J’ai connu un Fezzanais qui était allé à Noufeh et y avait séjourné

quarante jours. Il m’assura qu’il n’avait jamais vu de pays plus

agréable et plus riche, une population plus aisée et plus hospitalière ;

tout y est en abondance et à bas prix. Ce Fezzanais ne parlait de Noufeh

qu’avec amour et enthousiasme : « Quand j’en sortis pour retourner au

Fezzân, me disait-il, je restai en route plus de six semaines. Pendant

le trajet je ne rêvai que de Noufeh ; mon cœur et ma pensée y étaient

sans cesse. »

Revenons à nos Foullân.

Zâky s’était facilement rendu maître du Noufeh. Frappé de la beauté et

de la richesse du pays, du bien-être des habitants, il s’y fit faire une

demeure pour y établir le siége de son gouvernement[151], et par là il

choisit le Noufeh pour la province capitale de ses États. Après une

excursion, après un voyage, il revenait toujours se délasser au Noufeh.

Il y resta une année entière, après sa conquête, pour laisser reposer

ses troupes. Pendant ce temps, il organisa l’administration des

affaires, en fixa la marche, leva les impôts et distribua les aumônes et

les secours aux pauvres et aux nécessiteux, conformément aux

prescriptions de l’islamisme.

Enfin il se dirigea sur Afnau, capitale de l’Afnau. Cette ville est

renommée dans le monde musulman pour la beauté et les qualités des

esclaves.

L’Afnau est une province assez vaste. Zâky y porta la guerre et le

soumit aussi rapidement que le Noufeh et le Kechnah. De là il marcha sur

l’Adiguiz et s’en empara. Ensuite il se dirigea sur le Barnau, y entra,

s’en rendit maître et en chassa le sultan, qui se réfugia alors au

Kânum, chez le faguyh Mohammed-Emyn-el-Kânumy, roi ou élifa du Kânum. Le

faguyh Émyn reçut le sultan avec les égards dus à un souverain, et

fournit aux soldats qui avaient suivi le prince tout ce qui leur était

nécessaire.

Mohammed-Émyn s’empressa de lever des troupes, d’attirer à lui le plus

d’hommes qu’il lui fut possible, soit par promesses ou par présents,

soit par l’influence de sa parole. Il publia partout qu’il avait résolu

de délivrer le pays de la présence des Foullân ; il prêcha la ligue

sainte, anima la masse de la population à la guerre contre ces Félâta,

contre ce Zâky dont la coupable audace versait le sang de purs

musulmans. « C’est par la guerre, disait Émyn, qu’il nous faut répondre

aux injustes imputations des Foullân. Ils nous accusent de violer les

principes de la religion et de leur substituer des lois que l’islamisme

désapprouve ; mais ce ne sont là que de vains prétextes inventés par

Zâky pour donner à son ambition une couleur religieuse ; il n’a d’autre

vue que de nous soumettre à son autorité et d’étendre sa puissance. »

Émyn-el-Kânumy employa une année entière à travailler les esprits et à

se préparer à la guerre. Lorsqu’il crut avoir des forces suffisantes, il

se disposa à se mettre en campagne. Par ses ordres, des prières furent

faites dans toute l’armée ; on invoqua la miséricorde et le secours de

Dieu, on s’humilia devant le Seigneur unique, le Seigneur des

batailles ; on lui demanda la grâce de triompher d’un ennemi impie qui

voulait tout détruire.

Émyn ordonna le départ..., et emmena le sultan avec l’armée. Il marcha

droit sur le birny du Barnau. Lorsqu’il n’en était plus qu’à quelque

distance, il aperçut l’armée des Foullân s’avancer contre lui. Il en

vint aux mains ; les deux partis étaient nombreux, la mêlée fut

sanglante. Cette fois, les Foullân furent battus, taillés en pièces, et

laissèrent la plaine couverte de leurs morts. Ce qui put échapper au

carnage s’enfuit avec Zâky.

Après cette victoire éclatante remportée par l’habileté et le courage du

faguyh El Kânumy, le sultan du Barnau rentra triomphant au birny. Le

lendemain de cette mémorable journée, on n’aperçut plus un seul

Foullân ; il n’en restait de vestiges que leurs demeures de la veille.

Le sultan éleva de suite le faguyh El-Kânumy au rang de premier vizir,

et lui concéda une autorité discrétionnaire sur tous les gâïd et les

grands officiers de l’État. Grâce aux soins et à la fermeté d’Émyn,

l’honneur du sultan et du pays fut vengé.

La journée du birny fut le commencement des revers qui poursuivirent

ensuite les Félâta. Jusqu’alors tous les princes du Soudan avaient

tremblé à leur nom seul ; l’épouvante devançait partout les armes de ces

terribles novateurs. Mais du jour où ils furent battus par le Kânumy, la

hardiesse et la confiance ranimèrent les esprits.

L’invasion du Barnau par Zâky eut lieu, je crois, vers 1220 de l’hégire.

Ce qu’il y a de singulier à remarquer, c’est que la déroute des Foullân

et leur expulsion du Barnau coïncident pour ainsi dire avec les premiers

revers des Wahabites, ce qui eut lieu quatre ou cinq ans après l’époque

où les Français évacuèrent définitivement l’Égypte.

Tous ces bouleversements qui frappèrent le Soudan central depuis Noufeh

et Kechnah jusqu’au Barnau, sont, comme je l’ai déjà indiqué, des

conséquences plus ou moins immédiates de la vie sédentaire et tranquille

des habitants de ces contrées. Le célèbre Ibn-Khaldoûn, ainsi qu’on l’a

dit, a traité en termes généraux cette question sociale dans sa Grande

Histoire. Il montre que lorsque l’habitude d’une existence pacifique, le

goût du luxe domestique, l’entraînement des plaisirs de la table et des

voluptés sensuelles sont entrés depuis longtemps dans les mœurs d’un

peuple, les hommes redoutent la guerre et deviennent avares de leur vie.

Ils craignent de perdre les jouissances dont ils se sont fait un besoin,

et ils acceptent facilement la honte d’une défaite. La gloire d’une

victoire, même productive, est pour eux sans attrait.

Mais, dira-t-on, le bien-être et les douceurs de la vie, chez les

populations non scénites, n’entraînent pas nécessairement cette

dégradation dans les penchants et dans le caractère. Ainsi, les nations

européennes, malgré leur aisance et leur luxe, n’ont pas moins agrandi

leurs possessions, imposé à leurs ennemis, accru ce qu’elles avaient de

puissance, abattu et foulé aux pieds des nations rivales. Si le luxe et

le calme des sociétés enfantaient nécessairement des résultats

semblables à ceux que nous avons signalés pour le Soudan central, la

plupart des États européens seraient depuis bien longtemps démembrés,

leurs richesses seraient anéanties, leurs populations expatriées ou

épuisées ; car là les jouissances sociales sont arrivées au dernier

degré de raffinement, et se sont multipliées à l’infini.

A cela je répondrai : Les inventions et les raffinements du luxe et de

l’industrie, en Europe, sont des faits que personne ne conteste, mais

ils n’offrent rien ou presque rien de semblable à ce que nous voyons

dans la société musulmane. Dans l’Islamie, les peuples ne portent guère

leurs raffinements que dans les plaisirs de la table, dans les rapports

des sexes, l’arrangement de leurs demeures, leur ameublement, les

chevaux de haut prix, l’amour des chants et des fêtes domestiques ; mais

les sciences abstraites, mais les sciences positives, mais toutes les

connaissances qui caractérisent l’homme et composent le domaine propre

de l’intelligence, les applications des mathématiques aux arts et à la

guerre, la physique, la chimie, la médecine, l’histoire naturelle, la

botanique, les études expérimentales, sont autant de points sur lesquels

le musulman reste profondément ignorant. Les études du musulman,

lorsqu’il en fait, n’embrassent guère que la jurisprudence religieuse et

civile selon le rite qu’il a adopté. Il ajoute à cela quelques notions

théologiques sur l’unité de Dieu, quelques éléments de grammaire

analytique ; voilà ce qui compose aujourd’hui la science des ulémas, de

ce qu’on appelle les savants de l’islamisme.

Aux yeux des ulémas mêmes, celui qui a abordé le domaine de quelques-

unes des sciences humaines que je viens de nommer, est un extravagant,

un _philosophe_[152], un homme écarté de la voie de la religion. Ils ont

poussé l’injustice et l’aveuglement à un tel point que plusieurs d’entre

eux réprouvent et condamnent même l’étude de la logique, des principes

qu’elle fournit pour composer et asseoir les démonstrations et pour en

assurer la puissance dans les discussions, enfin pour déduire des

conclusions saines et justes des différentes formes de raisonnement.

Deux motifs excusent jusqu’à un certain point la manière de voir des

ulémas. D’abord, ils n’ont jamais eu ni l’habitude ni l’exemple de ces

études ; leurs prédécesseurs ne s’y sont point appliqués, et n’ont pu

dès lors en faire naître chez eux l’amour ou le goût. Ensuite,

accoutumés qu’ils sont à une vie désœuvrée, le travail qu’exigent les

études européennes troublerait la sérénité de leur repos, fatiguerait

leurs cerveaux endormis. Outre cela, les hauts personnages du

gouvernement ne comprennent pas l’importance de ces études, et par suite

la nécessité de les encourager ; et, comme dit le proverbe : Religion

des grands, religion du peuple.

En résumé, il y a une différence immense entre cette vie qu’animent les

travaux intellectuels purement humains, qui enfantent et nourrissent le

patriotisme, inspirent l’amour de la gloire militaire, excitent les

sentiments d’honneur et d’illustration personnelle, et cette vie

pacifique et monotone des peuples de l’Orient, que remplissent presque

uniquement les jouissances sensuelles et qu’accompagne une ignorance

profonde. Ici, en Orient, l’homme semble être l’animal qui broute quand

il a faim, se couche quand il est repu, s’accouple quand il s’échauffe.

Des arts, il ne connaît que les plus grossiers ; il se livre à la

culture des terres et au négoce, et cela encore sans aucune idée de

perfectionnement.

En Europe, au contraire, les études scientifiques, en faisant découvrir

à l’homme les lois du monde extérieur et les ressources que la nature

offre au génie humain, le conduisent aux découvertes de l’industrie, aux

merveilles et à la perfection des arts. Tout ce que produit l’Europe,

appareils de guerre, armes, meubles, ornements, tissus, parures, tout

porte le cachet de la précision. En ce qui regarde particulièrement la

santé, les nations de l’Occident recherchent et expérimentent sans cesse

les compositions médicales qu’il faut opposer aux maladies, examinent

les matières vénéneuses et leurs antidotes ; la mécanique s’efforce de

ménager les fatigues et les forces de l’homme, et, grâce à ses

inventions, dix individus transportent des masses que cent individus

d’entre nous ne sauraient seulement remuer.

Mais il me semble entendre une foule de voix s’écrier que l’Europe est

composée d’infidèles ; que pour nous, musulmans, aimer des infidèles est

une affaire de conscience, une tendance à l’impiété, et presque un acte

coupable. — Cela est vrai abstractivement, et je passerais condamnation

si mon estime pour les Européens était inspirée par un sentiment

religieux, au lieu d’être le résultat de mon admiration pour des œuvres

d’arts et de sciences qui chez nous sont encore à l’état d’enfance. Ce

que j’accorderai, c’est que cette estime, cette affection en moi

tiennent à des faits accidentels ou circonstanciels, et nullement à des

sentiments de fraternité. Et je demande à Dieu de me préserver de la

moindre tendance qui pourrait porter atteinte à la pureté de ma foi

religieuse.

Je sais que mes frères musulmans peuvent me dire : « Il nous serait aisé

de nous former aux arts et aux industries de l’Europe, soit en nous

transportant au milieu des peuples européens, soit en appelant ici et

rétribuant à grands frais quelques-uns de leurs hommes les plus habiles.

Mais comment nous appliquer à tant de travaux, avec les cinq prières

journalières que notre Loi sainte nous impose ? Une fois que nous

serions plongés dans ces études et ces travaux, nous serions détournés

de nos prières, de ces devoirs imprescriptibles sur lesquels nous serons

sévèrement examinés, et dont l’oubli sera rigoureusement puni de Dieu.

Je n’admets point que les études, les arts, les travaux dont nous

voulons parler, soient des causes qui détournent de la prière ou fassent

oublier les devoirs de dévotion. Celui dont la piété est sincère quitte

sans peine, pour un moment, le travail qui l’occupe, et s’acquitte aux

heures fixées des actes religieux auxquels il est obligé. Mais celui que

la piété n’inspire et ne dirige pas, qu’il soit désœuvré ou qu’il

travaille, laisse passer sans s’en inquiéter les heures de la prière, il

les oublie, et oublie ainsi les actes religieux commandés par les

devoirs les plus impérieux.

Mais revenons à notre sujet, à notre récit premier.

Le souverain Créateur diversifie à son gré les caractères et les natures

des peuples. Il dispense à qui il veut le courage ou la lâcheté, la

piété ou l’irréligion, l’intelligence ou l’incapacité, la générosité ou

l’avarice, mais à des nuances et à des degrés différents, entre les

limites extrêmes du plus ou du moins, du oui et du non. C’est aussi le

Dieu tout-puissant qui a établi les analogies des caractères entre les

nations, analogies qui rapprochent en quelque sorte les populations les

plus éloignées.

Ainsi, les Fôriens se rapprochent des Turks par le caractère, comme par

une foule de mots de leur langue, par l’ostentation de courage dont ils

masquent leur pusillanimité, par leur orgueil ou leur souplesse à

s’humilier, par leur amour de l’oisiveté, par leur morgue, par leur goût

pour l’apparat, par leur empressement à se venger toujours d’un ennemi

aussitôt qu’ils le peuvent. Comme les Turks, les Fôriens négligent les

choses importantes et s’attachent de préférence aux choses de médiocre

ou de nul intérêt. Mais ce qui caractérise essentiellement les Fôriens,

et surtout les Fôriens indigènes ou _primitifs_, tels que ceux des monts

Marrah, c’est une avarice au delà de toute expression. La générosité,

l’hospitalité large et libérale est reléguée chez les grands et chez les

rois du Dârfour ; mais ceux-là sont presque tous d’origine ou de sang

arabe.

Les Fôriens manquent de vivacité dans l’esprit et dans l’intelligence,

d’activité et de promptitude dans l’action. C’est encore là un trait qui

rapproche ces hommes noirs, habitants de contrées âpres et ingrates, des

Turks ou blancs, habitants de contrées plus douces et plus heureuses.

L’humeur des Ouadayens a une sorte d’analogie avec le caractère

français ; on trouve un point de ressemblance entre eux jusque dans

l’institution des quarantaines. Mais les Ouadayens, au lieu d’avoir la

parcimonie serrée et avare des Français, ont la générosité hospitalière

des Arabes. Les conseils du souverain ouadayen offrent une certaine

analogie avec les assemblées gouvernementales en France. Les kamkolak,

qui ne sont pour ainsi dire que des Ouadayens d’ordre inférieur, sont

conseillers du sultan ; dans le cas où le sultan récuserait leurs

décisions et s’opposerait à l’exécution de leurs jugements, il courrait

le risque de les voir se révolter contre lui : c’est là un trait de

mœurs françaises.

Les Bâguirmiens et les gens du Katakau rappellent le type italien jusque

dans la mollesse de leur langage et par le manque habituel d’énergie

dans le caractère.

Les Birguid, les Tâmiens, les Zaghâouah et les Mydaûb, ont la perfidie

et la traîtrise des Grecs. Comme eux aussi ils sont bas et rampants,

lorsqu’en guerre, par exemple, ils tombent entre les mains de leurs

ennemis.

Les Foullân ou Félâta participent de la nature des Russes, par la

passion des envahissements et des conquêtes, par le soin qu’ils prennent

d’avoir de nombreuses armées toujours disponibles. Sous le rapport

religieux, les Foullân ont le fanatisme espagnol ; pour une seule prière

manquée, ils condamneraient un homme à mort.

Les Barnâouyens approchent du caractère anglais par leur fierté un peu

brutale, par leur goût pour le luxe et l’apparat, par leur insatiable

avidité ; mais ils sont lâches et poltrons.

Chez les Dâdjo et les Bygo on retrouve la nature des fellâh ou paysans

d’Égypte ; même paresse, même malpropreté sur eux, même saleté dans tout

ce qui les entoure. Ils supportent, sans mot dire, de la part de leurs

supérieurs, les plus rudes vexations, les corvées les plus pénibles. Ils

se laissent enlever leurs enfants, garçons ou filles, pour servir aux

travaux commandés par les chefs, sans songer à se soustraire par aucun

moyen à d’injustes caprices, sans penser à s’affranchir d’une odieuse

servitude.

Cette résignation est encore plus grande chez les Berty et les Maçâlît,

bien que ces deux peuplades soient plus riches, plus nombreuses, plus

peuplées que les Dâdjo et les Bygo. Les Berty et les Maçâlît

s’épouvantent au moindre cliquetis d’armes. A l’aspect de quelques

hommes armés, ils tremblent comme les brebis à la vue du loup. Les Berty

surtout sont d’une poltronnerie inimaginable ; un seul Fôrien, le bâton

à la main, fait marcher devant lui deux cents Berty comme un troupeau de

moutons.

Gloire soit à l’Être suprême, dont la sagesse a tout établi dans le

monde. Nul n’a le droit de lui demander raison de ses œuvres : c’est lui

qui nous demandera compte des nôtres.

Maintenant, comme dans le courant de ce Voyage nous avons parlé souvent

des coutumes et habitudes du Soudan, et que parfois nous avons indiqué

qu’il y avait chez les Soudaniens certaines peines particulières, je

crois convenable de dire ce que leurs genres de punitions ont de spécial

et de plus saillant.

[Note 145 : Il est connu en Europe sous le nom de _Damfodio_ ; mais ce

n’est là qu’un nom patronymique, et il signifie _fils de Fôdy_. Cette

indication m’a été donnée au Caire par un Barnâouyen.]

[Note 146 : C’est-à-dire : Qui combat et meurt bravement pour Dieu va

droit en paradis.]

[Note 147 : Les Wahabites, sous la conduite de Mohammed-Ibn-Sooûd,

s’emparèrent de la Mecque en 1217 de l’hégire, 1802 ère chrétienne.]

[Note 148 : Le tombac est une variété de tabac qui se fume dans le

_narguîleh_, appareil disposé de manière que la fumée n’arrive à la

bouche qu’après avoir traversé une certaine quantité d’eau, et s’être

ainsi adoucie.]

[Note 149 : _Voy._ note 34.]

[Note 150 : Dans le Soudan central, et surtout dans le Tounbouktou,

l’Afnau, l’Adiguiz, le Kechnah, le Noufeh, le Mella, les petits

coquillages appelés par les Arabes _ouéda, ouda_, par les noirs _kori,

kouri, kourdi_, et par les Touârik _timékla_, servent de monnaie

courante. 2,500 kori valent environ 12 francs ; 500 kori valent donc à

peu près 2 francs 50 centimes, et le kori vaut à peu près un demi-

centime.]

[Note 151 : _Voy._ note 35.]

[Note 152 : _Voy._ note 36.]

=CHAPITRE V.=

Des moyens de répression. — Prescriptions du Coran. — Peines indiquées

par les lois civiles. — Décollation ; dilaniation ; déchiquètement

(couper en longues lignes) ; pendaison ; empalement. — Supplice du

_châmyât_. Anecdote. — Supplice du feu. — Enterrer vif. — Écrasement ou

broyement. — Tonne à clous. — Noyade. — Étranglement ; empoisonnement ;

mort lente ; mort par armes à feu ; par les coups. — Peines au Dârfour.

— Travail des prisonniers ; manière de les éveiller. — Entraves

perpétuelles. — Casse-pastèque. — Écartement. — Étrivières. — Détention

particulière. — Entrave dite _scorpion_. — La ligne-prison. — Autres

punitions.

La vérité suprême, le Dieu dont la puissance est infinie, dont la parole

est imprescriptible, est le Dieu qui veut les hommages de ses créatures,

le Dieu qui aime ceux qui l’aiment, qui verse sur eux les trésors de sa

bonté et placera aux plus brillants degrés du paradis ceux qui

travaillent au bien de leurs frères. Dieu est jaloux des adorations des

hommes ; il a réprouvé l’injustice et les œuvres de mal ; c’est lui qui

nous a envoyé des cieux son saint Coran et nous a ordonné d’en observer

les préceptes sacrés ; c’est lui qui a fixé les limites de nos œuvres,

qui nous a défendu de les franchir, et qui a prononcé les peines à

infliger à ceux qui oseraient transgresser sa loi. Mais l’homme n’obéit

guère qu’à la voix de la force, et ne s’abaisse que devant ceux qui sont

plus élevés que lui. Aussi, Dieu nous a imposé des maîtres, des chefs,

pour protéger le juste contre l’injuste ; il a constitué des peines et

des châtiments, pour rappeler le coupable hors du sentier du mal. Par

là, il a mis un frein aux passions sanguinaires, à l’avidité

envahissante, aux penchants destructeurs, aux passions corruptrices.

Oui, le Tout-Puissant a dit dans le Livre saint et inviolable : « Les

châtiments sont la sauvegarde de la vie des hommes. O vous, hommes

d’intelligence, peut-être aurez-vous la crainte de Dieu et la crainte du

mal ! »

Or donc, les peines sont de deux espèces : les unes religieuses, et

partant invariables ; les autres civiles ou gouvernementales, et partant

modifiables. Les premières sont déterminées par le Livre de la

révélation divine. Ainsi, Dieu a posé la loi du talion en ces termes :

« O vous qui croyez à ma loi, voici les peines prononcées pour le

meurtre : homme libre pour homme libre, esclave pour esclave, femme pour

femme. »

Les peines religieuses sont de deux sortes. Les premières sont celles

que nous venons d’indiquer pour le meurtre, et celles qu’annoncent ces

paroles de Dieu : « Nous avons encore écrit dans le Pentateuque, pour

les hébreux : âme pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour

oreille, dent pour dent. Mais pour les blessures, le châtiment varie

selon leur gravité. » Les secondes sont celles que la loi détermine pour

les actes que le talion ne punit pas. Elles sont indiquées par ces

paroles de Dieu : « Quiconque aura commis un vol aura les mains coupées,

comme compensation du profit de son vol et comme exemple de répression

pour les autres. Et à Dieu appartient la grandeur et la sagesse. —

L’homme et la femme coupables d’inceste recevront chacun cent coups de

fouet. Que la pitié alors ne vous fasse jamais sortir de la sévérité

prescrite par la religion, si vous avez foi en votre Dieu et au dernier

jour. Que le châtiment de l’inceste et de l’adultère soit infligé

publiquement, en présence de fidèles rassemblés : telle est la peine

portée contre le célibataire coupable ; mais si le coupable est marié,

qu’il soit lapidé jusqu’à mort. »

Le Prophète, sur lui soit la bénédiction de Dieu, a satisfait à cette

prescription légale envers Mâïz, un de ses disciples.

Des ulémas ont prétendu que d’abord la lapidation fut ordonnée

textuellement par le Coran ; que le Prophète supprima le texte où elle

était exprimée, mais que le principe fut néanmoins gardé et observé, car

les suppressions ou abrogations de lois peuvent avoir eu lieu de trois

manières : ou l’on a supprimé en même temps le principe et le texte ; ou

l’on a supprimé le texte et l’on a conservé le principe ; ou l’on

rejette le principe, en laissant subsister le texte.

La question d’adultère dont nous parlons ici est dans le second cas, car

on lisait originairement dans le Coran : « L’homme d’âge et la femme

d’âge (c’est-à-dire mariés) qui commettront l’adultère, lapidez-les

impitoyablement, et que leur mort soit un exemple qui serve de frein aux

autres. »

Il y a encore les peines dont n’a parlé ni le Coran ni le divin

Prophète. Telles sont les peines portées contre ceux qui boivent des

liqueurs enivrantes et ceux qui rendent de faux témoignages. Ce sont les

disciples du Prophète qui, après sa mort, et d’après l’esprit de la loi,

ont raisonné et spécifié ces peines. Celui qui a bu des liqueurs

fermentées est puni, dans le rite mâlékite, de quatre-vingts coups de

fouet, et dans le rite châfeïte, de quarante coups.

Le vol avec effusion de sang sur les chemins, l’apostasie, la révolte

contre le souverain juste et légitime, l’insurrection suscitée au sein

des populations, sont punis de mort. Car Dieu a dit : « Que ceux qui,

par la force des armes, s’élèvent contre Dieu et contre son Prophète,

que ceux qui répandent le désordre et le trouble sur la terre, soient

égorgés ou pendus, ou bien qu’on leur coupe la main d’un côté et le pied

du côté opposé, ou qu’ils soient exilés de leur pays. »

Pour les fautes moins graves que celles dont nous venons de parler, la

détermination du châtiment est laissée à la sagesse et à l’équité du

juge, qui la diversifie selon les degrés de culpabilité du coupable.

Voyage au Ouadây · 第 24 / 55 段