un collier, et que très-certainement je le lui avais soustrait. « Femme
que tu es ! lui dit mon père, aie donc un peu la crainte de Dieu. Nous
avons déjà faussement accusé mon fils, il y a quelques jours ; cherche
ton collier ; tu le trouveras comme tu as trouvé ton moudraah. » Elle
jura qu’elle l’avait cherché avec le plus grand soin, mais inutilement,
et elle persista dans son accusation contre moi. Elle parlait encore
lorsqu’une esclave apporta le collier, et dit : « Le voilà ! je l’ai
trouvé à tel endroit. » Alors la colère exaspéra mon père. « Tu as eu
l’audace, dit-il à sa concubine, d’accuser encore mon fils ! Depuis
qu’il est dans ce pays, tu le traites toujours en ennemi. — Mais
pourquoi, avant qu’il ne fût ici, ne perdais-je jamais rien ? Pourquoi
ne disparaît-il rien de mes parures que depuis qu’il est avec nous ? »
Ces paroles irritèrent encore davantage mon père. « Qu’est-ce que tout
cela signifie ? répliqua-t-il. Tu ne penses qu’à jeter l’inimitié entre
mon fils et moi ; et plus je te rappelle au devoir, plus ta haine
s’envenime. Zarroûk, dit-il alors à mon oncle, apporte-moi ici des
fers. » Zarroûk obéit.... « Mets les fers à cette femme, et conduis-la à
la cuisine ; elle travaillera avec les esclaves. Désormais, elle n’est
plus qu’une esclave comme les autres. »
Lorsqu’elle entendit cette décision, elle se prit à pleurer, à soupirer,
à demander pardon, à embrasser les pieds de mon père. Mon père restait
inexorable, insensible à ces larmes et à ces prières. Zarroûk intercéda
pour elle, baisa les mains à mon père, qui finit, après une longue
résistance, par accorder le pardon de la coupable. Mais il jura que si
jamais elle osait essayer le moindre mensonge contre moi, il la
traiterait avec la dernière rigueur. De ce moment la concubine fut avec
moi dans les meilleurs termes, dans le plus parfait accord, et elle me
témoigna toujours beaucoup de déférence et d’égards.
Plus tard cette femme suivit mon père au Ouadây. Et là, Dieu la punit
des mensonges qu’elle avait ourdis contre moi, des calomnies basses et
misérables dont elle m’avait noirci. Dieu, pour la punir, la soumit à de
dures épreuves, et lui rendit le même genre de souffrances que j’avais
endurées. Il la condamna, elle aussi, à vivre dans les fers autant
d’années que j’y avais été de jours à cause d’elle ; et elle ne trouva
personne qui la prît en pitié dans sa triste reclusion. Voici le fait.
A l’époque où mon père se prépara à quitter le Ouadây et à retourner à
Tunis, j’étais encore au Dârfour. Mon père me fit dire d’aller le
trouver, afin de partir avec lui. Le sultan fôrien, comme je l’ai déjà
dit, me retint au Dârfour. Mon père ne me voyant pas arriver, et ayant
résolu de se mettre promptement en route, confia tout ce qui regardait
ses intérêts, les cinq villages dont il avait alors la direction et les
revenus, ses femmes, ses biens, ses troupeaux, à son frère Zarroûk,
qu’il constitua son remplaçant et son chargé d’affaires, puis il partit
par la route du Fezzân. Il allait revoir sa famille, son père, et ce que
Dieu lui avait laissé de frères.
La concubine, restée au Ouadây, donna carrière à sa méchanceté féminine
et se déclara en guerre ouverte avec Zarroûk. En l’absence de mon père,
elle prétendait être en dehors de toute autorité, n’avoir de compte à
rendre à personne. Elle espérait tirer avantage de la résistance qu’elle
opposait à mon oncle, et elle alla jusqu’à se plaindre plusieurs fois de
lui au sultan. On examina la question et on reconnut la légitimité
pleine et entière des droits de Zarroûk. La femme fut sévèrement
admonestée de la part du sultan, et elle reçut l’ordre de rester soumise
et tranquille, comme les autres femmes. Irritée de ces procédés, elle se
déclara en hostilité ouverte contre Zarroûk, et refusa tout arrangement,
toute conciliation. Le sultan, informé des dispositions de cette femme,
la condamna à la reclusion chez elle, avec les fers _akrab_ (ou
_scorpion_) aux pieds, afin de la ramener à résipiscence.
Elle était alors enceinte. Quand approcha le moment de la délivrance,
Zarroûk songea à prier le sultan de pardonner à cette femme ; mais
ensuite Zarroûk réfléchit ; il craignait qu’elle ne recommençât ses
querelles, et il se contenta de demander qu’on la débarrassât de ses
fers jusqu’à ce qu’elle fût accouchée seulement, et qu’ensuite on la
remît dans les entraves comme auparavant. La chose fut ainsi convenue.
Lorsque j’arrivai au Ouadây je trouvai cette femme dans l’akrab.....
Dieu n’oublie jamais l’injustice et la méchanceté ; il est l’appui de
l’opprimé ; en lui est la consolation de celui qui souffre.
Revenons à notre sujet.
L’article de commerce le plus lucratif au Dârfour et au Ouadây est le
cuivre rouge ; il s’y vend à prix d’or. On en fabrique, comme nous
l’avons déjà dit, des chevillères, des damleg, des anneaux pour le nez.
Au Dâr-Rau_n_ah, il a également une valeur très-élevée ; trois rotl
seulement valent un esclave mâle ou femelle. Au Dârfour, six rotl,
parfois dix, jamais plus de treize, valent un esclave _des six_, c’est-
à-dire de la taille de six empans mesurés du talon au bout inférieur de
l’oreille. Après le cuivre vient le zinc, et ensuite les talaris ou
douros et le laiton en feuilles. De toutes les autres marchandises dont
nous avons parlé, aucune n’est recherchée aussi avidement que ces
métaux.
Tous les objets ou articles indiqués dans ce chapitre sont importés par
les djellâb au retour de leurs expéditions commerciales d’esclaves.
D’autres objets sont apportés uniquement par les Arabes des environs du
Dârfour et du Ouadây.
Les Rézeigât et quelques autres tribus font, au Dârfour, un commerce
considérable de beurre fondu, de bœufs, de vaches, de cuirs et de miel.
Sans les Rézeigât, le rotl de beurre vaudrait son poids d’argent, et
encore on n’en trouverait pas.
Les Zéyâdyeh, les Areîgât, les Zaghâouah, apportent au Dârfour le sel
qu’ils vont chercher au puits de Zaghâouy. Sans eux, les Fôriens en
manqueraient presque totalement. Au Dârfour proprement dit, le sel est
très-recherché. Il l’est encore davantage au Dâr-Sila, au Fangarau et au
Rau_n_ah. Chez les Fôriens, la mesure de sel, quand il est en petite
quantité sur les marchés, se vend pour vingt mesures semblables de
doukhn (_penisetum typhoïdeum_, grain dont on fait du pain) ; si le sel
est abondant, la mesure vaut quinze mesures de doukhn ; dans les moments
de la plus grande abondance, il se vend pour douze mesures, même pour
dix mesures, mais jamais au-dessous.
Le sel de Mydaûb est réservé spécialement pour les vizirs et les autres
grands du pays. Le sel de Zaghâouy est le plus mauvais qu’on puisse
rencontrer dans le monde ; il est mêlé d’une quantité considérable de
terre. Aussi, les gens de la classe aisée, avant de se servir de ce sel,
le jettent dans l’eau, l’y laissent fondre, puis décantent l’eau après
que la terre s’est déposée au fond du vase ; ensuite ils font évaporer
le liquide, et le sel reste propre... Certes ! si les Fôriens voyaient
du sel comme celui de Rosette ou de Tunis, ils se le disputeraient entre
eux à coups de sabres.
Dans certaines localités des monts Marrah, on a le sel _falgo_. On le
prépare en fragments allongés qui servent en guise de monnaie dans les
marchés.
Il résulte de ce que nous venons de dire, qu’il y a au Dârfour trois
variétés de sel. Le plus commun et le plus abondant, mais en même temps
le plus mauvais, est celui de Zaghâouy ; le meilleur et le plus rare est
celui de Mydaûb ; le moyen en quantité et en qualité est le _falgo_. En
général, il n’y a guère que les gens d’une certaine aisance et les
riches qui puissent se procurer du sel. Les pauvres salent presque toute
leur nourriture avec de l’eau dans laquelle ils ont lavé de la cendre.
Ils jettent la cendre dans un vase à fond criblé de très-petits trous ;
par-dessus, ils versent de l’eau qui filtre à travers cette cendre et
s’écoule peu à peu par les trous. Cette eau filtrée, qu’on appelle
_kambo_, est le sel des pauvres et leur sert à préparer leurs mets. J’ai
goûté de ce sel liquide ; il a un goût d’amertume fade, repoussante, et
qui soulève le cœur.
Quant au falgo, plusieurs personnes qui l’ont vu extraire m’ont raconté
qu’on le retire d’une terre particulière que les montagnards recueillent
dans certaines localités de leurs montagnes. Ils jettent cette terre
dans de larges vases et la traitent à grande eau, à peu près comme on
opère pour séparer le sel de nitre. On reprend cette eau, on la verse
dans d’autres vases, dans le fond desquels sont pratiqués plusieurs
enfoncements coniques qui font office de moules, et on laisse le liquide
s’évaporer spontanément. Le résidu salin se rassemble dans les cônes et
s’y dessèche en fragments opaques de forme pyramidale, d’une
cristallisation irrégulière, de couleur grisâtre et d’un goût agréable.
Il me reste à dire quelques mots sur l’industrie, sur les occupations
domestiques, sur les derniers devoirs rendus aux morts.
L’industrie est fort peu développée chez les peuples de l’Afrique
centrale. Au Dârfour et au Ouadây, il n’y a guère, en fait d’arts, que
ceux du tisseur, du forgeron, du laboureur, du fileur, du fondeur
(c’est-à-dire du fabricant de lances, d’arcs, de flèches et de quelques
grossiers ustensiles pour l’agriculture et les besoins les plus
ordinaires et les plus communs de la vie). Au Dârfour, il y a des
étrangers, originaires du Katakau, qui teignent en bleu avec l’indigo,
et qui savent produire les nuances bleu-noir chatoyant du godâny et du
teykau.
Les Fôriens tannent parfaitement les peaux ; ils ont pour cela tout ce
qu’il leur faut en instruments de travail et en matières premières. Ils
préparent, avec les peaux de bœufs et de chameaux, des sacs, de grandes
et belles pièces de cuir qu’ils appellent _doubourkou_ et qui servent,
les unes pour s’asseoir et pour dormir, les autres pour cribler les
grains, etc. Avec les peaux de chèvres et de boucs, ils fabriquent de
belles outres et des sacoches pour les provisions de voyages. Des peaux
de moutons, ils font du _sekhtyân_ ou cuir souple, rouge ou vert, pour
recouvrir les fourreaux de sabres, garnir les selles, etc. Après que le
sekhtyân a été bien tanné, ils le teignent en rouge avec le _kouloûd_,
sorte de moëlle végétale d’un rouge foncé, extraite d’un arbrisseau et
qui ressemble à la moëlle spongieuse et légère de la tige du petit
_dourah_. On fait bouillir le kouloûd assez longtemps dans de l’eau ;
ensuite on en teint le cuir, qui prend alors une belle couleur rouge
analogue à celle que communique la cochenille. Quant aux cuirs verts, on
les teint avec le _zindjâr_ ou cuivre oxydé à l’air ; on obtient ainsi
une nuance d’un vert-clair. Ces cuirs verts sont beaucoup plus chers que
les cuirs rouges.
Au Dârfour, il y a des espèces de matelassiers qui fabriquent les
surtouts ou caparaçons pour le harnachement des chevaux ; ces surtouts
sont faits à la manière des couvertures piquées que l’on a en Égypte (et
ailleurs), et sont ornés de bigarrures assez singulières. Nous les
décrirons au chapitre de la _Tactique militaire_.
Il n’y a réellement pas d’autres arts au Dârfour, que ceux que nous
venons d’indiquer. Pour les besoins qui, dans les pays civilisés, ont
créé des professions, les Fôriens s’entr’aident et se servent
mutuellement. Ainsi, les voisins, entre eux, se rasent la tête les uns
aux autres ; ils se passent ainsi de barbiers. Un individu veut-il se
construire une demeure, il est aidé pour cela par ses amis, à la simple
condition de leur donner à dîner et à souper.
Si un homme meurt, un ami et surtout un faguyh ou cheykh lui rend les
derniers devoirs, lave le cadavre et l’ensevelit ; car tout le monde
connaît la manière d’accomplir ces simples cérémonies. Quand une femme
meurt, les devoirs funèbres lui sont rendus par une femme âgée. Pour
transporter un mort en terre, on fabrique instantanément un brancard
grossier avec deux longs bâtons assez forts que l’on maintient à
distance convenable avec une ou plusieurs cordes, de façon à représenter
des sangles (_Voy._ fig. 7). On étale sur ces cordes une sorte de lit,
c’est-à-dire, par exemple, un _bourch_ ou natte fine faite en lanières
de feuilles de daûm, ou bien un _hacyrah_ ou natte ordinaire en petit
jonc ou en paille. On place le cadavre là-dessus, et on l’emporte à
bras ; car les manches de cette espèce de civière sont trop courts pour
qu’il soit facile de la porter sur les épaules. Ce sont encore les amis
et connaissances du défunt qui creusent sa fosse. Chaque mort est
toujours seul dans une fosse isolée. Ni ceux qui ont lavé le cadavre, ni
ceux qui l’ont transporté au tombeau, ne reçoivent de rétribution. Il en
est de même pour ceux qui récitent en commun le Coran pour le repos de
l’âme du défunt, ou qui récitent les prières de l’_itâcah_ ou
délivrance[160], ou qui disent le chapelet _du pardon_.
J’ai vu compter au Dârfour les prières du chapelet au moyen de fragments
de petit jonc, comme le jonc des nattes fines[161]. Chaque individu qui
vient prendre part à ces sortes de prières taille dix petits fragments
de jonc et dix autres fragments plus grands. Quand il a prononcé sur son
chapelet ordinaire, le premier cent de « _lâ Ilâh ill’ Allâh_ (Il n’y a
pas d’autre Dieu que Dieu), » il met de côté un petit fragment de jonc ;
après le second cent, il met un autre petit fragment avec le premier, et
ainsi de suite jusqu’à ce que les dix petits fragments soient tous
réunis. Alors, comme sur chaque grain de chapelet le priant a prononcé
« _lâ Ilâh ill’ Allâh_, » il résulte que, quand ses dix petits fragments
sont rassemblés, il a articulé mille fois ces mêmes mots « _lâ Ilâh ill’
Allâh_. » Afin de se rappeler ou de compter le nombre des mille, il met
de côté un des dix grands fragments de jonc. A chaque mille, il en fait
de même jusqu’au dixième ; et alors il sait qu’il a articulé dix mille
fois les saintes paroles.
Les Fôriens prétendent que les morceaux de jonc, qui ont servi ainsi à
compter les prières du chapelet du pardon, ont acquis, par cela seul,
des vertus bienfaisantes. Ainsi, un fiévreux qu’on parfume avec la fumée
de ces brins de jonc, guérit sur le champ de sa fièvre. En brûlant ces
joncs et en en mettant la cendre dans de l’eau, on a un collyre dont la
vertu sainte est telle qu’un ophthalmisant qui s’en lave les yeux
pendant trois jours de suite, le matin, est nécessairement guéri. Si on
dépose ces bouts de jonc entre un mort et son suaire, Dieu traite l’âme
du mort avec plus de bonté et se montre moins sévère dans l’appréciation
des fautes du défunt, et cela grâce aux bénédictions attachées aux brins
de jonc.
La charité fraternelle, en vue de Dieu, est chose commune au Dârfour.
Celui que quelque malheur a frappé est toujours secouru par ses amis et
par ceux qui le connaissent.
Les Fôriennes n’ont aucune habitude des travaux domestiques auxquels se
livrent les femmes des pays policés. Les filles des riches passent une
partie de la journée à se parer, à se frotter le corps avec du beurre et
les cheveux avec de la graisse, à se mettre du keuhl aux yeux, à se
parfumer, à se friser. Après qu’elles ont fini, elles s’occupent des
soins de la maison ; puis elles se mettent à tisser des _bourch_ ou
nattes fines avec les feuilles de daûm découpées, qu’elles ont teintes
de différentes couleurs, en rouge, en noir, en vert, en jaune. Ces
nattes sont légères et du plus joli travail, elles ont un coup d’œil
charmant et semblent inviter ceux qui les voient à s’asseoir ou à dormir
dessus.
La Fôrienne, même de condition aisée, prépare ordinairement la
nourriture à son mari et aux hôtes ou convives qui viennent à la maison.
Aux époques des travaux agricoles, les femmes des familles pauvres
s’occupent avec leurs maris aux semailles, à la moisson, à la récolte
des grains, du coton. Dans les autres temps de l’année, elles font des
provisions de fruits et de plusieurs graines sauvages pour leurs
familles. Ainsi, quand le fruit du héglyg (_balanites ægyptiaca_), du
nabk-karnau est à maturité, elles en cueillent pour toute l’année. De
même pour le riz, le défré, le koraîb[162], le fruit de l’andourâb,
celui de l’ardeîb ou tamarin, celui du mokhaît. (Le fruit de l’andourâb,
arbre de taille moyenne, est de la grosseur du fruit de la morelle ;
c’est une baie à trois pépins.) Le fruit du Mokhaît, arbuste qui ne
dépasse guère la hauteur d’un homme, est dur et du volume d’une aveline.
On le fait digérer dans de l’eau qu’on renouvelle plusieurs fois pour le
dépouiller de son amertume et en séparer la matière mucilagineuse. On
reconnaît que l’amertume est enlevée, lorsque l’eau de digestion et de
lavage ne renferme plus de mucilage. Alors on retire le fruit de l’eau,
on le fait sécher au soleil, et plus tard il sert de nourriture.
Certaines personnes le broient ou le moulent pour en faire de la
bouillie ; d’autres le mangent tel qu’il est après qu’il a été desséché
comme je viens de l’indiquer. Le nom de _mokhaît_, qui signifie
_mucilage_, a été donné à ce fruit et à l’arbre qui le produit, à cause
de sa matière muqueuse et tellement visqueuse qu’elle adhère aux doigts
de ceux qui, en le cueillant, le brisent ou l’écrasent légèrement dans
leurs mains.
Les femmes travaillent aussi, dans la saison, à récolter les pastèques.
Il y a au Dârfour deux espèces de pastèques : la grosse pastèque
ordinaire qu’on cultive en Égypte, et la pastèque fôrienne qui n’est pas
plus grosse qu’une coloquinte. Lorsque l’on a cueilli cette dernière
espèce, on en enlève l’écorce, puis on coupe la pulpe en quatre zestes
qu’ensuite on fait dessécher. Pour en manger, on en pile plusieurs
morceaux jusqu’à ce qu’ils soient réduits en farine, et on en prépare
une bouillie ou sorte de crème qui est agréable.
Dans les campagnes, les femmes vont travailler aux champs avec leurs
maris. Elles coupent avec une sorte de binette ou de sarcloir les herbes
épineuses qu’elles amassent ensuite à part. Les filles, dès qu’elles
sont assez grandes, accompagnent leurs parents dans ces travaux
rustiques ; jusqu’alors, elles gardent les troupeaux aux pâturages. Le
soir, au retour des champs, la femme rapporte une charge de bois ou
d’herbes sèches pour cuire les aliments et aussi pour avoir de la
lumière dans la hutte ; car là on n’a que la flamme du bois et des
matières végétales desséchées, comme moyen d’éclairage.
Les pauvres, pour ressource ordinaire, s’achètent, dès qu’ils le
peuvent, une chèvre ou une brebis ; lorsqu’elle a mis bas, le lait leur
sert de nourriture.
Du reste, les pauvres sont dans le plus triste dénument et dans la plus
affreuse misère. Sans cesse ils ont à souffrir de la tyrannie de leurs
gouverneurs ; sur eux pèsent les exigences des guerres, les corvées
publiques. Toute leur vie n’est qu’une vie d’esclaves.
[Note 156 : _Voy._ note 40.]
[Note 157 : _Voy._ note 41.]
[Note 158 : _Voy._ note 42.]
[Note 159 : _Voy._ note 43.]
[Note 160 : _Voy._ note 44.]
[Note 161 : _Voy._ note 45.]
[Note 162 : _Voy._ note 46.]
=CHAPITRE VII.=
Mœurs et coutumes. — Dignités ; fonctions. — Kamkolak. — Mômo. —
Habbâbah. — Aguîd. — Vizirs ou émyn. — Kâmnah. — Turguenak. — Rois. —
Audiences publiques du sultan. — Cérémonie bizarre du salut du vendredi.
— Kabartou. — Costume des turguenak. — Timbales du mont Thoraya. —
Manière de porter plainte au sultan. — Sorte de quarantaine. — Tribunal
des kamkolak. — Vénération pour le sultan. — Nul ne doit porter le même
nom que lui. — Eau du sultan. — Cérémonies pour pénétrer dans le
palais ; réceptions particulières. — Jeunes filles habbâbah. —
Inspecteurs des charges. — Nul ne monte à âne. — Forgerons et chasseurs.
— Coutume des chérifs. — Innovations interdites. — Projet de battre
monnaie.
Sachez que Celui qui a l’unique et souveraine puissance sur le monde,
Celui qui n’a besoin ni de vizirs ni de conseillers, a inspiré à chaque
nation la manière dont elle doit se gouverner et se conduire, afin
d’éviter et de prévenir les agitations et les souffrances. Dieu
connaissant par sa prescience que, chez les nations, la multitude ne
suivrait le droit chemin que si elle y était contrainte par l’autorité
de souverains, dépositaires de la force et du pouvoir, et que, si les
sociétés étaient sans direction, les forts opprimeraient les faibles, et
braveraient les lois de l’équité, Dieu a donné aux peuples
l’intelligence, les a parés du manteau de la réflexion, et dès lors
chaque nation a consenti à se constituer un chef qui la gouvernât selon
les principes du bien, s’éloignât des sentiers de l’injustice, traitât
les sujets d’une manière équitable, prodiguât pour eux ses ressources,
défendît l’opprimé contre l’oppresseur, et vengeât toute blessure portée
par des bras coupables.
Et certes, le souverain le plus puissant de tous les souverains du
Soudan, le plus respecté, le plus généreux, fut le sultan Sâboûn. Il fut
toujours grand dans ses libéralités ; toujours ses dons enrichissaient,
toujours ses faveurs étaient placées avec discernement ; toujours celui
qui recevait, était au comble de ses vœux.
Il est de principe au Ouadây, de ne reconnaître pour chef de l’État
qu’un prince issu d’une mère d’origine noble, dont la noblesse soit
pure, bien constatée et prouvée ; en d’autres termes, la mère du
souverain doit être d’une des cinq tribus privilégiées. Le fils d’un
sultan, né d’une esclave, fût-elle des descendants du prophète, et à
plus forte raison si elle est d’extraction inconnue, ne saurait parvenir
au sultanat.
Quand j’étais au Ouadây, le sultan régnant était Mohammed-Abd-el-Kérym,
surnommé Sâboûn. Il était fils du Sultan Mohammed Sâleh, fils du sultan
Mohammed Gaûdeh, surnommé Kharyf-el-Teymân, fils du sultan Mohammed-
Aroûs le jeune, fils du sultan Mohammed-Aroûs l’ancien, fils du sultan
Séleîh. Cette filiation généalogique, je l’ai entendu proclamer par
l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn, lorsque de la chaire sacrée, au
prêche du vendredi, il demandait les bénédictions du Ciel pour ce
prince.
Les places, fonctions et dignités, au Ouadây et au Dârfour, diffèrent
dans leurs corrélations et leur nature. Comme pour honorer leur
souverain, les Fôriens (ainsi que nous l’avons dit dans le voyage au
Dârfour) les ont dénommées et coordonnées d’après les noms et la
position des membres du corps. Les Ouadâyens n’ont pensé dans cette
coordination qu’à l’utilité de leur pays, ils n’ont été inspirés que par
des vues de bien général. Plusieurs fonctions sont établies uniquement
d’après les divisions des provinces de l’État.
Les _kamkolak_ sont au nombre de huit, quatre de premier degré et quatre
de second degré. Les premiers sont chargés d’examiner et de discuter les
différends des particuliers. Ils forment un conseil délibérant et un
tribunal judiciaire. Ils ne portent à la connaissance directe du sultan
que les affaires de quelque importance. Dès qu’ils en ont terminé une,
ils en dressent le procès-verbal, qu’ils soumettent ensuite au contrôle
et à la sanction du sultan. Le sultan ne révoque et n’annule jamais les
jugements des kamkolak, quand même ces jugements seraient erronés.
Seulement dans ce dernier cas, le prince avertit les kamkolak qu’ils se
sont trompés, il leur adresse ses remontrances et les invite à se mettre
en garde contre toute erreur. Si le même fait se présente une seconde
fois, le sultan les destitue ; et encore alors il laisse exécuter leur
jugement par respect pour la dignité des fonctions de juges, à moins
cependant que la sentence ne soit par trop injuste. Dans cette
circonstance, il en renvoie l’examen au câdi, c’est-à-dire au tribunal
suprême. De sa seule autorité, le prince ne casse aucun de leurs
jugements.
La dignité la plus élevée après celle de kamkolak est celle de la
_mômo_ ; elle est affectée à la mère du sultan. Cette dignité, quand la
mère du sultan vient à mourir, est transférée à l’aïeule du prince. Si
l’aïeule n’existe plus, il n’y a plus de mômo ; et la dignité la plus en
relief alors, après les kamkolak, est celle de _habbâbah_ ; elle est
spéciale à la première des femmes du sultan, à celle qui tient le rang
le plus élevé.
Ensuite viennent, par ordre de considération et d’importance, les
dignités des _aguîd_ proprement dits, des _visirs_, du _kâmnah_ et des
_turguenak_.