Les vizirs entrèrent dans le complot, car toute leur affection était

pour Tchigama, toute leur haine pour le sultan qu’on leur avait imposé.

Ils travaillèrent à irriter les plus remuants des soldats contre les

Ouadayens. Partout où les uns et les autres se rencontraient, ils en

venaient aux insultes, aux querelles. Les Ouadayens ripostaient avec

colère. De violentes altercations s’élevèrent, et se terminèrent souvent

par les armes. Le sultan ne savait plus à quel parti s’arrêter, car les

Bâguirmiens et les Ouadayens, chacun pour leur compte, se prétendaient

outragés. Les Bâguirmiens alléguaient que les Ouadayens les traitaient

comme des esclaves, comme des hommes vaincus par Sâboûn, et à ce titre

les accablaient de vexations. Les Ouadayens reprochaient aux Bâguirmiens

de les insulter sans cesse, eux et leur sultan, sans motif et sans

raison : « Ils semblent, disaient-ils, nous mépriser parce que nous

sommes ici en petit nombre ; ils nous regardent comme des étrangers sans

appui et sans ressources. Mais si nous ne craignions les reproches de

Sâboûn, si nous ne respections pas ses ordres, nous ne laisserions pas

un seul de vos soldats en vie. »

Les vizirs du sultan bâguirmien le tirèrent d’embarras et d’incertitude.

« Dans quel but, lui dirent-ils, gardes-tu ici ces Ouadayens ? Est-ce

par crainte de Tchigama ou du fetcha ? Mais nous avons assez de soldats

pour déjouer toute entreprise de leur part contre toi. Ces étrangers ne

sont ici que pour notre tourment et notre ruine. » A ces considérations

les vizirs ajoutaient les idées que leur avaient insinuées les partisans

de Tchigama. Enfin, le sultan bâguirmien se décida à ordonner le départ

des Ouadayens. Il écrivit une lettre à Sâboûn, où, après avoir rendu

hommage à la souveraineté de ce prince, il lui annonçait que l’armée

bâguirmienne, désormais assez nombreuse, était entièrement soumise et

dévouée. « Je sais bien, ajoutait-il, que dans ta généreuse prévoyance

tu as voulu qu’on me laissât une garde ouadayenne suffisante pour

imposer aux rebelles et aux mécontents. Mais aujourd’hui nous sommes en

sécurité, à l’abri de tout danger, grâce à ta protection suprême et aux

troupes que nous avons rassemblées. Nous avons donc jugé à propos de

renvoyer les soldats de Ta Grandeur, tous en bon état. De plus, entre

eux et les nôtres, ont eu lieu des collisions désagréables pour nous, et

nous n’avons pu bien discerner qui avait tort. »

Il remit ensuite au gâïd ouadayen, des présents pour Sâboûn, ordonna

tous les préparatifs convenables et fixa le jour du départ. L’armée

ouadayenne quitta donc le Bâguirmeh et rentra au Ouadây. Sâboûn, surpris

de ce retour imprévu, demanda au gâïd quelles étaient les causes qui

avaient motivé l’évacuation du birny. Le gâïd raconta tout ce qui

s’était passé, et il remit à Sâboûn la lettre qu’il apportait du

Bâguirmeh. Sâboûn, en la lisant, reconnut la ruse ourdie par les vizirs

pour perdre leur sultan. Il fit venir immédiatement quatre de ses

premiers gâïd ou officiers, savoir : l’aguîd Adjmayn, l’aguîd Magas,

Mouça, l’aguîd ou gouverneur des Arabes Zébédeh, le turguenak Mohammed,

et leur annonça de se préparer, dans le plus bref délai, à une nouvelle

expédition pour le Bâguirmeh, sous les ordres d’Adjmayn. « Cette fois,

dit-il, je veux que vous poursuiviez Tchigama en quelque endroit qu’il

puisse être ; et lorsque vous l’aurez entre les mains, amenez-le moi. Il

me le faut, ainsi que le fetcha. »

Quinze jours d’un travail actif suffirent pour les préparatifs, et

l’armée partit. Elle marcha à grandes journées, et arriva en peu de

temps au Bâguirmeh.

Le fetcha et Tchigama étaient en possession du birny. Le sultan,

abandonné par ses troupes, qui, jusqu’au dernier soldat, s’étaient

rangées du parti de Tchigama et du fetcha, avait été tué. Les Ouadayens,

informés de ces nouvelles, se dirigèrent en toute hâte sur la capitale

ou birny. Ils y entrèrent sans coup férir ; ils trouvèrent la place

libre ; Tchigama et le fetcha s’étaient enfuis.

Adjmayn se chargea de poursuivre Tchigama ; Mouça fut chargé de se

mettre à la piste du fetcha, mais avec recommandation expresse de ne

revenir qu’en l’amenant prisonnier. Le turguenak Mohammed reçut le

commandement du birny et des circonscriptions adjacentes. Magas campa en

observation hors de la ville, afin de pouvoir faire face à toute attaque

imprévue ; en cas de besoin, il était à portée d’être promptement

secouru par le turguenak.

Adjmayn marche à grandes journées. Il reconnaît Tchigama et ses troupes

sur les frontières du Kânum ; il manœuvre pendant la nuit ; au jour il

paraît en vue de l’ennemi. Adjmayn l’attaque sur tous les points à la

fois ; on se bat avec fureur. Tchigama, à cheval, s’élance au milieu de

la mêlée. Le chef ouadayen l’aperçoit, se précipite à sa rencontre et se

trouve face à face avec lui. Ils luttent ensemble pendant longtemps ;

mais le cheval de Tchigama bronche et s’abat..... Tchigama est

prisonnier. Ses troupes alors se mettent en déroute ; les Ouadayens les

poursuivent de près, tuent les uns, dépouillent les autres et les font

prisonniers : qui se sauva dans cette journée ne dut son salut qu’à une

fuite rapide.

Adjmayn retourna au birny. Peu de jours après, Mouça y arriva aussi avec

un butin considérable. Il avait pris les enfants du fetcha et presque

tous ses soldats. Le fetcha s’était enfui tout seul.

J’ai appris de Mouça lui-même les détails de cette dernière rencontre.

Mouça était frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn, imâm de Sâboûn. C’est ce même

Mouça qui, la nuit de l’assaut donné par Sâboûn à la demeure du sultan à

Ouârah, ouvrit la porte de fer et se signala si bien par son courage.

Voici comment il m’a raconté son expédition contre le fetcha :

« Quand je me dirigeais du côté du Katakau, à la poursuite du fetcha,

j’appris qu’il s’était réfugié, comme la première fois, au birny de

Logon, et avait demandé protection et assistance au sultan Sâleh. Sâleh

le congédia : « Sors de mon pays, lui dit-il, ou je te fais saisir et

livrer à tes ennemis. » Le fetcha quitta Logon et alla implorer le

secours des différents rois du Katakau ; mais aucun d’eux ne voulut lui

donner asile. » « Si tu étais venu, lui dirent-ils, te réfugier ici tout

d’abord, nous t’aurions accueilli. Retourne chez celui qui t’a reçu la

première fois ; qu’il te reçoive encore une seconde fois. » Déconcerté,

le fetcha se retire du côté du Mandarah. C’est alors que nous le

rencontrâmes, lui, ses enfants, ses bagages et sa suite. « Bravo !

m’écriai-je, voici mon homme. » Je range aussitôt mes soldats en

bataille. Le fetcha range aussi les siens. Les deux troupes s’attaquent,

s’entre-choquent. Je fonds sur le centre ennemi ; j’espérais y

rencontrer le fetcha ; je fus trompé dans mon espoir. « Peut-être, dis-

je, est-il à l’aile droite. » J’y cours ; il n’y était pas. « Il sera à

l’aile gauche, » dis-je alors. Je m’y précipite ; je ne l’y trouve pas

non plus. J’étais ainsi à la recherche de mon ennemi, lorsque sa troupe

se débanda. Nous la poursuivons, tuant à tort et à travers, faisant

force prisonniers. Je ne pus saisir la trace du fetcha ; mais j’enlevai

toute sa suite, ses femmes, ses enfants. Il se sauva seul avec quelques

serviteurs. »

Adjmayn craignant que Tchigama ne s’échappât, le prit sous sa garde. Il

partit bientôt avec ses troupes pour le Ouadây, emmenant son prisonnier.

Le turguenak Mohammed fut laissé au birny. Adjmayn marcha à grandes

journées, et arriva promptement à Ouârah. Sâboûn le reçut avec

bienveillance, et sortit même au-devant de lui.

Ensuite, entouré de toute la pompe des sultans, accompagné des grands du

royaume, des vizirs ornés de leurs insignes, et en présence de l’armée

rangée, le prince se fit amener Tchigama. Le malheureux prisonnier parut

la chaîne au cou et les fers aux pieds. Du plus loin que Sâboûn

l’aperçut, il ordonna qu’on enlevât les liens, le collier et les chaînes

de fer. Tchigama se présenta ainsi d’une manière plus honorable, plus

digne du fils d’un souverain. Il passa devant les lignes des soldats

disposés comme en ligne de bataille, dans un appareil imposant et dans

l’ordre le plus parfait. Tchigama regardait, admirait ce spectacle. Il

arrive devant le sultan, qui lui dit : « Quel a été le motif et le but

de ta conduite passée ? — Prince, que Dieu perpétue à jamais ta gloire !

tu sais que je suis l’aîné des fils de mon père. J’espérais depuis

longtemps être son héritier ; car mon père était avancé en âge ; de son

vivant il m’avait désigné pour son successeur ; j’en avais la promesse

formelle : comment pouvais-je voir tranquillement le sultanat passer

entre les mains de mes frères, tous jeunes, tous incapables de se

gouverner eux-mêmes, et à plus forte raison incapables de gouverner

l’État ? Je n’avais donc d’autre ligne de conduite qu’une résolution

énergique ; je devais faire tous mes efforts, employer toutes mes

ressources pour arriver au but que j’ambitionnais. Et toi, prince, tu ne

condamneras pas une telle conduite. — Mais pourquoi n’as-tu pas cherché

à détourner ton père du sentier du mal où il s’était engagé si

imprudemment ? — Que Dieu glorifie ton nom, prince ! Chez mon père, à

mesure que les années augmentaient, l’esprit diminuait et

s’affaiblissait. Une fois qu’il s’était arrêté à une détermination, nul

au monde n’était capable de la lui faire révoquer. Moi, son fils, si

j’eusse osé essayer de le détourner de ce qu’il jugeait bon et

nécessaire, c’eût été un moyen certain d’attirer sur moi sa colère et sa

haine ; car je ne fus jamais à ses yeux qu’un jeune enfant sans

expérience. « Comment, disait-il, recevrais-je les conseils de mon fils,

lui qui, encore hier, était aux vagissements de l’enfance, lui que j’ai

élevé de mes mains, que j’ai vu croître et grandir ? » La défiance le

tenait en garde contre moi. Certes, s’il eût jamais été disposé à

écouter des avis, il eût écouté ceux des ulémas. Combien de fois lui

ont-ils prodigué leurs sages paroles et ont-ils exagéré même leurs

remontrances ! mais toujours il fut sourd, insensible à leur voix. — Il

suffit. Mais où est ton frère, le dernier que tu as eu en ton pouvoir ?

— Il a été tué. — Par qui ? — Par les soldats, lorsqu’ils assaillirent

le birny. — Maintenant, quel sort penses-tu que je te réserve ? — Je

pense que tu me traiteras avec bonté ; car tu es généreux, brave,

éclairé, craignant Dieu et redoutant ses jugements. Aujourd’hui je suis

ton prisonnier, ton esclave, je suis à ta discrétion ; mais les rois

savent pardonner toutes les fois qu’ils le peuvent. — Si telle est ta

pensée, tu ne t’es pas trompé. Je te pardonne, et tu es sultan à la

place de ton père, mais à condition que tu me payeras le tribut annuel

que j’avais imposé à ton frère avant toi. — Prince, la vérité est salut,

le mensonge est malheur. Je suis désormais un de tes serviteurs, mais je

ne veux pas te donner une promesse que je ne saurais acquitter. Tu avais

imposé et fixé un tribut à mon frère, mais il n’en avait consenti la

redevance que par crainte ; s’il eût été libre de dire sa pensée, il

n’eût pas souscrit aux conditions que tu lui avais dictées. Tu le sais,

le Bâguirmeh a reçu une brèche profonde qui ne pourra être réparée

qu’après des années. Depuis trois ans la guerre le consume ; ses

habitants, ruinés, épuisés, vivent dans la crainte et l’inquiétude ; ce

qui de leurs biens avait échappé à la main de tes soldats victorieux est

devenu la proie des miens ; et ce qui a pu nous échapper a été dévoré

par d’autres. Le tribut que tu désires nous serait léger si le Bâguirmeh

avait recouvré son bien-être premier ; mais le trésor est vide, les

rayas sont dans la détresse ; je demande à ta générosité de nous traiter

avec bienveillance. Du reste, nous sommes tes esclaves, tes serviteurs,

et notre salut est en toi seul. »

Le sultan admirant la sagesse et la gravité persuasive de ces paroles,

réduisit le tribut à moitié, c’est-à-dire que ce qui était fixé

précédemment par mille fut fixé à cinq cents. Tchigama souscrivit à ces

conditions. Sâboûn le fit ensuite conduire au lieu de réception des

hôtes, et voulut qu’il fût traité avec tous les égards et les honneurs

dus à un sultan. Sâboûn permit aux officiers, aux vizirs, de rendre

visite au prince bâguirmien et de lui témoigner la plus grande

déférence ; puis il lui envoya des chevaux de prix, l’ameublement d’une

demeure convenable, et des jeunes filles choisies parmi ses propres

concubines ; en un mot, il le combla de bienfaits, et même il alla deux

ou trois fois le visiter comme un ami.

Tchigama demanda au sultan ouadayen la grâce du fetcha et de ses

enfants. Sâboûn l’accorda. Tchigama en fit informer le fetcha, et

l’engagea à se rendre au Ouadây. Le fetcha vint se présenter à Sâboûn,

qui, par considération pour Tchigama, le traita honorablement, le logea

aussi au lieu de réception des hôtes, et fournit généreusement à tous

ses besoins. Enfin le fetcha reprit le poste qu’il occupait auprès du

sultan Ahmed.

Après quelques jours, Tchigama demanda à Sâboûn la permission de

retourner au Bâguirmeh. Sâboûn acquiesça à cette demande, indiqua le

jour du départ, fixa le nombre des troupes qui devaient escorter le

nouveau sultan, et ordonna tous les préparatifs nécessaires en chevaux,

chameaux et tentes. On ajouta même, pour Tchigama en particulier, une

des grandes tentes du sultan, des chevaux parés de selles chamarrées

d’or, un magnifique parasol avec les quatre éventails en plumes

d’autruche[120] et les autres insignes du sultanat. Il fut prescrit aux

vizirs, aux grands de l’État, de former cortége à Tchigama et de

l’accompagner jusqu’à deux ou trois lieues de Ouârah. Le chef des

troupes assignées pour escorter Tchigama jusqu’au birny du Bâguirmeh,

fut mis sous les ordres de ce prince, auquel il devait obéir sans

réserve et sans restriction.

Au jour du départ, Sâboûn convoqua son divan ou conseil, et appela

ensuite Tchigama et le fetcha. Il donna à Tchigama un vêtement de prix,

un cachemire rouge et un magnifique sabre doré. Au fetcha, il donna un

vêtement de vizir, un sabre, et un cheval avec une selle dorée. Les deux

Bâguirmiens quittèrent Sâboûn, ravis de ses procédés, émerveillés de sa

bonté et de sa générosité. Les vizirs ouadayens, les hauts dignitaires

les accompagnèrent. Les trompettes sonnèrent, les tambourins retentirent

comme en un jour de fête et de cérémonie ; et même les femmes, que

cachent toujours les rideaux et les voiles du harem, sortirent pour

jouir de ce spectacle nouveau. Sâboûn, de sa demeure, voulut voir ce

brillant départ ; ce fut une cérémonie aussi solennelle que l’avait été

celle de l’avénement du prince ouadayen. Tchigama et son fetcha, en

quittant Ouârah, étaient entourés de tous les grands de l’État. Le

cortége ne rentra dans la ville qu’à une heure ou deux après le coucher

du soleil. Tchigama campa pour la nuit dans le lieu même où les vizirs

et les dignitaires ouadayens lui avaient fait leurs adieux. Le lendemain

il partit, voyagea par étapes régulières, et arriva tranquillement au

Bâguirmeh.

Le turguenak Mohammed, qui était au birny, vint à la rencontre du

nouveau sultan ; arrivé près du prince, le turguenak lui dit : « J’ai

reçu le commandement du birny au nom de mon maître Sâboûn, et je ne puis

le livrer que par son ordre. » Sâboûn avait remis à Tchigama un firman

de prise de possession ainsi conçu :

« De par Sa Hautesse le Sultan glorieux, le Prince illustre, révéré, le

noble Serviteur des deux Villes saintes[121], le Souverain confiant en

Celui qui entend tout et sait tout, le Sultan Mohammed-Abd-el-Kérym-

Sâboûn-l’Abbâcide, à tous ceux qui ces présentes verront, Émirs, Chefs

militaires, Soldats, Seigneurs et Grands de l’État, sans nulle

exception :

« Or, nous avons invoqué les lumières de Dieu, de Dieu qui ne manque

jamais à qui demande la grâce d’en haut pour se diriger. Éclairé ainsi,

nous avons élu sultan notre cher Mohammed-Tchigama, fils de feu le

sultan Ahmed, sultan du royaume du Bâguirmeh. Nous l’avons assis sur le

trône de son père, et lui avons laissé la main libre dans le

gouvernement de l’État. Nous lui avons recommandé d’être toujours juste

et équitable, conformément à la sainte loi du Seigneur fils d’Abd-

Menâf[122]. Nous lui avons imposé un tribut annuel qu’il nous payera au

profit de notre trésor ; nous en avons la promesse écrite de sa main.

Nous lui avons adjoint comme aide et conseil le fetcha Abd-Allah, avec

le titre de vizir, comme du vivant du sultan Ahmed. En foi de quoi est

émané de nous cet ordre sublime, à l’exécution entière duquel nul ne

doit s’opposer dans les deux États du Ouadây et du Bâguirmeh. Que l’on

se garde et que l’on se garde encore de lui résister en rien ! Dieu

veuille nous donner ses grâces, à moi, à lui, à tous les princes de

l’islamisme ! Salut à tous, miséricorde et bénédiction de Dieu ! »

Le turguenak Mohammed ayant donc demandé à Tchigama un ordre pour lui

livrer le birny, Tchigama présenta le firman précédent. Mohammed le lut

en présence de l’armée ; puis il alla embrasser Tchigama, le félicita,

et ils entrèrent ensemble au birny. La joie fut générale dans tout le

Bâguirmeh ; ce jour est cité depuis comme une époque mémorable.

Le turguenak évacua la ville, et alla camper à peu de distance avec ses

troupes et les troupes nouvellement arrivées. Après quelques jours, le

sultan Mohammed-Tchigama ordonna tous les préparatifs du départ. Il

remit aux Ouadayens, pour Sâboûn, des richesses considérables surtout en

troupeaux, et y ajouta le tribut qu’il était convenu de payer. Il fit

aussi des présents au turguenak, aux gâïd de l’armée, aux vizirs, à

chacun selon son rang, et ensuite il les congédia.

J’ai vu plus tard, au Ouadây, Tchigama, et j’ai vu le fetcha chez le

sultan Sâboûn. Tchigama était de haute taille, d’un embonpoint moyen,

d’un teint noir très-foncé ; sa barbe, assez épaisse, commençait à

grisonner ; ses yeux pétillants étincelaient comme deux flambeaux. Le

fetcha avait une constitution toute différente. Il était petit et

maigre, d’un teint bronzé sombre, de barbe rare, de physionomie sévère

et imposante. Il avait au plus haut point l’intelligence des affaires.

[Note 120 : _Voy._, pour ces éventails, le _Voyage au Dârfour_.]

[Note 121 : La Mekke et Médine.]

[Note 122 : _Voy._ note 22.]

=CHAPITRE VIII.=

Incursions des Tâmiens sur les terres du Ouadây. — Députation au sultan

du Dârfour. — Nouvelles incursions. — Envoi de troupes ouadayennes au

nord-est du Ouadây. — Défaite des Ouadayens. — Départ de Sâboûn avec

l’armée. — Entrée au Dâr-Tâmah. — État du terrain. — Siége du mont

Tâmah. — Résistance vigoureuse. — Les vingt-deux Mogrébins. — Assaut ;

massacre ; dévastation. — Courage des Tâmiens. — Désappointement du

sultan fôrien. — Troisième expédition. — Paix ; conditions de cette

paix. — Récriminations du sultan fôrien. — Délivrance des prisonniers

tâmiens.

Mon oncle Ahmed-Zarroûk m’a raconté que Sâboûn, après avoir pacifié le

Bâguirmeh et y avoir étouffé toutes les semences de discordes et de

troubles, resta quelque temps en repos, jouissant en sécurité du fruit

de ses guerres. Mais, un jour, se présente soudainement au palais une

troupe de Ouadayens blessés, ayant les vêtements déchirés, et poussant

de grands cris : « Prince, dirent-ils, on est tombé sur nous, nous

sommes victimes d’une injuste agression. — Qui vous a attaqués ? — Le

roi de Tâmah. Ses gens ont fondu à l’improviste sur notre pays. Ils ont

enlevé nos bestiaux et nos enfants. Nous nous sommes avancés pour

reprendre ce qui nous avait été ravi, et alors plusieurs des nôtres ont

été tués, d’autres faits prisonniers ; et nous, nous avons été traités

comme tu le vois. » Sâboûn, indigné, députa immédiatement au sultan du

Dârfour, Mohammed-Fadhl, des envoyés chargés de lui porter des présents,

et en même temps une lettre, dans laquelle, après les compliments

d’usage, il disait au prince fôrien :

« Ta Grandeur sait que depuis longues années nous sommes en bonne

intelligence, nous vivons en frères ; mes sujets et les tiens ne font

qu’un peuple d’amis ; nous n’avons tous qu’une seule et même pensée de

paix, qu’une même intention de bons procédés, et voilà que le roi de

Tâmah, Ahmed, un de tes tributaires, vient de franchir mes frontières.

Il a enlevé les troupeaux de mes sujets, il a tué plusieurs de mes

rayas, il en a fait d’autres prisonniers, d’autres ont été blessés. Si

je n’étais en paix avec toi, j’aurais traité le roi de Tâmah comme il le

mérite. Par égard pour toi, je ne l’ai pas fait. Je t’informe de sa

conduite, et je désire que Ta Grandeur enjoigne à ce roi de restituer

sur-le-champ les troupeaux qu’il a pris. Tu lui défendras sévèrement de

renouveler une pareille incursion. Si je n’eusse craint de te déplaire,

si je n’eusse eu à cœur d’user de déférence envers Ta Grandeur, j’eusse

envoyé de suite contre ce Tâmien quelqu’un qui l’eût rappelé à son

devoir et lui eût donné une leçon exemplaire. Salut. »

Quand Mohammed-Fadhl eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance,

il manifesta une violente colère ; il s’agita, se leva, puis se rassit ;

et il répétait : « La puissance et la force sont en Dieu seul ! et c’est

à lui que nous rendrons compte un jour. » Encore tout ému et troublé,

Fadhl écrivit cette réponse :

« Après les témoignages de respect et de vénération dus à Ta Grandeur,

après t’avoir exprimé combien nous te désirons de bonheur et de

prospérité, nous te dirons : Nous avons reçu ta lettre, et nous nous

sommes réjouis de ton état de bien-être ; mais nous avons été peinés de

la conduite de ce turbulent roi de Tâmah. Je lui mande immédiatement

l’ordre de rendre ce que ses soldats ont dérobé sur tes frontières ; je

lui parle en termes énergiques et sévères. J’espère que cet événement

n’altèrera en rien ton amitié pour moi. C’est à mon insu que ce chien de

Tâmien a fait ce qu’il a fait. Salut. »

Sâboûn n’aperçut dans cette réponse qu’une dissimulation profonde.

« Tout cela, dit-il, n’est que ruse et mensonge. Si, comme le prétend

cet ennemi de Dieu, l’incursion du roi de Tâmah eût eu lieu à l’insu de

Fadhl, Fadhl dans sa prétendue colère l’eût immédiatement dépouillé de

ses fonctions royales. Fadhl m’en impose effrontément. Mais

j’attendrai ; je veux voir quelles vont être les suites de ce premier

incident. »

Peu de temps après, lorsque Sâboûn était dans sa demeure, tout à coup un

grand bruit arrive jusqu’à lui ; des cris d’alarme retentissent ; il

regarde sur la place du _fâcher_, et la voit remplie d’une foule de

blessés, de gens dépouillés, qui lui criaient : « Le pillage, la guerre

nous ont ruinés. — Qui sont ces gens ? dit Sâboûn. Que leur est-il

arrivé ? — Ce sont, lui dit-on, des Maçâlyt qui se plaignent des

incursions du roi de Tâmah. » Sâboûn appelle cette foule auprès de lui ;

il questionne ; on lui apprend que les Tâmiens se sont précipités sur

les limites du Ouadây, ont enlevé des troupeaux, des enfants, ont tué

plusieurs de ceux qui leur ont résisté, en ont blessé un grand nombre.

« Nous venons, ajoutent les Maçâlyt, nous plaindre à toi, te demander

vengeance. »

Soudain Sâboûn, irrité, fait écrire à Mohammed-Fadhl :

« Je t’ai déjà informé, par ma précédente lettre, que le roi de Tâmah

fait des incursions sur mon pays, qu’il vole les troupeaux, tue ou

enlève prisonniers les habitants qu’il peut atteindre, et que, s’il

n’était de tes vassaux, je l’aurais déjà traité selon ses œuvres. Tu

m’as répondu que tu l’avais rappelé à son devoir en termes sévères, et

que tu lui avais enjoint de rendre à mes rayas ce qu’il leur avait pris.

Mais il me paraît que tu lui as écrit tout le contraire. Il n’a rien

rendu ; bien plus, il a de nouveau paru sur mon territoire, et à été

plus brutal encore que la première fois. Je te jure par le Dieu qui m’a

fait mon sabre tranchant et ma lance déchirante, que, si tu ne mets un

terme à ces actes honteux, si tu n’arrêtes ces lâches et honteuses

incursions, si tu n’obliges pas les Tâmiens à restituer ce qu’ils ont

volé et à rendre la liberté à ceux qu’ils ont emmenés prisonniers, je

saurai châtier leur roi de manière à ce qu’il s’en ressouvienne lui et

le siens. Voilà deux fois que je te préviens ; s’il reparaît une

troisième fois sur mes frontières, j’en conclurai qu’il est en rébellion

contre toi, et je me chargerai de le punir. Puisqu’il veut briser avec

moi, je briserai aussi avec lui. Salut. »

Voyage au Ouadây · 第 16 / 55 段