Il y a deux aguîd principaux, l’_Aguîd-el-Sabâh_, aguîd de l’Est, ou

gouverneur de la province de l’Est ; et l’_Aguîd-el-Gharb_, aguîd de

l’Ouest ou gouverneur de la province de l’Ouest. Chacun d’eux a sous sa

juridiction et sous sa dépendance plusieurs rois ou gouverneurs de

districts ou _dâr_ secondaires. Les deux principaux aguîd correspondent

à l’abadyma et au tékényâouy chez les Fôriens.

Après les aguîd, sont les _emyn_ ou _visirs_, et le _kâmnah_. Au Ouadây,

le kâmnah diffère, par ses fonctions, du kâmnah du Dârfour ; il

correspond à l’orondolon fôrien, c’est-à-dire que lorsque le sultan est

à cheval, le kâmnah marche devant lui.

Les _turguenak_ ou émissaires des vengeances du sultan, sont les

exécuteurs des hautes œuvres, et les Gardes du corps et du palais du

sultan. Leur costume diffère de celui des soldats ouadayens ; ceux-ci

portent un vêtement ample à très-larges manches et semblable à l’espèce

de blouse, appelée beddâouyeh, des femmes du Caire. Les turguenak sont

très-nombreux.

Après eux sont les _rois des montagnes_ ou _mouloûk-el-djébâl_, puis les

aguîd ou gouverneurs des tribus arabes, tel que l’aguîd de la tribu des

Djéâtenah, celui des Zébédeh, celui des Bény-Helbeh, celui des Mahâmyd.

Enfin, après ces aguîd de second ordre, viennent les _rois_ tels que le

roi des Birguid, le roi des Dâdjo, celui des Koûka, etc.

Il est d’habitude que, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi,

le sultan ouadayen donne audience publique. Il reçoit alors les plaintes

et les réclamations de chacun, quel qu’il soit. Le lundi, il siège pour

cela dans une pièce qui a vue sur la place du Fâcher. Sur cette place,

comme nous l’avons déjà dit, il y a plusieurs séyâl, espèces d’arbres à

épines blanches, disposés sur deux lignes, dont l’une est assez

rapprochée du mur extérieur du palais, et dont l’autre en est un peu

plus éloignée. Vers le milieu du Fâcher, sont encore d’autres séyâl ;

c’est là qu’est le lieu du tribunal ou cour de justice des kamkolak, et

qu’ils entendent et jugent les différends des particuliers.

L’emplacement précis de ce tribunal en plein air est indiqué par les

lances des kamkolak, qui y sont fichées dans le sol et alignées devant

eux. Les juges se tiennent là, assis, faisant face à la demeure du

sultan. Ils arrivent à leur tribunal dès le matin, et ne s’en absentent

que pendant la grande chaleur du jour et pendant les moments de pluie.

Les jours ordinaires, ils se remettent en séance à deux ou trois heures

après-midi et ils ne se retirent qu’au coucher du soleil. Dans la saison

des grandes pluies, ils tiennent leurs audiences dans le petit _casr_ ou

maisonnette qui est adossée à la face interne du mur extérieur du

palais. (_Voy._ le Plan de Ouârah.)

C’est sous la rangée d’arbres la plus voisine du palais, que le sultan

se tient le vendredi, à l’ombre et en restant à cheval. Le câdi, les

mouftis, les ulémas, les chérifs, les principaux personnages, chacun

selon son rang, s’assèyent accroupis en face du sultan. Entre lui et la

foule, sept interprètes sont rangés en file l’un derrière l’autre, comme

dans les assemblées du ligdâbeh au Dârfour. Chez les Fôriens, ce sont

les assistants qui commencent par adresser leurs salutations au sultan ;

au Ouadây, c’est le sultan qui prend l’initiative et salue d’abord

l’assemblée. Alors, les interprètes disent de la part du prince

ouadayen, en s’adressant successivement à chaque classe d’individus : —

« Câdi, le sultan te salue ;... ulémas de l’Islâm, le sultan vous

salue ;... chérifs, le sultan vous salue ;... kamkolak, le sultan vous

salue ;... turguenak, le sultan vous salue ;... émyn ou vizirs, le

sultan vous salue ;... kâmnah, le sultan te salue ;... rois des

montagnes, le sultan vous salue, » et ainsi de suite pour chaque espèce

ou classe de fonctionnaires ; on termine par : « Gens des environs et de

la banlieue de Ouârah, le sultan vous salue tous ; il vous souhaite

bonne santé, bénédiction de Dieu, toute prospérité et bien-être. »

Les individus de chaque catégorie, et les individus pris isolément,

aussitôt que le sultan leur a fait adresser sa salutation, battent des

mains et s’inclinent jusqu’à terre d’abord sur le côté droit, puis sur

le côté gauche, de manière que les tempes aillent alternativement

toucher la poussière. Pendant cette cérémonie de salutation et de

battement de mains, retentit derrière le sultan, et presque sans

interruption, le daraboukkah dont le son aigre s’entend à une grande

distance. Ce daraboukkah, de forme égyptienne, est appelé _baradyeh_ par

les Ouadayens. Toutes les fois que le baradyeh sonne avec plus de force,

l’assemblée l’accompagne en battant doucement des mains. En même temps,

les soldats, debout, en dehors et autour de la foule, brandissent et

heurtent le kourbâdj ou tige de fer qu’ils ont à chaque main. Ce bruit

de tambourin ou baradyeh, de battements de mains, de cliquetis de

kourbâdj, est encore mêlé des cris des soldats qui répètent : « Gloire à

toi, sultan, buffle d’intrépidité ! que Dieu te rende victorieux de tes

ennemis, toi notre maître ! » Et il résulte de ce sauvage et rude

concert un vacarme des plus bizarres.

Les _kabartou_ forment un corps particulier d’individus qui, dans les

cérémonies, sonnent de la trompette et battent du tambourin. Ils

représentent aussi un corps de bourreaux, car ce sont eux qui sont

chargés d’exécuter ceux que le sultan condamne à mort. Les kabartou

assistent également au salut du vendredi. Leur nombre est assez

considérable. Dans les assemblées hebdomadaires dont nous venons de

parler, ils s’asseyent accroupis sur un endroit un peu élevé. Plusieurs

d’entre eux ont en main une trompette droite, longue de plusieurs empans

comme les longs instruments de cuivre des musiques françaises, et

donnant un son rauque et criard[163]. Les autres ont des tambourins du

volume des tambours français, et qu’on appelle en Égypte _trombeîtah_.

Une cinquantaine de tambours et de trompettes sonnent ensemble par

moments, et produisent un tintamarre assourdissant ; car les trompettes

ont un ronflement âpre et des plus violents. Lorsque les kabartou ont

sonné ensemble une sorte de ritournelle sur leur trompette, le chef de

la troupe sonne à son tour, seul, et en prononçant en même temps des

paroles dans son instrument. Puis il se tait, toutes les autres

trompettes lui répondent en l’imitant, et le vacarme recommence.

Le concert achevé, les _turguenak_ s’avancent, ayant l’uniforme de

guerre. Ils tiennent à la main des assommoirs revêtus de fer ou sortes

de masses d’armes à renflement arrondi (fig. 3). Ils portent sur la tête

une espèce d’armet d’acier en forme de tasse. La plupart ont le buste

couvert d’une cotte de mailles qui ne leur descend que jusque sur les

hanches ; car ils sont toujours à pied. Ceux qui n’ont pas de cotte de

mailles sont habillés d’une _châyeh_ ou saye, sayon, espèce de gilet

épais, à manches, et qui rappelle l’_antéri_ ou gilet égyptien actuel du

costume _nizâm_ ou militaire. Les châyeh sont faites en drap, fourrées

de coton et piquées à la manière des courtes-pointes. La saye ou

_châyeh_ est un vêtement de bataille, pour préserver des flèches et des

coups de sabre.

Chaque compagnie de turguenak a deux tambours semblables à ceux des

kabartou, et sur lesquels ils frappent de toutes leurs forces. Les

compagnies des turguenak se mettent en marche pour quitter le Fâcher dès

que leurs tambours commencent à battre ; alors elles traversent la foule

du peuple et les lignes des soldats, font le tour, à l’intérieur, du

cercle de la multitude qui environne à distance le sultan ; et en

marchant elles menacent, comme si elles allaient les frapper, les

assistants qui forment les premiers rangs du cercle de l’assemblée. Tout

en gesticulant et menaçant, les turguenak disent à ceux qu’ils

apostrophent : « Demandez pardon à Dieu et au prophète (faites votre

acte de contrition) ! »

A l’extrémité du Fâcher opposée au palais, est un petit mont appelé

_Thoraya_, sur le sommet duquel est une construction ou bâtisse où sont

déposés les grands _kette-drums_ ou nacaires du sultan, semblables à

ceux des sultans fôriens. Au Ouadây, le renouvellement des cuirs ou

peaux de ces timbales ne se fait pas tous les ans et n’a jamais lieu

avec l’appareil de solennité et de cérémonie qui est en usage au

Dârfour ; au Ouadây, ce renouvellement s’exécute sans que personne le

sache.

Toutes les fois que le sultan sort et paraît sur le Fâcher, les timbales

de Thoraya retentissent ; en même temps retentissent aussi les baradyeh,

les tambourins des kabartou, les trompettes des turguenak, le cliquetis

des kourbâdj entre-choqués, les battements de mains de la foule, et de

là un vacarme inimaginable.

Le vendredi, après le salut du sultan sur le Fâcher, quiconque a à se

plaindre de quelque injustice, s’avance et présente sa plainte au

prince. Voici de quelle manière le requérant procède. Il abat d’abord

son vêtement de dessus ses épaules, et se l’attache en forme de ceinture

autour des reins. Ensuite, il pénètre dans l’intérieur du cercle des

assistants, par le côté correspondant à la droite du sultan, marche

demi-courbé en battant des mains, et il continue ainsi, s’avançant d’un

pas légèrement accéléré, jusqu’à ce qu’il arrive au côté opposé du

cercle, en passant devant le sultan. Si le sultan, par quelque cause que

ce soit, n’a pas aperçu le _passant_, alors celui-ci repasse, toujours

au pas demi-accéléré, et il regagne le point d’où il est parti d’abord.

Nécessairement alors le sultan l’aperçoit et lui demande quel est le

sujet de la plainte. Si l’affaire paraît être de médiocre importance, le

sultan la renvoie aux kamkolak ; si elle est assez grave, le sultan s’en

empare, l’examine lui-même, et la poursuit jusqu’à ce qu’il l’ait

éclaircie.

Les Ouadayens ont certaines habitudes qui rappellent des coutumes

européennes. Ainsi, lorsqu’un voyageur pénètre sur le territoire du

Ouadây, on ne le laisse entrer dans le cœur du pays qu’après un séjour

de trois fois vingt-quatre heures au village d’Abâly. C’est une sorte de

quarantaine de trois jours.

Les séances journalières des kamkolak au Fâcher, les fonctions

judiciaires de ces employés, l’obligation qui leur est imposée d’écrire

la minute des affaires présentées à leur tribunal et d’en dresser un

procès-verbal qui est ensuite soumis au sultan, tout cela constitue une

manière de conseil délibérant et consultatif, une espèce de cour de

justice.

Le respect et la vénération des Ouadayens pour leur sultan est presque

de l’adoration. Jamais ils ne lui présentent une affaire qu’après avoir

récité devant lui le _Fâtihah_ ou invocation initiale du Coran, sans

avoir demandé à Dieu d’accorder à leur prince la victoire sur ses

ennemis et de lui donner de longs jours. Ce qu’il y a de médiocre et

d’ordinaire, ils le réservent pour eux ; mais tout ce qu’il y a de

meilleur doit être pour le sultan : habits recherchés, parures de prix

sont pour lui et ses femmes. Nul vizir, nul grand de l’État, quelle que

soit la hauteur de ses fonctions et de son rang, fût-il même le premier

après le souverain, n’a le droit de porter de la soie ou sur sa personne

ou dans les harnachements de ses chevaux. Il ne peut même avoir une

selle couverte en drap ; à plus forte raison ne doit-il avoir ni selle

dorée, ou brodée en or, ou garnie en argent, ni étriers dorés ou

argentés. On permet seulement, et c’est le plus, d’avoir des selles

couvertes en cuir rouge appelé, en ouadayen, _kouloudou_. Pour cela, le

plus haut des émirs ou vizirs, aussi bien que le plus mince d’entre eux

en importance, est soumis à la même loi ; bien plus, nul n’a le droit de

s’asseoir sur des tapis grands ou petits, même dans l’intérieur de sa

maison.

Aucun Ouadayen, ni aucune Ouadayenne ne doit avoir de bijoux en or, ni

s’éventer avec un éventail en plumes d’autruche, ou même avec un

éventail ordinaire en papier coloré, comme ceux d’Europe.

En fait de vêtements, hommes et femmes indistinctement ne portent que

des habits noirs ou blancs, en toile de coton, ou en toile fil et coton,

ou en mousseline grossière.

Les parures ou bijoux, c’est-à-dire les bracelets, les _brassières_, les

colliers, etc., des femmes, des émirs et des vizirs, même les plus

élevés, ne sont jamais qu’en argent ; les gens de moyenne condition

n’ont de parures qu’en cuivre ; les pauvres et les gens du peuple en ont

parfois en cuivre, et d’ordinaire en fer. Si quelqu’un transgressait

cette sorte de loi somptuaire et s’avisait de porter ou d’avoir quelque

parure qui fût plus recherchée qu’il n’est permis, on le mettrait à mort

impitoyablement, fût-il des plus hauts personnages de l’État[164].

Le but de ces coutumes, devenues lois, est d’imposer à l’esprit

d’insubordination un frein qui, s’il était trop relâché, laisserait les

Ouadayens supposer qu’il n’existe pas de différence entre les sujets et

le souverain, et de là s’ensuivraient des tentatives de révolte qui

mettraient en péril la vie du sultan, la sécurité et la tranquillité du

pays.

La sévérité ombrageuse du pouvoir et l’espèce de respect servile des

sujets pour le souverain sont telles, que l’on ne doit même pas faire

l’éloge de qui que ce soit en présence des Ouadayens. Personne, selon

eux, ne doit être loué que leur sultan ; nul autre que lui ne doit être

cité pour sa générosité et ses qualités morales. L’exigence du

gouvernant va jusqu’à ne permettre à personne d’avoir le même nom que

lui. Lorsqu’un nouveau souverain revêt l’autorité suprême et que, par

exemple, il se nomme Sâleh, tous les individus qui portent ce nom

doivent le changer sur-le-champ.

Sous le règne de Sâleh, des Ouadayens des provinces vinrent se présenter

à ce sultan. L’interprète, selon l’habitude, leur transmit le salut du

prince en les nommant l’un après l’autre. L’interprète avait pris leurs

noms à l’avance. Parmi les visiteurs, il en était un appelé Sâleh, et en

lui adressant la salutation, l’interprète dit : « Le sultan te salue,

faguyh Sâleh. » A ce mot, le prince fronça le sourcil, il poussa un cri

de colère comme le cri du paon, et qui fit tressaillir même

l’interprète. Celui-ci reprit vivement : — « Le sultan te salue, faguyh

Fâleh. »

Tout près de Ouârah, il y avait le _puits de Sâboûn_. Dès que le sultan

Sâboûn fut proclamé souverain, le puits fut appelé le _puits d’Ochar_.

Jamais l’eau que boit le sultan ne doit être prise deux fois de suite au

même endroit. Les porteurs d’eau du palais viennent tout à coup, et sans

qu’on puisse les attendre, vers un des groupes de puits qui environnent

Ouârah, en chassent à coups de fouet et mettent rapidement en fuite

quiconque se trouve là, entourent aussitôt un des puits, et emplissent

leurs cruches, en ayant bien soin de tenir tout le monde à distance

durant tout le temps de l’opération. Qui s’aviserait d’approcher serait

repoussé à grands coups de fouet. Aussi, leur laisse-t-on la place

libre. La raison de ce procédé et de ces précautions est d’empêcher que

quelque malintentionné n’ensorcèle ou n’empoisonne le puits où l’on

verrait toujours puiser de l’eau pour le sultan. Du reste, on ne

retourne à l’eau qu’après plusieurs jours ; car à chaque fois on remplit

au moins une vingtaine de grandes cruches. Dès qu’on en a rempli une, on

la ferme très-soigneusement, puis on la coiffe avec une toile très-

propre. Ces cruches, comme étant destinées à l’usage du sultan, sont

appelées _bélikyeh_ ou _les gouvernementales_ ; mais ce terme de

bélikyeh, chez les Ouadayens, ne veut dire que _l’eau du sultan, l’eau

du souverain_.

Une loi d’étiquette et de respect pour la dignité du prince est que

personne n’entre habillé, ou chaussé, ou en turban, auprès du sultan,

dans l’intérieur du palais. Quiconque veut pénétrer jusqu’au souverain,

doit quitter sa chaussure, dès la première porte, et entrer pieds-nuds.

A la deuxième porte, s’il a un turban, il doit l’ôter ; à la troisième,

il doit retirer son vêtement (sa blouse) de dessus son épaule droite, et

le reporter sur l’épaule gauche ; à la quatrième, s’il a un tarboûch, il

l’enlève ; à la cinquième porte, qui est la première du lieu de

réception, il se ceint les reins avec sa couverture ; à la sixième

porte, il se fait tomber le vêtement de dessus l’épaule gauche et le

laisse pendre rabattu sur la ceinture ; à la septième, il saisit cette

portion d’habit pendante et se la tourne en ceinture sur les hanches.

Ainsi dépouillé et nu, excepté depuis le nombril jusqu’aux genoux, il

est admis à parler au sultan. Le premier vizir, comme le plus bas

individu, est soumis à cette loi.

Toutes les fois que le sultan interpelle quelqu’un, il lui dit

ordinairement : _Yâ abd_, ô esclave ! Celui à qui cette apostrophe

s’adresse, loin de s’en offenser, s’en félicite et s’en réjouit, et il

répond de suite : « Plaît-il ? mon maître, maître de mon père, et de mon

grand-père. » Quelque ordre que prononce alors le sultan, l’individu

interpellé bat des mains tout en restant accroupi à terre, et presque en

même temps il se renverse du côté droit jusqu’à toucher la poussière

avec la tempe ; ensuite il se renverse du côté opposé, au point que la

joue gauche vienne à son tour jusqu’à terre ; et tout cela en répétant :

« J’ai entendu, j’obéis, mon maître, maître de mon père, maître de mon

grand-père, buffle de courage, que Dieu te rende toujours triomphant de

tes ennemis, ô mon maître ! »

Le sultan du Ouadây ne se met jamais en communication immédiate avec

ceux à qui il accorde une audience. Il y a toujours entre lui et les

assistants une grande tenture ou grand voile, et il ne leur parle que de

derrière ce voile qui le cache aux regards. Personne ne le voit en face,

chez lui, que ceux qu’il reçoit en intimité ou qu’il veut bien admettre

en conversation familière et en tête-à-tête.

Une des conséquences de l’extrême vénération des Ouadayens pour leur

souverain, est l’autorité du nom de sultan pour l’arrestation d’un

débiteur. Nous avons déjà parlé de ce fait. Lorsqu’un débiteur diffère

sans cesse le payement de sa dette, le créancier, en quelque lieu qu’il

le rencontre, soit seul, soit en société, trace à terre, autour de son

homme, un cercle de reclusion, tout en apostrophant le reclus en ces

termes : « Je te somme au nom de Dieu et de son Prophète, au nom du

sultan, de la mère du sultan et des ta_n_â (hauts juges de l’État), de

ne sortir de l’enceinte de ce cercle que quand tu m’auras payé ta

dette. » Et le débiteur ne sort qu’après s’être acquitté, ou après avoir

obtenu un sursis par l’intervention de personnes qui décident le

créancier à délivrer son prisonnier ainsi _circonscrit_. Si de propos

délibéré, et de sa seule autorité, le reclus quitte l’aire du cercle où

il lui a été enjoint de rester, le créancier porte plainte aux kamkolak,

et les informe de la transgression du captif. Les kamkolak envoient

alors de tous côtés à la recherche du débiteur, et, lorsqu’il a été

trouvé, il est traduit devant leur tribunal, et est condamné à une

punition sévère.

Personne ne prononce le nom du sultan sans ajouter : « Prince de vertus

et de prospérité, que Dieu le rende victorieux de ses ennemis ! » Ces

mots sont d’obligation, que le sultan soit absent ou présent, en

assemblée ou seul.

Il est d’habitude, dans tout le Ouadây, de donner à toute jeune fille

jolie, le surnom de _Habbâbah_, titre de la première femme du sultan.

Par la raison seule que la jeune fille a reçu ce nom, on ne peut la

demander en mariage avant qu’elle n’ait été présentée au sultan. Si elle

lui plaît, il la garde pour son harem ; sinon, elle est rendue à son

père qui alors la marie à qui il veut. Beaucoup d’individus aspirent à

l’honneur de voir un jour leurs filles habbâbah. Car le cas échéant, ils

jouissent alors de certains priviléges, et sont à l’abri des vexations

des gouverneurs. Celui dont la fille est devenue femme du sultan, est

considéré et honoré partout.

Ordinairement, personne ne gère un emploi élevé, pendant plus de deux

années de suite. Après ce temps de gestion, le fonctionnaire est retiré

de sa fonction. S’il conserve les bonnes grâces du sultan, il est porté

à un emploi nouveau, souvent plus important que le précédent.

Le fonctionnaire qui tombe en disgrâce et est alors déplacé, reste en

prison jusqu’à ce que le sultan lui fasse grâce. Avant de prononcer la

destitution d’un haut fonctionnaire, on fait le compte de tout ce qu’il

avait en maniement dans sa fonction, on examine l’usage qu’il en a fait,

et on reçoit par voie d’inventaire tout ce qui lui a été consigné depuis

l’origine : chevaux, cottes de mailles, sabres, vêtements, sayes,

lances, boucliers et autre matériel de guerre ; on recherche s’il en a

su augmenter le nombre, et on questionne sur ce point les _inspecteurs

des charges_. Si les dépositions de ces inspecteurs sont favorables au

fonctionnaire et s’ils font son éloge, s’il a géré économiquement et

avec profit, s’il est reconnu pour homme de courage et de conscience,

s’il est prouvé qu’il n’a pas perdu en plaisirs le temps qu’il devait

aux exigences de ses fonctions, il est maintenu à son poste, ou même il

est promu à une charge plus élevée que la première.

Voici comment est organisé le système d’_inspection_ dont nous venons de

parler.

Pour chaque fonction publique, il y a des inspecteurs attitrés et

spéciaux, et souvent ils sont cause des destitutions des fonctionnaires.

Car toutes les fois que ces inspecteurs remarquent quelque chose de

répréhensible dans les actes ou la conduite d’un fonctionnaire, ils

l’enregistrent, et lorsqu’ils ont recueilli un certain nombre de griefs,

ils les soumettent au tribunal des kamkolak, séant au Fâcher. Les

kamkolak en informent ensuite le sultan, à l’audience du vendredi.

L’accusé comparaît, et en sa présence on consulte et examine l’état de

ce qui lui a été consigné, tels que chevaux et matériel de guerre. On

dresse l’inventaire de ce qui se trouve présent, on le collationne avec

l’état de ce qui a été livré lors de l’entrée en fonction, et on prend

note de la différence. Si la différence est en surplus, on soumet à une

enquête les incriminations des inspecteurs, on en pèse la valeur, et on

examine si le surplus trouvé dans les comptes de l’incriminé, est en

proportion rationnelle avec le temps qu’a duré la gestion. Si au

contraire il y a déficit, on recherche d’où proviennent les pertes

signalées, on demande à l’accusé comment il justifie ces pertes et

l’emploi qu’il a fait de ce qu’il avait en consignation et en maniement.

Si les raisons alléguées sont admissibles, on éloigne la plainte :

sinon, l’accusé est sévèrement puni.

Les inspecteurs des charges sont toujours mal vus des fonctionnaires.

Extérieurement, les inspecteurs paraissent être aux ordres et à la

dévotion des fonctionnaires ; mais, intérieurement, ils en sont les

ennemis, et ne pensent qu’à les perdre ; cette opposition hostile est

entretenue par les instigations du sultan. D’ailleurs, les inspecteurs

se justifient en disant : « Nous sommes les serviteurs du sultan, non

ceux des aguîd et des rois. » Malgré tous les bons procédés, malgré tous

les présents possibles de la part des fonctionnaires, dès que les

inspecteurs trouvent quelqu’un de ces fonctionnaires en défaut, en

déficit, ils s’empressent de porter plainte, et ne tiennent aucun compte

du passé.

Quand le fonctionnaire destitué par suite du mécontentement du sultan,

revient en faveur, le prince fait appeler le remplaçant de l’individu

révoqué, et lui dit : « Prends un tel (l’ancien fonctionnaire) avec

toi ; traite-le avec égards ; il sera ton second dans tes travaux, et

c’est lui qui m’instruira des particularités de ta conduite. » Le

fonctionnaire en activité, est forcé d’emmener cet inspecteur ; et

celui-ci, à la première faute sérieuse qu’il aperçoit, porte plainte,

afin de reprendre son ancienne charge.

Le caractère remuant et entreprenant des Ouadayens a été le principal

motif qui a fait établir ce système administratif général. Si le sultan

laissait les fonctionnaires libres de leurs actions, ils prendraient un

orgueil intolérable, oublieraient toute subordination, et susciteraient

à chaque moment des troubles, des révoltes. De là, la nécessité d’un

contrôle rigide et incessant, comme garantie du repos et de la sécurité

du souverain ; de là, cette organisation de surveillance mutuelle sous

des formes hostiles. Et le temps en a fait une loi que personne ne songe

à attaquer.

Voyage au Ouadây · 第 28 / 55 段