corps d’armée considérable, et ordonne qu’il soit conduit sur les
frontières nord-est du Ouadây. Là, les troupes devaient rester
stationnées dans leurs campements ; mais au premier bruit de l’arrivée
des Tâmiens, elles devaient être en armes et à cheval, la lance en arrêt
sur le flanc de l’ennemi, attentives à délivrer quiconque viendrait à
être fait prisonnier. Des ordres furent transmis en même temps à Djâb-
Allah, gouverneur de la province de l’Est, pour qu’il rassemblât de
suite ses chevaux et ses fantassins, et qu’il se tînt en armes, prêt à
tout événement. Dès que les Tâmiens se présenteraient, il devait tomber
sur eux de toute sa force et tuer sans quartier ce qu’il en
rencontrerait.
Sâboûn aussi s’occupa des préparatifs de son départ. Il arma de toutes
parts, rassembla ses troupes, et annonça l’entrée en campagne.
Au reçu de la lettre de Sâboûn, le sultan fôrien fut tout interdit. Il
affecta une violente colère contre Ahmed, roi de Tâmah. Il répondit à la
lettre de Sâboûn ; après les politesses d’usage entre sultans, il
disait :
« Ta lettre m’est parvenue. Je te le jure par Dieu, j’ai été aussi
vivement affecté que toi de tout ce qui s’est passé. J’avais écrit déjà
à ce perfide, ce fourbe, ce rebelle, de restituer immédiatement ce qu’il
avait pris. Je lui avais répété de ne plus se hasarder à faire de
pareilles incursions. Mais son penchant au mal l’emporte ; la passion du
pillage l’entraîne, et il ne respecte rien. J’espère qu’en frère et ami,
tu me croiras tout à fait étranger à la conduite de ce tâmien. Du reste,
s’il recommance, il sentira les conséquences de ses méfaits. Il
s’imagine, dans ses criminels projets, que sa demeure le protége
suffisamment, que sa montagne de Tâmah le sauvera. Mais je saurai, moi,
le châtier, et lui faire avaler la coupe de l’amertune ; je veux
t’épargner la peine d’aller le corriger, et je te rendrai ce qu’il a
volé à tes rayas. Aujourd’hui même j’enverrai un de mes rois, Ahmed-
Djourâb, porter au rebelle une lettre de ma part. Et si ce tâmien ne se
soumet pas à mes ordres, je lui ferai goûter ce que sa conduite mérite
de rigueurs. Salut. »
Mohammed-Fadhl appela Ahmed-Djourâb et le fit partir immédiatement, en
lui remettant pour Abd-Allah-Ahmed, roi du Tâmah, une lettre dont
personne ne connaissait le contenu. Fadhl donna à l’envoyé ouadayen
celle qui était destinée à Sâboûn, et congédia de suite cet envoyé.
Lorsque Sâboûn eut lu la réponse de Fadhl, il se demanda s’il
continuerait à se tenir en armes ou s’il dissoudrait son armée. Les
conseillers de ce prince, ceux par les avis desquels les affaires se
nouent et se dénouent, lui conseillèrent de rester sur le pied de
guerre. Mon père, qui était alors de retour du Barnau, et qui, de
nouveau, était en paix à l’ombre de la bienveillance du prince ouadayen,
et dans sa fonction primitive de vizir, partagea leur opinion.
Les espions de Mohammed-Fadhl s’empressèrent d’annoncer à leur maître
que Sâboûn était toujours prêt à pénétrer dans le Tâmah ; que si la
restitution de ce qui avait été enlevé ne s’opérait pas promptement, les
Ouadayens ouvriraient bientôt la campagne. Sâboûn, en effet, attendait
cette satisfaction. Mais un jour il apprend que le roi de Tâmah avait
violé les frontières du Ouadây, les avait franchies à la tête de troupes
nombreuses, mêlées de troupes fôriennes, et qu’une quantité considérable
de bétail avait été prise.
Aux premiers cris qui annoncèrent l’approche de l’ennemi, les troupes
ouadayennes qui étaient stationnées près des frontières, montèrent à
cheval et coururent contre les Tâmiens. L’affaire fut chaude. Les
Tâmiens étaient les plus nombreux ; ils tombèrent tout d’une masse sur
les Ouadayens, les rompirent et leur tuèrent un grand nombre d’hommes.
Djâb-Allah, aguîd de l’Est, informé de cette défaite, part aussitôt avec
ses troupes, fantassins et cavaliers, se précipite sur les Tâmiens, leur
coupe la retraite, enlève les prisonniers Ouadayens et leur tue un grand
nombre de soldats. Il prit plusieurs chefs militaires, dont quelques-uns
étaient de la suite d’Ahmed-Djourâb, envoyé par Mohammed-Fadhl au roi de
Tâmah. A la nouvelle de ces hostilités, Sâboûn donna l’ordre du départ,
et il se mit en marche à la tête d’une armée formidable. Il se dirigea
droit et à grandes journées, sur le Dâr-Tâmah, et en atteignit
promptement les frontières.
Il trouva un pays assez étendu, presque tout hérissé de montagnes et de
forêts serrées. Les Tâmiens, habitués à ces lieux âpres et difficiles,
les traversaient et s’y défendaient sans peine. Les Ouadayens,
accoutumés à leur pays découvert, n’avançaient dans le Tâmah qu’avec
lenteur. Les Tâmiens s’embusquaient dans les massifs d’arbres et
surprenaient les Ouadayens. Ils en tuèrent ainsi un nombre considérable.
Sâboûn reconnut ce qu’il avait à vaincre d’obstacles, et il proclama
l’ordre de couper tous les arbres. On se mit à l’œuvre, et près de trois
mois furent employés seulement à abattre les forêts et les masses
d’arbres. A mesure qu’on les coupait, on les amassait en piles et on les
brûlait. Sâboûn fit déblayer ainsi et débarrasser tous les lieux
inabordables ou difficiles, et laissa le mont Tâmah comme isolé. Il en
entreprit alors le siége et en fit le blocus.
Les Tâmiens faisaient de fréquentes sorties ; ou bien, postés çà et là
sur le sommet de leur mont, ils assaillaient les Ouadayens à coups de
pierres, et en abattaient un grand nombre. Les chefs des Tâmiens étaient
partout, animant sans cesse les assiégés. Chaque fois que les ennemis
tentaient un assaut et gravissaient de quelque côté de la montagne, on
roulait sur eux des quartiers de rochers, et on écrasait ainsi plusieurs
hommes à la fois.
Mon père avait suivi l’expédition ; il avait avec lui plusieurs
Mogrébins du Fezzân, de Tripoli, de Ben-Ghâzy. Voyant que les Ouadayens
s’épuisaient en efforts presque infructueux, il dit à sa petite troupe :
« Armez-vous de vos fusils, rejoignez l’armée ; et postez vous à
distance convenable de l’endroit d’où on lance et roule les pierres. Dès
que vous verrez un Tâmien roulant une pierre, tirez dessus, et continuez
ainsi jusqu’à ce que nos soldats puissent monter à l’assaut. » Cette
idée fut accueillie. La petite troupe mogrébine était de vingt-deux
hommes. Ils se postèrent au pied de la montagne, sous un grand arbre.
Ils élevèrent devant eux un petit mur, en manière de retranchement. Dès
qu’ils remarquaient sur la montagne un Tâmien qui saisissait une pierre,
pour la rouler ou la lancer, ou bien qui poussait ses compagnons à ce
genre de défense, ils tiraient sur lui. Ils tuèrent ainsi bon nombre
d’hommes. Bientôt les Tâmiens tournèrent leur attention sur le point
d’où partait le feu, et lancèrent de ce côté une grêle de pierres. La
plupart des Mogrébins furent frappés à la tête. Mon oncle Ahmed, chef de
cette petite troupe, et six autres seulement restèrent sans blessure.
Ils s’abritaient derrière le tronc de l’arbre, et de là tiraient l’un
après l’autre sur l’ennemi.
Les Tâmiens étonnés ne concevaient pas comment les balles allaient
jusqu’à atteindre le sommet de leur mont et les tuer de si loin. Nombre
d’entre eux succombèrent. Dès qu’ils distinguaient la fumée d’un fusil,
ils reculaient rapidement ou se couchaient à plat ventre. Mais les
Mogrébins les épiaient, tiraient sur le premier qui paraissait, et
l’abattaient. L’affaire continua ainsi jusque vers trois heures après
midi. Les Tâmiens cédèrent, et les Ouadayens montèrent à l’assaut.
Déjà, de bonne heure, un individu du pays était venu trouver Sâboûn, et
lui dire qu’il connaissait un chemin facilement praticable et conduisant
au sommet du Tâmah. Le sultan confia à cet homme un détachement de
soldats pour explorer le chemin ; mais Sâboûn recommanda à ses soldats
d’user de prudence et de la plus grande circonspection. Ils suivirent le
guide. Au moment où ils étaient près de déboucher sur le haut du mont,
les autres troupes, du côté des Mogrébins, y paraissaient. Le carnage
des Tâmiens fut effroyable ; Dieu seul sait combien d’entre eux furent
égorgés.
Le mont Tâmah est de médiocre hauteur, mais il est d’un abord difficile.
Il n’a que des sentiers étroits et rocailleux, excepté le chemin par
lequel le guide transfuge conduisit les Ouadayens. Le mont proprement
dit a une étendue assez considérable ; il a des cours d’eau et des
sources jaillissantes, des bouquets de forêts touffues et serrées. Sa
largeur est d’environ deux lieues sur autant de longueur. Il porte un
bon nombre de villages. Sur ce mont est la résidence du roi.
Les Ouadayens pénétrèrent dans cette demeure ; elle était déserte et
vide. Le roi s’était enfui ; on ignorait quelle direction il avait
choisie. A cette nouvelle, Sâboûn poussa une exclamation de dépit ; il
parut désolé d’avoir manqué sa proie.
Les Ouadayens emmenèrent et firent descendre de la montagne une foule de
femmes, d’enfants, de bœufs, et beaucoup de menu bétail. Sâboûn ordonna
de détruire la demeure du roi, de brûler tout ce qu’il y avait
d’habitations sur le mont, de briser tout ce qu’on trouverait
d’ustensiles, jusqu’aux vases les plus communs, de couper tous les
arbres, de ne rien laisser dont les Tâmiens pussent tirer usage ou
profit. Pendant environ sept jours, l’armée ouadayenne travailla à
mettre le feu partout, à briser ce que le feu épargnait, à piller les
grains. La montagne resta nue, déserte ; il ne s’y trouvait plus âme qui
vive.
Ensuite Sâboûn détacha de tous côtés, dans le pays, plusieurs corps de
troupes qui, après quelques jours d’excursions, revinrent avec
d’immenses troupeaux, et portant les têtes des morts sur la pointe des
lances. Ces courses dévastatrices se répétèrent ainsi pendant trois mois
entiers. Dans leurs battues, les Ouadayens tuaient, enlevaient des
prisonniers, brûlaient les habitations, ravageaient et ruinaient tout,
pillaient ce qu’ils trouvaient à leur gré ; en telle sorte que le Dâr
entier ne fut plus qu’un monceau de décombres. Sâboûn victorieux retira
ses troupes et rentra au Ouadây.
Il fallut des fatigues et des efforts inouïs à l’armée ouadayenne, pour
venir à bout des Tâmiens. Nulle population du Soudan n’a plus de ruse,
de malice et de résolution que les habitants du Tâmah. Pas un Tâmien
peut-être ne succomba sans qu’il en eût coûté la vie à deux ou trois
Ouadayens. Un Tâmien était-il gravement blessé, il restait sur place,
étendu comme mort ; et s’il apercevait un Ouadayen s’avancer pour le
dépouiller, il l’attendait, immobile, le laissait approcher jusque sur
lui, le frappait d’un coup de couteau et le tuait. Nombre de blessés à
l’agonie éventrèrent ainsi des Ouadayens. Si les troupes de Sâboûn
n’avaient pas été de beaucoup plus nombreuses que celles des Tâmiens,
elles n’auraient jamais réussi à s’emparer du pays.
A la nouvelle du départ de Sâboûn pour le Dâr-Tâmah, Mohammed-Fadhl,
persuadé que les Ouadayens ne pourraient triompher des obstacles et des
difficultés qui rendent la montagne inabordable, avait ordonné tous les
préparatifs nécessaires pour une grande expédition ; il s’était mis en
mesure d’entrer en campagne au premier moment favorable. Des courriers
qui sans cesse allaient et venaient, le tenaient au courant des
événements. Il apprenait avec joie les pertes et les revers des
Ouadayens ; son but était, après la déroute des assaillants, de pousser
une expédition sur le Ouadây, et de profiter de l’affaiblissement des
forces militaires de Sâboûn pour envahir les États de ce prince et le
rendre vassal du Dârfour. Pour motiver ses armements et leur donner une
apparence de raison, il allégua comme prétexte, dans les commencements
de la guerre, l’intention qu’il avait eue de faire recouvrer aux
Ouadayens ce que le roi de Tâmah leur avait pris. Plus tard, il écrivait
à Sâboûn : « Tu n’as pas eu la patience d’attendre ; tu t’es arrogé des
droits de vengeance qui m’appartiennent contre des gens qui sont mes
sujets ; tu leur as porté la guerre, et voilà qu’en retour de cette
violation des principes de la justice, en retour de ce procédé peu
loyal, tu vas échouer dans ton entreprise ! »
Lorsque Fadhl apprit les succès des Ouadayens, et qu’il vit ses projets
de conquêtes déçus et renversés, il tomba dans une tristesse profonde.
Bientôt des troupes de fuyards accoururent à lui coup sur coup, en lui
criant : « Prince, à notre secours ! Sâboûn a massacré nos frères,
enlevé nos familles, nos enfants et nos femmes, pillé nos biens, ruiné
nos demeures, coupé nos arbres et fait de notre pays un champ de
désolation, une contrée qui semble depuis longtemps inhabitée. Comme dit
un poëte :
« Il n’y a plus âme humaine entre Hadjoûn et Safa[123] ; il n’y a plus
de veillées pour les causeries du soir. »
Fadhl, tout bouleversé, s’agita, s’emporta : « Quoi ! s’écria-t-il,
Sâboûn méprise ainsi toutes les convenances ; il traite mes sujets à son
caprice et à sa guise ! » Et à l’instant Fadhl ordonna de rassembler les
troupes et de se disposer au départ. Mais ses courtisans, par leurs
remontrances, le décidèrent à renoncer à son dessein. « L’expédition des
Ouadayens, lui dirent-ils, a eu des motifs légitimes. Sâboûn t’a
présenté ses plaintes et tu ne l’as pas écouté. Laissons-le accomplir sa
vengeance, et ne nous engageons dans une lutte contre lui que s’il
pénétrait sur notre territoire et que si nous avions à défendre nos
familles, nos femmes et notre pays. » Fadhl se laissa persuader.
Lors de ces événements j’étais au Dârfour comme je l’ai déjà dit, et mon
père venait de m’écrire d’aller le rejoindre au Ouadây. J’étais sur le
point de me mettre en route, lorsque Fadhl me fit arrêter et garder à
vue. Je demeurai ainsi jusqu’à la fin de l’expédition du Tâmah ; ce ne
fut qu’après que les Ouadayens furent rentrés au Ouadây qu’il me fut
permis de quitter le Dârfour. J’ai raconté ce fait précédemment.
Sâboûn fut informé du mécontentement que Fadhl avait témoigné à la
nouvelle des succès des Ouadayens et des malheurs du Tâmah. Sâboûn
reconnut alors clairement que tout ce que Fadhl lui avait écrit d’abord
n’était que mensonge et duplicité, et il résolut de pousser plus loin
encore le châtiment des Tâmiens. Il attendit qu’ils fussent revenus sur
leur montagne, que le roi eût réparé sa demeure primitive, que les
habitants eussent rebâti leurs habitations et y fussent rentrés, que les
terres fussent de nouveau ensemencées, les récoltes sur le point d’être
recueillies, les grains près d’être moissonnés ; et alors il mit en
campagne quatre de ses gâïd vizirs, chacun avec un corps de dix mille
hommes au moins, infanterie et cavalerie. Il leur recommanda de détruire
les récoltes du Tâmah, de couper ce qui y restait d’arbres, de brûler
les habitations, de tout piller, de faire prisonniers ce qu’ils
pourraient atteindre d’enfants et de femmes, de tuer tous ceux qu’ils
trouveraient les armes à la main, d’être sans cesse et partout en alerte
et aux aguets ; il ordonna aux chefs de ne marcher que de nuit, de ne
laisser pressentir à qui que ce fût le but de l’expédition, de poster
les quatre divisions de l’armée aux quatre coins du Tâmah, et de ruiner
ainsi plus à l’aise tout le pays.
Les gâïd devaient communiquer entre eux constamment par le moyen
d’estafettes qui les informeraient sans cesse des opérations de chacun
des quatre corps de troupes.
L’armée, arrivée au Tâmah, pilla, dévasta les campagnes, brûla les
villages, se répandit partout, et fit une foule de prisonniers. Les
Tâmiens attaquèrent l’ennemi avec fureur. Les Ouadayens se défendirent
vigoureusement, vendirent cher leur vie, et, après des efforts
extraordinaires, triomphèrent des Tâmiens ; ils les taillèrent en
pièces, emmenèrent captifs tout ce qu’ils purent rencontrer de femmes et
d’enfants, et ravagèrent les campagnes. Ils retournèrent au Ouadây avec
d’immenses troupeaux.
Tant de désastres épuisèrent le Dâr-Tâmah et le réduisirent à la
dernière misère. Il fallait tirer des vivres du Dârfour ; la pénurie fut
telle qu’une foule de Tâmiens abandonnèrent leur pays. Dans les
villages, il restait à peine le dixième du nombre primitif des
habitants.
Le roi du Tâmah fit parvenir ses doléances à Mohammed-Fadhl ; celui-ci
lui envoya immédiatement des grains, des bœufs et du menu bétail,
recommandant de distribuer ces secours entre les habitants, et de
travailler à réparer les désastres de la guerre. Ensuite le sultan
Fôrien écrivit à Sâboûn :
« Après avoir offert mes hommages à Ta Grandeur, voici ce que je désire
te faire savoir : le roi du Tâmah a reçu la récompense de sa conduite
injuste ; il a été puni de sa coupable audace. Maintenant il est entré
dans la voie de Dieu ; il se repent de s’être écarté des voies de la
justice, et il promet de ne plus la violer. Je te prie donc d’oublier
ses méfaits et de renoncer à poursuivre ta vengeance. »
Sâboûn répondit à Fadhl :
« J’ai reçu la lettre amicale par laquelle tu me demandes de ne plus
m’occuper du traître et perfide Tâmien. Mais j’ai juré, et je ne veux
pas être parjure, de châtier encore ce roi, afin de lui bien apprendre
qu’il y a dans mes États des hommes qui savent payer les outrages par de
terribles représailles. Le bien pour le bien, et qui le fait le premier
est le plus méritant ; mal pour mal, et qui commence est le plus
coupable. Bénédiction de Dieu sur le poëte qui a dit[124] :
« Mort pour mort, chameau pour chameau ; que celui qui repousse soit
repoussé comme l’excrément est chassé du corps. »
« Eh quoi ! tu n’ignorais certainement pas que ce Tâmien était ton
vassal, ton serviteur. Pourquoi n’as-tu pas eu la force de le retenir
dans l’obéissance, lorsque je t’ai écrit, lorsque maintes fois je me
suis plaint à toi et en particulier et au su de tout le monde ? Ne m’as-
tu pas dit qu’il refusait d’obtempérer à tes sublimes ordres, qu’il
foulait aux pieds tous ses devoirs, qu’il affectait d’ignorer la
conduite qu’il devait tenir ? Comment viens-tu aujourd’hui me demander
grâce et merci pour lui ? N’est-il pas de ces hommes méprisables dont le
poëte a dit ?
« Si tu fais du bien à l’homme qui le mérite, tu gagneras son cœur ;
si tu fais du bien au méchant, tu le rends plus dangereux encore. »
« Je le jure par le noble sang de mes pères, par la gloire de mes aïeux,
j’irai apprendre encore à ce Tâmien ce qu’il vaut, afin qu’il sache
désormais se maintenir dans les bornes du devoir. J’espère que tu ne
m’en voudras pas pour cela. Salut. »
Cette lettre souleva la colère et l’indignation de Mohammed-Fadhl. Il
consulta ses courtisans sur la conduite qu’il avait à suivre. Les avis
furent partagés. Les uns proposèrent la guerre pour rappeler Sâboûn à la
raison. Les autres conseillèrent de rester en paix, et estimèrent qu’il
fallait laisser le sultan ouadayen s’arranger avec le roi du Tâmah.
Fadhl informa toutefois ce roi de la correspondance qu’il venait d’avoir
avec Sâboûn.
Peu de temps après, une armée ouadayenne, forte d’environ cinquante
mille hommes, fantassins et cavaliers, se mit encore en marche pour le
Tâmah. Ces troupes pénétrèrent dans le Dâr par différents points,
s’emparèrent de ce qu’elles rencontrèrent de troupeaux, de femmes,
d’enfants, et tuèrent un nombre considérable de Tâmiens. Parmi les
troupeaux capturés, furent ceux du roi lui-même. Ses esclaves aussi
tombèrent entre les mains de l’ennemi. Alors l’alarme se répandit de
toutes parts. Abd-Allah-Ahmed, informé de ce qui se passait, sortit avec
son armée pour aller présenter la bataille aux Ouadayens. Mais un des
gâïd de Sâboûn, à la tête d’environ sept mille cavaliers, arrivait par
derrière la montagne par le chemin praticable qui avait été reconnu dans
la première invasion. Par hasard, le roi Abd-Allah-Ahmed descendait par
un autre point, conduisant ses troupes à la rencontre des Ouadayens. Le
gâïd gravit le mont avec sa cavalerie, prit ce qu’il y trouva de femmes,
d’enfants, de troupeaux, et ne descendit qu’après avoir mis le feu aux
habitations et avoir tout ravagé et pillé.
Cependant le roi tâmien avait rejoint l’ennemi et lui avait présenté la
bataille. Les Ouadayens s’étaient hâtés de diriger sur le Ouadây, avec
une escorte suffisante, les prisonniers, les esclaves et les troupeaux
qu’ils avaient capturés... On se disposa au combat. Le roi de Tâmah
donna d’abord avec toutes ses forces, cavaliers et fantassins. Ce
premier choc fut épouvantable. On était au fort de la mêlée, quand on
vint annoncer au roi qu’on pillait, saccageait et brûlait tout sur le
mont Tâmah. Frappé de cette nouvelle, il se détacha aussitôt avec une
partie de ses troupes et marcha contre les pillards. Il ne les rencontra
pas ; ils s’étaient retirés par un autre chemin. Quant aux forces
tâmiennes restées en face de l’ennemi, l’absence du roi entraîna leur
défaite, et elles laissèrent une foule de morts sur la place. Les
vainqueurs poursuivirent les fuyards, en tuèrent un grand nombre et
s’emparèrent de leurs dépouilles. Dans cette extrémité, Abd-Allah-Ahmed
résolut d’affronter tous les dangers ; il se mit à la poursuite des
Ouadayens ; il les atteignit sur la frontière du Ouadây, là où était le
rendez-vous des troupes, pour de là rentrer dans leur pays. Le roi
craignit que s’il allait les attaquer, l’aguîd de l’Est n’en fût
informé, ne se hâtât de lui couper la retraite, et ne l’exposât au
danger d’être pris ou tué. Abd-Allah retourna donc sur ses pas, sans
autre résultat que la fatigue d’une poursuite infructueuse. Revenu au
mont Tâmah, il n’y vit que ruine et dévastation. C’était comme le lieu
désert dont j’ai parlé dans ce vers :
« Il n’y avait plus demeure habitable ni demeure habitée ; et ma chère
Hind n’avait seulement pas laissé trace de ses pas sur cette terre
ravagée. »
A cet aspect, Abd-Allah demeura consterné. Il convoqua ses conseillers.
« Décidons promptement, leur dit-il, quel parti il convient de prendre.
Nous avons ouvert sous nos pieds un abîme de maux, en soulevant contre
nous l’indignation de Sâboûn. Le sultan fôrien nous a abandonnés au
milieu des périls ; il n’a rien tenté pour notre salut. »
L’avis général fut de demander la paix, à la condition d’un tribut
annuel déterminé, et d’une renonciation, de la part du prince ouadayen,
à toute incursion ultérieure sur le Tâmah. Abd-Allah écrivit donc à
Sâboûn une lettre, dans laquelle, après un préambule de soumission,
après avoir baisé les pieds du souverain du Ouadây, il lui dit :
« Ton humble serviteur avoue ses torts et t’en témoigne son repentir ;
car il sait que les cœurs généreux pardonnent. Je consens à être esclave
de ta Sublime Porte, et j’attends que tu me fixes le tribut que je dois
te payer chaque année, afin que tu me laisses désormais en sécurité dans
ma famille et dans mes biens, comme tu y laisses les autres rois des
populations qui obéissent à tes lois et sont debout aux portes de ta
demeure. Mais j’espère de ta bonté, de toi mon maître, que tu ne seras
pas exigeant dans les conditions que tu m’imposeras, et que tu ne nous
précipiteras pas dans des embarras d’où nous ne pourrions sortir, car
notre situation est changée, nos richesses sont épuisées, nous sommes
réduits à la détresse, et le Tâmah est devenu une solitude. Je mets ma
confiance dans ta grandeur d’âme, ta bienveillance, ta générosité, dans
ce que tu as de noblesse et d’élévation. Je compte que mon envoyé me
rapportera une réponse qui nous promette paix et sûreté, et nous
garantisse que nous n’aurons plus à craindre les ravages de la guerre et
les malheurs qui l’accompagnent. Salut. »
Sâboûn accueillit favorablement la demande du roi tâmien, et lui
répondit :
« J’ai reçu ta lettre et j’en ai pris connaissance. Qui vient à nous
avec le repentir, trouve toujours grâce ; qui vient s’excuser, nous
l’excusons. Je fixe le tribut annuel du Dâr-Tâmah à cent chevaux et
mille esclaves. De plus, tu laisseras libres les chemins, en retirant
les Tâmiens qui inquiètent les voyageurs allant du Ouadây au Tâmah et
aux environs. Tu me seras soumis à discrétion. Je souscris à tes désirs,
suivant ce vers d’un poëte :
« Accueille toujours les excuses de qui vient à toi s’excuser, qu’il
soit sincère ou qu’il soit menteur. »
Adieu. »
Le roi du Tâmah écrivit de nouveau à Sâboûn :