« Je me soumets à toi et je reconnais ta suzeraineté. Mais je te prie de

diminuer le nombre des esclaves que tu me demandes en tribut. Il nous

serait impossible de les fournir. De notre pays nous ne pouvons aller au

Fertyt à la chasse des esclaves. Ce que nous en avons, nous l’achetons,

et n’est pas le fruit des incursions. Nous ne saurions en livrer plus de

cent par année. Salut. »

Sâboûn sentit la vérité et la justesse de cette observation, et

acquiesça à la réduction qui lui était demandée. « Il me suffit, dit-il,

que le roi de Tâmah se déclare mon vassal. » Et il lui écrivit :

« De la part de Sa Grandeur le Serviteur de Dieu, Émir des Croyants, le

Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces

présentes verront, Émirs, Guerriers, Vizirs, Gâïd, que Dieu les conserve

en élévation !

« Or sus, le roi Ahmed, roi du Tâmah, réclame de notre bienveillance que

nous nous abstenions d’incursions sur le territoire du Tâmah, et que

nous ne l’inquiétions plus désormais ni pour sa famille, ni pour ses

sujets, ni pour son pays. Il nous a demandé d’être de nos tributaires, à

condition de nous payer, chaque année, un tribut de cent chevaux et de

cent esclaves. Nous agréons ses demandes et propositions, et nous lui

pardonnons le passé. Mais nous lui imposons l’obligation de laisser

libres les routes du Ouadây au Tâmah et aux environs ; d’être ami de nos

amis, et ennemi de nos ennemis. S’il accepte ces conditions ; nous lui

promettons paix et tranquillité, au nom de Dieu et de son Prophète. Nos

soldats n’entreront plus sur ses terres, nous ne pillerons plus les

biens et les habitations. Nous lui envoyons en présent un sabre ; un

vêtement, comme signes de notre sublime bienveillance, comme gages du

maintien de sa royauté, comme preuve que nous le conservons dans ses

titres et droits d’autorité, et que nous maintenons aussi les individus

qu’il a revêtus de fonctions et d’honneurs autour de lui ; et cela, tant

qu’il restera fidèle à notre sainte loi religieuse et à la parole du

divin Coran, tant qu’il restera sur le pied de soumission envers nous,

tant qu’il payera le tribut que nous lui avons fixé, tant qu’il obéira

aux sublimes ordres qui émaneront de nous. Et salut. »

Le sultan se fit apporter un sabre et un vêtement, qu’il envoya à Abd-

Allah-Ahmed, avec la lettre.

Ahmed, satisfait de cette réponse, ordonna de préparer immédiatement

cent chevaux et cent esclaves, et chargea un de ses proches parents de

les conduire au sultan du Ouadây. A l’arrivée de la caravane à Ouârah,

Sâboûn appela de suite le parent d’Ahmed, qui lui remit alors la lettre

que voici :

« De la part du Serviteur de Dieu, Ahmed, roi de Tâmah, serviteur du

Prince des Croyants, à Sa Grandeur le Prince des Croyants, serviteur des

deux illustres Villes saintes, mon maître et fils de mon maître, le

Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-Sâboûn.

« Après avoir embrassé la trace de tes pieds, et avoir supplié Dieu

qu’il rende partout tes drapeaux triomphants, je t’informe que j’envoie

à Ta Majesté, mon cousin, l’homme qui m’est le plus cher au monde. Il te

remettra les chevaux et les esclaves que je me suis engagé, moi ton

serviteur, à te payer en tribut. J’espère de ta générosité et de ta

grandeur d’âme que tu les accueilleras favorablement et sans examiner ce

qu’ils peuvent avoir de mauvais ou de bon, car ils ne sont pas dignes de

t’être offerts. Je prie Dieu qu’il te conserve ta grandeur et qu’il

accroisse ta puissance. Salut. »

Le ton humble de cette lettre plut à Sâboûn. Il reçut le tribut. Du

reste, tout était choisi, chevaux et esclaves. Sâboûn traita le cousin

d’Ahmed avec la plus grande déférence, et pourvut à tout ce dont il put

avoir besoin. Il lui donna le reçu de l’envoi, lui fit présent d’un

vêtement, puis le congédia.

Le sultan fôrien fut bientôt informé de la soumission du roi Ahmed et de

l’engagement qui en fut la conséquence. Mécontent de ce résultat :

« Comment ! dit Fadhl, il est mon vassal, à moi, et il paye le tribut à

un autre ! Je ne consentirai jamais à un pareil arrangement. Ou il sera

mon vassal à moi seul, ou il le sera d’un autre seul. » Et il écrivit

sur-le-champ au roi de Tâmah :

« J’apprends que tu t’es engagé à payer au sultan Sâboûn un tribut

annuel de cent chevaux et de cent esclaves ; que déjà tu t’es acquitté

d’une année de redevance ; que tu as reçu de Sâboûn la promesse qu’il te

protégera et te maintiendra dans ta royauté. Cependant tu es de mes

vassaux, de mes tributaires. Dis-le-moi nettement : Es-tu capable de

payer tribut à deux maîtres ? ou bien veux-tu te soustraire à ma

dépendance et te placer sous la tutelle du sultan du Ouadây ? Explique-

toi catégoriquement. »

Le roi du Tâmah répondit à Fadhl quelques lignes dont voici le sens :

« Tu m’as demandé des éclaircissements sur ma conduite. Je dirai d’abord

à Ta Grandeur que tout ce qu’on t’a dit des résultats de la guerre est

vrai. Mais je me reconnais toujours ton tributaire, comme par le passé.

Je n’ai envoyé ces chevaux et ces esclaves au sultan Sâboûn que comme

précaution pour sauver l’honneur et la vie de ma famille, sauver mes

biens et acheter la paix. Car maintenant je suis presque sans ressource,

la guerre m’a épuisé ; je ne pourrais plus tenir contre les armes de

Sâboûn. J’ai donc dû payer pour avoir une trêve qui me laissât le loisir

de remonter mes forces et me permît, pour plus tard, de secouer le joug

de l’obéissance. Salut. » Cette réponse dissipa les soucis de Fadhl et

calma le trouble de son esprit.

Quant à Sâboûn, une fois qu’il eut reçu la promesse de vassalité

d’Ahmed, il engagea les marchands du Ouadây à lier leur commerce avec le

Tâmah, à y exporter leurs marchandises, à y trafiquer soit au comptant,

soit à terme. Son but en cela était de chercher à s’assurer si la paix

qui venait d’être conclue était une paix sincère ou simplement une

soumission temporaire et fictive. Les chemins du Ouadây au Tâmah furent

fréquentés par les habitants des deux pays ; la sécurité s’établit, la

crainte et la défiance disparurent.

Les Tâmiens vinrent au Ouadây racheter leurs femmes, leurs enfants et

leurs proches faits prisonniers et esclaves dans la guerre ; mais ce

qu’ils purent en soustraire par surprise et à la dérobée, ils les

emmenèrent ; ceux qu’ils purent décider à s’enfuir, ils les aidèrent à

s’esquiver. Ils réussirent de cette manière à dérober à la captivité une

foule d’enfants et de femmes. Le sultan Sâboûn fut instruit de ces

manœuvres ; mais, par respect pour la paix conclue, il ne chercha par

aucun moyen à les déjouer ou à les arrêter. Il se contenta de faire dire

aux Ouadayens : « Je vous permets de tuer tout Tâmien que vous

surprendrez dérobant un esclave. Car la conduite de ces gens est une

trahison ; et une trahison est une violation des traités. Quant à ceux

qui, loyalement et sans détour, vous offriront la rançon de leurs

proches, respectez-les. »

[Note 123 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.]

[Note 124 : _Voy._ note 23.]

=CHAPITRE IX.=

Sâboûn ordonne l’exploration d’une route nouvelle pour les caravanes. —

Anecdote d’un Mogrébin. — Caravanes envoyées au Maghreb par la voie de

Djâlau et Audjalah. — Sâboûn envoie des présents à Mohammed-Aly-Pacha. —

Le pacha en fait porter à son tour à Sâboûn, par une caravane qui en

route est pillée. — Cause de la guerre du Kordofâl. — Caravane expédiée

du Ouadây sur Ben-Ghâzy, par la route de Djâlau. — Cette caravane

s’égare, et les esclaves meurent de soif.

Sâboûn, après ses guerres terminées, s’occupa des moyens de faire

prospérer son gouvernement et son pays.

Un jour on lui présenta un Mogrébin des Bédouins dépendants de la

régence de Tripoli. Il était accompagné de plusieurs individus des

Bideyât, tribu non arabe fixée au delà du Ouadây au nord, et vivant à la

manière des Arabes des déserts. Ces Bideyât racontèrent que le Bédouin

s’était égaré et avait perdu sa route dans les sables, qu’ils l’avaient

trouvé épuisé, mourant de soif. Ils lui avaient donné de l’eau à boire,

l’avaient recueilli dans leurs tentes et hébergé pendant un mois

environ, et ensuite ils l’avaient amené à Ouârah pour le présenter au

sultan.

Sâboûn dit au Bédouin étranger : « D’où es-tu ? — Je suis des Aoulâd-

Aly, tribu voisine du Barcah. Nous partîmes environ une cinquantaine

d’Arabes à cheval. Nous nous dirigeâmes du côté du Soudan, dans

l’intention de faire quelque incursion profitable. Nous déviâmes de la

route sans nous en apercevoir. Nos provisions d’eau finirent. Trois

d’entre nous, et j’étais un des trois, allèrent à la découverte pour

chercher de l’eau. Je m’éloignai de mes deux compagnons ; je perdis leur

trace, je m’égarai, et je ne sus plus de quel côté tourner mes pas. Je

laissai aller mon cheval au hasard, jusqu’à ce qu’enfin il fut fatigué,

harassé à ne pouvoir plus bouger. Je descendis alors ; je l’abandonnai,

et je marchai à pied pendant trois jours. Le quatrième, la chaleur

m’accabla ; j’étais haletant, mourant de soif ; et si Dieu ne m’eût

envoyé ces hommes, c’en était fait de moi. — Combien es-tu resté de

jours sans boire d’eau ? dit le sultan. — Six jours sans en goûter une

seule goutte. » Ces dernières paroles étonnèrent l’auditoire ; admises

par les uns, elles furent rejetées par les autres.

Je me rendais alors au Ouadây (car le sultan du Dârfour m’avait délivré

de ma prison) et je me trouvai plusieurs fois avec ce Bédouin mogrébin ;

il s’appelait Aly. Je lui fis raconter et répéter son histoire du

désert, et toujours son récit fut conforme à ce que j’en avais entendu

d’abord.

Sâboûn fit présent à Aly de plusieurs esclaves et d’un cheval, et de

plus mit à ses ordres dix autres esclaves pour qu’ils apprissent de ce

Bédouin à manier le fusil et à tirer juste.

Mais souvent Aly disait : « Si le sultan, au lieu de me charger de

dresser ses esclaves au tir, me confiait une caravane et me laissait

retourner à ma tribu par le chemin qui conduit au Ouadây directement, il

en résulterait certainement un grand avantage pour ce prince et pour son

pays. » On rapporta ces paroles au sultan. Sâboûn fit appeler Aly et lui

demanda si ce qu’on lui avait dit à propos d’un chemin de caravane

servant pour la tribu des Aoulâd-Aly était vrai. « Oui, certainement,

répondit l’Arabe, et je le répète souvent. — Connais-tu bien ce chemin ?

— Sans doute ; mais je crains les Bédouins qui m’ont pris et amené ici

dans l’intention de me faire périr, par tes ordres ; il faut passer par

les lieux où ils sont répandus, et ces gens-là sont de vrais pillards. »

Le sultan envoya chercher le chef des Bideyât. Ce chef arriva, et Sâboûn

lui dit : « Prépare une caravane avec les provisions et les hommes

nécessaires. Partez en nombre convenable avec ce Bédouin, et

accompagnez-le jusqu’à ce qu’il vous dise : « Je connais maintenant le

lieu où nous sommes, » et qu’il vous donne par des indications locales

la preuve de la vérité de ces paroles. » Le chef des Bideyât partit avec

Aly, suivi d’une vingtaine d’hommes de sa tribu. Tous étaient à dos de

chameau. Ils s’enfoncèrent dans le désert, et marchèrent à grandes

journées pendant une quinzaine de jours. Tout à coup Aly s’écria :

« Bonne nouvelle ! voilà les dattiers de Djâlau. — A quoi reconnais-tu

que c’est Djâlau ? — A quoi ? le voici : Lorsque nous nous mîmes en

route pour notre expédition, nous fîmes halte en tel endroit ; nous y

passâmes la nuit ; je vais vous montrer la place où furent attachées nos

montures, et la place où nous allumâmes du feu. » Aly conduisit les

Bideyât à ces deux endroits, et les Bideyât y trouvèrent la vérification

de ce qu’Aly leur avait annoncé. Ils le ramenèrent ensuite au sultan

Sâboûn, et lui racontèrent le résultat de leur course. Le sultan,

satisfait, leur demanda quelle distance ils avaient parcourue. « Pour

atteindre jusqu’à l’endroit où nous nous sommes arrêtés, il faut environ

quarante jours à marche de chameau et avec des esclaves ; mais à grande

marche, il n’y a que vingt-cinq jours. »

Le sultan ordonna de préparer immédiatement une caravane. Il fit publier

à Hédjeir et à Noumro que ceux qui voudraient aller en expédition

commerciale au Maghreb, jusqu’à Dirna[125] et Ben-Ghâzy, aient à se

disposer à se mettre en route avec la caravane. Ensuite il appela les

principaux des Bideyât. Il les chargea de conduire la caravane, sous

leur responsabilité, jusqu’au lieu où ils avaient rencontré Aly ; et Aly

fut chargé de la guider pour le reste du trajet.

Une caravane nombreuse se rassembla et partit..... Elle arriva

heureusement au Maghreb, et revint de même. L’année suivante, Sâboûn en

expédia une autre sous la conduite du chérif Ahmed-el-Fâcy (c’est-à-dire

de Fâs ou Fez), qui avait succédé à mon père dans les fonctions de

vizir. Ahmed-el-Fâcy était remarquable par son instruction, sa mémoire

et son érudition littéraire. Il était profond jurisconsulte, et versé

dans les traditions sacrées ; il savait par cœur, d’un bout à l’autre,

le _Mouatta_[126], ou Principes de jurisprudence, par l’imâm Mâlek.

Ahmed-el-Fâcy avait quelque teinture d’anatomie, et donnait même des

leçons sur cette science. J’ai assisté à une de ces leçons sur

l’anatomie de l’œil ; il s’en acquitta d’une manière remarquable. Ce

chérif avait reçu de Dieu de merveilleuses dispositions, mais il était

irascible et haineux. Aussi finit-il par aliéner de lui tous les

esprits, et il devint tellement odieux qu’on l’assassina. Je lui

consacrerai quelques lignes dans un des chapitres suivants, s’il plaît à

Dieu.

Depuis un temps immémorial les caravanes ouadayennes se dirigeaient sur

le Fezzân pour le commerce des esclaves, et en rapportaient diverses

marchandises. Toutefois, Sâboûn fut au comble de la joie de la

reconnaissance que les Bideyât venaient de faire d’une nouvelle route

pour les voyages au Maghreb. Mécontent d’El-Mountacer, sultan du Fezzân,

il voyait avec plaisir s’ouvrir cette nouvelle route. Voici le motif de

ce mécontentement du prince ouadayen.

Lorsque mon père partit pour Tripoli avec des _marchandises_ au compte

de Sâboûn, il faillit être mis à mort par ordre d’El-Mountacer, qui

gouvernait alors le Fezzân. Le sultan du Ouadây, informé de cette

conduite d’El-Mountacer, en fut indigné ; et sans la distance

considérable qui sépare le Ouadây du Fezzân, sans les déserts arides et

sans eau qu’il lui eût fallu traverser, il aurait déclaré la guerre à

El-Mountacer. Aussi, après la reconnaissance du chemin de Djâlau, il vit

avec joie la possibilité de pouvoir, à son gré, diriger ses caravanes

jusqu’en Barbarie directement. Je vais raconter en quelques lignes la

circonstance qui indisposa si fortement El-Mountacer contre mon père.

Quand mon père eut résolu de quitter le Ouadây et de se rendre à Tunis,

il parla de son projet à Sâboûn, et le pria de lui permettre de partir.

Le sultan alors demanda à mon père : « Après le Fezzân, quel pays

trouve-t-on ? — La régence de Tripoli. — Le prix des esclaves doit être

là plus élevé qu’au Fezzân ; et les marchandises, à Tripoli, doivent

être à meilleur marché. — Sans doute. — Te conviendrait-il que

j’envoyasse avec toi un de mes fidèles serviteurs, un homme qui m’est

dévoué et qui emmènerait des esclaves que tu vendrais à Tripoli pour mon

compte ? Du prix de la vente tu m’acheterais telles et telles

marchandises. — Très-volontiers, prince. » Alors le sultan désigna un de

ses affidés intimes, auquel il confia environ trois cents esclaves. Il

lui enjoignit de se soumettre à discrétion à mon père, et de ne recevoir

d’autres ordres que ses ordres.

On arriva au Fezzân. Le pays était gouverné par le sultan Mohammed-el-

Mountacer. Celui-ci vit avec joie l’arrivée de la caravane, car la plus

grande partie des revenus du sultan, au Fezzân, se compose des droits

qu’il prélève sur les trafics que font les caravanes. Les marchands qui

accompagnaient celle de mon père, vendirent leurs esclaves à Mourzouk

(Marzik), capitale du Fezzân et siége du sultan. Mais mon père et le

chargé d’affaires de Sâboûn ne voulurent rien vendre.

El-Mountacer, informé de cette circonstance, appela mon père : « C’est

toi, lui dit-il, qui as déterminé Sâboûn à envoyer des esclaves à

Tripoli au lieu de les faire vendre ici. — Ce n’est point moi qui ai

conseillé Sâboûn à cet égard. Il a su que les esclaves avaient plus de

valeur à Tripoli qu’à Mourzouk, et c’est pour cela qu’il expédie cette

caravane dans la régence de Tripoli, sous la responsabilité d’un de ses

serviteurs. — Ce n’était point là l’habitude de Sâboûn ; et ces

indications viennent de toi. »

El-Mountacer prononça ces paroles avec colère, et si Dieu ne lui eut

retenu la langue, El-Mountacer ordonnait l’arrestation de mon père. Mon

père sortit tout ému ; il craignait que ce cupide sultan ne le fît tuer

pour s’approprier les esclaves.

Sur le soir, Osmân, vizir d’El-Mountacer, vint trouver mon père et lui

dit : « Tu peux arranger ton affaire en offrant un cadeau au sultan.

C’est le seul moyen, je crois, de l’apaiser, de détourner de toi l’orage

qui te menace ; car il médite contre toi quelque mauvais projet. » Mon

père suivit le conseil d’Osmân. Il choisit six de ses plus belles

esclaves et les fit présenter en don à El-Mountacer. Celui-ci d’abord

les refusa ; puis, à la sollicitation d’Osmân, il les accepta, et

l’affaire se termina ainsi. Mais il restait encore quelque ressentiment

dans le cœur d’El-Mountacer.

Mon père, délivré de ses craintes, allait se mettre en route, lorsque le

sultan l’appela, lui disant d’emmener avec lui le chargé d’affaires de

Sâboûn, avec toute la pacotille d’esclaves. « Dieu me préserve de

l’emmener ! répondit mon père. Qu’ai-je à faire avec lui ? Il a des

ordres particuliers de Sâboûn, dont il est le serviteur. Moi, je suis

étranger à cet individu ; rien ne me lie à lui. » El-Mountacer insista.

Mon père jura que le Ouadayen ne l’accompagnerait pas, et il partit seul

pour Tripoli, laissant son homme au Fezzân. Mais ils se retrouvèrent à

Tripoli à quelques jours d’intervalle.

Youcef, pacha de la régence, instruit de la conduite d’El-Mountacer, et

de la manière dont ce sultan rançonnait les caravanes et cherchait à les

empêcher de se porter jusqu’à Tripoli, résolut de l’en punir. Le Fezzân

est une dépendance des États tripolitains, et El-Mountacer avait reçu le

gouvernement de cette province des mains de Youcef même. Après le fait

dont nous venons de parler, le mécontentement du pacha fut tel, qu’il

jura la perte d’El-Mountacer. Celui-ci fut en effet violemment

dépossédé, et ensuite remplacé par Mohammed-el-Moukkény[127].

Revenons à Sâboûn. Une fois que le chemin d’Audjalah fut reconnu et

ouvert, le sultan ouadayen achemina ses expéditions commerciales de ce

côté. D’autres furent dirigées sur l’Égypte, et de là à Djâlau, puis à

Ben-Ghâzy ; car, par la voie d’Égypte, le trajet pour arriver à Ben-

Ghâzy est plus court que par la voie de Tripoli. Sâboûn sut que ses

caravanes avaient facilement traversé l’Égypte, et que cette contrée

était gouvernée par un prince juste et renommé. Le prince ouadayen

envoya alors des présents et une lettre au pacha d’Égypte ; il lui

demandait bonne et fraternelle amitié. Ibrahim-Pacha, le fils du vice-

roi, et généralissime, envoya à son tour des présents à Sâboûn, et les

fit accompagner par deux personnes de sa suite, avec un câoûch ou chef

de dix cawâs. Une lettre d’Ibrahim annonçait à Sâboûn que Mohammed-Aly

lui accordait volontiers son amitié. Les Zaghâouah du Dârfour apprirent

que la caravane égyptienne allait passer assez près d’eux, et qu’elle

n’était pas en force suffisante pour se bien défendre. Ils se

disposèrent à la piller, et la pillèrent en effet.

Le câoûch échappa aux Zaghâouah et alla remettre la lettre au sultan

Sâboûn. Le prince ouadayen le traita honorablement, lui et ceux qui

étaient avec lui. Ensuite Sâboûn, après lui avoir fait des présents, le

congédia, avec une caravane pour escorte. Cette caravane fut encore

attaquée par les Zaghâouah à la hauteur du Dârfour. Ils tuèrent le

câoûch, ainsi que tous les passagers qui firent résistance, et

emmenèrent le reste avec les chameaux chargés. Sâboûn, informé de ce

fait, envoya un corps de troupes punir les pillards ; et un grand nombre

de Zaghâouah perdirent la vie.

Mohammed-Aly et Ibrahim-Pacha ne tardèrent pas à savoir aussi que la

caravane égyptienne avait été détruite. Pour venger cet outrage,

Mohammed-Aly arma des troupes et en confia le commandement à Mohammed-

Bey, le Defterdâr, avec ordre de s’emparer d’abord du Kordofâl. Le

Defterdâr partit, résolu de châtier Mohammed-Fadhl de la trahison et de

l’audace de ses Zaghâouah.

Le bruit se répandit parmi les Fôriens qu’une armée égyptienne marchait

directement sur le Dârfour. La terreur fut extrême. Le Defterdâr se

dirigea sur le Kordofâl ; le sultan qui y gouvernait alors, envoya à la

rencontre des Égyptiens un appelé Moucellem, esclave parvenu. Moucellem

fut tué dans un combat. Les Égyptiens furent bien vite maîtres du

Kordofâl et de ses dépendances, et aujourd’hui, en 1259 de l’hégire, il

est encore sous l’obéissance du souverain de l’Égypte.

Le sultan Sâboûn, après son expédition contre les Zaghâouah, appareilla

une nombreuse caravane pour le Maghreb. Le chérif Ahmed-El-Fâcy partit

avec elle, emportant des richesses considérables. Elle eut ordre de

prendre sa route par Audjalah. Une forte escorte de soldats la protégea

dans sa marche jusque par delà la hauteur du Dâr-el-Zaghâouah, et même

des stations des Bideyât. De là la caravane s’enfonça dans le désert.

Elle s’égara. Les provisions d’eau s’épuisèrent, et l’on en fut au point

qu’une gorgée d’eau potable se vendit 70 talaris (plus de 350 francs).

On fut obligé d’égorger un bon nombre de chameaux qui allaient périr ;

on exprimait l’eau des matières trouvées dans leurs entrailles, puis on

l’exposait à l’air pour la laisser rafraîchir, et une ration de cette

eau s’achetait jusqu’à 7 talaris (plus de 35 francs) ; c’est du moins ce

que m’a raconté le marabout[128] Omar, de Misrâta, ainsi que ses

compagnons de voyage. Je cite ce fait d’après eux. Une foule d’esclaves

et beaucoup d’autres individus de la caravane moururent de soif ;

plusieurs autres faillirent succomber.

Le chérif El-Fâcy avait d’abondantes provisions d’eau. Ses compagnons de

route lui en demandèrent, seulement pour ne pas périr de soif. Il

refusa. « Je suis, dit-il, chef d’une famille nombreuse ; cette eau est

mon salut et celui des miens. J’ai de jeunes enfants ; je dois me

conserver pour eux. S’ils meurent par ma faute, c’est moi qui, au jour

du jugement, devrai en rendre compte à Dieu. Je ne veux pas être

l’artisan de leur malheur. — Vends-nous de l’eau, lui dit-on, au prix

que tu voudras, et prends de nous, par écrit, des obligations que nous

t’acquitterons à notre arrivée. » Le chérif fut inflexible.

Cependant les souffrances de la soif devinrent de plus en plus vives ;

la caravane ne voyait plus aucun moyen de salut. On vint en masse

s’adresser de nouveau au chérif. « Tu vas, lui dirent les voyageurs,

nous donner de l’eau, ou bien nous en prendrons de vive force ; décide-

toi sur-le-champ. Il n’est pas juste, même aux yeux de Dieu, que tu aies

ici de l’eau en surabondance et que nous mourions de soif. » Le chérif

persista dans son refus. Alors, irritée et indignée de tant

d’opiniâtreté, la caravane se précipita dans les tentes d’El-Fâcy, et

l’eau fut enlevée de force et ensuite distribuée. Il ne lui en fut

laissé qu’une quote-part égale à celle des autres voyageurs. Par suite

de cette violence, tous les esclaves du chérif périrent de soif.

Dieu vint en aide à la malheureuse caravane. Elle arriva à Djâlau. Là,

on loua des chameaux et on retourna à l’endroit où ceux de la caravane

étaient morts. On en rapporta la cargaison, les balles de gomme, les

dents d’éléphants, les plumes d’autruche, toutes les marchandises qu’on

avait abandonnées dans le désert. On les transporta à Ben-Ghâzy, où

elles furent vendues.

Le chérif Ahmed-el-Fâcy se rendit à Tripoli. Il consulta les ulémas sur

le fait de violence exercée sur lui dans la traversée ; il leur demanda

si la loi musulmane contenait quelque disposition sur laquelle ils

pourraient lui délivrer un _fatouah_, ou consultation juridique écrite

l’autorisant à se dédommager, sur ses compagnons de voyage, des pertes

qu’il avait faites. Les ulémas examinèrent le texte de la loi, et

répondirent que le détriment occasionné au chérif Ahmed par la mort de

ses esclaves devait être à la charge de ceux qui composaient la

caravane. Ahmed prit le _fatouah_ et ne parla à qui que ce fût de ses

intentions.

Voyage au Ouadây · 第 18 / 55 段