasard devant lui. Il rencontre un Fôrien de Tendelty, qui voyageait

pour ses affaires, et retournait à la ville. Le Bertâouy l’apostrophe,

lui demande d’où il vient et où il va. Le voyageur répond à cette

question et ensuite il dit à son homme : « Toi, qui es-tu ? d’où viens-

tu ? où vas-tu ? — Je suis de la tribu des Berty, et je ne sais où je

vais. — Comment cela ? » Le Bertâouy raconte ses malheurs, dépeint la

rapacité du roi, et finit par dire : « Je m’enfuis, chassé par

l’injustice et les spoliations dont j’ai été victime. — Pourquoi,

reprend le voyageur, ne vas-tu pas te plaindre au sultan ? Il te fera

restituer ce que l’on t’a pris. — Il y a donc un sultan outre notre

gouverneur ? — Mais certainement. — Et qui pourrait m’indiquer où est ce

sultan, me conduire auprès de lui ? — Moi. — Est-ce bien vrai ce que tu

me dis-là ? — Par Dieu ! très-vrai. » Ils marchent ; ils arrivent au

Fâcher.

Le voyageur conduit le Bertâouy devant le sultan Tyrâb. « Que veux-

tu ? » dit le sultan à l’étranger. Le Bertâouy salue Tyrâb, comme de

pair à compagnon : « Bonjour, père d’Ishâc ! on m’a assuré que tu étais

capable de faire peur à notre _roi_. Ce roi m’a maltraité, m’a pris tout

ce que je possédais, m’a ruiné. Si tu peux vraiment, comme on me l’a

dit, l’obliger à me rendre ce qui m’appartenait, fais-le-moi rendre. »

Tyrâb se mit à rire, étonné de la simplicité rustique de ce bonhomme, et

envoya immédiatement appeler le roi des Berty.

En arrivant au palais, le roi apercevant le plaignant, lui lance un

regard de colère ; le Bertâouy, transi de frayeur, lève les deux mains

en en tournant le dessus du côté de sa figure, la paume du côté du roi,

et les porte ainsi un peu en avant pour ne pas voir son gouverneur ; en

même temps : « Non, non ! s’écrie-t-il, je te couvre les deux yeux avec

deux vaches de quatre ans... Ce n’est pas ma faute..., parole

d’honneur ! on s’est joué de moi en m’amenant ici. » Cette expression

« je te couvre les deux yeux avec deux vaches de quatre ans, » signifie,

au Dârfour, je te donne deux vaches de quatre ans, pour les placer entre

la colère de tes yeux et moi, c’est-à-dire pour te calmer, t’empêcher de

me regarder d’un œil malveillant, et me garantir des effets de ta

colère.

A l’exclamation du Bertâouy, le sultan se prit à rire encore plus fort

que la première fois. Puis s’adressant au gouverneur : « Quoi ! lui dit-

il, n’as-tu donc nulle crainte de Dieu, pour tyranniser ainsi des

musulmans, et sortir de la voie de l’équité ? Ces gens-là sont de bonnes

gens, simples, sans expérience ; ils ne connaissent que toi, et même en

ma présence tu les fais trembler. » Tyrâb demanda ensuite au Bertâouy

quels objets lui avaient été pris. Le Bertâouy conta son histoire ; et

le sultan exigea qu’à l’instant le gouverneur rendît ce qu’il s’était

approprié. Le roi restitua le jour même ce qu’il en avait apporté dans

sa demeure du Fâcher. Car chaque roi a, dans le lieu de la résidence du

sultan, une habitation où il séjourne pendant le temps qu’il doit

consacrer aux affaires pour lesquelles le sultan l’appelle. En l’absence

du roi, sa famille ou ses proches occupent sa maison.

Le sultan donna au Bertâouy, comme gage, le cheval du gouverneur.

C’était un cheval de prix, tout sellé et harnaché ; il devait rester

entre les mains du plaignant jusqu’à ce que le gouverneur eût restitué

tout ce qu’il avait pris.

Le sultan commanda au Bertâouy de monter immédiatement à cheval. Notre

homme hésita ; il avait peur. Tyrâb dit alors à ceux qui l’entouraient :

« Faites-le monter à cheval. » Le Bertâouy cède alors, et marche quelque

pas ; puis tout à coup il se met à crier : « Père d’Ishâc, mais vous me

tuez ! Ce n’est pas là de la justice. Moi, je n’ai jamais monté à cheval

de ma vie. » Le sultan riait d’un rire fou. Il permit au cavalier de

descendre, lui donna ensuite l’équivalent de ce que le roi lui redevait

encore, et y ajouta des présents.

De retour dans sa tribu : « Mes amis, dit le Bertâouy à ses

compatriotes, j’ai trouvé le père d’Ishâc ; il impose fièrement à notre

gouverneur ; il m’a traité on ne peut pas mieux. C’est mon ami

maintenant ; s’il y a quelqu’un de vous qui ait à se plaindre de quelque

vexation, qu’il aille trouver le père d’Ishâc. Et s’il ne peut pas

arriver jusqu’à lui, moi je me charge de le faire arriver, parce que,

voyez-vous, à présent nous sommes amis. »

Ce brave homme avait une fille très-jolie. Il la conduisit à Tyrâb :

« Père d’Ishâc, dit-il à Tyrâb, voici ma fille. C’est tout ce que j’ai

de plus cher au monde. Beaucoup de prétendants me l’ont demandée en

mariage, moi je n’ai pas voulu la leur donner. Toi, tu m’as rendu un

grand service ; en retour, j’ai désiré te présenter ma fille. Si tu en

veux, je te la cède pour femme. » Le sultan regarde la jeune fille, la

trouve à son goût, et de suite les accords du mariage, sont conclus.

Cette fille fut la première Bertâouyenne qui épousa un sultan ; de ce

jour, beaucoup d’autres eurent le même honneur. Le sultan Mohammed-Fadhl

ne crut devoir prendre des Bertâouyennes que comme concubines, et non

comme femmes légitimes.

A la suite de ces exemples de simplicité, de bizarrerie rustique, de

sauvagerie même, chez les princes et les rayas du Soudan, nous pouvons

encore ajouter ici deux historiettes de même nature.

Des Ouadayens, insatiables fumeurs, avaient une telle passion, un tel

amour pour la pipe, qu’ils ne pouvaient plus la quitter un moment ;

c’était une habitude devenue un besoin, une sorte de violente passion.

Un jour donc qu’ils n’avaient plus même de quoi acheter un peu de tabac,

et qu’ils étaient à se lamenter ensemble et à déplorer leur dénûment,

ils se décidèrent, après longue délibération, à aller se présenter au

sultan, et à lui demander ou du tabac ou de quoi s’en procurer. Ils

partent ;... arrivés devant le prince, ils lui exposent leur requête. Le

sultan se fâche. « Ces gens, dit-il, n’ont aucune pudeur ! Ils viennent

me demander, quoi ?... du tabac. Eh bien ! je vais leur en donner, et

une dose suffisante. » Et aussitôt, par ordre du prince, on fabrique

avec de la terre une espèce de tonne de quatre coudées de haut (près de

trois mètres). On compte le nombre des solliciteurs ; ils étaient dix.

On remplit de tabac la tonne-pipe, on arrange par-dessus une masse de

charbons, et sur la circonférence on pratique dix trous, auxquels on

adapte dix cannes de joncs percées dans toute leur longueur. Le sultan

voulut que les dix fumeurs s’assissent autour de la tonne, et fumassent

par les joncs jusqu’à ce que tout le tabac fût consumé. Aucun des dix ne

devait se retirer, tant qu’il resterait à fumer un brin de tabac.

Après que l’appareil est terminé, on souffle sur les charbons pour les

bien allumer ; nos dix hommes s’asseyent, et on leur ordonne de se

mettre en fonction. Chacun hume une gorgée ou deux, et ils sont

rassasiés. Ils veulent se lever et partir. On les force à continuer ;

bientôt la tête leur tourne, ils tombent étourdis et comme morts. On

court informer le sultan de leur mésaventure, et il ordonne de les

renvoyer.

Autre exemple de bizarrerie... Autrefois, on ne permettait pas au sultan

du Ouadây de boire du lait frais. « Car, disaient les Ouadayens, si le

sultan boit du lait, qu’est-ce que boiront les sujets ? » Or il advint

qu’un sultan se procura une vache laitière. On le sut dans le public ;

on s’ameuta, et on alla dire au sultan : « Tu vas te défaire de ta

vache, nous promettre de ne plus boire de lait, ou bien nous te tuons. »

Il fallut obéir. Aujourd’hui cette coutume est abolie, et les sultans

boivent du lait comme tout le monde.

=CHAPITRE IX.=

Vêtements ; ornements ; parures. — Turbans ; calottes. — Ampleur des

habits. — Ornement des sabres. — Présents d’investiture des charges. —

Instruments de musique. — Masque ou frontail des chevaux. — Travail des

lances. — Parure des femmes. — L’am-chinga. — Usage continuel du cure-

dent. — Les kounfous. — Stature ; teint. — Les filles prennent peu de

nourriture. — Travaux et fatigues des femmes. — Le raykeh ; le porte-

fardeaux ou Karandjalah. — Relations des sexes. — Manœuvres des

matrones. — Nombre des concubines chez les grands. — Quelques

réflexions. — Choix des amants ; anecdote ; meurtre. — Malédiction

contre les femmes infidèles.

Dans les grandes cérémonies et dans les fêtes publiques, les Ouadayens

portent de larges turbans, bien que dans leurs demeures les plus hauts

personnages n’aient sur la tête que l’_arakyeh_ noire ou _tâkyeh_ qui

est une calotte en toile ordinaire, ou bien un _tarboûch_ ou calotte en

tissu de laine rouge et comme feutrée. Les tarboûch des Ouadayens

diffèrent, pour la forme, de ceux des Fôriens. Ceux-ci aiment les longs

tarboûch en manière de _tartoûr_ ou bonnets coniques. Les Ouadayens, au

contraire, replient et renfoncent le sommet du tarboûch, de sorte que le

centre où se trouve le floc en soie soit abaissé et comme bordé d’un

relief circulaire d’environ deux doigts de hauteur.

Les Ouadayens ont les vêtements larges à la manière du _beddâouy_ et du

_sableh_ que portent les femmes au Caire. Mais, en Égypte, le sableh est

toujours de couleur rouge, ou jaune, ou noir, etc. Ce nom de sableh est

dérivé de la racine arabe _sabala_, se draper, laisser tomber en forme

de draperie simple et de voile, parce que le sableh se revêt en libre

flot par-dessus les habits proprement dits. (Le _sableh_ est une sorte

de grande blouse sans manches, ouverte largement sur les deux côtés, et

par-dessus laquelle se met encore le _habarah_, énorme pièce de soie

noire qui est la dernière enveloppe des femmes et qui les ensevelit sous

son ampleur. Le _beddâouy_ est la grande chemise bleue ouverte par les

côtés en guise de manches et depuis le haut presque jusqu’en bas.) Le

beddâouy est ordinairement en toile de lin assez grossière, souvent en

toile de coton ou de fil, parfois en _châch_ ou grosse mousseline.

Habituellement il est noir foncé.

Voyage au Ouadây · 第 29 / 55 段