Le Ouadây a un peu plus de largeur que le Dârfour, mais il a moins de

longueur ; son territoire est d’une nature plus généreuse ; il y a en

cela la différence d’aujourd’hui à hier, du soleil à la lune, d’un

parterre à un désert, du paradis au Grand Feu. Il y a bien, il est vrai,

au Dârfour, quelques lieux dont le sol se rapproche, par ses qualités,

de celui du Ouadây ; mais la plus grande partie du Dârfour est une terre

sablonneuse, altérée ou presque sans eau. Aussi les Fôriens qui habitent

ces espèces de déserts sont chétifs, maigres, d’une teinte à nuance

jaunâtre ; ils ont pour ainsi dire toujours soif ; ils sont obligés de

se rationner strictement pour l’eau, comme s’ils étaient dans un navire

égaré sur les mers, qui ne sait plus où il est, où est la terre, où est

le ciel.

Mais au Ouadây, presque partout abondent des courants d’eaux vives ;

presque partout des arbres en végétation, toujours retentissants des

chants des oiseaux. Depuis la province du Sabâh ou de l’Est, c’est-à-

dire la première province qui forme la frontière orientale du Ouadây,

jusqu’à la rivière qui coule à l’extrême limite du royaume, à l’ouest,

on n’a à traverser aucun espace pour lequel il faille s’approvisionner

d’eau. A chaque village, et pendant environ vingt-deux jours qu’exige ce

trajet, on rencontre partout des puits, des cours d’eau, des arbres, des

champs ensemencés. Il en est de même dans le trajet du nord au sud.

Le Ouadây est assez riche en population, excepté dans quelques endroits

peu nombreux et qu’on ne cite même pas, tant ils sont de peu

d’importance. Aussi celui à qui le sultan donne l’administration et le

revenu d’un village, en retire plus de profits que n’en produiraient dix

villages du Dârfour. Comparé au Ouadây, le Dârfour est comme un pays

ruiné.

Ce peu de mots suffit pour établir la différence des deux États. Après

les avoir parcourus l’un et l’autre, le voyageur s’écrie : « Trop loin

sont les pléiades pour les atteindre avec la main ! » (C’est-à-dire :

« Que le Dârfour est loin d’être comparable au Ouadây !). J’ai dit

encore dans le même sens : « Qu’il y a loin des pléiades à la terre !

qu’il y a loin d’un beau sabre à une faux ! » Qui déprécierait le Ouadây

serait

« Comme les femmes légitimes d’un harem, compagnes d’une belle

concubine, et qui, dans leur jalousie et leur haine amère, lui disent

en face : « Qu’elle est laide ! »

D’autre part, les Ouadayens, bien que moins policés que les Fôriens,

sont cependant d’une nature plus généreuse, d’un caractère plus

hospitalier. De l’aveu même de tous les princes du Soudan, les sultans

ouadayens sont les plus généreux, ont le mieux organisé l’administration

de leur pays.

Qui voit la capitale du Ouadây est véritablement surpris, et en admire

la position et la distribution. En effet, Ouârah est encadrée entre

trois montagnes allongées, qui, par leur merveilleuse disposition, ne

laissent que deux débouchés libres et ouverts sur elle. Dix hommes

suffiraient presque pour défendre un de ces débouchés, et par conséquent

empêcher l’entrée de la ville, même contre les troupes les plus

nombreuses. Le second débouché pourrait presque être défendu par deux

hommes seulement.

Le sol du territoire de Ouârah est d’une qualité excellente, ferme, ni

trop dur, ni trop sablonneux. Les plaines de Tendelty, capitale du

Dârfour, sont au contraire d’un sable meuble comme celui des plaines de

l’Alidj en Arabie ; le pied s’y enfonce facilement, et presque sans

cesse il s’en élève des tourbillons poudreux.

A Ouârah les habitations sont mieux construites qu’à Tendelty. A

Tendelty elles sont faites en roseaux de doukhn, enclos et maisons

même ; toutes les habitations, même celle du sultan, ont un zérybeh ou

haie en épines sèches. Seulement la demeure du sultan renferme deux

petites maisons en briques, où l’on garde en dépôt les vêtements, hardes

et armes du prince, pour les préserver de l’incendie. Mais à Ouârah, la

plupart des maisons et de leurs enclos sont en maçonnerie. Il en est de

même de la demeure du sultan. Elle se compose d’espèces de pavillons

ayant des _mouchrabât_ ou fenêtres grillées en bois, saillantes au

dehors, et des murs solides. Au lieu d’un zérybeh d’épines, elle a un

mur d’enceinte qui la clôt et l’entoure comme le hâlo entoure la lune,

ou comme le stipe enveloppe le jeune régime du dattier.

Au Dârfour, il n’y a de terres qui vaillent celles du Ouadây que dans

les contrées de l’Ouest, c’est-à-dire vers les frontières ouadayennes.

Au contraire, toutes les terres du Ouadây sont riches et fertiles, tous

les pays y sont vivants et bien peuplés. Au Dârfour, la plupart des

villages sont dévastés, ou à peu près, par les violences et la tyrannie

des gouverneurs ; il n’y a d’endroits assez bien habités que ceux dont

les chefs ont assez de puissance pour se faire craindre et respecter.

Hors ce cas, tout est désolation, tant sont variées les formes de

l’injustice et de la brutalité du gouvernement.

Les souffrances du peuple étaient extrêmes à l’époque où j’étais au

Dârfour. Le sultan Mohammed-Fadhl était alors encore jeune. Entraîné et

emporté par l’effervescence et les passions de son âge, il oubliait les

intérêts du pays, ne songeait guère à arrêter le cours des vexations qui

pesaient sur ses sujets. Uniquement occupé de plaisirs, il passait son

temps à boire et à se divertir. Toute sa vie se consumait à rechercher

et posséder des femmes, à boire, à monter à cheval. Les rois, ou

gouverneurs des provinces et des districts, écrasaient les rayas, les

abreuvaient de souffrances. Nul n’osait posséder quelque bien. Il n’y

avait plus ni rangs, ni classes. Les gens de la lie du peuple, il les

admettait, de pair avec les grands, aux mêmes honneurs ; des esclaves,

il faisait des vizirs ; les hommes les plus respectables et les plus

révérés, il les humiliait. On pouvait alors répéter ces vers, comme à

propos :

« Je vois les hommes confondus et sens dessus dessous, et cependant la

terre n’a pas encore culbuté.

« Confondre, ce n’est pas renverser un pays le haut en bas ; c’est,

avec des esclaves, faire des maîtres. »

Enfin, l’État semblait être la réalisation des paroles de ces deux

strophes à cinq hémistiches :

« Les moments de paix et de calme pour mon amour ne sont plus ;

« Ils sont enfuis. Ils ont donc refusé de durer, ces plaisirs et leur

limpide jouissance !

« Ne vous étonnez pas qu’aujourd’hui la douleur nous accable ;

« Les temps sont changés, et de noires ténèbres en ont remplacé la

blanche félicité.

« Maintenant de laids et vilains singes font le rôle de lions ;

« Des ignorants sont désormais devenus nos maîtres,

« Vrais chiens immondes au milieu d’hommes.

« Ami, si leur vile engeance reste longtemps au pouvoir,

« La mort sera alors le seul refuge des gens de cœur, le seul asile du

repos.

« Des esclaves commander à un peuple d’hommes libres ! »

Au Ouadây, les affaires furent prospères sous la main du sultan

Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn. Sa justice s’étendait sur tous, et il

répandait partout ses dons et ses bienfaits. Sous son règne, personne

n’eut à se plaindre d’injustice ou de misère. Il sut, par sa sagesse,

donner l’arc à l’archer, la maison au maçon ; chacun fut à sa place et à

son œuvre. Il maintint en honneur la loi divine. Son équité sut pénétrer

jusque dans les dernières parties du royaume. Il se fit aimer de tous,

excepté des méchants, au cœur malade, à l’âme gâtée et jalouse.

Pourquoi le destin se plaît-il à transformer les joies en douleurs et en

peines ? Comme un chien saisit son gibier, le destin a subitement saisi

ce prince encore dans la vigueur et le bouillant de la jeunesse ; oui,

trop tôt le destin versa la coupe du malheur à ceux qui aimaient Sâboûn.

Toujours la fortune fit triompher les armes de ce souverain ; toujours

il abreuva ses ennemis de l’amertume de la mort et de la désolation. Il

soumit le Bâguirmeh, repaire de désordres et de crimes. Par un second

coup, il ruina le Tâmah, refuge de vices et d’irréligion. Par la terreur

de ses armes, il fit trembler dans toutes leurs articulations les

Fôriens et leur sultan, qui crurent voir bientôt le vainqueur ouadayen

se ruer sur eux et les expulser peut-être de leur pays.

Sâboûn s’empara du souverain pouvoir en 1218 ou 1219 de l’hégire, et on

sait, sans nul doute, qu’il mourut en 1226 (1811, ère chrétienne). Son

règne ne fut donc que de huit ans, et dans ce court espace de temps il

fit ce que d’autres ne pourraient faire en quatre-vingts ans.

Mais qui oserait accuser ce monde d’une calamité aussi grande que la

mort de Sâboûn ? La mort est une loi de la nature. Ce monde aussi, dans

la coupe de ses joies, cache des maux irréparables. Miséricorde de Dieu

sur Haryry, qui a dit ces vers :

« O toi qui recherches ce vil monde comme une fiancée ! Va, la vie

n’est qu’un filet tendu par la mort, qu’un séjour de douleurs,

« Une demeure où tu ris un jour, où tu pleures le lendemain. Fi de ce

monde, de cette demeure perfide !

« Des nuages y donnent leur ombre, mais leurs masses trompeuses

n’étanchent pas la soif.

« Les guerres n’y finissent jamais ; celui que le monde a fait

prisonnier ne voit plus par quels sacrifices il pourra se

racheter[136]. »

Sâboûn vécut trop peu pour son pays. Si sa vie se fût prolongée, il se

fût emparé du Dârfour et d’autres provinces du Soudan ; il eût ramené

dans ces contrées le bel âge de la jeunesse de l’univers. Les jours de

son règne furent des jours de fête à la face riante et épanouie ; ses

colères ne furent que contre le mal, ses joies ne furent que pour le

bien. Jamais ses sujets n’ont demandé une autre main que la sienne ;

jamais ils n’ont désiré un autre maître que lui. Son pays fut riche en

population dans toutes les tribus dont il se composait.

Parlons maintenant des divers habitants du Ouadây. Les grandes peuplades

du Dâr-Séleîh sont : les Maçâlyt, les Mymeh, les Dâdjo, les Kachméreh et

les Gorân (ou les cinq tribus primitives), puis les Koûkah, les

Djénâkhérah et les Birguid. Chacune de ces peuplades a sa contrée

particulière.

Les Maçâlyt habitent le Dâr-es-Sabâh ou province de l’Est. Ils sont en

rapports d’intérêts, de parenté et d’origine avec les Maçâlyt du

Dârfour. Leur province a une étendue d’environ deux jours de marche en

largeur et au moins huit jours en longueur. Les Maçâlyt sont de taille

moyenne et de couleur bronze foncé. Ils forment une population nombreuse

tant au Dârfour qu’au Ouadây. Leur pays n’a que très-peu de montagnes ;

il est presque tout en plaines.

Les Ouadayens proprement dits, ou habitants primitifs du Ouadây,

occupent plus particulièrement la partie centrale du royaume. C’est

parmi eux que sont pris les vizirs et les troupes spéciales du sultan.

Les contrées qu’ils habitent sont montueuses. La plus remarquable et la

plus grande de leurs montagnes est le mont Ab-Senoûn ou Ab-Sounoûn. Les

Ab-Senoûniens (ou Sennâouyens ou Sennâouïdes) se considèrent comme la

souche originelle des Ouadayens et comme la famille d’où sont sortis les

premiers sultans du Ouadây. Ils prétendent aussi que les quatre autres

tribus qui avec eux forment les cinq tribus primitives des Ouadayens, ne

sont que des branches nées de leur tige. Au nord du mont Ab-Senoûn, à

quelques lieues de distance, est le mont Malangah. La plupart des

Sennâouyens sont d’un noir foncé, d’une taille élevée ; ils sont

fortement charpentés, et rappellent en quelque sorte les redoutables

Amalécites. Les Malangais sont d’une nuance moins noire et tournant au

bronzé.

Les Kachméreh sont à quatre jours de distance de Ouârah, au sud. Ils

habitent dans le Botayha, qui est une vallée charmante, bien arrosée ;

ils y sèment une grande quantité de légumes et de plantes qui servent de

condiments : tels sont le poivre, la coriandre, l’ail, l’ognon. La tribu

des Kachméreh a ses demeures à l’extrémité sud de la vallée ; cette

peuplade, assez nombreuse, est répandue sur une surface de quatre jours

de longueur et de quatre heures de large seulement. Les villages des

Kachméreh sont petits, alignés près de la lisière de la vallée, et

rangés là comme les perles d’un collier sur le cou des houris.

Le sultan Sâboûn avait donné à mon père l’administration et le revenu de

cinq de ces villages kachméreh, qui certes valaient mieux, comme profit,

que cinquante villages fôriens. Toutes leurs stations sont bien peuplées

et vivantes ; du plus petit hameau, si la trompette de la guerre venait

à retentir, sortiraient au moins cinq cents hommes dans la vigueur de

l’âge. Je suis persuadé que si, pour une circonstance pressante, on

rassemblait sous les armes tous les Kachméreh, ils fourniraient à eux

seuls un corps d’armée imposant. Ils sont d’ailleurs soumis, et plus

faciles à conduire que tous les autres Ouadayens. Ils vivent dans

l’aisance, et leurs familles ont de nombreux enfants. Leur naturel est

simple et docile sans bassesse. Ils sont de stature moyenne ordinaire,

et leur carnation est entre le noir et le blanc. Leur langage diffère de

celui des autres Ouadayens. Ils ont pour gouverneur un roi à peu près

absolu.

Les Koûkah sont situés au sud-est du Ouadây, et forment trois divisions.

Les Koûkah sont très-considérés des Ouadayens à cause des esclaves

qu’ils en retirent pour servir de concubines. Il y a surtout une des

trois divisions qui fournit des femmes magnifiques, préférables même aux

plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont

belles à ravir, et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ;

leurs charmes troublent et bouleversent l’âme, tournent la tête aux plus

dévots ascètes, et les plongent dans des désirs voluptueux.

Les Koûkah, tribu nombreuse, ont leurs villages bien peuplés, leur pays

bien arrosé et abondant en gras pâturages. Leur taille est svelte, assez

haute, le corps élancé et dégagé, avec tous les caractères de la santé

et de la vigueur. Le sultan et aussi les rois choisissent dans cette

tribu beaucoup de leurs concubines ; car les Ouadayens ont pour croyance

qu’excepté leurs cinq tribus dites originelles ouadayennes, tous les

autres habitants du Dâr-Séleîh peuvent être vendus et achetés.

Les Gorân sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en

troupeaux, en chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule

de petites peuplades dont chacune se suffit pour ses besoins. Les Gorân

sont de petite taille, généralement d’un teint brun assez net et

rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne

semblent pas être d’origine soudanienne. Je n’ai pas vu leurs pays ; je

n’y suis pas entré ; mais j’ai rencontré un grand nombre de Gorân dans

le Ouadây. J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté

remarquable ; leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent

jusqu’au cœur.

Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadayens ont presque en aversion la

couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc ; aussi

celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix. Pour les

Ouadayens, plus un individu, par sa couleur, s’éloigne de la couleur

noire, plus il leur paraît éloigné de l’esclave ; cependant, si le teint

passe un certain degré de coloration vers le blanc, elle n’est plus de

leur goût ; ils préfèrent à cette teinte le ton mulâtre clair des

Abyssiniennes ; c’est pour eux le type du beau. Un sellier tripolitain

appelé Mohammed, et qui alla au Ouadây, donna en présent à Sâboûn deux

esclaves, une blanche et une Abyssinienne. Le sultan se prit de

tendresse pour l’Abyssinienne, et elle obtint toutes les faveurs du

prince ; pour la blanche, Sâboûn n’en approcha pas ; elle resta

délaissée au harem, et mourut intacte.

Les Dâdjo sont au sud du Dâr-Séleîh, voisins des Koûkah, dont les

limites sont contiguës. Les Dâdjo sont généralement d’un noir foncé ;

leur caractère est encore sauvage. Ils sont, aux yeux des Ouadayens, ce

que sont les Berty aux yeux des Fôriens. Les Berty sont au nord du Fôr,

et les Dâdjo au sud du Ouadây.

Je n’ai pas séjourné assez longtemps au Ouadây pour pouvoir parfaitement

déterminer les natures différentes de ses diverses peuplades. Il y a

d’ailleurs beaucoup d’autres tribus moins importantes que celles que je

viens de citer ; elles sont interposées entre celles que j’ai signalées.

J’ai oublié les noms et stations de plusieurs.

Les Djénâkhérah sont originairement des esclaves du sultan. Ils

représentent exactement les Abydyéh ou esclaves cantonnés dans certains

pays du Dârfour par le sultan. Les Djénâkhérah sont nombreux, et forment

divers groupes importants stationnés au sud-est du Ouadây. Ils sont

contigus aux Maçâlyt, mais ils n’ont avec eux aucun rapport de parenté

ou d’alliances ; ils ne contractent jamais de mariages avec eux.

Les Mymeh constituent une population qui se compose de plusieurs tribus

divisées en fractions. Ils sont d’un noir foncé comme de l’encre. Ils

habitent au sud direct du Ouadây, sur la même ligne que les Dâdjo et les

Koûkah.

Il y a encore, à partir de Ouârah jusqu’aux limites méridionales du Dâr-

Séleîh, plusieurs autres peuplades et des territoires ou subdivisions

territoriales étendues, dont les habitants se mêlent par alliances ; de

sorte que, dans une circonscription, on trouve deux, trois et quatre

variétés d’individus et plus. Cela a lieu surtout chez les Birguid ; car

dans le pays qu’ils occupent, les Birguid ont leurs villages éparpillés

un par un, ou par groupes de deux, de trois, et quelquefois par groupes

plus nombreux.

Les Birguid sont d’un naturel méchant ; ils sont traîtres, brutaux,

pillards. La plus grande partie de ce qu’ils ont est le produit de

rapines et de vols. Ils ne connaissent ni amitié ni bonne foi.

Les Birguid sont noirs et grêles, et leur taille est en général courte.

Les plus considérés d’entre eux, les gens de distinction ont les mêmes

vices de nature que les gens de la populace ; ils sont la honte et la

plaie du Ouadây. C’est de cette peuplade que sortent les ouvriers en fer

et les chasseurs ; tout ce qui constitue au Ouadây la classe infime et

la plus méprisée des habitants, à cause de ses penchants honteux et de

sa nature corrompue, se compose de Birguid.

Le Ouadây, par delà ses limites, est entouré d’Arabes Bédouins. Du côté

de l’ouest sont les Zébédeh, les Arabes-el-Bahr ou Arabes de la rivière,

et les Areygât, trois tribus riches, fortes et puissantes. Le faguyh

Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr-ed-Dyn, imâm du sultan Sâboûn,

m’a assuré que les Zébédeh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur

nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites

(Homérites). Quant aux Areygât, le faguyh Mohammed-l’Areygât, interprète

du sultan, m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irâk), et issus

des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides. Les

Arabes-el-Bahr sont une population très-dense dont chaque rameau occupe

un espace considérable. Ils sont gouvernés par un seul chef. Tous sont

riches en bœufs, fournis d’ustensiles domestiques, de hardes, de

vêtements. J’ai connu leur aguîd Maçoûd ; il avait des troupes

nombreuses, et, de plus, une garde particulière.

Au nord du Ouadây sont les Mahâmîd, puissante tribu, ramifiée en une

foule de divisions et de branches. Les Mahâmîd ont une grande quantité

de chameaux, de chamelles, de chevaux, de menu bétail, d’esclaves,

d’argent, et aussi de corail, cette parure qui plaît si fort à l’œil.

Ils sont bien fournis d’armes, et leurs lances sont excellentes.

Au sud sont les Arabes Macîryeh, et des Foullân ou Felâta, deux tribus

extrêmement nombreuses et possédant d’immenses troupeaux de bœufs.

L’intervalle qui sert de démarcation entre le Dârfour et le Ouadây, est

le seul espace où les Arabes ne stationnent pas. Cet espace est trop

resserré pour leur permettre d’y vivre en sécurité et à l’abri des

exigences spoliatrices des sultans fôriens et ouadayens, car le trajet,

d’une frontière à l’autre, n’est guère plus que d’une journée à marche

ordinaire.

Le Dâr-Tâmah, comme on le sait déjà, est tributaire du Ouadây. Il en est

de même du Bâguirmeh, du Dâr-Rau_n_a et du Fangarau, en ce sens que ces

deux derniers dâr payent un tribut au sultan du Ouâday et un tribut au

sultan du Dârfour. Du reste, les différentes peuplades qui habitent le

Dârfour ont leurs sœurs homonymes au Ouadây. Il n’y a que les Toundjour,

les Témourkeh et les Mydaûb qui n’aient pas de station sur le territoire

du Dâr-Séleîh.

Au nord-est, en dehors du Ouadây, sont les Bideyât, tribu d’origine

nègre venue du Soudan, et non arabe. Toutefois, ils vivent comme les

bédouins, voyagent comme eux, et ont des troupeaux de chameaux ; le lait

de chamelle fait la nourriture principale de ces pseudo-bédouins.

Toutes les peuplades ou tribus que nous venons de citer, sont gouvernées

chacune par un roi. Ces gouverneurs, appelés généralement aussi sultans

par les Fôriens, ne reçoivent des Ouadayens que le nom de _mélik_ ou

roi. Les Ouadayens n’admettent, dans le monde entier, d’autre sultan que

le leur. Tous les sultans de l’univers, le leur seul excepté, ne sont

que des mélik. Nul ne s’avise de dire aux Ouadayens : « Nous avons _un

sultan_ dans notre pays. » L’étranger qui prononcerait devant eux une

telle hérésie, serait vertement admonesté, et on lui défendrait

sévèrement de la répéter. « Garde-toi bien, à compter d’à présent, lui

dirait-on, de prétendre qu’il y ait dans le monde un seul sultan autre

que le nôtre. Tous vos sultans sont des rois, et rien de plus. » Un

Ouadayen qui oserait dire : « Le sultan de tel pays, » serait aussi

relevé vivement, et même insulté.

Cependant, il y a de cela de singulier que les Ouadayens, dans la

conversation, ne disent jamais _sultan_, mais disent simplement _mélik_,

en parlant de leur souverain. Cette dénomination de _mélik_ n’a alors

rien de répréhensible, car leur langue n’a réellement pas le mot

_sultan_. Lors même qu’en parlant de leur prince, ils expriment des vœux

pour lui, ils disent : « _Mélik manik Kalak ni_n_a tounyou-ny_ ; mot à

mot : _Roi de nous, Dieu vie donne-lui_ ; c’est-à-dire que Dieu prolonge

les jours de notre roi !

La langue ouadayenne est pauvre, rude, raboteuse ; le _k_ y fourmille

dans les mots. Ainsi, ils appellent Dieu, _Kalak_ ; le jeune enfant,

_kalak_ ; l’individu âgé, _moundjoukolak_. Une foule de mots commencent

et finissent par un _k_ ; tels sont : _kamkolak_, au pluriel

_kamâkilah_ ; _karak_, un homme pieux, et _karak_, une citrouille.

Presque tout le langage a cette physionomie sauvage. Un jour j’entendis

un kabartou, ou crieur et exécuteur public, qui sonnait de la trompe en

faisant résonner sur cet instrument le chant d’animation de guerre. Je

demandai à l’aguîd Oued-Moukhtâr ce qu’articulait le kabartou. « Il

chante, me répondit Moukhtâr, les paroles que voici : « _Kotétek

tidârirnah kara nyâmé_. » — Que signifie cela en arabe ? — Le voici mot

à mot : « Oiseau affamé, viens, mange ; » c’est-à-dire, en

paraphrasant : « Massacrez vos ennemis, et que les oiseaux affamés se

repaissent à satiété de leur chair. »

Je ne séjournai pas assez longtemps chez les Ouadayens pour m’habituer à

leur langue, et comme beaucoup d’entre eux parlent l’arabe, je ne vis

pas la nécessité d’apprendre le ouadayen. Je savais seulement demander

tout ce qui a trait aux besoins de la vie ordinaire ; je savais les noms

de l’eau, du pain, de la viande, les noms des ustensiles de ménage, des

différents vêtements, etc. ; mais, comme depuis longtemps je n’ai pas eu

occasion d’employer ces mots, je les ai oubliés.

D’ailleurs, toutes les peuplades ou tribus du Ouadây ont chacune son

idiome particulier, qui ne ressemble en rien à celui des autres. Il y a

à peu près la même dissemblance que dans les caractères physiques.

Ainsi, les Ouadayens proprement dits ont une constitution physionomique

différente de celle des Kachméreh. Les Ouadayens ont la tête grosse, la

face oblongue, les articulations fortes, la taille élevée ; généralement

les hommes sont plus beaux que les femmes. Les Kachméreh ont la face

ovale, la taille de hauteur moyenne, et les articulations peu

saillantes. Les Birguid ont la tête petite, le corps grêle, la stature

courte, et généralement ils sont très-noirs. Les Koûkah sont mulâtres,

sveltes et dégagés ; les femmes sont plus belles que les hommes. Chacune

de ces peuplades a une physionomie tellement distincte, qu’on reconnaît

facilement, en voyant deux individus ensemble, à quelle tribu chacun

d’eux appartient.

Voyage au Ouadây · 第 20 / 55 段