Sâboûn était à la porte du palais. Il avait recommandé à ses soldats,

s’ils rencontraient le sultan Ahmed, de le lui amener vivant. Sâboûn

attendit, mais il fut déçu dans son attente. Nul n’aperçut le sultan

vaincu. Enfin Sâboûn vit les Ouadayens sortir chargés de butin. Il leur

demanda où était le sultan Ahmed ; personne ne l’avait rencontré,

personne ne savait ce qu’il était devenu. Cette fâcheuse circonstance

contrista Sâboûn ; la fuite du sultan bâguirmien lui parut un sinistre

présage. Sâboûn craignait qu’Ahmed ne parvînt à rassembler de nouvelles

troupes, à rallumer ainsi la guerre et recommencer une lutte sérieuse.

Calculant ces conséquences inquiétantes, le prince ouadayen ordonna de

suite à quelques officiers de sa cavalerie d’aller à la découverte, de

chercher, d’explorer partout, et, s’ils découvraient le refuge d’Ahmed,

de ne revenir qu’après s’être emparés du fugitif. Puis Sâboûn sortit de

la ville et campa aux environs.

Constamment préoccupé de la fuite du sultan bâguirmien, Sâboûn ne savait

à quelle combinaison arrêter sa pensée. Les ulémas et les personnages

les plus distingués qui l’avaient suivi à l’armée, vinrent le féliciter

de ce que Dieu lui avait accordé la grâce de vaincre son ennemi, de

s’emparer de la ville et de triompher dans cette lutte sanglante. Ils le

trouvèrent soucieux et rêveur. Cet état d’inquiétude leur parut

surprenant et inexplicable. Un des visiteurs s’enhardit à prendre la

parole : « Prince, dit-il, aujourd’hui c’est jour de joie, de

félicitations pour Ta Grandeur, et cependant nous te voyons dans

l’anxiété, comme si quelque incident contraire avait trompé tes

espérances. — Comment ne serais-je pas inquiet ? ce que je désirais le

plus m’échappe. — Et qu’est-ce donc ? — J’ignore ce qu’est devenu le

sultan Ahmed, s’il est parmi les morts ou s’il a disparu avec les

fuyards. S’il est mort, c’est bien ; il a délivré le pays de sa personne

et est délivré aussi de toute crainte. S’il a fui, il reste comme une

calamité encore menaçante pour les autres, et comme un tourment pour

lui-même. — Prince, dit alors mon père, il est facile de vérifier si le

sultan Ahmed a survécu ou non au carnage : désigne quelques hommes sûrs

et dévoués, et charge-les de t’amener les femmes du sultan. Tu placeras

ces femmes dans une tente particulière ; ensuite tu ordonneras

d’apporter tous les cadavres qui sont dans le palais ; on les montrera

l’un après l’autre à ces femmes. Si elles aperçoivent le corps de leur

maître, elles le reconnaîtront ; si dans le nombre elles n’en

reconnaissent aucun, alors, prince, tes inquiétudes seront fondées. »

Cette idée ramena la sérénité dans l’esprit de Sâboûn. Il appela Adjmayn

et lui confia l’exécution du projet indiqué par mon père. Adjmayn

partit ; il revint peu après avec les femmes du sultan Ahmed. Les

soldats les avaient eues à discrétion, les avaient découvertes, violées,

dépouillées de leurs parures et même de leurs vêtements. Ces excès

avaient eu lieu sans l’assentiment et à l’insu de Sâboûn. Ce prince,

uniquement occupé du sultan Ahmed, ne pensait qu’à le retrouver et à

s’emparer de lui. Les soldats, voyant qu’aucun ordre n’avait été donné

pour empêcher le pillage du birny et en respecter les femmes, s’étaient

abandonnés à tous les désordres.

Ces malheureuses femmes arrivèrent au camp, dans le plus déplorable

état. Adjmayn les laissa d’abord à quelque distance, et vint informer le

sultan de ce qui leur était arrivé, et lui dire qu’elles étaient nues.

Sâboûn leur fit donner les vêtements les plus beaux que l’on put

trouver. Une fois qu’elles furent vêtues, on les introduisit dans le

camp et on les mit sous une grande tente élevée près de celle de Sâboûn.

On apporta les morts, on les présenta aux femmes l’un après l’autre.

Elles en virent ainsi un grand nombre sans articuler un mot, sans faire

le moindre geste ou le moindre mouvement. Mais quand elles aperçurent le

cadavre d’un homme âgé, débile, décharné, toutes poussèrent de grands

cris, se jetèrent sur lui, lui embrassèrent les pieds et les mains. On

pensa alors que ce devait être là le cadavre du sultan Ahmed, et on

demanda aux captives de qui était ce cadavre : « C’est lui ! c’est

lui ! » s’écrièrent-elles. Et on le porta à Sâboûn, qui le contempla un

instant, puis ordonna de l’enterrer. La joie et le calme rentrèrent dans

le cœur du sultan ouadayen, et en chassèrent les soucis.

Sâboûn fit venir ensuite la goumsou, et lui demanda quelles étaient,

parmi les femmes présentes au camp, la fille et la sœur du sultan Ahmed.

La goumsou les lui désigna, et il fut frappé de leur beauté. Puis il

demanda où étaient les trésors du sultan. La goumsou lui dit qu’ils

étaient précédemment dans le palais, mais que les troupes ouadayennes

les avaient pillés. En ce moment même, on accourut annoncer à Sâboûn que

des soldats venaient de découvrir, dans le birny ou palais, une chambre

carrée fermée par une porte en fer ; qu’après quelques efforts on avait

brisé cette porte, qu’on avait trouvé la chambre pleine de ryâl[116], et

que les soldats se battaient entre eux pour les prendre. Aussitôt Sâboûn

envoya un officier avec une troupe de quelques hommes, afin d’arrêter le

pillage et de réserver ces richesses pour le trésor de Ouârah. Le

pillage cessa immédiatement.

Peu après arrivèrent, de la ville, des ulémas, des personnages de haut

rang, des hommes de distinction. Ils se couvraient la tête de poussière,

déploraient les malheurs qui les accablaient, le pillage de leurs biens

et le viol de leurs femmes. Sâboûn, irrité de voir que ses soldats se

fussent abandonnés à ces excès, défendus expressément par la loi de

Dieu, fit publier de suite dans la ville, par un crieur, que quiconque

des Ouadayens entrerait dans une maison pour piller ou insulter les

femmes, serait puni avec la plus rigoureuse sévérité. En même temps, les

turguenak reçurent l’ordre de tenir leurs soldats en observation

continuelle dans la ville, de saisir tous ceux qu’ils trouveraient en

contravention, coupables de quelque méfait que ce fût, et de les lui

amener. Pour le moment, le désordre cessa.

Mon père, sur qui soient les nuages de la miséricorde et de la bonté

divine ! m’a raconté que le lendemain du jour où la ville tomba au

pouvoir des Ouadayens, Sâboûn le prit par la main et le conduisit avec

lui dans le palais du sultan Ahmed. « Nous allâmes, me dit mon père,

avec plusieurs des courtisans de Sâboûn à la chambre qu’on avait dit

être pleine de pièces d’argent. Nous vîmes une chambre dont le sol avait

une vingtaine de pieds carrés ; elle était remplie jusqu’au plafond de

sacs en cuir empilés et tous pleins de ryâl. La porte de ce lieu de

dépôt était revêtue de lames de fer. Nous estimâmes, à l’œil, qu’une

dizaine de sacs seulement avaient été pris. Sâboûn fit éventrer un de

ces sacs, et il en tomba des ryâl ou douros d’Espagne, connus des Arabes

sous le nom de _pièces à canon_ ou _abou-medfa_[117]. On les compta, et

le nombre en fut de quatre mille. Nous reconnûmes par là qu’il s’était

perdu, par la disparition de dix sacs, quarante mille douros (plus de

200,000 francs). Sâboûn fit enlever tous les sacs et ordonna de les

porter à son trésor. Nous vîmes d’autres chambres ou réserves d’habits

qui avaient été pillées, d’autres que Dieu avait dérobées à l’œil des

soldats, et où tout était demeuré intact. Sâboûn regretta beaucoup les

pertes énormes qu’avait occasionnées le pillage.

Le chérif Simyh, homme d’une famille distinguée et d’un esprit orné, me

raconta l’anecdote que voici. Simyh était de Noumro, petit bourg assez

près de Ouârah, et résidence habituelle des marchands étrangers qui se

fixent au Ouadây. Ce chérif me conta que lorsque des soldats ouadayens

découvrirent le trésor du birny, un d’eux remplit de ryâl un pan de son

vêtement, et alla trouver un marchand. « As-tu du tabac ? dit le

Ouadayen. — Oui, j’en ai. » Et le soldat versa devant le marchand ce

qu’il avait de ryâl dans son vêtement. « Prends cela, dit-il, et donne-

moi du tabac. » Le marchand prend les ryâl et donne à son homme environ

une livre de tabac avec un morceau de natron pesant à peu près une once.

(Au Ouadây et au Bâguirmeh, on a l’habitude de mêler au tabac un peu de

natron, de mettre le tout dans la bouche comme pour _chiquer_, et de le

rejeter quelque temps après.) Le soldat se retire tout joyeux, croyant

avoir joué un tour de maître au marchand auquel il venait de donner plus

de quatre cents ryâl. De ce moment, tous les marchands, à l’insu l’un de

l’autre, se mirent à la piste des ryâl, et chacun avait soin de bien

cacher ce qu’il en recueillait. Ils exploitèrent largement l’ignorance

des Ouadayens, qui ne connaissaient pas ces pièces d’argent ni leur

valeur[118].

On m’a certifié que les soldats, en voyant ces pièces, se demandaient

mutuellement : « Qu’est-ce que cela ? à quoi cela peut-il servir ? » Un

d’eux s’avisa de dire : « Attendez ! je vais en emporter et les

présenter à des marchands ; s’ils les reçoivent, nous reviendrons en

prendre ; sinon, nous laisserons tout cela. — Bien ! excellent avis ! »

Et notre homme, comme je l’ai dit, de remplir de ryâl le pan de son

habit et d’aller les jeter au premier marchand, en lui demandant en

retour du tabac. Le Ouadayen ayant pris le tabac, retourne auprès de ses

camarades et leur annonce que ces _choses-là_ ont cours parmi les

marchands. Alors les soldats s’emparent chacun d’un certain nombre de

ryâl. Du reste, il n’y a rien de surprenant dans ce fait ; les

Soudaniens, en général, ne connaissent pas de monnaies[119].

Sâboûn avait ordonné de cesser le pillage du birny du sultan Ahmed et de

respecter les propriétés des habitants de la ville. Néanmoins, les

soldats pillaient les demeures des grands, des gâïd, des officiers et

soldats bâguirmiens, à l’insu de Sâboûn. Personne n’osait lui en

parler ; on supposait qu’il y avait donné son assentiment. Les Ouadayens

firent ainsi un immense butin. Par suite, il s’éleva des querelles et

des rixes entre les Ouadayens et les habitants de la ville. Enfin des

plaintes furent portées à Sâboûn ; il publia aussitôt un nouvel ordre de

respecter toutes les propriétés indistinctement, et de ne rien piller.

Il apprit aussi que des marchands ouadayens avaient, en échange d’objets

de vil prix, acquis des richesses considérables ; il garda d’abord le

silence ; mais quand les désordres furent arrêtés et que la sécurité et

le calme furent rétablis, il enjoignit à tous les marchands de

comparaître devant lui. Ils arrivèrent, et le prince leur dit : « J’ai

su que vous avez ramassé toutes les richesses du sultan et des grands de

la ville ; que vous les avez obtenues en échange de marchandises sans

valeur. Je ne suis point jaloux de vos profits ; car vous n’êtes venus

du Ouadây avec nous que pour tâcher de faire quelque gain. Mais vous

n’ignorez pas que toutes ces richesses ne sont pas de même nature. Ce

que vous avez acheté en esclaves, en bœufs, en menu bétail, en habits,

en parures, tels que corail, bracelets, cela appartient à votre

commerce, et personne n’a le droit de vous en dépouiller ; mais ce qui

est en argent, tels que les ryâl, ce qui est matériel de guerre, tels

que sabres, lances, fusils, cottes de mailles, vêtements de bataille, ce

qui est ornements du sultan et des grands, tels que selles parées,

harnachements de luxe, cela est de mon ressort, c’est mon lot à moi.

Toutefois, je ne les prendrai qu’en vous remboursant le prix que ces

objets vous ont coûté. » Et il désigna pour ses commissaires dans cette

affaire, plusieurs individus de sa suite, dont il connaissait la bonne

foi et la conscience ; il les chargea d’accompagner les marchands,

d’aller examiner ce qui avait été échangé ou vendu par les soldats, et

d’apporter au camp les objets dont il venait d’être question, et qui

avaient été pris sur les Bâguirmiens. Sâboûn recommanda expressément à

ses gens d’être attentifs à ce que tout s’exécutât avec la plus

scrupuleuse justice. Ce fut l’affaire de quelques heures seulement. Les

commissaires de Sâboûn revinrent avec une quantité incroyable d’objets,

d’armes, etc. On avait fouillé chez les marchands, remué leurs

marchandises dans les maisons et dans les tentes, enlevé tout ce que le

sultan avait indiqué ; aucun marchand ne put rien soustraire. Le tout

fut consigné à Sâboûn, et, par ses ordres, déposé dans son trésor et

dans ses réserves. La collecte fut considérable. Sâboûn paya les

marchands comme il le leur avait promis, et ils se retirèrent sans mot

dire.

Par suite du pillage, la valeur des esclaves descendit au plus bas prix.

Ainsi, la plus belle esclave ne se vendait pas plus de trois ryâl, et

encore ne trouvait-on pas d’acheteurs. Un esclave de six empans ne

valait qu’un ryâl. Le nombre des esclaves devenus ainsi la proie des

soldats et la possession des marchands ouadayens qui suivirent l’armée,

était immense. Le sultan permit aux marchands ou de partir immédiatement

avec leurs esclaves, ou bien de les expédier en avant. Il permit

également aux vizirs, aux chefs de l’armée et aux soldats, d’expédier

aussi les leurs à l’avance. Plusieurs gâïd, avec leurs troupes

respectives, furent désignés comme escorte pour le voyage. De plus,

chaque marchand fut laissé libre de diriger ses esclaves du côté qui lui

conviendrait, ou au Ouadây, ou au Barnau, ou au Mandarah, ou au Katakau.

Les marchands partirent, suivant différentes routes, et sur toutes les

directions qu’ils prirent Sâboûn envoya des troupes pour garantir la

sûreté des chemins, car on avait à craindre les attaques partielles de

troupes bâguirmiennes disséminées sur différents points.

Quelques jours avant le départ, la foule s’était rassemblée dans le

camp ; et telle fut alors l’exubérance de la multitude, en soldats,

marchands et esclaves, qu’une grave maladie se déclara subitement. Alors

Sâboûn transporta son camp dans d’autres lieux plus sains, et prévint

ainsi le développement du mal.

Le sultan ouadayen dispersa sur divers points du pays, des détachements

de cavalerie, chargés de poursuivre ce qu’ils rencontreraient de troupes

bâguirmiennes et de s’en emparer. Il envoya aussi plusieurs de ses gâïd

faire main-basse sur les biens des principaux chefs des Bâguirmiens qui

avaient leurs propriétés dans les villages des environs de la ville. En

même temps, il fit annoncer par un héraut aux habitants du birny ou

capitale, que tout objet ayant appartenu aux gâïd bâguirmiens ou au

sultan Ahmed devait être apporté au camp ; sinon, le détenteur ou

dépositaire, ou recéleur, une fois reconnu, serait châtié

rigoureusement. Par suite de cet ordre, on apporta au sultan des valeurs

considérables. Sâboûn les distribua d’une main large et généreuse ; il

en fit des présents aux ulémas et aux chérifs qui l’avaient accompagné,

et aux pauvres qui, selon l’habitude, avaient suivi l’armée.

[Note 114 : _Voy._ note 18.]

[Note 115 : Les esclaves forment toujours le corps d’armée qui est en

avant, et sont tous à pied.]

[Note 116 : _Voy._ note 19.]

[Note 117 : _Voy._ note 20.]

[Note 118 : Le commerce au Ouadây se fait par échange, ou à prix

d’esclaves ; l’or et l’argent y sont peu en usage.]

[Note 119 : _Voy._ note 21.]

=CHAPITRE VII.=

Les débris de l’armée ennemie se rassemblent sur les frontières du

Mandarah. — Sâboûn y envoie des troupes. — Sultan de Logon. — Le père du

cheykh va au Barnau. — Il est dépouillé. — Sâboûn établit sultan un fils

du sultan bâghirmien, et il retourne au Ouadây. — Réaction. — Rentrée

des Ouadayens au Bâguirmeh. — Nouveau sultan fils d’Ahmed. — Renvoi des

Ouadayens. — Conspiration. — Troisième expédition. — Prise de Tchigama ;

il est amené au Ouadây. — Il est fait sultan. — Son départ. — Firman. —

Il entre en possession du sultanat. — Son portrait et celui de son

fetcha.

On apprit bientôt que le fetcha infestait les chemins du côté du Barnau.

Il tenait les plaines des frontières du Mandarah et du Bâguirmeh, près

du fleuve Châry. Sâboûn envoya un corps de troupes à la recherche du

fetcha. Mais celui-ci, informé par ses espions de l’approche des

Ouadayens, décampa dans la nuit et se réfugia à Logon (petite ville de

trois ou quatre mille habitants).

Le sultan du Katakau, appelé Sâleh, homme remarquable par ses qualités,

était à Logon, son birny. Il accueillit le fetcha et lui donna asile.

Les troupes ouadayennes arrivèrent, sur la fin de la nuit dans laquelle

le fetcha était parti, au lieu où il avait eu son camp. Là, elles surent

que le bâguirmien s’était retiré à Logon, et elles s’en retournèrent

sans avoir rien fait.

Après que ces troupes furent rentrées dans leur camp, mon père demanda à

Sâboûn la permission d’aller au Barnau. Le sultan le lui permit, et lui

fit, pour son départ, de riches présents en argent, en coraux et en

esclaves. De plus, il lui donna pour escorte un détachement de soldats,

qui devaient le protéger dans la route et le conduire jusqu’en lieu de

sûreté. L’escorte l’accompagna jusqu’au delà du territoire Bâguirmien et

revint sur ses pas.

Mon père avait avec lui ses esclaves et sa femme. Tout à coup il

aperçut, de loin, des cavaliers se dirigeant sur lui. Ces hommes lui

prirent presque tout ce qu’il avait ; mais ils lui laissèrent sa femme.

Nul n’osa porter la main sur lui et lui faire personnellement le moindre

mal. Tous savaient qu’il était beau-frère de Sâboûn ; et ils se dirent :

« Si nous le tuons, certainement Sâboûn le vengera. Quant à ce que nous

lui avons pris, c’est une perte à laquelle le sultan ne fera pas grande

attention. » Mon père avait avec lui deux esclaves mâles qu’il avait

élevés. On voulut les lui prendre aussi ; mais il déclara qu’ils étaient

libres, et on les lui laissa. Ces cavaliers étaient des soldats du

fetcha.

Mon père expédia à Sâboûn un des deux esclaves, avec une lettre où il

lui disait : « Des cavaliers du fetcha se sont jetés sur moi, m’ont

dépouillé et m’ont volé tout ce que j’ai reçu de ta générosité. »

Immédiatement Sâboûn fait partir un corps de troupes assez nombreux, et

ordonne au chef qui les commande de sommer le fetcha de rendre au chérif

Omar tout ce qui lui a été enlevé, sinon les troupes marcheront droit

sur Logon. Les Ouadayens se dirigèrent en effet du côté de Logon. Leur

chef ou gâïd transmit à l’avance au sultan Sâleh les volontés de Sâboûn.

Alors Sâleh dit au fetcha : « Si tu veux rester ici, dans ma province,

il faut que tu restitues au chérif Omar tout ce que tes soldats lui ont

pris, sinon sors de Logon et du Katakau. Je ne veux pas que Sâboûn

vienne ici, les armes à la main, me forcer de te livrer à lui ; je ne

suis pas assez puissant pour lui résister. » Le fetcha réunit tout ce

que ses cavaliers avaient enlevé à mon père et le lui envoya au birny du

Barnau.

Enfin, Sâboûn voyant que son séjour au Bâguirmeh se prolongeait sans

utilité, songea à rentrer au Ouadây. Il choisit un des fils du sultan

Ahmed, dont j’ai oublié le nom, et l’établit sultan, mais à la charge de

payer chaque année, au Ouadây, une redevance de mille esclaves, mille

chevaux, mille chameaux, mille vêtements de l’espèce appelée _godâny_,

ou de l’espèce appelée _teikau_. Ces conventions acceptées, Sâboûn

organisa lui-même, pour le nouveau prince, une armée de bâguirmiens,

distribua les emplois, nomma les dignitaires de l’État, les vizirs, et

fixa pour le sultan une garde particulière.

Ensuite Sâboûn partit. Dans sa route, il s’arrêta et passa la nuit à

l’endroit où il avait fait lier un de ses officiers au pied d’un arbre.

Le lendemain matin, il se fit amener cet officier et lui dit : « Sache

que Dieu a fait mentir tes prévisions, qu’il m’a accordé la victoire sur

mes ennemis. » Et Sâboûn ordonna de mettre immédiatement à mort ce

malheureux. Puis on se remit en marche. A peine Sâboûn était-il hors du

Bâguirmeh, que Tchigama, qui s’était enfui du côté du Kânum, reparut. Il

s’était mis en mouvement dès qu’il avait appris le départ de Sâboûn, et

en peu de temps il arriva au birny du Bâguirmeh. Le fetcha vint l’y

rejoindre. Tchigama s’empara du jeune sultan son frère, le jeta en

prison et l’y laissa mourir de faim.

Sâboûn ne tarda pas à être informé de cette réaction. Indigné, il

expédia de suite Adjmayn à la tête d’un corps d’armée, qu’il fit suivre

d’un autre. Il enjoignit formellement à Adjmayn de ne revenir que

lorsqu’il aurait entre les mains Tchigama et le fetcha. Sâboûn avait

emmené au Ouadây les autres fils du sultan Ahmed. Le plus âgé d’entre

eux accompagna l’expédition ; Adjmayn devait le constituer sultan du

Bâguirmeh.

L’armée hâta son départ ; elle fit force de marche, et eut bientôt

franchi la frontière du Bâguirmeh. A la nouvelle de l’approche des

Ouadayens, Tchigama et le fetcha s’enfuirent et abandonnèrent le birny.

Adjmayn y arrive et détache aussitôt la plus grande partie de ses

troupes à leur poursuite. Elles les atteignent, les attaquent avec

vigueur ; le fetcha et Tchigama sont mis en déroute, séparés l’un de

l’autre, et chacun d’eux s’enfuit de son côté. Les Ouadayens

s’emparèrent d’un grand nombre de chevaux, de prisonniers, et revinrent

avec un butin considérable.

Adjmayn, conformément aux ordres de Sâboûn, établit sultan le jeune

prince qu’il avait amené. Pendant les sept ou huit mois qu’Adjmayn

demeura encore au Bâguirmeh, il envoya constamment, et en abondance, à

Sâboûn, des esclaves, des chevaux, des vêtements, sans compter ce que le

nouveau sultan avait à payer comme redevance.

Enfin Adjmayn demanda à Sâboûn s’il devait rester encore au Bâguirmeh ou

rentrer au Ouadây. Sâboûn le rappela ; mais il lui recommanda de laisser

au birny des troupes ouadayennes en nombre suffisant pour soutenir et

défendre le nouveau sultan contre toute tentative hostile, ou de

Tchigama, ou du fetcha, ou de tout autre. Pour l’exécution de ces

ordres, Adjmayn choisit environ quatre mille de ses plus braves

cavaliers et les affecta à la garde du sultan, auquel ils devaient être

soumis d’une manière absolue. D’ailleurs, le nouveau prince s’était déjà

organisé une armée de bâguirmiens ; tout paraissait calme et pacifié.

Adjmayn partit avec le reste de ses troupes et regagna tranquillement le

Ouadây, emportant un butin immense.

Bientôt après, Tchigama songea à tenter une seconde fois de s’emparer du

birny à force ouverte. Alors ses principaux partisans lui dirent :

« Adjmayn a laissé au birny quatre mille hommes de ses meilleurs

cavaliers. Pour que nous puissions pénétrer dans la ville, il nous faut

leur passer sur le corps. Ils résisteront vigoureusement, et nous n’en

viendrons à bout qu’en sacrifiant au moins un égal nombre de nos

soldats. — Mais alors quel est votre avis ? — Nous pensons que le plus à

propos serait d’engager nos amis du birny à soulever peu à peu les plus

turbulents et les plus audacieux des soldats bâguirmiens contre les

Ouadayens, à susciter des querelles, à en venir même aux voies de fait,

et à multiplier sans cesse leurs réclamations auprès du sultan. Comme,

d’autre part, les Ouadayens ne souffriront pas que les Bâguirmiens

prennent sur eux la haute main, ils obséderont le sultan de leurs

récriminations : « Nous ne sommes pas restés ici avec toi, lui diront-

ils, pour être humiliés et insultés. Nous prétendons être respectés. Les

soldats bâguirmiens sont perpétuellement en hostilité contre nous. Ou tu

les maintiendras dans les bornes du devoir, ou nous leur répondrons par

la violence. » Alors les vizirs du sultan lui diront à leur tour, et

d’après ce dont nous conviendrons entre eux et nous : « Aujourd’hui nous

sommes en force et en nombre. Dans le principe nous avions besoin des

Ouadayens, nous étions trop faibles ; maintenant nous pouvons nous

passer d’eux, et même leur séjour ici ne peut désormais que nuire et

être un sujet incessant de désordre. Et puis, ils sont naturellement

cruels, brutaux, et ils peuvent à tout moment tomber sur nos soldats et

provoquer des rixes sanglantes. Nos soldats aussi ne supporteront pas la

brutalité des Ouadayens. Il naîtra nécessairement, de tout cela, des

collisions ; du sang coulera de part et d’autre ; le massacre des

Ouadayens déterminerait une nouvelle invasion à titre de vengeance, et

ce serait la ruine définitive de notre pays. Sans nul doute, Sâboûn

expédierait une troisième armée contre nous, il abattrait notre

puissance et en arracherait jusqu’aux dernières racines. » Si l’affaire

tourne comme nous l’espérons, et que les Ouadayens regagnent le Ouadây,

nous nous rendrons facilement maîtres du birny et nous agirons alors

comme il nous plaira. — Le plan me paraît bon, répond Tchigama ; je

l’adopte. » Et le jour même on écrivit aux vizirs du sultan.

Voyage au Ouadây · 第 15 / 55 段