rendit aux fonctions de premier vizir. Ce fut alors qu’Ahmed, profitant
du bénéfice de son _fatouah_, fit arrêter tous ceux qu’il put trouver
des gens de la caravane, et s’empara de ce qu’ils possédaient. Il les
faisait épier et prendre à mesure que chacun d’eux revenait, et,
conformément aux termes du _fatouah_, il confisquait immédiatement leurs
biens. Il doubla ainsi plusieurs fois la valeur de ce qu’il avait perdu.
Mais plus tard, après la mort de Sâboûn, cette conduite fut la
principale cause du malheur du chérif. Aussitôt Sâboûn expiré, comme
Ahmed s’était toujours montré difficile, intraitable et brutal envers
les rois du Ouadây, comme il avait toujours cherché à leur nuire et les
accablait d’injures et d’outrages, comme enfin il n’avait jamais pris
les intérêts d’aucun d’eux auprès du sultan sans s’être fait largement
payer ou sans avoir reçu des présents, les Ouadayens résolurent la mort
de cet ambitieux vizir. D’autre part, toutes les fois que les chefs de
l’armée étaient venus le supplier et intercéder auprès de lui en faveur
des marchands de la caravane qu’il avait emprisonnés et dépouillés, il
avait repoussé dédaigneusement toute prière. Leur indignation s’était de
plus en plus accrue et envenimée ; et lorsqu’enfin ils eurent décidé de
se défaire du chérif vizir, ils vinrent de nuit assaillir sa demeure et
l’assassinèrent. Tout ce qu’il possédait fut pris et versé au trésor du
prince[129]. Je reviendrai sur cette histoire du chérif El-Fâcy.
[Note 125 : Derne.]
[Note 126 : _Voy._ note 24.]
[Note 127 : _Voy._ note 25.]
[Note 128 : _Voy._ note 26.]
[Note 129 : _Voy._ note 27.]
=CHAPITRE X.=
Mort de Sâboûn. — Événements qui se succédèrent ensuite. — Le sultan
Kharyfeyn. — Son extravagance. — Son empoisonnement. — Le sultan Râkeb.
— On crève les yeux à ses frères. — Protestation armée. — La mère de
Râkeb calme le kamkolak révolté. — Assassinat des meurtriers de
Kharyfeyn. — Le kamkolak tué. — Substitution d’un jeune sultan. —
Expédition contre les Malangais. — Installation du sultan actuel du
Ouadây. — Choléra au Ouadây ; famine.
C’est au faguyh Délyl, grand câdi du Ouadây, qui passa au Caire, en 1257
de l’hégire (1841, ère chrétienne), que je dois les notions suivantes
sur la mort du sultan Sâboûn et sur les événements qui surgirent
ensuite.
Au Ouadây, on raconte de deux manières la mort de Sâboûn ; les uns
prétendent qu’il mourut de maladie ; mais le plus grand nombre assure
qu’il mourut de mort violente, et c’est ce que m’ont aussi raconté, au
Caire, le faguyh Hilâly et ses compagnons de pèlerinage.
Un soir, à la tombée de la nuit, Sâboûn alla rendre visite à sa mère.
Pour ne pas être reconnu, il sortit de sa demeure accompagné seulement
de deux esclaves. Il arrive chez sa mère, au village de la Mômo, à
environ un quart d’heure de Ouârah, dans la direction nord-nord-est de
la ville. Il reste quelques heures auprès de sa mère, ensuite remonte à
cheval et reprend la route de Ouârah. Chemin faisant, il aperçoit deux
voleurs qui emmenaient une vache. Il fond sur eux, et les voleurs
abandonnent la vache et s’enfuient. Il dit à ses deux esclaves de
s’emparer de la bête, et il se met à la poursuite des larrons. Ceux-ci,
effrayés, se séparent et s’éloignent l’un à droite, l’autre à gauche.
Sâboûn s’attache à l’un d’eux, le presse, et va bientôt l’atteindre. Le
voleur, se voyant serré de près, fait volte-face, et court sur le sultan
en lui criant : « Que veux-tu de moi ? je t’ai laissé ma proie. — Je
veux m’emparer de toi. — Je te conseille, moi, de retourner sur tes
pas. » Sâboûn ne tient compte de l’avis et s’élance sur le voleur, qui
se remet en course. Sâboûn va le toucher, le saisir. Le voleur le
tourne, lui lance un trait et le lui plante dans les reins. Sâboûn
chancelle sur son cheval et va tomber. Les deux esclaves accourent et le
voient presque évanoui. Ils le soutiennent, quittent la vache, et
reprennent ainsi à pas lents le chemin de Ouârah. Ils arrivent au
palais, le prince avait perdu beaucoup de sang, et la blessure était
mortelle, elle lui avait ouvert les reins à la hauteur des flancs ;
selon d’autres, elle lui avait percé la poitrine. Trois jours après,
Sâboûn expira.
Abd-el-Câder, son fils, lui succéda ; mais six mois après son
installation, il tomba malade et mourut. Il eut pour successeur son
frère Mohammed-Kharyfeyn.
Kharyfeyn, à son avénement, était trop jeune encore pour gouverner. Le
maniement des affaires passa alors entre les mains de ses oncles, qui
s’établirent ses régents et gardèrent le pouvoir jusqu’à ce qu’il eût
atteint sa majorité.
Devenu maître absolu, Kharyfeyn usa d’abord de bienveillance envers ses
oncles. Ensuite, l’habitude d’un pouvoir sans contrôle et sans bornes
l’enivra et le porta bientôt à abuser capricieusement de son autorité.
Il n’était fatigues et exigences fantasques dont il ne tourmentât ses
officiers. Il conduisait en personne les expéditions pour la chasse aux
esclaves chez les Djénâkhérah. Il alla même une fois au Dâr-Sila, punir
le gouverneur ou chef de ce pays de n’avoir pas payé intégralement
l’impôt qui avait été fixé. Au retour de cette excursion, au lieu de
rentrer à Ouârah, il s’établit à Târah.
Là, il reprit le cours de ses bizarreries et de ses vexations. Lorsqu’il
était assis devant sa demeure, et que la pluie survenait et tombait en
abondance, au lieu de rentrer, il ordonnait à ses officiers de prendre
un _déreh_, grand vêtement de toile, et de le lui tenir suspendu sur la
tête ; quand la pluie avait cessé, il rentrait chez lui. S’il apprenait
qu’il y eût une jolie femme, mariée ou non, dans quelque maison que ce
fût, il envoyait la prendre. L’ivrognerie était aussi une de ses
habitudes.
Tourmenter les gens était pour Kharyfeyn un besoin de tous les jours. Un
officier revenait-il d’une expédition, il le faisait partir incontinent
pour une autre. Ses actes de spoliation étaient pour ainsi dire
incessants ; sans motif aucun, il confisquait les biens d’un individu
pour les donner à un autre ; puis il les reprenait de celui-ci pour les
rendre au premier, ou pour les transmettre à un troisième.
Tant de tyrannie et de folie lassa la patience. Deux kamkolak, l’un
appelé Dèneh et l’autre Gaybeh, gouverneur des Bény-Salâmât,
conspirèrent et résolurent de mettre un terme aux bizarreries cruelles
du sultan, à tant de vexations et d’injustices, et de se débarrasser
d’un souverain odieux. Un soir, ils pénétrèrent tout à coup dans la
demeure de Kharyfeyn, pour l’assassiner ; mais les femmes emmenèrent
subitement le prince et le cachèrent chez elles[130]. Les deux conjurés
mirent le feu à la demeure.
Le lendemain matin, le sultan parut au milieu de ses troupes et des
grands de sa suite. Il envoya à la recherche de Gaybeh et de Dèneh ;
mais ils s’étaient enfuis, et nul ne connaissait leurs traces. Kharyfeyn
confisqua leurs biens et fit égorger tous ceux qui avaient eu quelque
relation ou liaison avec les conjurés. Il enveloppa dans cette injuste
condamnation plusieurs hommes respectables, tels que le chérif Ahmed le
Mogrébin.
Ces violences furent la cause d’une nouvelle conspiration. Environ un
mois après la première tentative, l’émyn Chérif fils de Mourchidy, et
qui avait les fonctions de _koursy_ ou sous-chef d’administration,
Djougourdy, intendant du _dengâyé_ ou trésor, l’émyn Touchcha, l’eunuque
Yangol, chef des marchands d’esclaves, Guerguer, premier eunuque du
sultan, se réunirent en conciliabule secret. « Tant que Kharyfeyn vivra,
se dirent-ils, il n’y a ni paix ni sécurité pour personne ; homme de
sang et d’ivrognerie, il nous fera tous périr. Plus de retard ; tuons-le
avant qu’il ne mette la main sur nous. »
Ils réussirent à empoisonner la liqueur avec laquelle Kharyfeyn
s’enivrait ordinairement ; il avala le poison ; quelques instants après,
il fut étourdi, il s’évanouit, et les conjurés l’assommèrent sur la
place. Ensuite ils envoyèrent appeler, au nom du sultan, ses deux frères
Idrys et Dâyog. Ces deux princes, en entrant, virent leur frère étendu
par terre et son corps recouvert ; mais ils ignoraient qu’il fût mort.
« Nous avons reçu du sultan, leur dirent les conjurés, l’ordre de vous
crever les yeux. » Et les deux malheureux se laissèrent exécuter sans la
moindre résistance.
Kharyfeyn avait plusieurs fils sous la direction de Yangol, qui leur
enseignait à lire. On les fit venir ; on en choisit un appelé Râkeb, on
le déclara sultan, on creva les yeux à tous les autres, et on les
renvoya. Râkeb fut installé au palais et proclamé immédiatement sultan
du Ouadây. On abandonna le cadavre de Kharyfeyn aux femmes du harem, qui
le firent enterrer.
Râkeb fut soumis à une surveillance sévère de la part des
conspirateurs ; ils se réservèrent le droit exclusif d’approcher de lui.
Le complot dont nous venons de parler avait éclaté et réussi sans le
concours du kamkolak Yakoûb, qui alors était au Botayha. Yacoûb était
Malangais d’origine. Lorsqu’il apprit la mort de Kharyfeyn, il rassembla
ses troupes et marcha sur Târah ; mais il se fit précéder par des
émissaires chargés de dire de sa part aux chefs de la conspiration :
« J’arrive avec mes troupes ; venez au combat. — C’est à toi de venir,
lui répondit-on ; nous te recevrons. »
Yakoûb parut, plaça son camp en face de Ouârah, et défia les partisans
de Râkeb de venir se présenter en bataille. Son défi fut repoussé, et on
lui dit qu’on l’attendait. Yakoûb arriva, pénétra dans Ouârah et inonda
subitement le fâcher de ses cavaliers et de ses fantassins. L’épouvante,
la consternation se répandit dans le palais. La mère de Râkeb calculant
les conséquences de l’événement qui se préparait, dépêcha de suite à
Yakoûb un exprès qui lui porta ces paroles : « Râkeb mon fils est aussi
ton fils, et le sort des affaires est entre tes mains. Nous ne voulons
point te combattre. Si tu consens à laisser le sultanat à Râkeb, tu en
es le maître et nous en serons reconnaissants. Si tu as résolu de donner
à un autre la souveraineté, nous l’acceptons à l’avance : proclame
sultan qui tu voudras. » Séduit par ces paroles, qui flattaient son
amour-propre, Yakoûb répondit : « Ton fils est pour moi comme un fils ;
je suis, de plus, son humble esclave. J’accepte ce que vous déciderez. »
Un nouvel exprès fut mandé à Yakoûb, et lui dit : « Le sultan t’accorde
ses bonnes grâces, tu peux t’en retourner tranquille. »
Ensuite Yakoûb alla s’entretenir avec la mère de Râkeb, afin de combiner
un moyen de se débarrasser de ses rivaux. « Penses-tu, dit-il à la mère
du sultan, que ceux qui ont trahi et tué le père épargneront le fils ? —
Je ne le crois pas. — Alors laisseras-tu donc en repos ces hommes
dangereux ? — Que faut-il faire ? — Il faut les mettre à mort. — Tu as
toute liberté ; agis comme tu voudras. »
Yakoûb affecta d’abord de traiter d’égal à égal les meurtriers de
Kharyfeyn ; puis un jour il les rassembla tous les cinq, et, en présence
des soldats réunis et armés, il fit exécuter les émyn Chérif, Touchcha
et Guerguer, et traîner en prison Djougourdy et Yangol. Leurs fonctions
furent immédiatement conférées à cinq nouveaux fonctionnaires.
Les choses restèrent ainsi un certain laps de temps. Mais la mère de
Râkeb, redoutant l’importance croissante de Yakoûb, travailla à le
perdre. Elle réussit à le surprendre, elle le fit saisir et assassiner.
Quelques jours après, Râkeb tomba malade ; la variole se déclara, et il
en mourut. Il fut enterré secrètement, pendant la nuit, au cimetière des
sultans. (Les tombeaux des sultans sont dans une enceinte à part, au
nord de Ouârah, tout près de la ville : cette enceinte est limitée par
une haie ou zérybeh ; plusieurs arbres de heglyg s’élèvent à travers les
tombeaux.)
Les partisans, proches et amis de Yakoûb, eurent connaissance du fait,
et la nuit suivante ils se rendirent au cimetière et remarquèrent un
tumulus fraîchement remué. D’autre part, les vizirs avaient incognito
remplacé le jeune prince défunt par le fils d’un aguîd-djaramah[131]
appelé Dougoury ; la substitution de cet intrus permettait de croire que
Râkeb était encore vivant. Râkeb avait un faguyh qui venait lui
apprendre à lire. On cacha et on enveloppa la figure du faux Râkeb pour
le conduire au faguyh. (Il est d’habitude presque constante que les
princes ne paraissent que la face entourée depuis le menton jusque vers
les yeux, par l’extrémité de leur turban ou par une étoffe jetée sur la
tête et sur les épaules, et revenant par un ou deux tours sur le visage.
Cette sorte de déguisement est appelée _lithâm_ par les Arabes.)
L’élève, ainsi caché et déguisé, parut devant son maître ; mais le
faguyh, aux premières paroles, reconnut la substitution. Ce faguyh était
de Malangah. Il informa de suite les principaux Malangais que l’élève
qui lui avait été présenté comme étant le sultan ne l’était pas. Cette
déclaration rappela à ceux d’entre eux qui avaient été attachés à
Yakoûb, la tombe fraîchement fouillée au cimetière des sultans, et le
rapprochement de ces deux circonstances leur confirma le fait de
substitution. Ils résolurent de dévoiler et de punir cette supercherie ;
car nul ne doit et ne peut recevoir le titre et l’autorité de sultan,
s’il n’est du sang des sultans ouadayens et s’il n’a pour mère une femme
d’une des cinq tribus privilégiées. Du nombre de ces cinq tribus sont
les Malangais et les Ab-Senouniens ou Sennâouyens. Aux époques de
rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan,
chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le
prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la
plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc.
Les vizirs du prétendu Râkeb songèrent à se débarrasser des principaux
Malangais, qui leur portaient ombrage. Ils se rappelaient comment Yakoûb
avait fini par mettre à mort les émyn partisans de Râkeb. Or donc, ils
envoyèrent dire aux notables malangais de venir, selon leur coutume
annuelle, réparer les dégradations de la demeure du sultan[132]. Le
projet était d’attirer ces Malangais à Ouârah, de les saisir et de les
égorger. Mais ils se doutèrent de la ruse, et refusèrent de se rendre à
l’invitation qui leur était faite. Alors les vizirs expédièrent contre
eux un corps de troupes, sous les ordres du djaramah Kéçâr et de Bilâl,
aguîd ou gouverneur du Gaûz. Ces deux chefs marchèrent sur Malangah pour
en saisir les notables. Les deux remplaçants de Yakoûb et de Dèneh
marchèrent, chacun à la tête d’une troupe armée, contre les envoyés des
vizirs, les battirent, leur tuèrent un grand nombre d’hommes, tuèrent
aussi Kéçâr et Bilâl, et prirent une quantité considérable de chevaux et
d’armes. Immédiatement après cette affaire, les Malangais expédièrent la
nouvelle de leur victoire aux Sennâouyens ou Sennâouïdes, et leur
expliquèrent quelle était la cause de ce débat sanglant et inattendu.
Il y avait alors chez les Sennâouïdes deux jeunes enfants du sang des
sultans. On en choisit un, appelé Mohammed-Abd-el-Azyz-Dhahouyéh, et il
fut proclamé sultan. Il régna quelque temps, et après lui l’autorité
échut à Chérif, frère de Sâboûn. C’est ce même Chérif qui règne encore
aujourd’hui au Ouadây (1259, ère musulmane ; 1843, ère chrétienne).
Des pèlerins ouadayens m’ont appris encore dernièrement, à leur passage
au Caire (au commencement du mois de moharrem 1257, février 1841), que
le Ouadây est gouverné avec justice par le sultan Chérif, descendant du
sultan Sâleh, et frère de feu le sultan Abd-el-Kérym-Sâboûn. Chérif
s’enfuit du Ouadây lors de l’intronisation de son neveu Abd-el-Câder, et
se réfugia auprès du sultan fôrien Mohammed-Fadhl, à qui il demanda des
troupes pour rentrer à Ouârah. Fadhl lui en donna, un peu tard il est
vrai, et à la condition d’un tribut annuel. Chérif accepta, et conquit
la souveraineté du Ouadây sans rencontrer d’opposition.
Ensuite les Ouadayens se réunirent en masse, et représentèrent au
nouveau prince que s’il voulait rester sultan, il devait être libre de
tout engagement avec les Fôriens, dégagé de toute charge au profit du
souverain du Dârfour. Chérif fut obligé d’écrire à Mohammed-Fadhl : « Je
suis contraint, par la volonté de mes sujets, de rompre ma promesse. Il
m’est impossible de demeurer fidèle aux conditions que j’ai acceptées
précédemment. »
Peu après, Chérif fit une expédition dans le Bâguirmeh. Il s’empara de
ce pays, qui fut soumis au Ouadây, comme il l’avait déjà été auparavant.
Lorsque le sultan ouadayen vit sa force et son autorité affermies et
accrues, il tenta une expédition contre le Kânum, s’empara de cette
province et en chassa le vizir-gouverneur ou _elifa_[133]. Il en chassa
aussi l’emyn, chef suprême de la province, le faguyh Mohammed, sous les
ordres duquel était l’elifa. Chérif se trouva alors maître du Kânum,
comme l’avait été son frère Sâboûn. Du reste, Dieu seul sait la vérité ;
quant à moi, j’écris ces faits comme reçus de la bouche d’un étranger,
et toute nouvelle reçue d’un homme peut être vraie aussi bien qu’elle
peut être fausse.
Voici comment le faguyh Délyl, grand câdy du Ouadây, m’a raconté, ici au
Caire, les circonstances de l’avénement du sultan Chérif.
Lorsque Sâboûn fut parvenu à la souveraineté, il gouverna avec justice
et équité. Grâce à la sage administration de ce prince, les choses
nécessaires à la vie furent en abondance et à vil prix. Sâboûn sortit
glorieux et triomphant de toutes ses entreprises. Après sa mort le trône
échut à son fils Abd-el-Câder, et celui-ci eut pour successeur son frère
Kharyfeyn, encore en bas âge. Les oncles de Kharyfeyn s’emparèrent du
maniement des affaires et les conduisirent assez mal. Tyrans capricieux,
ils violaient les droits les plus sacrés des hommes. C’est alors que
Dieu envoya contre le Ouadây un fléau terrible, le choléra, qui dévasta
le pays. C’était en 1253 de l’hégire (1837)[134]. Après le choléra, Dieu
envoya la disette et la faim. Les pluies avaient été peu abondantes ; et
alors une foule de Ouadayens s’enfuirent dans les contrées voisines du
Dâr-Séleih. Ceux qui restèrent furent en proie à la plus affreuse
famine ; ils en vinrent jusqu’à manger les cadavres même des animaux
immondes.
Un jeune frère de Sâboûn, appelé Chérif, s’était enfui lors de
l’élévation de Sâboûn au sultanat. Il s’était retiré au Dârfour, et de
là au Kordofâl. Il était dans cette dernière contrée lorsqu’il apprit
quels malheurs accablaient le Ouadây, et comment la famine et la mort
dépeuplaient le pays. Il repassa alors au Dârfour, et réussit à se faire
présenter au sultan fôrien Mohammed Fadhl.
Chérif déclara ses intentions à ce sultan, et lui exprima le désir de
recouvrer la souveraineté du Ouadây ; il fit voir que le moment était
favorable, que le Ouadây était sans ressources et en partie dépeuplé.
Fadhl envoya alors des hommes examiner l’état du Ouadây, et il sut
bientôt qu’en effet le pays était dans la plus affreuse détresse, qu’il
n’y avait pour ainsi dire plus dans Ouârah que le sultan et quelques
aguîd. D’après ce que m’a assuré le câdy Délyl, il ne s’y trouvait que
deux aguîd (ou chefs militaires et préfets de provinces) ; la famine les
assaillait, et ils avaient à peine quelques soldats. Pour profiter de
cette circonstance, Mohammed-Fadhl rassembla une armée, et en confia le
commandement à Abd-el-Syd[135], un des esclaves élevés à la cour.
L’armée partit ; Chérif la suivit. Il avait promis au sultan fôrien de
lui payer un tribut annuel. Les conditions du traité une fois
déterminées et consenties, Chérif avait écrit de sa main le traité par
lequel il fixait ses obligations.
L’armée fôrienne pénétra dans le Ouadây sans rencontrer de résistance.
Le sultan qui régnait alors fut tué ; Chérif fut investi de l’autorité
souveraine et placé sur le _trône_ de ses pères.
Les Fôriens, dès leur entrée au Ouadây, avaient pillé et détruit
plusieurs villages, enlevé des femmes et des enfants. Les Ouadayens
émigrés, informés de ce qui se passait, oubliant l’état de misère du
Ouadây, rentrèrent à la hâte et vinrent examiner de près les
circonstances de l’invasion des Fôriens. Mais déjà le sultan avait été
tué, et Chérif était au pouvoir. Ils acceptèrent son autorité et se
soumirent. Mais ils dirent au nouveau souverain : « Tu vas faire sortir
promptement les Fôriens de notre pays, sinon nous les égorgeons tous. »
Chérif fit faire à Abd-el-Syd ses préparatifs, et le congédia avec ses
troupes.
A la fin de l’année, Chérif songea à s’acquitter de sa promesse envers
Mohammed-Fadhl et à payer la dette qu’il s’était imposée. Mais les
Ouadayens s’opposèrent à ce projet. « Nous ne souffrirons jamais, lui
dirent-ils, que tu payes rien au prince fôrien. Nous ne te fournirons
pas ce que tu veux lui envoyer ; nous ne reconnaissons pas ta dette. Si
cette résolution de notre part ne te convient pas, nous ne voulons plus
de toi. » Chérif, surpris de cette opposition énergique, dépêcha des
ambassadeurs à Fadhl ; il les chargea d’exposer comment il était
contraint dans ses volontés, et de montrer qu’il lui était impossible de
résister à ce que réclamaient ses sujets.
De ce moment, l’inimitié s’éleva entre le Fôr et le Ouadây, et
aujourd’hui encore, disait le cadi Délyl, elle est dans toute sa
vigueur. C’est pour cela que la caravane des pèlerins du Ouadây s’est
dirigée cette année (1257, hégire ; 1841, ère chrétienne) du côté du
Maghreb, et a pris par Audjalah pour se rendre en Égypte. Ordinairement
la caravane passait par le Dârfour pour aller traverser la Mer-Rouge.
Mais arrêtons notre plume, trop pressée de courir sur la _carrière_ de
ces événements historiques ; les trop longs détails engendrent la
fatigue et apportent l’ennui. Dieu et le Prophète savent ce qui fut et
ce qui sera.
[Note 130 : L’asile des femmes est inviolable au Ouadây.]
[Note 131 : _Voy._ note 28.]
[Note 132 : _Voy._ note 29.]
[Note 133 : En langage barnaouyen, _elifa_ signifie _gouverneur_.]
[Note 134 : _Voy._ chapitre des Plantes du Dârfour, dans le _Voyage au
Dârfour_.]
[Note 135 : _Syd_, en fôrien, signifie _Dieu_ ; c’est le mot arabe
_seyd_, maître, seigneur.]
SECONDE PARTIE, OU PARTIE DESCRIPTIVE.
[Décoration]
CHAPITRE Ier.
Étendue du Ouadây. — Comparaison du Ouadây et du Dârfour. — Éloge de
Sâboûn ; année de la mort de ce prince. — Principales peuplades du
Ouadây ; leurs contrées ; leurs caractères physiques. — Répugnance pour
la coloration blanche. — Tribus arabes des environs du Ouadây. — Les
Ouadayens refusent à tout prince étranger le titre de sultan. — Rudesse
de leur langage. — Physionomie de certaines peuplades. — Époque des
premières relations commerciales avec le Ouadây. — Amour de Sâboûn pour
les savants. — Défaut de courage des Barnaouyens, anecdote. —
Réflexions.
Sachez que CELUI qui est unique dans la durée immuable de son empire et
de sa puissance, et qui conduit et dirige ses créatures comme il lui
plaît, choisit à son gré, parmi ses serviteurs, ceux qu’il veut élever,
et les entoure d’éclat et de splendeur ; c’est lui qui établit les
princes des nations.
Les souverains et les peuples du Soudan reconnaissent comme un événement
des plus étonnants et des plus mémorables pour l’histoire de leur pays,
l’établissement du royaume des descendants de Séleîh, ou royaume du
Ouadây. Cette contrée semble être une rose au milieu d’autres fleurs, ou
un grand parterre où se promènent des fleuves, tant la Providence y a
semé de bienfaits, y a prodigué de libéralités. De toutes parts des eaux
pures et limpides, au courant argentin, des jardins où les fleurs
s’épanouissent et brillent comme la pupille de l’œil. Sur les bords de
ces eaux, l’arak entrelace ses rameaux en haies épaisses où le rossignol
roucoule ses chants, réjouit le cœur et charme l’âme.