A Ouârah, comme la ville est resserrée étroitement par la chaîne des

monts qui l’emprisonnent dans leur enceinte, et comme aussi le sultan

s’est emparé, pour y bâtir son palais, d’un espace considérable de

terrain, les grands ne peuvent occuper chacun qu’un espace limité, et

ils se sont restreints autant que possible dans leurs habitations. A

Ouârah, par exemple, la demeure de l’aguîd des Zébédeh, celle de l’imâm

Bedr-ed-Dyn, celle du grand câdi Noûr, n’égalaient pas à beaucoup près,

en étendue, celles des plus minces roitelets fôriens.

[Note 139 : _Voy._ au _Voyage au Dârfour_, chapitre des Assemblées,

pages 194 et suivantes.]

[Note 140 : Communication verbale du cheykh El-Tounsy.]

[Note 141 : _Voy._ note 32.]

[Note 142 : _Voy._ Explications de la figure 2, à la fin du volume.]

=CHAPITRE III.=

Étendue comparative des principaux États du Soudan. — Esclaves du

Ouadây, du Bâguirmeh, du Dârfour. — Distances des régions ou États du

Soudan. — Populations du Soudan idolâtre. — Signes artificiels

distinctifs des tribus. — Fertilité du Soudan idolâtre. — Industrie des

Fertyt. — Les Djengueh ; ils dorment dans la cendre. — Noms de tribus de

Fertyt. — Peuplade antropophage. — Singulière origine donnée aux Félâta.

— Du Soudan en général ; Soudan _commercial_. — Désignation des

esclaves. — Climat du Ouadây ; pluies, orages, etc. — Ressemblance entre

les Ouadayens et les Fôriens.

Des divers États constitués du Soudan, les plus vastes sont : le Barnau,

le Dâr-Mella, ensuite le Dârfour, puis le Ouadây, le Dâr-Tounbouktou et

le Bâguirmeh. Les moins étendus sont : l’Afnau, et ensuite l’Adiguiz. Le

Ouadây, bien qu’au quatrième rang pour l’étendue, a plusieurs avantages

qui le distinguent spécialement. Les esclaves y sont de beaucoup plus

belles qu’au Dârfour, mieux dressées et plus attentives aux services

domestiques. Mais les meilleurs esclaves de tout le Soudan central, sont

sans contredit ceux du Bâguirmeh. Leur douceur, leur docilité, leur bon

cœur, leurs prévenances pour leurs maîtres, surtout chez les femmes

esclaves, sont au-dessus de tout éloge.

Lorsque le sultan Sâboûn envahit le Bâguirmeh, les Bâguirmiennes

tournèrent la tête à tous les Ouadayens, et leur inspirèrent presque de

l’aversion pour les Ouadayennes. « En vérité, disaient-ils, nous n’avons

jamais eu de femmes qu’ici ; à côté de ces femmes, les autres ne sont

rien. » Cependant les Djenâkhériennes que les Ouadayens enlèvent aux

tribus idolâtres situées au delà du Dâr-Séleîh, au sud, sont aussi

remarquables par leur beauté, et ont dans les relations habituelles de

la vie je ne sais quoi de séduisant que n’ont pas les esclaves prises

par les Fôriens parmi les tribus transméridionales du Dârfour. Et, ce

qu’il y a de singulier, c’est que les peuplades djénâkhériennes

répandues au delà des limites sud du Ouadây, et les tribus fertyt-

djénâkhériennes par delà le sud du Dârfour, se touchent et se

confondent. Bien plus, il arrive parfois que les expéditions ouadayennes

et fôriennes, pour les chasses aux esclaves, se rencontrent chez les

mêmes peuplades du Dâr-Fertyt, et néanmoins les esclaves capturés dans

ces mêmes pays et emmenés directement au Dârfour, sont de beaucoup

inférieurs à ceux qui sont emmenés au Ouadây. Aussi les Ouadayens

tiennent ces esclaves à très-haut prix ; et les meilleurs que l’on

trouve à acheter au Dârfour sont ceux que les Ouadayens y conduisent et

y vendent.

La dénomination de djénâkhérah, prise dans son application générale,

désigne une immense agglomération de populations dont personne que Dieu

ne sait le nombre, divisées en une quantité incroyable de tribus et de

sous-tribus, et dispersées sur une zone presque droite, dans les vastes

espaces qui forment le Soudan idolâtre, depuis le sud au delà du Sennâr

jusqu’au sud du Kechnah, dans le Soudan occidental.

En ligne droite, de l’est à l’ouest, il y a, à partir de Sennâr jusqu’au

Kordofâl, un trajet de quinze ou seize jours ; d’Ibéïd, capitale du

Kordofâl, jusqu’à la capitale du Dârfour, Tendelty, il y a dix ou douze

jours ; ensuite de ce fâcher fôrien à Ouârah, il y a vingt jours de

marche à journées ordinaires, ou dix jours de marche forcée. Pour passer

de la capitale du Ouadây au Bâguirmeh, on continue à l’ouest ; puis, en

obliquant dans la direction du sud-ouest, on aboutit au Katakau,

province dépendante du Barnau, et située par delà la frontière sud-ouest

du Bâguirmeh.

Pour traverser l’espace qui sépare le Ouadây du Bâguirmeh, il faut

environ cinq à six jours de route.

Du Ouadây, c’est-à-dire de Ouârah au Barnau, il y a deux routes. La plus

courte est dans la direction de l’est à l’ouest, obliquant un peu au

nord, et conduit au Barnau en moins de vingt jours. La seconde est par

le Bâguirmeh, et conduit à un grand fleuve qu’il faut traverser pour

arriver au birny du Barnau. Cette route est longue, car elle va passer

par le birny principal du Katakau ; elle exige environ trente-cinq jours

de voyage. Enfin, pour aller du Barnau à l’Adiguiz, le trajet est

d’environ quinze journées de marche à l’ouest et en ligne droite. De

l’Adiguiz à l’Afnau il y a quatre ou cinq jours de désert.

Les nombreuses tribus ou peuplades du Soudan idolâtre occupent, au midi,

les contrées en dehors des États du Soudan musulman. Ces peuplades se

distinguent par grandes familles générales qui ont chacune leur nom.

Ainsi, au delà du Sennâr, au sud, sont les Noûbah ; au delà du Kordofâl,

sont les Touroûdj ; au delà du Dârfour, les Fertyt ; au delà du Ouadây,

les Djénâkhérah ; au delà du Bâguirmeh et du Barnau, les Kirdy ou

Kirdâouy, et ainsi de suite. Ces diverses populations idolâtres sont

subdivisées en tribus, les tribus en groupes, les groupes en familles.

Les Soudaniens musulmans, comparés aux populations idolâtres ou madjoûs,

ne paraissent guère que comme un anneau jeté au milieu d’un désert,

autrement comme une horde au milieu de populations nombreuses. On

s’étonnera peut-être de voir que les musulmans ont en quelque sorte la

haute main sur ces masses sauvages et les dominent. Ce fait s’explique

par l’esprit de corps et de confraternité qui unit les Soudaniens

musulmans. Les peuplades idolâtres, au contraire, divisées d’intérêts,

sans accord entre elles, ne s’entr’aident jamais. Bien plus, chaque

station est hostile aux stations qui l’avoisinent. Et quand l’ennemi

vient tomber sur un village, l’attaque, en enlève les femmes et les

enfants, le village voisin regarde d’un œil indifférent et ne cherche

point à conjurer l’orage. Aussi, dès que l’ennemi en a fini avec une

station, il va s’adresser à une autre et la traite comme la précédente,

sous les yeux des villages les plus rapprochés, qui demeurent encore

spectateurs tranquilles du malheur de leurs frères. Si ces idolâtres

savaient se réunir contre leurs agresseurs, aucun des États musulmans du

Soudan n’oserait aller les attaquer.

En effet, les nombreuses tribus de ces madjoûs couvrent un espace de

plus de deux mois de marche à grandes journées, et d’au moins trois mois

de marche à journées ordinaires. Les expéditions fôriennes et

ouadayennes pour les chasses aux esclaves, parcourent assez souvent ces

contrées pendant six mois, à des distances de trois mois de marche ;

mais jamais les expéditions n’ont pénétré jusqu’à l’extrémité

méridionale de ces régions ; elles ne reviennent ordinairement qu’après

s’être enfoncées pendant trois mois dans les pays idolâtres.

Le faguyh Médény, de Foûta, m’a raconté qu’une expédition fôrienne

s’avança très-loin dans le Dâr-Fertyt pour une chasse, et résolut de ne

revenir qu’après avoir atteint jusqu’aux limites sud du pays et en avoir

reconnu la fin. « Les Fôriens, me dit le faguyh Médény, s’enfoncèrent

dans le Fertyt pendant environ cinq mois, allant presque toujours droit

devant eux, dans la direction du sud. Toutes les expéditions revinrent,

celle-là seule ne reparut pas. On crut que quelque accident malheureux

l’avait détruite. Après cinq mois de marche, l’expédition arriva enfin

auprès d’une grande surface d’eau dont les deux bords étaient à distance

telle, que de l’un à l’autre on distinguait à peine les individus placés

sur la rive.

« Les Fôriens aperçurent, sur le bord opposé, des hommes vêtus de

rouge ; mais ne trouvant ni barques ni autres moyens de transport, ils

ne purent traverser cette eau et tenter d’aller à la découverte du pays.

Quand ces sauvages remarquèrent la troupe fôrienne, ils prirent la fuite

et disparurent.

« Je demandai des renseignements sur ces contrées lointaines à nombre

d’individus qui avaient été de cette expédition extraordinaire ; mais

nul ne sut me donner des éclaircissements qui me satisfissent.

« Longtemps après, j’eus occasion de lier connaissance avec un vieillard

qui plusieurs fois avait fait des excursions dans le Fertyt. Je le

questionnai aussi sur la grande surface d’eau dont nous venons de

parler ; je lui demandai quelle était cette espèce d’hommes qu’on avait

aperçus sur les bords. Il me répondit qu’il avait lui-même pénétré

jusque dans ces contrées éloignées, sous le règne du sultan Omar, fils

d’Ahmed-Bekr et frère de Tyrâb (sultan du Dârfour) ; qu’il avait vu la

plaine d’eau que je lui citais et les peuplades qui en habitent les

rivages ; qu’il y avait dans l’expédition fôrienne dont il faisait

partie un individu de la presqu’île arabique, homme instruit et

expérimenté, et qu’il avait certifié que ces sauvages du Haut-Fertyt

avaient quelque chose de la physionomie des Indiens... Dieu sait la

vérité. »

Les diverses tribus du Soudan idolâtre, bien que très-nombreuses, ont

toutes des signes artificiels particuliers qui les distinguent entre

elles. Chez les Bendeh, l’habitude est de se limer les dents, excepté

les molaires, et de leur donner la forme de mamelon. Les Kâra ont pour

signe les deux lèvres percées. Les Châla (ou Schâla) se pratiquent, tout

le long du pavillon de l’oreille, une rangée de trous qui se suivent en

ligne arquée (_Voy._ fig. 4), et dont chacun recevrait au moins une

plume à écrire. Les femmes des tribus des Châla se distinguent par des

milliers de taillades qu’elles se font pratiquer sur le ventre, et qui y

laissent une foule de petites hachures dessinant des anneaux, des

carrés, etc. ; ces dessins sont une sorte de parure, car les femmes ne

portent pour tout vêtement qu’un pagne très-léger et très-étroit. Les

Routou se percent la lèvre supérieure. Les Djénâkhérah, situés au delà

du sud du Bâguirmeh, se reconnaissent aux traces de trois rangs de

mouchetures pratiquées, de chaque côté de la face, sur les pommettes.

Les Choulouk, pour se distinguer, s’arrachent les dents incisives

supérieures.

Les régions du Soudan idolâtre sont remarquables par la fertilité du sol

et la pureté de l’air. Les pluies y sont abondantes et prolongées, et il

est quelques contrées où elles ne s’interrompent guère que pendant deux

mois de l’année.

On trouve dans ces terres méridionales plusieurs espèces de plantes

tuberculeuses nourricières. Il en est une variété particulière que les

indigènes appellent _oppo_. On fait cuire l’oppo sur les charbons

ardents, et alors il prend la couleur et le goût du jaune d’œuf durci

par la cuisson.

L’abondance des pluies entretient dans ces latitudes des quantités

considérables d’arbres fruitiers et de haute futaie.

Les peuples du Soudan idolâtre, si sauvages, si inhospitaliers, si

brutaux, relégués si loin de toutes populations un peu avancées dans les

arts industriels, déploient dans la fabrication de certains objets une

adresse vraiment merveilleuse, et leur donnent un fini qu’on dirait être

l’ouvrage d’habiles artisans européens. Ainsi, ils fabriquent, pour les

rois et les princes du Soudan, des tabourets ou siéges élégants, d’un

goût, d’un poli, d’une perfection de travail admirable, d’une précision

d’exécution étonnante. Ils fabriquent aussi, avec une habileté pour

ainsi dire anglaise, les couteaux-poignards qu’on porte appliqués contre

le bras, au-dessus du coude, et aussi des fers et des hampes de lances.

J’ai vu, chez les Fertyt, de leurs _findjân_ ou tuyaux de pipes en fer,

le travail en était d’une pureté et d’une beauté surprenante, on eût cru

voir un produit d’industrie européenne. Ces tuyaux ou tiges de pipes

sont en fer pur, et n’ont guère qu’un empan de longueur. La noix ou le

lulé de la pipe est en terre cuite, et est parée de fils ou de petits

rubans de fer. Les tiges sont courbées et serpentées comme certaines

pipes européennes, mais elles sont plus élégantes, plus gracieuses, et

elles ont un poli si net et si brillant, qu’elles semblent être de

l’argent le plus pur et le plus éclatant. Il en est de même des

bracelets et des _brassières_, qu’ils fabriquent également en fer. Les

brassières sont des bracelets qui se portent au-dessus du coude.

Les Fertyt ne fabriquent aucune espèce de tissu, n’ayant pas besoin de

vêtements : ils vont complétement nus. Seulement les hommes se couvrent

les parties sexuelles avec un pagne étroit, appelé _djoukou_, long de

deux coudées au moins et large de moins d’un empan. Les femmes ne se

cachent absolument que le pénil, et cela avec de simples feuilles

d’arbres. Quand ces feuilles se sont desséchées, on les remplace par de

nouvelles feuilles fraîches.

Parmi les Fertyt, la tribu des Djengueh est très-riche en bœufs. Ces

bœufs sont de petite taille et ont de longues cornes. Chaque individu

des Djengueh a son troupeau. Hommes et femmes, les Djengueh vont

entièrement nus, sans pagne ni feuilles qui leur couvrent les parties

sexuelles. Les Djengueh sont les plus intrépides des Fertyt, les plus

audacieux, les plus rapides à la course ; telle est la vigueur et la

souplesse de leurs jarrets, que nul ne peut les atteindre et que nul

n’échappe à leur poursuite.

Ils dorment tous, hommes et femmes, couchés dans la cendre. Voici

comment les femmes, dans chaque famille, préparent les lits :

Vers le soir, lorsqu’elles ont trait les vaches, recueilli le lait, et

qu’elles ont terminé leurs travaux domestiques, elles prennent un grand

panier et vont dans la campagne ramasser çà et là les bouses, qu’ensuite

elles amassent en plusieurs tas. Chaque femme rassemble sa récolte de

bouses devant sa hutte ; dès qu’elles sont sèches, la femme y met le feu

et les laisse brûler et se réduire en cendres. Quand les cendres sont

refroidies, et qu’à une heure ou deux après le soleil le mari désire se

coucher, sa femme vient avec un morceau de beurre, en frotte son mari du

haut en bas, et après cette onction le Djengueh se fourre dans son tas

de cendres. Il dort ainsi enfoui. Au matin, dès qu’il est sorti de son

lit, il se rend à la première flaque d’eau et se lave. Ce qu’il y a

d’incompréhensible dans cette habitude, c’est qu’étant ainsi enfoncés

dans la cendre, les Djengueh puissent respirer sans en attirer une masse

considérable dans les narines. Est-ce un résultat de l’habitude ? ou

bien n’introduisent-ils dans la cendre que le corps, et laissent-ils la

tête à l’air libre ? ou bien ont-ils quelque moyen particulier pour ne

pas aspirer la cendre ?

Les Djengueh n’appliquent pas à leurs bœufs de marques distinctives qui

servent de signes de reconnaissance pour les propriétaires. Chacun, dans

les diverses localités, reconnaît les siens à la forme des cornes. Pour

chaque troupeau elles ont une direction particulière, qu’on leur fait

prendre dès qu’elles commencent à s’allonger. Ainsi, le maître de tel

troupeau a dirigé les cornes de ses bœufs perpendiculairement et en

ligne droite ; un autre les a fait dévier en avant, un autre en arrière,

un autre à droite et un autre à gauche ; un autre les a conduites de

manière qu’elles se sont réunies ou croisées ; un autre les a

contournées en forme ondulée, etc. Ce fait, entre beaucoup d’autres, m’a

été certifié par plusieurs individus qui, dans les chasses aux esclaves,

avaient pénétré chez les Djengueh. Je ne donne cette indication que sur

la foi des récits que j’ai entendus. J’ai vu des vaches djengueh dont

les cornes étaient courbées en forme de croissants ; mais cela n’a rien

d’absolument extraordinaire. Dieu sait mieux que nous ce qui en est.

Les Fertyt constituent une immense population, composée d’une foule de

tribus. Ils n’ont aucune religion ; quand ils sont réduits en esclavage,

ils acceptent la religion de ceux dont ils sont devenus la propriété.

En résumé, voici les noms des tribus du Soudan idolâtre que je connais :

les Noûbah, les Touroûdj, les Choulouk, les Madja_n_ah, les Djengueh,

les Châla, les Rau_n_a[143], les Sila, les Bi_n_a, les Routou, les Kâra,

les Goula, les Farâougueh, les Fangaroh ou Fongoroh, les Bendalah, les

Bâya comprenant deux tribus, les Bâya-Fâra et les Bâya-Kéreitcheh, les

Bendah distingués en deux tribus : les Bendah-Djoukou ou Joko, et les

Bendah-Yamyam, les Djénâkhérah, les Kirdy, les Dengo, les Koûka.

Un an avant mon départ du Dârfour, une grande _ghazoua_ ou expédition

pour la chasse aux esclaves se mit en route, comme d’habitude, sous la

conduite d’un _roi_ ou _sultan de ghazoua_, autorisé par le sultan

fôrien, selon les formes voulues (_Voy._ chap. XIII, ci-après). Lorsque

l’expédition fut sur le point de franchir les limites du Dârfour et de

pénétrer sur les premières terres du Fertyt, des Arabes bédouins se

présentèrent au chef expéditionnaire et lui dirent qu’ils avaient

découvert une tribu considérable du Fertyt, tribu qu’aucune expédition

n’avait encore aperçue. Les bédouins vantèrent avec emphase la beauté

des individus. Le _roi_, enchanté de l’avis, prit aussitôt avec lui une

partie de l’expédition et s’achemina à la recherche de la tribu

nouvelle... Quelques jours après il revint avec sa troupe, tout

déconcerté, et ramenant quelques esclaves seulement.

Je demandai quelques détails sur cette incursion à plusieurs Fôriens qui

l’avaient suivie. Ils me racontèrent que la tribu en question était une

peuplade de sauvages effrayants, une tribu d’anthropophages, mangeant

les gens tout vifs. « Comment le sais-tu ? répliquai-je. — Le voici.

Quand nous pénétrâmes sur leur territoire nous vîmes, du premier

village, se ruer sur nous une nuée de ces sauvages ayant tous à la main

des _kourbâdj_, longs au moins de trois ou quatre empans, courbés en

demi-cercle, à pointe effilée, et tranchants comme des rasoirs (_Voy._

fig. 5). La troupe sauvage avait à sa suite une égale troupe de femmes,

portant chacune sur la tête une grande écuelle couverte et remplie d’une

bouillie très-épaisse. Dès que nous fûmes face à face avec ces sauvages,

chacun d’eux se précipita sur un de nous, lui planta la pointe du

kourbâdj dans l’épaule et lui ouvrit une large entaille. Alors le sang

coulait en abondance ; aussitôt la femme accourait auprès de son mari et

lui présentait l’écuelle. Il plongeait la main dans la bouillie, en

séparait avec les doigts une bonne bouchée, la trempait dans le sang qui

coulait et la mangeait. Puis il recommençait..... Ils nous tuèrent

quelques hommes, qu’ils dévorèrent immédiatement. Nous nous enfuîmes

tout épouvantés. — Comment appelle-t-on cette tribu ? Que Dieu la

confonde ! — Ce sont les Madja_n_ah. »

Les tribus du Soudan méridional forment une multitude incalculable ; je

n’en ai vu que quelques-unes du Dâr-Fertyt. Toutes ces tribus si

multipliées occupent, comme déjà nous l’avons dit, tout l’espace qui, de

l’est à l’ouest, au delà du Soudan musulman, s’allonge du midi du Sennâr

jusqu’au Dâr-Mella ou empire des Foullân.

Le Dâr-Mella est une vaste contrée habitée par la nombreuse population

des Foullân ou Félâta. Les Foullân étaient jadis considérés comme la

dernière et la plus méprisable des populations de la Nigritie. Dans tout

le Soudan on raconte qu’ils descendent en première origine d’un

caméléon, et par conséquent qu’ils n’ont pas de père humain[144]. La

femme qui fut leur souche primitive fut, dit-on, pendant son sommeil,

abordée et fécondée par un caméléon ; et de cet accouplement bizarre

naquit le premier individu, dont la lignée, en se multipliant, produisit

le peuple des Felâta !

Les Félâta, eux, prétendent être du sang de l’illustre Ammâr, fils

d’Yâcir, un des célèbres et vertueux compagnons de Mahomet.

Pour moi, je pense qu’au Soudan on imagina la fable qui précède, dans

l’intention d’imprimer aux Foullân un stigmate de mépris ; mais,

aujourd’hui, ils passent pour être le peuple le plus avancé en

intelligence et en savoir-faire, par comparaison avec les autres

populations noires du centre de l’Afrique.

Encore quelques mots sur le Soudan en général. Si l’on considère la

dénomination de Soudan (mot qui veut dire _les noirs_, pays des noirs,

Nigritie) comme une expression indiquant seulement la couleur des

peuples qui habitent cette partie de l’Afrique, et non comme une

expression appliquée simplement à certaines limites d’une

circonscription géographique, on comprendra dans cette dénomination

toute l’étendue de pays qui, du Sennâr et de l’Abyssinie inclusivement,

c’est-à-dire des rivages du golfe Arabique, se continue presque en ligne

droite jusqu’aux limites occidentales du Dâr-Tounbouktou et du Dâr-

Mella ; ce qui représente une zone occupée par plusieurs États ayant

tous des noms spéciaux. Mais ceux qui considèrent les diverses régions

de cette zone sous le rapport des avantages et des produits de chaque

région, et sous le rapport de la qualité des esclaves qu’en retire le

commerce, ceux-là ne donnent le nom de Soudan qu’à l’ensemble des États

qui depuis le Barnau exclusivement occupent toute la partie occidentale

de la Soudanie.

Ainsi, lorsque les marchands voyageurs du Maghreb, les Ghadamsiens et

les Fezzanais disent qu’ils sont allés _au Soudan_, ils veulent

seulement indiquer par là qu’ils sont allés dans l’Afnau, le Noufeh et

le Tounbouktou. Ceux qui ont voyagé du côté du Barnau, du Ouadây, du

Dârfour, n’indiquent jamais ces directions par le mot _Soudan_ ; ils

disent simplement alors : « Nous sommes allés au Barnau, au Ouâday, au

Dârfour, » mais jamais : « Nous sommes allés au Soudan. » Tous les

marchands que j’ai questionnés sur cette distinction m’ont répondu que

le Barnau, le Ouadây, le Dârfour, etc., ne faisaient point partie du

Soudan ; que ces contrées offraient trop peu d’avantages et de

ressources _commerciales_ ; que les esclaves y étaient de qualité trop

inférieure pour qu’elles fussent comptées au nombre des États du

Soudan ; qu’en raison de cela, le véritable Soudan était l’ensemble des

pays compris surtout depuis l’Afnau inclusivement jusqu’à l’ouest. Cette

division est la seule adoptée dans le commerce.

Après mon retour du Ouadây à Tunis, je me trouvai maintes fois avec des

marchands qui faisaient le commerce dans l’intérieur de l’Afrique ; et

lorsqu’il m’arrivait de dire : « Pendant mon séjour _au Soudan_, j’eus

occasion de voir ou de faire telle et telle chose, » on me reprenait

immédiatement : « Tu te trompes, me disait-on ; tu n’étais pas au

Soudan ; tu étais au Ouadây, au Dârfour. Le Soudan, c’est l’Afnau et les

autres contrées à l’ouest. »

Chacun des États du Soudan, comme nous l’avons dit, a pour voisins plus

ou moins rapprochés, du côté du sud, des peuplades idolâtres ou

_mâdjoûs_, sans dogme religieux ni révélation. C’est chez ces peuplades

que les musulmans vont chasser aux esclaves. Celles qui habitent au delà

du Sennâr, au sud, sont comprises sous le nom collectif de Noûbah, et se

distinguent par des noms particuliers. Il en est de même pour les

peuplades confinées au delà des frontières méridionales des autres États

musulmans.

Les idolâtres situés au delà du Kordofâl, au sud, portent le nom

collectif de Touroûdj ; ceux qui sont au delà du Dârfour portent le nom

de Fertyt proprement dit ; ceux qui sont au delà du Ouadây, celui de

Djénâkhérah ; ceux qui sont répandus au delà du Bâguirmeh et du Barnau

sont les Kirdy ou Kirdâouyens.

Ces noms sont les seuls employés commercialement dans les différents

États que nous venons d’énumérer. Ainsi, lorsqu’on désigne un esclave

par la qualification de _Noûby_ (Nubien), ou par celle de _Terdjâouy_

(Touroûdjien), ou par celle de Fertyt, ou par celle de _Djounkharâouy_

(Djenâkhérien), ou par celle de _Kirdy_ ou _Kirdâouy_ (Kirdâouyen), on

comprend de suite que cet esclave est des contrées méridionales situées

au delà du Sennâr, du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, du Bâguirmeh ou

du Barnau.

J’ajouterai ici quelques mots sur l’état météorologique du Ouadây.

Les vents, les orages, le tonnerre, la foudre, sont très-fréquents au

Dâr-Séleîh, à l’époque du _rouchâch_. La violence en est telle, surtout

pendant les premiers jours d’automne, qu’il est presque impossible d’en

décrire les effets.

Voyage au Ouadây · 第 22 / 55 段