n’est guère que depuis un demi-siècle qu’ils ont commencé à se policer.
Avant cette époque, ils restaient confinés et enfermés dans leurs
frontières, à la manière des Chinois, et ils n’en laissaient sortir
personne, pas même les étrangers qui se hasardaient de pénétrer chez
eux. Ils craignaient alors que quelque puissance du dehors ne s’avisât
de faire explorer leur pays pour s’en emparer. Si un étranger paraissait
au Ouadây, on l’y retenait et on le gardait pour le reste de ses jours.
On le traitait convenablement, il était nourri, vêtu ; mais il ne lui
était plus possible de retourner jamais dans sa patrie. Cette habitude
persista jusqu’au temps du sultan Sâleh.
Sâleh était un homme intelligent et de bon sens, craignant Dieu et
aimant le bien. Sous son règne, quelques marchands étrangers arrivèrent
au Ouadây, dans un but de commerce. Ils réalisèrent des profits ; puis,
le sultan les laissa repartir. De ce moment les caravanes se dirigèrent
peu à peu sur le Ouadây, et ce mouvement continua jusqu’à l’époque du
règne de Sâboûn. Alors la prospérité du pays s’accrut, et le règne de ce
prince fut une série de bénédictions. Il donnait des présents aux
marchands, afin de les engager à revenir dans son pays. Le bruit de la
générosité de Sâboûn se répandit au loin, et les voyageurs commerçants
tombèrent sur le Dâr-Séleîh comme des averses de pluie fécondante. Des
ulémas, des poëtes, vinrent aussi de contrées lointaines visiter ce
prince. Son règne fut beau comme le printemps, généreux comme la rosée
bienfaisante. Sâboûn semblait être le sujet de ces vers :
« Roi, dont les vertus rendent tous les hommes vertueux,
« Tu es l’image du temps : parce que tu es pur, tout est toujours au
printemps. »
La grâce et la faveur du ciel furent sans cesse avec ce prince ; on
n’eut trouvé de défaut à lui reprocher que sa générosité, et on lui eut
appliqué ces paroles du poëte :
« Le seul reproche qu’on trouve à leur faire, c’est que leurs hôtes,
une fois hébergés chez eux, oublient et leurs autres amis et même
leurs familles. »
Et encore ce vers :
« Le seul reproche à leur adresser, c’est que leurs sabres ne cessent
jamais d’être ébréchés, tant ils frappent de coups sur les bataillons
ennemis. »
Dès sa jeunesse Sâboûn se montra, autant qu’il lui fut possible, rigide
observateur des principes consacrés par la religion. Personne n’eut à
lui reprocher l’oubli du moindre de ses devoirs. Devenu sultan, il fit
respecter et observer la loi ; il l’appliquait sévèrement à tout
coupable, quel qu’il fût, ce coupable eût-il été fils du prince. Dans
aucun pays je n’ai vu, comme au Ouadây, les peines prescrites par la loi
être infligées à l’adultère. J’ai vu Sâboûn condamner une femme
adultère[137] ; elle fut enterrée jusqu’à la poitrine, debout, dans une
fosse ; ensuite elle fut lapidée et mourut sous les pierres. Pour ce qui
regarde l’usage du vin, j’ai vu punir ce crime aussi sévèrement dans
d’autres pays qu’au Ouadây.
L’amour du sultan Sâboûn pour la science et pour les hommes instruits,
rassembla auprès de lui un bon nombre d’ulémas. Il ne décidait rien sans
les consulter ; et la plupart de ceux dont il composa son entourage
furent des esprits éclairés. Le plus puissant et le plus haut placé
auprès de lui, quand j’étais au Ouadây, était le savant cheykh Ahmed-el-
Fâcy ; après lui venait l’imâm Noûr, grand câdi du Ouadây. C’était un
Arabe de la tribu des Khouzâm, tribu nombreuse, riche en bœufs, et
stationnée au sud du Ouadây. Après ces deux personnages, le plus élevé
en distinction et en faveur, était le célèbre imâm Ahmed-Oued-Méheîdy ;
ensuite l’illustre et vénérable vizir, le faguyh Djimeîl-el-Zaaf ; puis
le faguyh Ouâly, le Bâguirmien, poëte distingué, qui dans plusieurs
_cacydeh_ ou pièces de vers, fit l’éloge du sultan. J’étais alors peu
amateur de poésie, et je n’ai pas cherché à retenir un seul de ces vers
dans ma mémoire.
Sâboûn témoignait de sa déférence pour les hommes instruits, en leur
distribuant, à eux les premiers, leur part des dîmes. Il leur prodiguait
ses bienfaits, punissait quiconque osait en dire du mal, détournait les
yeux des torts des ulémas, et s’empressait de terminer leurs affaires
dès qu’elles étaient portées devant lui. Son premier imâm fut le faguyh
ou cheykh Mohammed-Bedr-ed-Dyn, profondément versé dans la connaissance
des principes du rite de Mâlek[138]. Nul homme, dans les pays du Soudan
que j’ai parcourus, ne m’a paru d’un extérieur plus grave et plus
imposant que Bedr-ed-Dyn, d’une parole plus éloquente au prêche : Bedr-
ed-Dyn fut la merveille de son temps. L’interprète en chef de Sâboûn
n’était pas moins étonnant par l’élégance de son langage, par la
politesse et l’affabilité de ses manières. Il s’appelait Mohammed et
était de la tribu des Areygât. Il y avait ensuite, comme homme
distingué, le vizir Moûça, aguyd de la tribu des Zébédeh, et frère de
l’imâm Bedr-ed-Dyn et du faguyh Mohammed-Djimeîl-al-Zaàf. C’est ce même
Moûça qui, ainsi que nous l’avons raconté ailleurs, ouvrit la porte de
fer, pendant la nuit, lors de l’occupation de la demeure du sultan, à
l’avénement de Sâboûn. La plupart des vizirs de Sâboûn, de ses hauts
dignitaires, avaient une certaine instruction, et étaient gens de
courage et de dévouement dans les dangers ; ils différaient, par ces
qualités, des grands des autres États.
Du reste, nous avons déjà fait observer que les Ouadayens sont plus
braves que les Fôriens et les Bâguirmiens. Ils n’ont d’égaux en valeur
que les Mydaûb au Dârfour, les Zaghâouah et les Tâmiens ; et ils
surpassent de beaucoup en intrépidité les Barnâouyens.
Le Barnau, comparé au Ouadây, est plus vaste, plus peuplé et mieux
fourni d’armes. J’ai entendu raconter souvent que les Foullân ou Félâta
ont vaincu les Barnâouyens, presque toutes les fois qu’ils les ont
combattus. Quand mon père alla du Bâguirmeh au Barnau, il y avait peu de
temps que les Félâta avaient mis les Barnâouyens en déroute. Ahmed,
sultan du Barnau, s’était enfui de sa capitale et s’était retiré, au
fond de ses États, dans la province de Kânum. Là, le sage et habile
vizir Mohammed-Emyn-el-Kânumy l’avait accueilli, avait rassemblé à
grand’peine un corps d’armée, avait soutenu vigoureusement le parti du
prince fugitif, et avait réussi à relever la puissance chancelante du
Barnau et à replacer Ahmed sur le siége impérial.
A propos du courage des Barnâouyens, voici un fait assez bizarre. Le
sultan du Barnau envoya une armée, sous la conduite d’un de ses vizirs,
à la rencontre des Foullân. C’était à l’époque des guerres de Zâky, dont
nous parlerons bientôt. Il y avait avec l’armée quelques Mogrébins et
des Arabes bédouins. Les Barnâouyens, arrivés dans une vaste plaine
sablonneuse qui s’étendait à perte de vue, aperçoivent dans le lointain
une immense masse noire qui remplissait l’horizon. Ils se figurent que
cette masse est l’armée des Felâta. La peur s’empare d’eux et glace les
esprits. Les Barnâouyens s’arrêtent immobiles, consternés ; puis ils
retournent sur leurs pas, en se répétant les uns aux autres qu’il est
impossible de résister à une pareille multitude. Un Mogrébin se présente
alors au vizir chef de l’armée : « Comment ! lui dit-il, les troupes se
retirent, se débandent à l’aspect de cette masse noire, sans savoir ce
qu’elle est réellement ! — Mais, réplique le vizir, qui veux-tu qui
aille reconnaître ce que c’est ? — Moi. — Très-bien ! vas-y de suite. »
Le Mogrébin part aussitôt, et découvre que la prétendue armée felâta
n’est qu’une immense troupe d’autruches agitant leurs ailes, et qui, à
l’horizon, offraient l’image trompeuse d’une nuée d’hommes en marche. Et
l’éclaireur de crier : « Barnau, revenez ; ce sont des autruches. »
L’armée, sans l’écouter, continue sa retraite, et arrive tout épouvantée
au birny du Kânum, où était alors le sultan. La nouvelle de l’aventure
fut bientôt répandue partout ; le faguyh Mohammed-Emyn, le Kânumide,
craignant que les Foullân n’en fussent instruits et n’en prissent plus
d’empressement à se précipiter sur le Barnau, appela les chefs de
l’armée qui venait de s’enfuir si lâchement et les fit tous mettre à
mort. Ensuite on annonça, de la part du sultan, à toutes les troupes,
qu’à compter de ce jour quiconque fuirait devant l’ennemi n’aurait
d’autre chose à attendre que la mort.
Et immédiatement Emyn prépara l’armée, l’organisa, et marcha à la
rencontre des Foullân. Il les battit et les chassa du birny principal
que le sultan avait été forcé de leur abandonner. Le massacre des
Foullân fut affreux.
Voici comment je m’explique la conduite des Barnâouyens. Je crois que la
cause qui leur fit prendre la fuite sans aucune démonstration hostile et
avant toute vérification, ce fut la longue habitude d’une vie molle et
pacifique. Les Barnâouyens s’y étaient depuis longtemps accoutumés ;
c’était devenu un besoin pour eux. Or il est d’expérience que, toutes
les fois que les habitudes de repos et d’inertie ont prévalu dans un
État, les citoyens redoutent tout ce qui peut amener les fatigues et les
dangers de la guerre, et qu’au contraire, lorsque les habitants d’un
pays, accoutumés à une existence plus active et plus rude, vivent
éloignés des plaisirs énervants, ils sont plus disposés à affronter les
fatigues et les périls, et toujours prêts à repousser les attaques de
leurs ennemis.
Et quelles sont les habitudes de cette vie de citadin qui engendre ainsi
la mollesse, la pusillanimité ? Ce sont toutes les jouissances
physiques, les mets recherchés, les vêtements élégants, les montures de
prix, les belles femmes, tous les besoins du luxe devenus impérieux.
Alors, si des circonstances imprévues viennent exiger le sacrifice de
ces jouissances, l’esprit résiste, se révolte, dominé qu’il est par les
goûts voluptueux. « A quoi bon, se dit l’homme efféminé, courir les
chances des combats, s’exposer à des périls, à la mort, ou au moins à de
pénibles épreuves ? Pourquoi renoncer aux joies des festins, aux femmes,
aux délices qui charment les jours ? » Inspiré par la crainte, persuadé
qu’en se présentant aux combats il marche à une mort presque certaine,
et qu’en les évitant il esquivera les dangers et pourra revenir aux
plaisirs qu’il aime, il est ébranlé, entraîné, et à l’heure du péril il
abandonne le champ de bataille et s’enfuit. Non, le citadin amolli par
les douceurs de la vie ne sait pas que l’existence qu’il mène conduit à
leur perte les États les plus florissants ; il oublie que la crainte de
perdre quelques-unes de ses jouissances est précisément la cause qui les
lui enlèvera toutes.
Le célèbre Ibn-Khaldoûn, dans le premier volume de sa Grande Histoire, a
consacré quelques pages à des réflexions analogues. « Les sociétés, dit-
il, sont composées ainsi : habitants des campagnes ou des plaines et
habitants des villes, grands et peuple. Chaque société a, comme chacun
des êtres de ce monde en particulier, une durée d’existence déterminée.
L’expérience de la vie et les enseignements révélés par la religion
témoignent que le terme de quarante années est la limite du
développement et de l’accroissement de l’homme. Arrivé à cet âge,
l’homme est à son apogée de force ; il s’y maintient quelque temps, puis
il commence à s’affaiblir. Il en est de même de la vie et du luxe des
cités ; il est une limite qu’elles ne peuvent dépasser dans leur
accroissement. La mollesse et l’abondance conduisent toujours les
peuples, par la seule force des choses, à des habitudes de luxe qui
deviennent insensiblement une seconde nature. »
Pour revenir à notre sujet, rappelons que les Ouadayens sont les plus
braves des peuples du Soudan. Ils ne craignent pas la mort et ne
reculent jamais devant les plus grands dangers ; au contraire, les plus
poltrons des habitants du Soudan sont les Barnâouyens. Les Fôriens sont
comme un moyen terme entre les uns et les autres.
[Note 136 : _Voy._ note 30.]
[Note 137 : _Voy._ note 31.]
[Note 138 : Un des quatre rites orthodoxes de l’islamisme, et
prédominant au Maghreb et au Soudan.]
=CHAPITRE II.=
Demeures des habitants. — Emplacement de Ouârah, capitale du Ouadây. —
Palais du sultan. — Ozbân ou gardes du palais et exécuteurs des ordres
du sultan. — La garde de nuit. — Les turguenak. — Les quatre portes du
palais ; sa distribution intérieure. — Forme des habitations à Ouârah. —
Étendue de la ville. — Position topographique. — Comparaison de Ouârah
et de Tendelty.
Les Ouadayens ont des habitudes dont les unes s’éloignent de celles des
Fôriens, et dont les autres s’en rapprochent ou leur ressemblent. Ainsi,
au Ouadây, les demeures des habitants des bourgs, des villages et des
hameaux, sont en général de même forme que celles du Dârfour. Néanmoins,
au Dârfour elles ont quelque chose de plus élégant, et au Dâr-Ouadây,
quelque chose de plus solide et de plus durable. Celles de Ouârah
surtout ont une toute autre solidité que celles de Tendelty, capitale du
Dârfour. A Ouârah, elles n’ont pas toujours le zérybeh ; ce sont
ordinairement des maisons à pignons ou murs faits de terre mêlée de
pierres ou moellons, ou faits de terre seulement, fermées par des
portes. Toute maison ainsi construite en terre est appelée birny par les
Ouadayens.
Ouârah, capitale du Ouadây, est encaissée dans une sorte d’ellipse
formée par des montagnes distinguées en trois groupes. (_Voy._ fig. 2 et
fig. 2 _bis._) La ville est plus longue que large ; sa longueur est dans
le sens du nord au sud, c’est-à-dire dans le sens des monts qui la
ceignent et en font une sorte de citadelle naturelle. Ces monts sont
appelés monts Ouârah ; ils ont donné leur nom à la ville.
La demeure du sultan ouadayen est une construction assez considérable,
toute en maçonnerie, et située au-dessous de la grande division est des
monts Ouârah. Ce grossier _palais_ occupe plus d’espace en largeur qu’en
profondeur.
Les maisons ou huttes qui, au sud et au nord, avoisinent le palais, sont
les habitations des esclaves du sultan. Du côté du nord est aussi la
demeure de la Mômo ou mère du sultan. A l’ouest, devant le mur extérieur
du palais, est une mosquée et la grande place du Fâcher. A quelque
distance de la porte de dehors, sont quelques seyâl, arbres rangés sur
deux lignes, en avant et un peu au nord de la mosquée. (Le seyâl est
l’_acacia seyâl_ de Delile, le _mimosa seyâl_ de Forskal.)
Dans la première ligne, est l’arbre particulier à l’ombre duquel ou près
duquel (à plus ou moins de distance) le sultan va se placer tous les
vendredis, au sortir de la mosquée, pour la cérémonie habituelle du
_salut_[139], pour la revue de ses gardes et des troupes, et pour
recevoir ensuite les réclamations, les plaintes, etc.
A peu de distance à l’ouest de la première rangée d’arbres en est une
autre, près de laquelle le câdi, les ulémas, les chérifs sont assis
pendant que le sultan est sous son arbre. Une troisième rangée de seyâl,
située beaucoup plus loin, du côté ouest du Fâcher, est le lieu désigné
et réservé au tribunal permanent des kamkolak.
(Dans l’aperçu que je donne de la disposition de Ouârah et du palais du
sultan, les noms des demeures de plusieurs individus sont à la place
qu’elles occupaient lorsque le cheykh était au Ouadây. La demeure dite
du chérif Omar est celle du cheykh El-Tounsy et celle qu’habitait son
père avant lui.)
Le _palais_ du sultan est de toutes les habitations ouadayennes la plus
spacieuse et la plus importante. La première porte, ou porte extérieure,
donne du côté de l’ouest, et sur la grande place du Fâcher. Elle est
ouverte à tout le monde, grand ou petit, riche ou pauvre ; chacun entre
et sort à sa discrétion par cette porte. En dehors s’étend un espace
assez prolongé, surtout à droite en sortant, où sont bâties des huttes
nombreuses la plupart appuyées contre le mur même d’enceinte extérieure.
C’est dans ces huttes que les _ozbân_ de garde passent la nuit.
Les ozbân sont réellement des turguenak ; cependant le nom de turguenak
est plus spécialement appliqué aux chefs ou officiers supérieurs des
ozbân, et ce dernier nom ne désigne que les simples gardes ou soldats.
Les officiers ou turguenak (au pluriel, térâgueneh) sont au nombre de
quatre, dont chacun a sous ses ordres un corps de mille hommes. Les
ozbân sont la milice spéciale du sultan ; ce sont ses gardes du corps.
Ils sont aussi les exécuteurs des hautes œuvres, c’est-à-dire les
instruments de la colère du prince. C’est pour cela qu’ils portent un
accoutrement ou uniforme d’un aspect imposant et menaçant, qui les
distingue des autres soldats. Ils sont affublés de _châyeh_, espèces de
_saies_ ou _sayons_ courts (_sagum_) ; ils ont à la main des casse-tête
ou massues, et sont coiffés de _tasses_ ou casques ronds en fer.
Tous les soirs, vers la chute du jour, un corps de mille ozbân vient au
palais pour la garde de nuit. Cinq cents se placent en dehors du mur
extérieur, du côté du Fâcher, et cinq cents au dedans, dans l’espace qui
sépare le premier et le second mur.
Les ozbân ne viennent jamais, pour former la garde, qu’au son des
tambourins, lesquels font un vacarme épouvantable. Ils arrivent partagés
en quatre divisions, chacune avec sa musique battant de toute sa force.
Le tambourin dont il est ici question est un fragment de tronc d’arbre
bien cylindrique, de médiocre diamètre, qu’on a évidé complétement. On a
ainsi comme un manchon de bois, moins large que la caisse du tambour
ordinaire ; sur une des deux ouvertures on adapte et assujettit une peau
tendue. Les ozbân portent cette espèce de caisse attachée à un cordon
passant par-dessus l’épaule, et tenue par le bras qui la serre sous
l’aisselle, position qui permet de battre à deux mains.
Toute la différence qu’il y a entre la garde montée par les ozbân et la
garde montée par nos soldats, c’est que ceux-ci ne quittent leurs postes
que lorsque d’autres soldats viennent les relever, et que les ozbân ne
passant que la nuit à la porte du palais, s’en vont au matin sans qu’un
autre corps les remplace.
Le _tribunal_ où le sultan rend ordinairement la justice est un petit
bâtiment carré, élevé à la droite, en dedans de la première porte et
adossé au mur d’enceinte.
La seconde porte du palais a des gardiens particuliers qui occupent
l’espace entre le mur où est cette porte et le mur suivant. Ces gardiens
sont les touayrât (sortes de pages) qui ont passé l’âge de puberté. Il y
a aussi, là, les _sâïs_ ou les palefreniers des chevaux du sultan.
Au mur suivant est la troisième porte, appelée _porte de fer_, parce
qu’elle est revêtue de lames de fer. Au delà, à droite, est le _casr_,
bâtiment dans lequel le prince vient s’asseoir tous les jours à l’_asr_
pendant le Ramadhân (le mois de jeûne), pour entendre une lecture de
quelque partie du Coran. Dans l’intervalle qui sépare le troisième et le
quatrième mur, habitent des eunuques et les _jeunes_ touayrât, c’est-à-
dire ceux qui n’ont encore aucun signe de puberté, car cet espace est
voisin du harem.
Enfin vient la quatrième porte. Jamais nul _homme_ autre que le sultan
ne la franchit. Après lui, les eunuques et les _jeunes_ touayrât ont
seuls la permission de passer cette porte.
La population de Ouârah est partagée en deux divisions analogues à
celles de Tendelty, capitale du Dârfour. A Tendelty, comme on l’a vu au
_Voyage au Dârfour_, il y a la division ou le quartier de _ouarrédayé_,
et la division ou le quartier de _ouarrébayé_. A Ouârah, il y a la
division de _tourtalou_ (côté gauche), qui est l’analogue de celle de
ouarrédayé, et celle de _tourlalou_ (côté droit), l’analogue de
ouarrébayé. Les demeures des aguîd ou chefs, gouverneurs civils et
militaires, et les demeures des kamkolak, sont dans l’intérieur de la
ville. Ouârah n’a pas plus d’une demi-heure de trajet dans le sens de sa
plus grande longueur.
Les murs qui forment l’enceinte et les murs de la partie ouest du palais
n’ont qu’une médiocre élévation. Ils ne dépassent que de très-peu la
hauteur d’un homme.
Le petit bâtiment où le prince rend la justice est aussi très-peu élevé.
Le plan ou sol de l’étage unique qui le compose est au niveau du sommet
du mur d’enceinte extérieur. Il en est de même du bâtiment où le sultan
passe ses soirées du Ramadhân et où on lui lit le Coran.
Le _casr_ ou appartement particulier du sultan, c’est-à-dire sa demeure
personnelle, est la partie la plus élevée ; elle domine toute la ville
de Ouârah. Cette construction a un seul étage au-dessus du rez-de-
chaussée, et trois fenêtres à cet étage. L’une de ces fenêtres regarde
la place du Fâcher ; la seconde a vue au midi, et la troisième au nord.
(La muraille qui fait face à l’est n’a pas d’ouverture. Les fenêtres
sont simplement trois trous carrés ayant deux bâtons placés en croix
pour tout vitrage)[140].
Les habitations établies dans les différentes parties du palais du
sultan, telles que les huttes des eunuques, des touayrât, des ozbân,
sont de même forme que les huttes fôriennes. Comme elles, elles sont
rondes et à toitures coniques, et construites en cannes de doukhn. Mais
les demeures des Ouadayens, principalement à Ouârah, ont presque toutes
des _dourdour_ ou circonférences inférieures en terre, ce qui est assez
rare au Dârfour. En outre, les zérybeh ou haies en enclos sont peu
nombreux à Ouârah ; à Tendelty, au contraire, toutes les habitations ont
leurs zérybeh. La terre dont on se sert pour bâtir les dourdour
(pluriel, _dérâder_) et pour toutes les constructions du palais, est à
l’épreuve des pluies, bien qu’elle ne soit mélangée ni de chaux ni de
plâtre qui puisse lui faire acquérir de la solidité. Les bâtisses
nouvelles se consolident même par les pluies ; la terre employée étant
d’une nature grasse, s’encroûte, par l’action de l’eau, d’une matière
blanche, et prend la dureté du fer.
En dedans de la troisième porte du palais, et au devant de l’appartement
du Ramadhân, est une sorte de construction en forme de hangar, où chaque
jour le sultan passe quelque temps à traiter certaines affaires ; mais
là, le prince est séparé de ceux qui viennent à lui par une _charganyeh_
ou cloison en nattes tissues avec une tige herbacée, et travaillées avec
un art et une délicatesse remarquables[141]. Cette cloison permet
d’entendre les paroles du sultan sans le laisser voir, et à son tour il
entend ce qu’on lui dit, sans qu’il ait besoin de paraître. Bien plus,
il peut, à travers les mailles de la cloison, distinguer, s’il le veut,
ceux qui lui parlent. Il n’y a que ceux qu’il appelle immédiatement
auprès de sa personne, qui aient le privilége de le voir.
Le dessin de Ouârah, qui est tracé (fig. 2), montre que cette ville est
peu considérable ; elle a moins de population que Tendelty. Toutefois,
il faut remarquer que la majeure partie de la population de Tendelty est
composée de marchands ; en déduisant cette quantité de marchands et tous
les individus oisifs et inutiles, Tendelty et Ouârah se trouveraient
avoir à très-peu près le même nombre d’habitants, c’est-à-dire un nombre
assez faible[142].
Les Fôriens aiment naturellement tout ce qui leur donne de l’importance
et du relief. Ainsi, chaque roi d’un rang un peu élevé se compose un
entourage de rois secondaires, et chacun de ceux-ci s’efforce d’imiter
les airs, les manières de faire de son patron ; chacun se construit
comme lui, et près de lui, une demeure qui rappelle et représente celle
du roi-chef. A Ouârah, les rois, les aguîd n’ont auprès d’eux que le
personnel absolument nécessaire pour les aider dans leurs fonctions ; le
reste des autres fonctionnaires demeure dans les bourgs ou villages
placés sous leur juridiction. En un mot, il ne se trouve à Ouârah, en
fonctionnaires de l’État, que ceux que leurs devoirs forcent à y
séjourner, tels que les kamkolak, la cour ou l’entourage du sultan, et
ceux dont le prince a presque constamment besoin.
La position topographique de Ouârah diffère essentiellement de celle de
Tendelty. Cette dernière capitale est établie sur un vaste _gâuz_, ou
terrain sablonneux, sur lequel chaque particulier se construit une
demeure du meilleur aspect qu’il peut lui donner. Ainsi, les vizirs se
construisent des habitations qui, pour l’apparence et la composition, se
rapprochent de celle du sultan ; et chacun des individus attachés aux
grands s’efforce à son tour d’imiter son patron. De même, à Tendelty,
les frères et les enfants du sultan se bâtissent des demeures d’une
assez grande étendue, et tous ceux de leur suite s’appliquent à les
imiter.