quarante jours. Il m’assura qu’il n’avait jamais vu de pays plus
agréable et plus riche, une population plus aisée et plus hospitalière ;
tout y est en abondance et à bas prix. Ce Fezzanais ne parlait de Noufeh
qu’avec amour et enthousiasme : « Quand j’en sortis pour retourner au
Fezzân, me disait-il, je restai en route plus de six semaines. Pendant
le trajet je ne rêvai que de Noufeh ; mon cœur et ma pensée y étaient
sans cesse. »
Revenons à nos Foullân.
Zâky s’était facilement rendu maître du Noufeh. Frappé de la beauté et
de la richesse du pays, du bien-être des habitants, il s’y fit faire une
demeure pour y établir le siége de son gouvernement[151], et par là il
choisit le Noufeh pour la province capitale de ses États. Après une
excursion, après un voyage, il revenait toujours se délasser au Noufeh.
Il y resta une année entière, après sa conquête, pour laisser reposer
ses troupes. Pendant ce temps, il organisa l’administration des
affaires, en fixa la marche, leva les impôts et distribua les aumônes et
les secours aux pauvres et aux nécessiteux, conformément aux
prescriptions de l’islamisme.
Enfin il se dirigea sur Afnau, capitale de l’Afnau. Cette ville est
renommée dans le monde musulman pour la beauté et les qualités des
esclaves.
L’Afnau est une province assez vaste. Zâky y porta la guerre et le
soumit aussi rapidement que le Noufeh et le Kechnah. De là il marcha sur
l’Adiguiz et s’en empara. Ensuite il se dirigea sur le Barnau, y entra,
s’en rendit maître et en chassa le sultan, qui se réfugia alors au
Kânum, chez le faguyh Mohammed-Emyn-el-Kânumy, roi ou élifa du Kânum. Le
faguyh Émyn reçut le sultan avec les égards dus à un souverain, et
fournit aux soldats qui avaient suivi le prince tout ce qui leur était
nécessaire.
Mohammed-Émyn s’empressa de lever des troupes, d’attirer à lui le plus
d’hommes qu’il lui fut possible, soit par promesses ou par présents,
soit par l’influence de sa parole. Il publia partout qu’il avait résolu
de délivrer le pays de la présence des Foullân ; il prêcha la ligue
sainte, anima la masse de la population à la guerre contre ces Félâta,
contre ce Zâky dont la coupable audace versait le sang de purs
musulmans. « C’est par la guerre, disait Émyn, qu’il nous faut répondre
aux injustes imputations des Foullân. Ils nous accusent de violer les
principes de la religion et de leur substituer des lois que l’islamisme
désapprouve ; mais ce ne sont là que de vains prétextes inventés par
Zâky pour donner à son ambition une couleur religieuse ; il n’a d’autre
vue que de nous soumettre à son autorité et d’étendre sa puissance. »
Émyn-el-Kânumy employa une année entière à travailler les esprits et à
se préparer à la guerre. Lorsqu’il crut avoir des forces suffisantes, il
se disposa à se mettre en campagne. Par ses ordres, des prières furent
faites dans toute l’armée ; on invoqua la miséricorde et le secours de
Dieu, on s’humilia devant le Seigneur unique, le Seigneur des
batailles ; on lui demanda la grâce de triompher d’un ennemi impie qui
voulait tout détruire.
Émyn ordonna le départ..., et emmena le sultan avec l’armée. Il marcha
droit sur le birny du Barnau. Lorsqu’il n’en était plus qu’à quelque
distance, il aperçut l’armée des Foullân s’avancer contre lui. Il en
vint aux mains ; les deux partis étaient nombreux, la mêlée fut
sanglante. Cette fois, les Foullân furent battus, taillés en pièces, et
laissèrent la plaine couverte de leurs morts. Ce qui put échapper au
carnage s’enfuit avec Zâky.
Après cette victoire éclatante remportée par l’habileté et le courage du
faguyh El Kânumy, le sultan du Barnau rentra triomphant au birny. Le
lendemain de cette mémorable journée, on n’aperçut plus un seul
Foullân ; il n’en restait de vestiges que leurs demeures de la veille.
Le sultan éleva de suite le faguyh El-Kânumy au rang de premier vizir,
et lui concéda une autorité discrétionnaire sur tous les gâïd et les
grands officiers de l’État. Grâce aux soins et à la fermeté d’Émyn,
l’honneur du sultan et du pays fut vengé.
La journée du birny fut le commencement des revers qui poursuivirent
ensuite les Félâta. Jusqu’alors tous les princes du Soudan avaient
tremblé à leur nom seul ; l’épouvante devançait partout les armes de ces
terribles novateurs. Mais du jour où ils furent battus par le Kânumy, la
hardiesse et la confiance ranimèrent les esprits.
L’invasion du Barnau par Zâky eut lieu, je crois, vers 1220 de l’hégire.
Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que la déroute des Foullân
et leur expulsion du Barnau coïncident pour ainsi dire avec les premiers
revers des Wahabites, ce qui eut lieu quatre ou cinq ans après l’époque
où les Français évacuèrent définitivement l’Égypte.
Tous ces bouleversements qui frappèrent le Soudan central depuis Noufeh
et Kechnah jusqu’au Barnau, sont, comme je l’ai déjà indiqué, des
conséquences plus ou moins immédiates de la vie sédentaire et tranquille
des habitants de ces contrées. Le célèbre Ibn-Khaldoûn, ainsi qu’on l’a
dit, a traité en termes généraux cette question sociale dans sa Grande
Histoire. Il montre que lorsque l’habitude d’une existence pacifique, le
goût du luxe domestique, l’entraînement des plaisirs de la table et des
voluptés sensuelles sont entrés depuis longtemps dans les mœurs d’un
peuple, les hommes redoutent la guerre et deviennent avares de leur vie.
Ils craignent de perdre les jouissances dont ils se sont fait un besoin,
et ils acceptent facilement la honte d’une défaite. La gloire d’une
victoire, même productive, est pour eux sans attrait.
Mais, dira-t-on, le bien-être et les douceurs de la vie, chez les
populations non scénites, n’entraînent pas nécessairement cette
dégradation dans les penchants et dans le caractère. Ainsi, les nations
européennes, malgré leur aisance et leur luxe, n’ont pas moins agrandi
leurs possessions, imposé à leurs ennemis, accru ce qu’elles avaient de
puissance, abattu et foulé aux pieds des nations rivales. Si le luxe et
le calme des sociétés enfantaient nécessairement des résultats
semblables à ceux que nous avons signalés pour le Soudan central, la
plupart des États européens seraient depuis bien longtemps démembrés,
leurs richesses seraient anéanties, leurs populations expatriées ou
épuisées ; car là les jouissances sociales sont arrivées au dernier
degré de raffinement, et se sont multipliées à l’infini.
A cela je répondrai : Les inventions et les raffinements du luxe et de
l’industrie, en Europe, sont des faits que personne ne conteste, mais
ils n’offrent rien ou presque rien de semblable à ce que nous voyons
dans la société musulmane. Dans l’Islamie, les peuples ne portent guère
leurs raffinements que dans les plaisirs de la table, dans les rapports
des sexes, l’arrangement de leurs demeures, leur ameublement, les
chevaux de haut prix, l’amour des chants et des fêtes domestiques ; mais
les sciences abstraites, mais les sciences positives, mais toutes les
connaissances qui caractérisent l’homme et composent le domaine propre
de l’intelligence, les applications des mathématiques aux arts et à la
guerre, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire naturelle, la
botanique, les études expérimentales, sont autant de points sur lesquels
le musulman reste profondément ignorant. Les études du musulman,
lorsqu’il en fait, n’embrassent guère que la jurisprudence religieuse et
civile selon le rite qu’il a adopté. Il ajoute à cela quelques notions
théologiques sur l’unité de Dieu, quelques éléments de grammaire
analytique ; voilà ce qui compose aujourd’hui la science des ulémas, de
ce qu’on appelle les savants de l’islamisme.
Aux yeux des ulémas mêmes, celui qui a abordé le domaine de quelques-
unes des sciences humaines que je viens de nommer, est un extravagant,
un _philosophe_[152], un homme écarté de la voie de la religion. Ils ont
poussé l’injustice et l’aveuglement à un tel point que plusieurs d’entre
eux réprouvent et condamnent même l’étude de la logique, des principes
qu’elle fournit pour composer et asseoir les démonstrations et pour en
assurer la puissance dans les discussions, enfin pour déduire des
conclusions saines et justes des différentes formes de raisonnement.
Deux motifs excusent jusqu’à un certain point la manière de voir des
ulémas. D’abord, ils n’ont jamais eu ni l’habitude ni l’exemple de ces
études ; leurs prédécesseurs ne s’y sont point appliqués, et n’ont pu
dès lors en faire naître chez eux l’amour ou le goût. Ensuite,
accoutumés qu’ils sont à une vie désœuvrée, le travail qu’exigent les
études européennes troublerait la sérénité de leur repos, fatiguerait
leurs cerveaux endormis. Outre cela, les hauts personnages du
gouvernement ne comprennent pas l’importance de ces études, et par suite
la nécessité de les encourager ; et, comme dit le proverbe : Religion
des grands, religion du peuple.
En résumé, il y a une différence immense entre cette vie qu’animent les
travaux intellectuels purement humains, qui enfantent et nourrissent le
patriotisme, inspirent l’amour de la gloire militaire, excitent les
sentiments d’honneur et d’illustration personnelle, et cette vie
pacifique et monotone des peuples de l’Orient, que remplissent presque
uniquement les jouissances sensuelles et qu’accompagne une ignorance
profonde. Ici, en Orient, l’homme semble être l’animal qui broute quand
il a faim, se couche quand il est repu, s’accouple quand il s’échauffe.
Des arts, il ne connaît que les plus grossiers ; il se livre à la
culture des terres et au négoce, et cela encore sans aucune idée de
perfectionnement.
En Europe, au contraire, les études scientifiques, en faisant découvrir
à l’homme les lois du monde extérieur et les ressources que la nature
offre au génie humain, le conduisent aux découvertes de l’industrie, aux
merveilles et à la perfection des arts. Tout ce que produit l’Europe,
appareils de guerre, armes, meubles, ornements, tissus, parures, tout
porte le cachet de la précision. En ce qui regarde particulièrement la
santé, les nations de l’Occident recherchent et expérimentent sans cesse
les compositions médicales qu’il faut opposer aux maladies, examinent
les matières vénéneuses et leurs antidotes ; la mécanique s’efforce de
ménager les fatigues et les forces de l’homme, et, grâce à ses
inventions, dix individus transportent des masses que cent individus
d’entre nous ne sauraient seulement remuer.
Mais il me semble entendre une foule de voix s’écrier que l’Europe est
composée d’infidèles ; que pour nous, musulmans, aimer des infidèles est
une affaire de conscience, une tendance à l’impiété, et presque un acte
coupable. — Cela est vrai abstractivement, et je passerais condamnation
si mon estime pour les Européens était inspirée par un sentiment
religieux, au lieu d’être le résultat de mon admiration pour des œuvres
d’arts et de sciences qui chez nous sont encore à l’état d’enfance. Ce
que j’accorderai, c’est que cette estime, cette affection en moi
tiennent à des faits accidentels ou circonstanciels, et nullement à des
sentiments de fraternité. Et je demande à Dieu de me préserver de la
moindre tendance qui pourrait porter atteinte à la pureté de ma foi
religieuse.
Je sais que mes frères musulmans peuvent me dire : « Il nous serait aisé
de nous former aux arts et aux industries de l’Europe, soit en nous
transportant au milieu des peuples européens, soit en appelant ici et
rétribuant à grands frais quelques-uns de leurs hommes les plus habiles.
Mais comment nous appliquer à tant de travaux, avec les cinq prières
journalières que notre Loi sainte nous impose ? Une fois que nous
serions plongés dans ces études et ces travaux, nous serions détournés
de nos prières, de ces devoirs imprescriptibles sur lesquels nous serons
sévèrement examinés, et dont l’oubli sera rigoureusement puni de Dieu.
Je n’admets point que les études, les arts, les travaux dont nous
voulons parler, soient des causes qui détournent de la prière ou fassent
oublier les devoirs de dévotion. Celui dont la piété est sincère quitte
sans peine, pour un moment, le travail qui l’occupe, et s’acquitte aux
heures fixées des actes religieux auxquels il est obligé. Mais celui que
la piété n’inspire et ne dirige pas, qu’il soit désœuvré ou qu’il
travaille, laisse passer sans s’en inquiéter les heures de la prière, il
les oublie, et oublie ainsi les actes religieux commandés par les
devoirs les plus impérieux.
Mais revenons à notre sujet, à notre récit premier.
Le souverain Créateur diversifie à son gré les caractères et les natures
des peuples. Il dispense à qui il veut le courage ou la lâcheté, la
piété ou l’irréligion, l’intelligence ou l’incapacité, la générosité ou
l’avarice, mais à des nuances et à des degrés différents, entre les
limites extrêmes du plus ou du moins, du oui et du non. C’est aussi le
Dieu tout-puissant qui a établi les analogies des caractères entre les
nations, analogies qui rapprochent en quelque sorte les populations les
plus éloignées.
Ainsi, les Fôriens se rapprochent des Turks par le caractère, comme par
une foule de mots de leur langue, par l’ostentation de courage dont ils
masquent leur pusillanimité, par leur orgueil ou leur souplesse à
s’humilier, par leur amour de l’oisiveté, par leur morgue, par leur goût
pour l’apparat, par leur empressement à se venger toujours d’un ennemi
aussitôt qu’ils le peuvent. Comme les Turks, les Fôriens négligent les
choses importantes et s’attachent de préférence aux choses de médiocre
ou de nul intérêt. Mais ce qui caractérise essentiellement les Fôriens,
et surtout les Fôriens indigènes ou _primitifs_, tels que ceux des monts
Marrah, c’est une avarice au delà de toute expression. La générosité,
l’hospitalité large et libérale est reléguée chez les grands et chez les
rois du Dârfour ; mais ceux-là sont presque tous d’origine ou de sang
arabe.
Les Fôriens manquent de vivacité dans l’esprit et dans l’intelligence,
d’activité et de promptitude dans l’action. C’est encore là un trait qui
rapproche ces hommes noirs, habitants de contrées âpres et ingrates, des
Turks ou blancs, habitants de contrées plus douces et plus heureuses.
L’humeur des Ouadayens a une sorte d’analogie avec le caractère
français ; on trouve un point de ressemblance entre eux jusque dans
l’institution des quarantaines. Mais les Ouadayens, au lieu d’avoir la
parcimonie serrée et avare des Français, ont la générosité hospitalière
des Arabes. Les conseils du souverain ouadayen offrent une certaine
analogie avec les assemblées gouvernementales en France. Les kamkolak,
qui ne sont pour ainsi dire que des Ouadayens d’ordre inférieur, sont
conseillers du sultan ; dans le cas où le sultan récuserait leurs
décisions et s’opposerait à l’exécution de leurs jugements, il courrait
le risque de les voir se révolter contre lui : c’est là un trait de
mœurs françaises.
Les Bâguirmiens et les gens du Katakau rappellent le type italien jusque
dans la mollesse de leur langage et par le manque habituel d’énergie
dans le caractère.
Les Birguid, les Tâmiens, les Zaghâouah et les Mydaûb, ont la perfidie
et la traîtrise des Grecs. Comme eux aussi ils sont bas et rampants,
lorsqu’en guerre, par exemple, ils tombent entre les mains de leurs
ennemis.
Les Foullân ou Félâta participent de la nature des Russes, par la
passion des envahissements et des conquêtes, par le soin qu’ils prennent
d’avoir de nombreuses armées toujours disponibles. Sous le rapport
religieux, les Foullân ont le fanatisme espagnol ; pour une seule prière
manquée, ils condamneraient un homme à mort.
Les Barnâouyens approchent du caractère anglais par leur fierté un peu
brutale, par leur goût pour le luxe et l’apparat, par leur insatiable
avidité ; mais ils sont lâches et poltrons.
Chez les Dâdjo et les Bygo on retrouve la nature des fellâh ou paysans
d’Égypte ; même paresse, même malpropreté sur eux, même saleté dans tout
ce qui les entoure. Ils supportent, sans mot dire, de la part de leurs
supérieurs, les plus rudes vexations, les corvées les plus pénibles. Ils
se laissent enlever leurs enfants, garçons ou filles, pour servir aux
travaux commandés par les chefs, sans songer à se soustraire par aucun
moyen à d’injustes caprices, sans penser à s’affranchir d’une odieuse
servitude.
Cette résignation est encore plus grande chez les Berty et les Maçâlît,
bien que ces deux peuplades soient plus riches, plus nombreuses, plus
peuplées que les Dâdjo et les Bygo. Les Berty et les Maçâlît
s’épouvantent au moindre cliquetis d’armes. A l’aspect de quelques
hommes armés, ils tremblent comme les brebis à la vue du loup. Les Berty
surtout sont d’une poltronnerie inimaginable ; un seul Fôrien, le bâton
à la main, fait marcher devant lui deux cents Berty comme un troupeau de
moutons.
Gloire soit à l’Être suprême, dont la sagesse a tout établi dans le
monde. Nul n’a le droit de lui demander raison de ses œuvres : c’est lui
qui nous demandera compte des nôtres.
Maintenant, comme dans le courant de ce Voyage nous avons parlé souvent
des coutumes et habitudes du Soudan, et que parfois nous avons indiqué
qu’il y avait chez les Soudaniens certaines peines particulières, je
crois convenable de dire ce que leurs genres de punitions ont de spécial
et de plus saillant.
[Note 145 : Il est connu en Europe sous le nom de _Damfodio_ ; mais ce
n’est là qu’un nom patronymique, et il signifie _fils de Fôdy_. Cette
indication m’a été donnée au Caire par un Barnâouyen.]
[Note 146 : C’est-à-dire : Qui combat et meurt bravement pour Dieu va
droit en paradis.]
[Note 147 : Les Wahabites, sous la conduite de Mohammed-Ibn-Sooûd,
s’emparèrent de la Mecque en 1217 de l’hégire, 1802 ère chrétienne.]
[Note 148 : Le tombac est une variété de tabac qui se fume dans le
_narguîleh_, appareil disposé de manière que la fumée n’arrive à la
bouche qu’après avoir traversé une certaine quantité d’eau, et s’être
ainsi adoucie.]
[Note 149 : _Voy._ note 34.]
[Note 150 : Dans le Soudan central, et surtout dans le Tounbouktou,
l’Afnau, l’Adiguiz, le Kechnah, le Noufeh, le Mella, les petits
coquillages appelés par les Arabes _ouéda, ouda_, par les noirs _kori,
kouri, kourdi_, et par les Touârik _timékla_, servent de monnaie
courante. 2,500 kori valent environ 12 francs ; 500 kori valent donc à
peu près 2 francs 50 centimes, et le kori vaut à peu près un demi-
centime.]
[Note 151 : _Voy._ note 35.]
[Note 152 : _Voy._ note 36.]
=CHAPITRE V.=
Des moyens de répression. — Prescriptions du Coran. — Peines indiquées
par les lois civiles. — Décollation ; dilaniation ; déchiquètement
(couper en longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du
_châmyât_. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. — Écrasement ou
broyement. — Tonne à clous. — Noyade. — Étranglement ; empoisonnement ;
mort lente ; mort par armes à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour.
— Travail des prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves
perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières. — Détention
particulière. — Entrave dite _scorpion_. — La ligne-prison. — Autres
punitions.
La vérité suprême, le Dieu dont la puissance est infinie, dont la parole
est imprescriptible, est le Dieu qui veut les hommages de ses créatures,
le Dieu qui aime ceux qui l’aiment, qui verse sur eux les trésors de sa
bonté et placera aux plus brillants degrés du paradis ceux qui
travaillent au bien de leurs frères. Dieu est jaloux des adorations des
hommes ; il a réprouvé l’injustice et les œuvres de mal ; c’est lui qui
nous a envoyé des cieux son saint Coran et nous a ordonné d’en observer
les préceptes sacrés ; c’est lui qui a fixé les limites de nos œuvres,
qui nous a défendu de les franchir, et qui a prononcé les peines à
infliger à ceux qui oseraient transgresser sa loi. Mais l’homme n’obéit
guère qu’à la voix de la force, et ne s’abaisse que devant ceux qui sont
plus élevés que lui. Aussi, Dieu nous a imposé des maîtres, des chefs,
pour protéger le juste contre l’injuste ; il a constitué des peines et
des châtiments, pour rappeler le coupable hors du sentier du mal. Par
là, il a mis un frein aux passions sanguinaires, à l’avidité
envahissante, aux penchants destructeurs, aux passions corruptrices.
Oui, le Tout-Puissant a dit dans le Livre saint et inviolable : « Les
châtiments sont la sauvegarde de la vie des hommes. O vous, hommes
d’intelligence, peut-être aurez-vous la crainte de Dieu et la crainte du
mal ! »
Or donc, les peines sont de deux espèces : les unes religieuses, et
partant invariables ; les autres civiles ou gouvernementales, et partant
modifiables. Les premières sont déterminées par le Livre de la
révélation divine. Ainsi, Dieu a posé la loi du talion en ces termes :
« O vous qui croyez à ma loi, voici les peines prononcées pour le
meurtre : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour
femme. »
Les peines religieuses sont de deux sortes. Les premières sont celles
que nous venons d’indiquer pour le meurtre, et celles qu’annoncent ces
paroles de Dieu : « Nous avons encore écrit dans le Pentateuque, pour
les hébreux : âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour
oreille, dent pour dent. Mais pour les blessures, le châtiment varie
selon leur gravité. » Les secondes sont celles que la loi détermine pour
les actes que le talion ne punit pas. Elles sont indiquées par ces
paroles de Dieu : « Quiconque aura commis un vol aura les mains coupées,
comme compensation du profit de son vol et comme exemple de répression
pour les autres. Et à Dieu appartient la grandeur et la sagesse. —
L’homme et la femme coupables d’inceste recevront chacun cent coups de
fouet. Que la pitié alors ne vous fasse jamais sortir de la sévérité
prescrite par la religion, si vous avez foi en votre Dieu et au dernier
jour. Que le châtiment de l’inceste et de l’adultère soit infligé
publiquement, en présence de fidèles rassemblés : telle est la peine
portée contre le célibataire coupable ; mais si le coupable est marié,
qu’il soit lapidé jusqu’à mort. »
Le Prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu, a satisfait à cette
prescription légale envers Mâïz, un de ses disciples.
Des ulémas ont prétendu que d’abord la lapidation fut ordonnée
textuellement par le Coran ; que le Prophète supprima le texte où elle
était exprimée, mais que le principe fut néanmoins gardé et observé, car
les suppressions ou abrogations de lois peuvent avoir eu lieu de trois
manières : ou l’on a supprimé en même temps le principe et le texte ; ou
l’on a supprimé le texte et l’on a conservé le principe ; ou l’on
rejette le principe, en laissant subsister le texte.
La question d’adultère dont nous parlons ici est dans le second cas, car
on lisait originairement dans le Coran : « L’homme d’âge et la femme
d’âge (c’est-à-dire mariés) qui commettront l’adultère, lapidez-les
impitoyablement, et que leur mort soit un exemple qui serve de frein aux
autres. »
Il y a encore les peines dont n’a parlé ni le Coran ni le divin
Prophète. Telles sont les peines portées contre ceux qui boivent des
liqueurs enivrantes et ceux qui rendent de faux témoignages. Ce sont les
disciples du Prophète qui, après sa mort, et d’après l’esprit de la loi,
ont raisonné et spécifié ces peines. Celui qui a bu des liqueurs
fermentées est puni, dans le rite mâlékite, de quatre-vingts coups de
fouet, et dans le rite châfeïte, de quarante coups.
Le vol avec effusion de sang sur les chemins, l’apostasie, la révolte
contre le souverain juste et légitime, l’insurrection suscitée au sein
des populations, sont punis de mort. Car Dieu a dit : « Que ceux qui,
par la force des armes, s’élèvent contre Dieu et contre son Prophète,
que ceux qui répandent le désordre et le trouble sur la terre, soient
égorgés ou pendus, ou bien qu’on leur coupe la main d’un côté et le pied
du côté opposé, ou qu’ils soient exilés de leur pays. »
Pour les fautes moins graves que celles dont nous venons de parler, la
détermination du châtiment est laissée à la sagesse et à l’équité du
juge, qui la diversifie selon les degrés de culpabilité du coupable.