sans valeur et sans utilité pour les peuples plus civilisés. Telles sont
les diverses espèces de _kharaz_ dont nous allons parler et dont nous
avons déjà dit quelques mots dans le voyage au Dârfour. (Les kharaz sont
les _verroteries_ proprement dites ; cependant le nom de kharaz
s’applique aussi à d’autres objets ou matières que celles que nous
comprenons en français sous le terme de verroterie. Les indications
données dans ce chapitre délimiteront l’étendue du mot.)
Le _mansoûs_ est un kharaz d’ambre jaune et de grosseur variable. Il y a
le no 1, ainsi désigné parce qu’_un_ chapelet de ce mansoûs, qui est le
plus cher, pèse un rotl ou une livre d’environ douze onces. Il est en
grains arrondis, légèrement aplatis. Les femmes en font des colliers ou
en mêlent des grains à leurs colliers. Il n’est acheté que par les
filles et les femmes des grands, des rois, etc. Le no 2 est celui dont
_deux_ chapelets pèsent un rotl ; il est moins cher que le précédent, et
est recherché par les femmes de moyenne aisance. Il y a ensuite le no 3,
et ainsi de suite.
Le _raych_ est un kharaz allongé, cylindrique, rarement sphérique. Il a
l’aspect du marbre blanc, et est marqué de raies.
Le _soûmyt_ est plus cher que le raych. C’est un kharaz allongé, assez
petit, brun et marqué de raies blanches circulaires. Les femmes et les
filles des grands, des rois, en font leur parure. Souvent un seul soûmyt
se vend pour deux esclaves ; s’il est abondant, il se vend pour un
esclave.
Le _mangoûr_ est un kharaz arrondi et qu’on exporte de la Galilée. Les
Fôriennes portent souvent autour des reins, sur la peau, cinq ou sept
tours de ces kharaz enfilés dans des cordons. Le mangoûr est vert, ou
jaune, ou noir, et piqueté. Le noir est plus connu sous le nom de
_michâhreh_.
Le _rougâd-el-fâgah_ est plus cher que le mangoûr, plus gros, plus lisse
et plus beau. Aussi le rougâd-el-fâgah est recherché comme parure
secrète par les Fôriennes de condition aisée, et le mangoûr par les
Fôriennes de moyenne condition.
Le _mangoûr_ est du volume à peu près d’une noix ordinaire, et le
rougâd-el-fâgah du volume d’une grosse noix. Tous deux sont en terre
cuite couverte d’un vernis comme celui de la faïence. Mais le rougâd-el-
fâgah est d’un travail plus parfait, est mieux verni, d’un coup d’œil
plus agréable et d’un prix plus élevé. Le mangoûr est raboteux, comme
plissé à sa surface, et assez grossièrement vernissé. Aussi se vend il
assez bon marché.
Ces deux sortes de kharaz sont employés par les Fôriennes comme parure
cachée, c’est-à-dire, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, en sortes
de ceintures appliquées sur la peau. L’intention de ce genre de parure
est d’exciter les émotions voluptueuses des hommes, de les provoquer et
de les animer par le léger cliquetis que laissent entendre les ceintures
dans les moments de contact amoureux. Lorsqu’un individu rencontre une
femme à l’écart et qu’il veut l’agacer, il la touche à la ceinture et en
fait cliqueter les kharaz. Si la femme semble accueillir la provocation
et se tait sans s’éloigner plus vite, il lui tend la main et on
s’accorde. Si la femme le repousse, il passe son chemin.
Ce qui prouve que les Fôriennes ne portent ces ceintures de kharaz que
pour en faire entendre le cliquetis lorsqu’il le faut, c’est que le
premier tour est assez solidement fixé sur les reins, tandis que les
autres tours sont mobiles et presque flottants.
Parmi leurs ressources de coquetterie et de séduction, les Fôriennes ont
encore, comme partie importante de leur parure, les bracelets, les
_tamymeh_, les _khalkhâl_ ou chevillères, autrement périscélides. Les
bracelets sont en cuivre, ou en ivoire, ou en corne. Les premiers sont
appelés _damleg_, les second _âdj_ ou ivoires, et les troisièmes _kym_.
Les tamymeh, comme nous l’avons déjà dit dans le _Voyage au Dârfour_,
sont un ornement pour la tête et en même temps une amulette protectrice.
Chaque tamymeh a ordinairement un petit grelot qui bruit lorsque la
femme marche, remue ou tourne la tête. Les bracelets aussi font entendre
un petit claquement lorsqu’elles remuent le bras. Les chevillères sont
des anneaux en cuivre que l’on porte au-dessus des chevilles, et qui,
par le mouvement ou le choc des pieds, produisent également un léger
clapotement.
Le goût de ces diverses parures est répandu dans tout le Soudan. Au
Sennâr, les femmes ont, au lieu de mangoûr et de rougâd-el-fâgah, des
espèces de kharaz en argent, creux, et dans lesquels sont enfermés de
petits cailloux. Ces kharaz, appelés _hoûmeh_, sont fixés sur une bande
de cuir qui se ceint au-dessus des hanches, sur la peau ; par le
mouvement de la marche, ces kharaz sonnent comme de petits grelots.
Au Dârfour, à Kôbeih, le _harich_ sert de monnaie. C’est un petit kharaz
vert, ou bleu, ou jaune. Les femmes pauvres qui ne peuvent se procurer
des mangoûr portent le harich en ceinture.
Le _mourgân_ ou _mourjân_, corail, est de deux espèces : le _gass_ et le
_mouderdem_. Ce sont les deux seuls coraux qui soient connus au Dârfour.
Le gass est un kharaz allongé et qui, comme le mansoûs, a plusieurs
numéros.
Le _fâo_ est un corail artificiel en fragments allongés ou sphériques.
Le fâo sphérique est spécialement appelé _mouderdem_. Les deux espèces
se vendent à bas prix, et sont très-répandues parmi les femmes du
peuple. Ce corail, ainsi que le corail naturel, est très-souvent mêlé au
mansoûs, au raych et au soûmyt, dans les colliers des Fôriennes.
Le _dem-er-raâf_ (sang de l’hémorragie nasale) est un kharaz en verre
d’un rouge de sang, il se fabrique en Europe. Il est en petits grains et
de deux espèces, longs et _mouderdem_ c’est-à-dire sphériques. Il se
vend à bas prix. Les Fôriennes des classes pauvres en font des colliers,
des tamymeh et parfois des _moudraah_ ou sortes de brassières ou
colliers que l’on porte au bras, au-dessus du coude.
Parmi les autres marchandises importées au Dârfour, il y a encore les
_tarboûch_ ou calottes rouges tissues. Les Fôriens n’aiment que les
tarboûch de forme allongée, un peu rétrécis en haut, et qui se
rapprochent du _tartoûr_ ou bonnet conique.
Les djellâb ou marchands d’esclaves rapportent, à leur retour au
Dârfour, des étoffes assez fines (de calicot et de madapolam) connues en
Égypte sous le nom de _madrâcy_, et dont la pièce est de soixante _pyks_
ou coudées. Dans le pays où les djellâb achètent ces étoffes, ils font
de chaque pièce trois coupons de vingt pyks, les font teindre et les
emportent ainsi. Ils vendent ordinairement un coupon pour un esclave.
L’_ilâgueh-kéçâouy_, étoffe assez grossière (en soie et coton) est aussi
importé au Dârfour, où il se vend sous le nom de _gogary_. Chaque pièce
est mise en deux coupons, qui ensemble valent le prix d’un esclave. Le
coupon est appelé _garin_. Les femmes des grands s’en couvrent la
poitrine (en roulant le coupon comme une large bande, qui passe par-
dessous les aisselles et parfois sous une aisselle et par-dessus
l’épaule opposée).
Il y a encore les _chaûter_, étoffes appelées en Égypte _àbak_. C’est
une sorte de toile de coton assez grossière et ayant vers l’extrémité
une large bande rouge faisant partie du tissu même. La pièce se vend, au
Kaire, 9 ou 10 piastres (environ 2 francs 50 centimes). En Égypte, on
s’en sert pour les matelas de divans et de lits, les doublures des
couvertures piquées. Les djellâb ne les emportent au Dârfour qu’après
les avoir fait teindre. Six pièces de chaûter se vendent pour un esclave
quand les esclaves sont chers. J’ai vu vendre des esclaves à trois
chaûter l’un.
Au Dârfour, le gros drap rouge que les gens du commun achètent en Égypte
à bas prix, se vend aux rois, qui en garnissent les harnachements de
leurs chevaux.
Les ânes étrangers, tels que ceux d’Égypte, ont une très-grande valeur
au Dârfour. Ainsi, un Fôrien achètera un bon âne d’Égypte pour dix
esclaves.
On porte au Dârfour beaucoup de _sunbul_ (_spica celtica_, le nard), le
_mahleb_ (amande du _prunus mahleb_, espèce de cerisier sauvage,
indigène de Lorraine, et donnant le bois dit de Sainte-Lucie), le bois
de sandal, le _cheybeh_ (espèce d’armoise mêlée de souchet), les
feuilles de _mersyn_ ou myrte, le _karanfoul_ ou girofle, le _kab-el-
tyb_ (sorte d’iris ou _glarea_), le café, le savon ; toutes ces
substances, excepté, bien entendu, les deux dernières, sont réduites en
poudre par les Fôriens pour en composer leurs cosmétiques. Et,
d’ailleurs, on ne porte le café et le savon que sur commande des
particuliers, ou comme cadeaux.
Le cuivre rouge, mais seulement ce qu’on appelle en Égypte _corâdhah_ ou
vieux cuivres hors de service et _rognures de cuivre_, est importé en
grande quantité au Dârfour. Ces cuivres ne peuvent être employés
qu’après avoir été refondus. Ce sont de vieux chaudrons défoncés, ou
dégradés, ou usés. Ils se vendent à très-haut prix. Les Fôriens les
fondent avec un peu de zinc pour en avoir un laiton dont on fabrique
surtout des khalkhâl ou chevillères et des damleg ou brassières. (Les
hommes portent les damleg au-dessus du coude ; les femmes les portent
souvent au poignet.) Au Dâr-Rau_n_ah, quatre damleg, avec environ un
rotl de sel, valent un esclave (car le sel est très-rare dans presque
tout le Fertyt ; il y est généralement apporté du dehors).
Le _tének_ jaune ou cuivre jaune en feuilles est très-cher au Dârfour.
On en fait des _frontaux_ ou plaques qu’on attache comme ornement sur le
front et le chanfrein des chevaux. Un grand qui n’a pas de _frontail_ à
son cheval est fort peu considéré.
Le _laiton en fil_ est acheté surtout par les Fôriens de haut rang et
par les riches. On le tourne ou entrelace en manière d’ornement sur les
hampes des lances. Les habitants du Farâougueh excellent dans ce genre
de travail. Le sultan et les premiers personnages font venir de cette
contrée les ouvriers les plus habiles pour orner et parer des lances.
L’_étain_ est également recherché au Dârfour ; on en fabrique les
anneaux qui servent de monnaie au Fâcher.
Le _khaddoûr_, kharaz allongé, blanc, ou rouge, ou bleu, et que les
négociants étrangers transportent au Dârfour, passe par la voie des
caravanes marchandes jusqu’au Dâr-Rau_n_ah, au Farâougueh, au By_n_ah,
au Châla, où les femmes en font leur principale parure. Le khaddoûr a
peu de valeur au Dârfour proprement dit ; on ne le voit que sur les
domestiques et les pauvres.
Le _keuhl_ ou _athmed_ des Arabes (appelé dans le langage chimique
sulfure d’antimoine), se vend en fragments bruts de couleur bleu
noirâtre et d’un brillant métallique.
Les _aiguilles_, bien qu’elles soient une marchandise de mince valeur en
elle-même, se vendent très-cher au Dârfour ; on achète parfois un
esclave pour un millier d’aiguilles.
Les _rasoirs_ sont également très-recherchés ; car ceux que fabriquent
les Fôriens sont en très-mauvais acier, à tranchant dur et d’un service
difficile et pénible ; ils ne rasent pas, ils écorchent.
Les _selles turques_, avec les couvertures feutrées qu’on place dessous,
se vendent facilement aux personnages de distinction, qui seuls en font
usage. Il en est de même des _étriers_ à la mamelouk, dits aussi étriers
à la turque, des cottes de mailles et des sabres droits ou lattes ; le
sultan seul porte le sabre cambré. Les grands ne peuvent avoir que le
sabre droit ; ils y font monter, au-dessus de la poignée, un pommeau en
argent, quelquefois doré. Ce pommeau est sphérique, creux, et renferme
toujours, dans sa cavité, quelques cailloux qui, lorsqu’on dégaine ou
qu’on agite le sabre, font entendre un cliquetis singulier. Chaque émir
ou vizir, à cheval, a toujours deux sabres attachés, par le côté de la
poignée, à la tête de la selle ou _carboûs_ antérieur, et, par l’autre
extrémité, au trousse-quin ou _carboûs_ postérieur. Ces deux sabres
passent sous la cuisse gauche du cavalier. Le sabre à pommeau en sphère
d’argent est appelé, par comparaison, _abou toûmah_, ou _à tête d’ail_.
Il est exclusivement réservé aux émirs de premier ordre. Les émirs
d’ordre secondaire ou inférieur, lorsqu’ils garnissent leurs sabres d’un
pommeau, ne doivent avoir que la sphère en cuivre.
Le _papier à écrire_ est aussi un objet de commerce qu’exploitent les
marchands voyageurs.
Mais ce dont on retire le plus de profit dans le Soudan, c’est
l’importation du _talari_ ou douro d’Espagne, appelé en Égypte et dans
les contrées de la Nigritie _ryâl abou medfa_ ou _ryâl_ (réal) _à
canon_[157]. Assez souvent, un esclave ne vaut que huit à dix talaris
(de 40 à 50 et quelques francs). D’autre part, le transport de cette
monnaie est facile et n’entraîne aucuns frais.
Le _soufre en colonnes_ (soufre en canon), quoique étant un objet de
faible valeur par lui-même, est très-recherché au Soudan et s’y vend
fort-cher.
La vente des _livres de jurisprudence_ musulmane et du _hadyth_ ou livre
des traditions ou paroles du Prophète, donne aussi un profit
considérable.
Il y a trente ou quarante ans, les Djellâb apportaient au Dârfour des
milâyeh hédjâziens que les grands de la cour achetaient pour s’en
draper. Mais aujourd’hui, cette importation a cessé et est remplacée par
celle des ilâdjeh. On en coupe la pièce en deux lés qu’on réunit par une
couture, dans le sens de la longueur, ce qui forme une pièce large dont
ensuite on orne les deux extrémités avec une longue frange. Cette sorte
de vêtement, dont se drapent les rois, est appelée _faîr_. Lorsque le
sultan investit quelqu’un de la dignité de roi, il donne un _faîr_ au
récipiendaire ; et lorsque le roi est dépouillé de sa royauté, le sultan
lui reprend le _faîr_. Aujourd’hui on emploie encore pour cette espèce
de vêtement des indiennes rayées et qui figurent l’ilâgueh ; on coupe
chaque pièce en quatre lés dont on frange les deux extrémités. Les
marchands tiennent ces indiennes à un prix aussi haut que les ilâgueh.
On porte au Dârfour, pour les vendre aux faguyh ou cheykh, des
_encriers_ en cuivre ou encriers à étui, à la forme orientale, des
_grattoirs_, sortes de petits couteaux à lame immobile et avec lesquels
on taille les _calam_ ou roseaux à écrire, enfin des _canifs_ européens.
La _mousseline_ pour turbans, les _souliers_, les _babouch_ ou longs
chaussons en cuir jaune pour les femmes, viennent aussi du dehors, mais
par voie de commandes ou comme cadeaux.
Les articles de commerce que nous avons mentionnés ici sont fournis par
l’Égypte au Dârfour. Il n’y a d’excepté que les raych, les soûmyt et le
bois de sandal, qui viennent du Hédjâz par le Sennâr, le _loubân_[158]
(oliban, encens), le sunbul et le mahleb. Les importations sont les
mêmes pour le Ouadây que pour le Dârfour. Toutefois les Ouadayens, étant
encore moins policés que les Fôriens, sont moins recherchés dans leurs
goûts. D’autre part, les sultans ouadayens eux-mêmes ont modifié ou
empêché l’importation de certains objets en en prohibant l’usage. Par
suite de cela, le khaddoûr, qui est la parure habituelle des femmes
pauvres au Dârfour, est, au Ouadây, l’ornement des femmes des plus
grands personnages.
Les _selles_ égyptiennes ou turques, les étoffes _gros feutre_, dont on
fait les couvertures sur lesquelles on place la selle, sont défendues
aux Ouadayens. Il n’y a, comme nous l’avons déjà indiqué, que le sultan
qui s’en serve. Quant aux autres marchandises et objets de parure, on ne
recherche au Ouadây que les kharaz khaddoûr, raych, dem-el-raâf, le
corail naturel et le corail artificiel, le cuivre, les calicots, les
milâyeh, les diverses espèces de parfums que nous avons mentionnés, les
cottes de mailles, les sabres, le cuivre jaune en lames. Ces articles
arrivent au Ouadây par le Fezzân.
Les Ouadayens, beaucoup plus que les Fôriens, recherchent la soie filée.
Ils en parent le devant de leurs vêtements blancs, en y brochant des
broderies en rouge, jaune, bleu, entremêlées. Ce genre de parure n’est
pas de leur invention ; ils l’ont imité des Bâguirmiens.
On envoie du Barnau au Ouadây le _teîko_ et le _godâny_ qui sont des
étoffes noires de la largeur de deux ou trois pouces au plus. Mais
souvent plusieurs pièces sont cousues entre elles selon leur longueur.
La plupart des marchandises importées au Ouadây y viennent par le
Fezzân ; quelques-unes y arrivent par le Dârfour, très-peu par le
Barnau.
Les ânes sont de peu d’usage au Ouadây. Presque jamais on ne les monte.
A Ouârah on ne voit jamais personne à âne.
Au Dârfour, on apporte une sorte de kharaz de la longueur de près de
trois travers de doigt, et le plus ordinairement il est blanc et noir ;
c’est le _chôr_. Les femmes l’enfilent dans des fils pris des feuilles
du daûm ou des tiges de graminées telles que le _halfa_ (_lygæum
spartum_, L.). Les femmes des riches mettent entre un kharaz blanc et un
kharaz noir, un grain rond de corail naturel ; les femmes pauvres y
mettent un grain de fâo ou un dem-el-raâf ; les riches y mettent parfois
du mansoûs no 3. On compose ainsi des _moudraah_ ou colliers pour les
bras.
Nombre de jeunes Fôriens portent de ces brassières ou colliers. Celui
qui en a le bras paré indique par là qu’il aime une jeune fille et qu’il
en est aimé. Les objets de parure que se donnent deux amants sont des
gages d’un amour impatient, gages qu’ils ont toujours avec eux, afin de
s’aider à supporter les moments d’absence. Lorsqu’une jeune fille reçoit
quelque chose de son amant, c’est ordinairement un anneau ou un
_cadmoul_. Le cadmoul est un morceau d’étoffe de coton, large d’environ
un empan et long d’à peu près trois pyks ou coudées, ayant à chaque
extrémité des raies en soie rouge d’au moins un pouce de largeur, et
séparées entre elles d’environ quatre pouces. Le cadmoul ressemble assez
au _tikkeh_ ou bande d’étoffe étroite qu’en Égypte on passe dans la
coulisse des _cherouâl_ ou caleçons, pour les froncer et les maintenir
autour des reins. Un jeune homme qui a donné à sa maîtresse, ou à son
amante, un beau cadmoul à nombreuses raies en soie, est vanté et cité
partout comme un modèle, et la jeune fille s’en enorgueillit. L’amant
alors reçoit ordinairement de celle qu’il aime un moudraah ; il le porte
à son bras, et est tout fier de son bonheur.
Voici une anecdote à propos de ces moudraah ou brassières.
A mon arrivée au Dârfour, mon père avait deux concubines. L’une, plus
aimée que l’autre, commandait, gouvernait dans la maison, avait les
clefs de tout. Ceux qu’elle traitait bien, mon père les accueillait de
même ; il haïssait ou repoussait ceux qu’elle haïssait et repoussait. Il
était fou de cette femme.
Un jour qu’elle était, avec quelques-unes de nos esclaves, à arranger
ses colliers et ses moudraah, j’entrai et j’allai m’accroupir à terre
auprès d’elles. Un moment après, arriva une jeune fille arabe de nos
voisines ; elle nous apportait en présent un vase de lait. Elle l’offrit
à la favorite de mon père, et celle-ci le fit mettre dans une chambre à
côté de celle où nous étions, en recommandant de le laisser couvert
jusqu’au retour de mon père.
Moi, étourdi et enfant comme on l’est encore souvent à l’âge que j’avais
alors, je passai peu après dans la chambre où était le lait, et j’avalai
une bonne partie de la jatte. La favorite devint furieuse contre moi. —
Et puis, le fils d’un autre lit est mal vu d’une marâtre.
Par hasard, en revoyant ses moudraah, la concubine de mon père en trouva
un de moins. Il était tombé, et se trouvait couvert par la poussière. On
chercha le moudraah, on ne le vit pas. La dame ne dit mot ; mais dès que
mon père rentra, elle lui raconta son malheur et m’accusa d’avoir
soustrait le moudraah pour le donner à la jeune Arabe qui nous avait
apporté le lait. « Mais, dit mon père, pourquoi mon fils aurait-il pris
et donné ce moudraah ? — Qui le sait ? il n’a qu’à être amoureux de
cette petite fille !... Et puis, aujourd’hui c’est un moudraah ; une
autre fois, ce sera un collier. » Or Dieu m’est témoin que j’étais
innocent du vol que cette femme m’imputait.
Mon père ajouta foi à l’accusation ; il parut tout irrité contre moi, il
ne m’adressa pas une parole de toute la soirée. Le lendemain, dès le
matin, je vis venir à moi mon oncle Zarroûk et deux de nos esclaves les
plus âgés qui portaient de grosses entraves de fer. « Mon cher ami, me
dit Zarroûk, ton père nous envoie pour te mettre les fers ; allonge les
pieds. » Je devais obéir, et j’obéis. « Mais, dis-je alors, quelle est
donc ma faute, pour être ainsi traité ? — Ta faute ? Tu as pris le
moudraah, et tu l’as donné à la jeune fille arabe. » Je protestai, je
jurai que je n’avais rien pris, rien vu. On ne me crut pas. Zarroûk et
les deux esclaves m’attachèrent les fers aux pieds et s’en allèrent. Je
restai seul tout le jour, enfermé dans la chambre où je couchais... Et
je pleurais. On m’apporta à manger ; mais telle était ma douleur, que je
ne pus goûter à rien. Deux jours se passèrent ainsi. Le troisième au
matin, mon oncle vint me trouver et me dit : « Si tu ne te décides pas à
indiquer où est le moudraah, ton père est résolu de te battre, de te
châtier sévèrement, et d’une manière exemplaire. » Ma douleur devint
plus vive encore. J’invoquai le secours du Ciel, j’invoquai le nom du
divin Prophète ; je priai Dieu de me tirer de peine.
Ce fut alors que je regrettai d’être venu au Soudan. Pendant tout le
jour, je fus dans les plus cruelles angoisses ; mes pleurs ne tarirent
pas un moment. Je me recommandais à Dieu, je l’appelais à mon aide, je
le conjurais de permettre que mon innocence fût reconnue... Sur le soir,
une esclave de la maison m’annonça que le moudraah avait été retrouvé
dans la poussière. Je rendis grâces à Dieu ; je me sentis soulagé.
Mon père était alors absent. Il ne rentra qu’après le coucher du soleil.
Il n’eut rien de plus empressé que de m’envoyer mon oncle pour me
répéter les menaces qu’il m’avait déjà adressées le matin. La favorite
était présente quand mon père m’envoya Zarroûk ; mais cette maudite
femme se garda bien de dire qu’elle avait son moudraah ; selon elle, je
devais ignorer qu’elle l’avait retrouvé. Mon oncle vint à moi et me
renouvela les menaces de mon père. « Mais, dis-je alors, est-ce que le
moudraah n’est pas retrouvé ? — Je n’en sais rien. — Il est retrouvé,
répliquai-je ; je le sais ; on me l’a annoncé. » Zarroûk sortit aussitôt
et se hâta de porter ma réponse à mon père. « Est-il vrai que tu aies
ton moudraah ? dit mon père à sa femme. — Oui, nous l’avons, dit-elle
d’un ton froid et indifférent ; mais ton fils nous l’a fait rapporter
ici par une esclave qui, sans qu’on l’eût aperçue, a jeté le moudraah
dans la poussière ; car plusieurs fois nous avions cherché partout sans
rien découvrir. Certes, si on ne l’avait pas jeté ici après coup,
comment y serait-il venu ? » Mon père appela toutes ses esclaves, et,
d’un ton sévère, leur ordonna de lui avouer la vérité. « Si mon fils,
leur dit-il, a remis le moudraah à quelqu’une de vous qui l’ait ensuite
jeté ici, qu’elle me le déclare ; je lui promets qu’il ne lui sera rien
fait : sinon, vous serez battues jusqu’à ce que vous me disiez la
vérité. » Toutes jurèrent et protestèrent qu’elles ne savaient rien de
cette prétendue supercherie ; que nulle d’entre elles n’avait rapporté
le moudraah, mais qu’elles l’avaient découvert au milieu de la poussière
et dans la chambre même.
Quand mon père eut bien questionné les esclaves et eut entendu leurs
déclarations, il les renvoya. — Néanmoins je passai encore la nuit dans
mes fers.
Le jour suivant, de grand matin, parurent mon oncle et les deux esclaves
qui m’avaient mis aux entraves. Ils m’éveillèrent, me débarrassèrent les
pieds, et repartirent. Je demeurai de nouveau seul, et de nouveau mes
larmes coulèrent. J’étais désespéré d’avoir été mis ainsi aux fers comme
un misérable esclave. Cette pensée m’agitait encore, lorsque je vis
entrer Zarroûk portant des hardes à la main. Il me fit ôter les habits
que j’avais sur moi, me présenta d’autres vêtements propres, une
chemise, un caleçon, un cafetan de cotonnade, un jubbé neuf en drap
vert, un châle cachemire vert pour turban, un tarboûch, une ceinture et
des sandales mekkoises[159]. Mon oncle me fit endosser tout cet
accoutrement, puis il me dit : « Maintenant, viens te présenter à ton
père ; il veut te parler. » Je suivis Zarroûk... Je baisai la main à mon
père et l’arrosai de mes pleurs. Je vis qu’il était profondément ému. Il
m’embrassa entre les yeux et me dit : « Rends grâce à Dieu que ce soit
moi et non un juge ou un étranger qui ait conduit et terminé cette
affaire, car probablement tu aurais été condamné. » Mon innocence fut
pleinement reconnue.