Pendant tout le temps que je suis resté au Ouadây, je n’ai presque

jamais vu la pluie arriver sans être précédée d’un grand vent qui

commence par rembrunir et obscurcir l’atmosphère. C’est ordinairement de

l’est que s’avancent ces orages ; et comme alors le vent passe sur des

gaûz ou plaines sablonneuses, il en balaye et enlève d’énormes

tourbillons de poussière qu’il transporte à des distances immenses.

Lorsque les orages menacent, l’horizon au loin s’enveloppe d’un voile

rougeâtre ou noirâtre ; puis, à mesure que la tempête avance, le

tonnerre la suit en grondant, ou l’accompagne de roulements effrayants.

Dès que les habitants voient la tempête menacer, la peur s’empare d’eux

et ils courent se cacher. Les pâtres emmènent à la hâte leurs troupeaux

et s’enfuient du côté des villages ; ceux qui travaillent dans les

champs s’empressent aussi de fuir et d’atteindre le plus proche abri, ou

bien se précipitent à toutes jambes au village le moins éloigné. Les

voyageurs se retirent dans le premier abri qu’ils rencontrent, et y

attendent que le calme soit rétabli ; s’ils ne voient aucun lieu de

refuge, l’embarras ou le danger devient grave ; car, semblable à un

conquérant fier et terrible, marchant à la tête d’innombrables

guerriers, l’orage frappe et brise tout ce qu’il rencontre.

Les tourbillons jettent et lancent partout un sable chargé de gravier,

et par leur véhémence renversent à terre celui qu’ils atteignent par

derrière ou par côté. Ceux que le tourbillon assaille de front ne

peuvent avancer, ni résister aux secousses qui les ébranlent.

Ces ouragans épouvantables brisent, déracinent sur leur passage les

arbres isolés et trop faibles, enlèvent et emportent les huttes

vieillies, les zérybeh ou enclos trop anciens. A l’approche des

bourrasques, les animaux mêmes prennent la fuite.

Dans les premiers temps qui suivirent mon arrivée au Dârfour, lorsque

j’apercevais de loin ces immenses tourbillons, je m’attendais à voir des

nuages orageux et de grandes averses, mais je fus bientôt désabusé.

Ces masses poudreuses ne sont presque jamais charriées par les vents du

sud ou les vents de l’ouest ; souvent ce sont les effets de violents

coups de vent sans pluie ni tonnerre, et par cela même ils sont plus

redoutables et plus dangereux ; car la pluie apaise bientôt les vents

qui soulèvent la poussière et le sable, et ramène le calme et la

tranquillité dans l’air ; le moins qu’elle fasse est d’abattre toujours

la poussière qui trouble l’atmosphère.

Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’ordinairement ces vents si

violents soufflent pendant un mois entier, tous les jours. C’est surtout

vers trois ou quatre heures après midi qu’ils s’élèvent et grondent ; le

plus souvent ils viennent sans pluie, dans les derniers jours de

l’automne. Quelquefois ils arrivent pendant la nuit, et il est rare

qu’alors ils n’apportent pas d’effrayantes averses avec le tonnerre et

la foudre. L’orage alors est encore plus terrible ; la foudre tombe plus

souvent ; fréquemment elle enflamme les huttes et brise les arbres ; ses

dévastations s’annoncent par d’épouvantables détonations, accompagnées

de longues traînées de feu qui descendent des nuages.

Nombre de Ouadayens et de Fôriens m’ont assuré que plusieurs fois on

avait creusé la terre à l’endroit où s’était engloutie la foudre, et

qu’on y avait trouvé des matières ressemblant à des scories

ferrugineuses. Le tonnerre, dans les pays du Soudan que j’ai parcourus,

se fait toujours entendre avec un fracas et des roulements beaucoup plus

violents qu’en Égypte. J’ignore quelle est la raison physique de cette

différence.

D’après tout ce que nous avons retracé jusqu’ici des mœurs et habitudes

des Fôriens, de leur manière de vivre, de leur nourriture, de la durée

de leur vie, de la constitution hygiénique des diverses contrées, de

leurs demeures, des maladies auxquelles ils sont le plus exposés, de

leurs médecins et de leur médecine, des animaux, quadrupèdes ou oiseaux,

qui se rencontrent dans le Dârfour, il est aisé de voir, par la

comparaison de ce pays avec le Ouadây, que les Ouadayens sont, à peu de

chose près, dans les mêmes conditions et les mêmes circonstances de vie

et de climat que les Fôriens. L’analogie qu’il y a entre les deux

peuples s’explique sans peine par leur voisinage ; chacun d’eux compose

ses habitudes et ses actes sur ceux de ses voisins. De plus, les deux

États, à leurs frontières les plus rapprochées, sont en quelque sorte

liés entre eux par une même peuplade, celle des Maçâlît. Les Maçâlît du

Dârfour sont dans une espèce de fraternité et de similitude de mœurs

avec les Maçâlît de l’est du Ouadây ; et dans les deux États, les uns et

les autres s’unissent entre eux par alliances conjugales.

Tout ce que nous racontons des mœurs et coutumes des Fôriens, s’applique

ainsi en grande partie aux Ouadayens ; nous décrivons à leur place les

nuances par lesquelles les habitants des deux pays diffèrent. Nous ne

répéterons donc pas ici, pour les Ouadayens, ce que nous avons déjà dit

des Fôriens : ce serait alonger inutilement notre récit, ce serait

combattre sans ennemi.

[Note 143 : Nous avons déjà remarqué que l’_n_ en italique, dans un mot,

ne doit se rendre que par un son nasal produit sans mouvement de la

langue.]

[Note 144 : _Voy._ note 33.]

=CHAPITRE IV.=

Origine des conquêtes des Foullân ou Félâta. — Le réformateur Zâky. —

Ses premiers succès au Dâr-Mella, puis au Kechnah et au Noufeh. —

Coïncidence avec la réforme wahabite. — Avantages et aisance de Noufeh.

— Son commerce d’esclaves. — Anecdote. — Invasion de l’Afnau, de

l’Adiguiz, du Barnau. — Les Foullân vaincus et repoussés. —

Synchronisme. — Comparaison de la vie pacifique en Europe et en Orient.

— Analogies de caractère de certaines peuplades du Soudan avec des

populations européennes.

Les Félâta accusent tous les autres Soudaniens d’impiété et

d’inorthodoxie, et soutiennent que la force des armes doit contraindre

ces peuples à résipiscence. Ils prétendent que les autres Soudaniens ont

changé, adultéré les principes islamiques ; qu’ils ont violé les

prescriptions pénales de la loi en les commuant en rachats pour les

coupables, et par conséquent en un commerce illicite et proscrit par le

Saint Livre ; qu’ils ont sapé les bases de la religion, et ont dénaturé

les règles de l’islâm par des innovations illégales et criminelles

proclamées comme légitimes, par des habitudes honteuses, par l’adultère

et l’inceste, par l’usage des boissons fermentées, par la passion des

divertissements, des chants et des danses, par l’abandon des prières

journalières et obligées, par le laisser-aller à tous les penchants

déréglés, par le refus des dîmes pour les pauvres et les malheureux. Et

chacun de ces crimes et de ces hontes mérite d’éclatantes vengeances, et

appelle les armes d’une _guerre sainte_ dans tous les États du Soudan.

Ces pensées fermentaient depuis des années dans l’esprit des Foullân et

électrisaient leur imagination, lorsque tout à coup s’éleva parmi eux un

homme révéré par sa piété et sa religion : c’était le faguyh Zâky[145].

Il s’érigea en réformateur et proclama la guerre sainte. Une foule

nombreuse répondit à sa voix. Dès lors il envoya au roi de Mella,

capitale du royaume des Foullân, une lettre ainsi conçue :

« Le Serviteur de Dieu, le faguyh Zâky, au roi des Foullân.

« Or, sache bien ceci : Dieu a posé des préceptes, et toi et les tiens

vous les transgressez ; il vous a imposé des devoirs, et vous les

oubliez ; il a établi des défenses, et vous les enfreignez. Et moi je te

défends de violer les préceptes de Dieu et de son Prophète. Je t’ordonne

de te conformer à la loi de Dieu, loi pure et sainte, d’abolir les

douanes et les droits de transport, de suivre exactement les règles

pénales révélées par le Coran. En un mot, toi et tes sujets, soumettez-

vous rigoureusement aux maximes de l’islamisme, faites pénitence ; car

désormais vous n’avez plus de musulman que le nom. Écoute ma parole, ou

je me lève contre toi, comme fit autrefois le juste Abou-Bekr contre

ceux qui refusaient les dîmes aumônières destinées aux pauvres et aux

nécessiteux. »

Le roi de Mella reçoit cette lettre, la lit,... et transporté, agité

d’indignation et de colère : « Ce misérable, s’écrie-t-il, me menace

d’une révolte à main armée ! Il ose m’imputer de tels actes ! Il prétend

que nous ne sommes pas musulmans, et déjà il se prépare à se soulever

contre moi. Débarrassons-nous de cet audacieux. »

Le roi rassembla une armée et l’expédia de suite contre Zâky, en

ordonnant au vizir qui la commandait de combattre à toute outrance les

révoltés et de n’en pas laisser un seul debout. « Si tu réussis, ajouta

le roi, à prendre vivant ce Zâky, garde-toi de le tuer ; envoie-le moi

garrotté. Nous verrons comment, en ma présence, il justifiera

l’insolence de sa lettre. Je lui ferai voir quelle est l’infamie de sa

conduite, et nous déciderons de son sort. »

L’armée partit de Mella et marcha à la rencontre de Zâky. Le faguyh,

informé de l’approche des troupes : « Voilà, dit-il, ce que je

désirais. » Il réunit ses partisans et attend tranquillement l’armée

royale. Lorsqu’elle paraît, il fait monter ses gens à cheval. Quant à

lui, par esprit d’humilité, il monte sur un chameau, qui pour tout

harnachement n’avait sur le dos qu’une peau de mouton ; ensuite il

s’arme de son sabre.

Zâky range sa troupe et lui adresse cette pieuse allocution :

« Rappelez-vous que le paradis est sous l’ombre des sabres[146]. Ces

malheureux viennent combattre pour une cause inique, impie. Nous les

avons, par nos conseils, rappelés au bien ; et pour récompense ils

viennent nous menacer de leurs armes. Mais Dieu a dit dans son saint

livre : « La demeure éternelle est pour ceux qui, restés humbles de

cœur, auront fui le mal sur la terre. Le bonheur de l’autre vie est pour

les hommes qui craignent Dieu. » Soutenez avec fermeté, avec courage,

l’attaque de vos ennemis, et comptez alors sur la victoire, sur le

succès. Car notre saint Prophète a dit : « Si une montagne même était

injuste et coupable envers une autre, la montagne coupable rentrerait en

terre. »

Les paroles de Zâky enthousiasment ses partisans, et ils n’aspirent plus

qu’à la gloire du martyre. Ils s’avancent contre l’armée royale,

l’attaquent, et en un moment la mettent en pleine déroute. Ils

s’emparent de dépouilles considérables et d’un grand nombre de chevaux.

Le vizir, trompé dans ses espérances et frustré dans ses calculs, revint

à Mella. Zâky marcha sur la ville et l’assiégea. Le roi lui-même fit une

sortie avec son armée et une troupe de courtisans ; il fut vaincu et

forcé à une fuite honteuse. Zâky entra dans la ville et fit mettre

immédiatement à mort plusieurs ulémas attachés au prince et un grand

nombre de courtisans. En même temps il envoya un détachement de ses gens

à la poursuite du roi fugitif ; le roi fut atteint, pris, ramené à

Mella, et tué par ordre de Zâky.

Zâky organisa promptement le pays et leva des troupes. Il se choisit un

lieutenant ou vice-gouverneur, à qui il enjoignit, pour la direction et

l’administration des affaires, de demeurer scrupuleusement soumis au

texte de la loi, de n’exiger que les dîmes légales, de ne prendre pour

les impôts des terres que ce qui est réglé par la loi, et de déposer le

tout au trésor sacré.

Ensuite Zâky partit avec l’armée et se dirigea sur le Dâr-Kechnah.

Lorsqu’on sut que l’armée de Zâky allait partir, l’appât du butin attira

à sa suite une foule d’individus, car Zâky distribuait aux soldats ce

que l’on prenait de troupeaux, de dépouilles, sans en rien réserver pour

lui. La distance de Mella à Kechnah est d’environ trente étapes. Zâky

franchit ce trajet sans aucun accident et parut tout à coup dans le Dâr-

Kechnah.

Même en voyage, Zâky jeûnait tous les jours et passait à peine quelques

heures sans se purifier par de nouvelles ablutions. Quand il fut près de

la ville de Kechnah, le roi en sortit et vint à la rencontre de

l’ennemi. Ce roi avait eu connaissance de la révolution opérée dans le

Mella. Il se trouva bientôt avec toutes ses forces en face des Félâta.

Alors Zâky lui adressa un manifeste semblable à celui qu’il avait

expédié an prince de Mella. Le roi de Kechnah, irrité, déchira la

lettre, éclata en invectives contre les Foullân, et fit marcher de suite

son armée sur eux. Les Kechniens furent battus et leur roi fut tué.

Le faguyh, vainqueur, entra à Kechnah et s’en proclama le maître.

Aussitôt il envoya ses troupes parcourir le pays, et tout ce que

possédait le roi devint la proie des Foullân.

Zâky établit la justice la plus exacte et la plus sévère, et se fit

aimer de tous. Il menaça des peines les plus rigoureuses les moindres

transgressions commises contre les exigences de la loi et de la

religion. Au moyen de crieurs, il fit publier partout ces paroles :

« Lorsque le moëzzin annoncera la prière, quiconque ne se rendra pas

aussitôt à la mosquée pour prier, sera impitoyablement puni de mort. »

Zâky prohiba l’usage des boissons fermentées et abolit les droits de

péage et de douane. Après avoir employé un certain temps à régulariser

les habitudes du pays, il choisit un gouverneur et lui confia l’autorité

administrative. Ensuite, Zâky rassembla ses troupes et leur annonça ses

projets ultérieurs. « J’ai juré, leur dit-il, d’aller porter la guerre

contre tous ces rois et sultans du Soudan qui gouvernent par l’injustice

et l’impiété, de les traiter tous comme j’ai traité ces deux rois du

Mella et du Kechnah, d’installer l’équité partout où règne l’iniquité. »

Et il s’achemina du côté du Noufeh.

Remarquons ici une coïncidence singulière : la guerre de rénovation

entreprise par le faguyh Zâky commença en même temps que le

protestantisme armé des Wahabites triomphait au Hedjâz[147]. Pendant que

le fougueux Félâta procédait à ses conquêtes religieuses, Sooûd, fils

d’Abd-el-Azyz le Wahabite, était sorti du Derryéh et marchait en armes

contre la Mekke et Médine, sous le prétexte que les Hidjâziens du

territoire sacré avaient abandonné les voies primitives pures de la loi

islamique, et consacré des pratiques nouvelles contraires à cette loi.

C’est d’après ces principes de puritanisme religieux que Sooûd

détruisit, à la Mekke et à Médine, les santons ou tombeaux des saints et

des compagnons du Prophète. Il institua un surveillant de police, chargé

de battre ceux qui, à la voix du moëzzin, ne se rendrait pas à la

mosquée pour la prière. Il proscrivit l’usage du tombac et du

tabac[148], défendit la lecture des prières du livre des _Délaïl-el-

Khayrât_ ou Guide religieux des œuvres dévotes, condamna les invocations

adressées aux saints et aux prophètes, et ne voulut d’autre invocation

que celle de Dieu. S’il entendait un individu mêler le nom du Prophète à

ses serments ou à ses protestations, quelles qu’elles fussent, il

faisait saisir et frapper le coupable à l’instant même, et lui disait

alors : « Reconnais ta faute et expie-la, polythéiste que tu es ! »

Zâky suivit les mêmes errements de rigorisme.

Lorsque les Foullân approchèrent de Noufeh, les habitants de cette ville

sortirent en armes avec leur roi et marchèrent contre l’ennemi. Ils

livrèrent bataille, et furent mis en pièces. Zâky entra triomphant dans

la ville de Noufeh.

Cette place est une des plus remarquables du Soudan. Elle est connue

pour ses agréments, le caractère facile de ses habitants et le bien-être

dont ils jouissent. Les étrangers y sont accueillis avec bienveillance ;

quelques hommes d’instruction y ont fixé leur séjour. Le bas prix des

denrées y rend la vie douce et commode. La population y paraît riche et

aisée ; la plus grande partie des habitants sont des marchands qui, à

certaines époques, vont, pour leurs spéculations commerciales, à

Tounbouctou, à Kechnah et autres grands bazars du Soudan, dont ils

rapportent des marchandises et surtout des esclaves.

Le Dâr-Noufeh est presque vis-à-vis des États du Maroc ; ces deux

contrées ont entre elles un commerce assez actif.

La ville de Noufeh, comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, renferme une

foule de marchands très-riches, dont la plupart font un immense commerce

d’esclaves : l’anecdote que voici en est une preuve.

Un marchand de Maroc, qui voulait montrer combien grande était sa

fortune, vint à Noufeh avec au moins un millier d’esclaves et plus de

cinq cents chameaux. A son arrivée, les marchands résidants

s’empressèrent de lui rendre visite et le félicitèrent de son heureux

voyage. Le Marocain, ignorant leur état de fortune, les reçut avec

fierté. Le chef des marchands de Noufeh fut blessé de ces airs

d’importance ; mais il concentra et dissimula son mécontentement, et

résolut d’humilier un peu l’orgueil du Marocain. Il envoya plusieurs

individus lui demander quelles marchandises il avait à vendre. « J’ai à

vendre, dit le nouveau venu, ce troupeau d’esclaves ; mais je vends tout

en bloc, esclaves, chameaux, cordes, sacs de hardes, ustensiles de

voyage, etc., et je ne veux traiter qu’avec un seul acquéreur. Celui de

vous qui est en mesure d’acheter d’un coup ma caravane entière, n’a qu’à

venir me parler quand il voudra. — Très-bien ! sois tranquille ; repose-

toi des fatigues de la route ; tu trouveras sans peine un acheteur tel

que tu le désires. »

Deux ou trois jours après, notre Marocain sut qu’il y avait dans Noufeh

un individu dont personne ne connaissait toute la richesse. Cet

individu, le chef des marchands de la ville, était du nombre de ceux qui

avaient rendu visite au Marocain, et qui avaient été reçus assez

froidement.

Le quatrième jour, le chef-marchand en question appela un de ses

esclaves-commis les plus inférieurs et des moins riches[149], nommé

Saïd, et lui dit : « Va trouver le Marocain, et achète toute sa

caravane, esclaves, ustensiles, chameaux, sans en rien excepter. » Or,

au Dâr-Noufeh, on a pour monnaie courante de petits coquillages[150].

Saïd endossa ce qu’il avait de mieux en vêtements, et se rendit chez le

Marocain. Celui-ci le reçut avec politesse, croyant avoir affaire avec

le chef même des marchands de la ville. Après un moment d’entrevue, Saïd

dit à son homme : « Je désirerais voir ce que tu as amené d’esclaves. Si

tu es dans l’intention de les vendre, je les achète ; car j’ai à faire

de nombreux envois dans différentes directions. J’ai ouï dire que tu

veux vendre le tout en masse ; cela me convient parfaitement, et

m’épargnera la peine de réaliser par fractions le nombre d’esclaves dont

j’ai besoin. »

L’étranger satisfait au désir de Saïd, et lui montre ce qu’il a de

meilleur en esclaves. « Laisse, dit Saïd, ce que tu as de meilleur et ce

que tu as de pire ; amène-moi seulement tes esclaves de qualité moyenne.

Nous en discuterons et fixerons le prix, qui sera aussi le prix du

reste, bons et mauvais. » Cette proposition est agréée. Les esclaves de

moyenne qualité, hommes et femmes, sont rassemblés devant Saïd, et le

marché est conclu à six mille coquilles par tête. Le prix des chameaux,

des hardes, des ustensiles de voyage, en un mot tout le matériel de la

caravane, est également arrêté et convenu. Le marchand ne garda qu’une

femme esclave dont il avait un enfant. On se frappa en main en signe de

conclusion d’achat. Saïd fit emmener les esclaves et toute la caravane,

et dit au Marocain de venir le trouver trois jours après, pour recevoir

le payement.

Au jour indiqué, le Marocain s’habille de son mieux et se rend chez le

chef des marchands de Noufeh, s’imaginant avoir traité avec lui. Il

arrive et voit une demeure qui annonce la fortune et l’aisance ; une

foule considérable s’agite, se presse de tous côtés, et le chef de la

maison, assis dans un endroit séparé, semblait être un roi gouvernant

tout ce mouvement, toute cette multitude qui entrait et sortait.

Le Marocain aborde et salue le marchand. Le Nouféen le salue à son

tour ; puis, affectant de discuter de graves affaires de commerce avec

ceux qui l’entourent, il paraît d’abord fort peu disposé à s’occuper du

voyageur marocain. Il termine tranquillement la plupart des questions

qu’il a entamées, et s’adressant enfin à l’étranger : « Quel est, lui

dit-il, le motif qui t’amène ? — Je viens chercher le prix de mes

esclaves. — Quels esclaves ? — Ceux que je t’ai vendus il y a trois

jours. — Mon cher, tu te trompes. J’ai telles et telles qualités et

espèces d’esclaves ; depuis une année je n’en ai pas acheté un seul.

Cependant il m’en reste un certain nombre ; si tu désires en acheter,

j’en ai encore à peu près dix mille à vendre. — Mais n’est-ce pas toi,

reprit le Marocain tout étonné, qui es le chef des commerçants de la

ville ? — C’est moi-même. — Y a-t-il donc ici d’autres commerçants que

toi qui puisse acheter d’un coup mille esclaves, avec tout l’attirail de

la caravane qui les a amenés ? — Certainement. Et moi-même j’ai une

trentaine de mes esclaves-commis qui font aussi le commerce, et dont le

moins riche peut facilement avoir acheté tes mille esclaves et au delà.

Au surplus, attends un moment ; nous allons nous en informer. Je vais

appeler mes commis, et de suite nous saurons qui d’entre eux a négocié

avec toi. »

Le Marocain était stupéfait. Un esclave entre, s’empresse de baiser les

mains du Nouféen, et lui raconte qu’il vient d’acheter tant d’esclaves

et tant d’or, de recevoir tant de milliers de coquillages, et qu’il

prépare un envoi de tel nombre d’esclaves. Le Marocain, ébahi, ne savait

plus que penser et que dire.

Quand le commis eut fini de parler, son maître lui dit : « Est-ce toi

qui as acheté avant-hier, ou il y a trois jours, une caravane de cet

étranger ? — Mon Dieu non ! Que ferais-je d’esclaves ? J’en ai encore un

nombre considérable. — Alors vas appeler tous tes camarades ; je veux

savoir qui d’entre eux a acheté les esclaves de ce marchand. Il faut les

lui payer de suite. C’est un devoir d’expédier promptement les affaires

des étrangers. »

Un moment après entrent plusieurs commis-esclaves, qui rendent compte de

ce qu’ils ont acheté et vendu. Leur maître leur demande qui d’entre eux

a fait l’acquisition des esclaves du Marocain. « Je n’ai rien acheté de

cet homme, répond chacun d’eux. » Le temps se prolongeait ; le marchand

vendeur s’inquiétait ; il pensa un instant avoir perdu sa caravane.

« Mais enfin, dit le patron à ses commis, cherchez quel est l’acquéreur.

— Ce doit être, reprend l’un d’eux, ce doit être Saïd. J’ai appris qu’il

a acheté une caravane entière. — Que Dieu le confonde ! Il ne fait

jamais que de ces sottises-là. Qu’on l’appelle. »

Quelques minutes après Saïd entre. « Est-ce toi, lui demande son maître,

qui as acheté les esclaves de cet étranger ? — Oui, c’est moi. Qui te

l’a dit ? — Ce marchand ; et il en réclame le prix. — Et quoi ! dit Saïd

au Marocain, que signifie cette conduite de ta part ? Pourquoi cette

démarche inconvenante ? Pourquoi te plaindre de moi à mon maître ? Suis-

je donc en défaut ? T’ai-je manqué de parole ? Es-tu venu chez moi me

demander le prix de ta caravane, et te l’ai-je refusé ? Lève-toi, et

viens recevoir tes coquilles. »

Le Marocain, surpris de ces reproches humiliants, se lève, suit Saïd, et

arrive avec lui dans une vaste maison, où il voit une foule considérable

d’esclaves et tout l’étalage d’un grand commerce. Saïd ouvre son

comptoir, et de suite se met à compter la somme convenue pour les

esclaves, les chameaux, les cordes, les hardes, les ustensiles, tout ce

qui composait la caravane. Le Marocain prend ses coquilles et se dispose

à se retirer. Alors : « Que Dieu et son Prophète, dit Saïd, me

préservent de jamais rien acheter de tes pareils ! Me croyais-tu donc

insolvable pour m’humilier comme tu l’as fait devant mon maître, pour

aller te plaindre à lui ? J’ai acheté bien d’autres caravanes que la

tienne, et de bien autrement nombreuses, sans que mon maître en ait rien

su. »

Le Marocain avait singulièrement rabattu de sa fierté et de l’opinion

qu’il avait de son importance commerciale. Il eut la preuve que sa

fortune n’était pas à comparer à celle des commerçants de Noufeh. Il

résolut de quitter aussitôt le pays ; et en effet il se disposa de suite

à partir. Quelques jours après il avait disparu.

Voyage au Ouadây · 第 23 / 55 段