Adjmayn était du nombre des huissiers de la demeure ou _palais_ du
sultan. Sâboûn le nomme aguîd ou chef des Djéâtenah. Cette fonction est
un poste honoré, et celui qui en est revêtu a sous ses ordres plus de
deux mille cavaliers et de deux mille fantassins, il porte le titre
spécial d’aguîd El-Djéâtenah. Les Arabes Djéâtenah sont une tribu
nombreuse de bédouins, possédant d’immenses troupeaux de bœufs et vivant
dans l’aisance. Ils rappellent les Arabes Rézeigât du Dârfour ; mais il
y a cette différence que, chez les Rézeigât, le gâïd ou chef ne peut
rien prendre de leurs meilleurs troupeaux, même à titre d’impôt, si ce
n’est du consentement des propriétaires, et qu’au Ouadây l’aguîd des
Djéâtenah a un droit discrétionnaire pour prélever l’impôt en nature sur
les troupeaux. De plus, le gâïd des Rézeigât n’est qu’une sorte de
délégué temporaire du sultan fôrien, chargé d’aller recueillir l’impôt
et obligé d’abandonner presque tout à son souverain. Au contraire,
l’aguîd des Djéâtenah, au Ouadây, commande en réalité dans la tribu, et
garde de l’impôt une portion égale à celle qu’il remet au sultan. Car sa
nourriture, son entretien, l’entretien de ses cavaliers et de toutes les
troupes qu’il a sous ses ordres, sont payés par la tribu et entrent dans
la somme des contributions qu’elle doit acquitter.
Sâboûn nomma ensuite un autre de ses esclaves, appelé Djâb-Allah,
gouverneur de la province du _Sabâh_ ou de l’Est : c’est ce qui
correspond en Égypte au gouverneur de la province du _Charkyeh_. Chez
les Fôriens cette fonction est celle du _macdoûm_ ou préposé d’une
province ; mais au Dârfour il n’y a pas de macdoûm de l’Est ; toute la
partie orientale n’est occupée que par des Arabes bédouins distribués en
nombreuses peuplades, dont chacune a un chef spécial. Lorsqu’on envoie à
ces Bédouins un percepteur général, il a aussi le nom de _macdoûm_ ou
émissaire.
Sâboûn remplaça également les gâïd des esclaves et les autres chefs qui
venaient d’être mis à mort ; ensuite il fit enterrer les cadavres. Puis
s’adressant à ses vizirs, à tous les officiers, et surtout à ceux qu’il
venait d’élire : « Quiconque de vous, leur dit-il, fuira du combat, quel
que soit le danger, n’aura d’autre chose à attendre de moi que la
mort. » Ils consentirent à tout, et acceptèrent humblement la parole du
sultan comme loi inflexible. Durant toute la guerre, nul ne sortit des
limites rigoureuses de conduite qui leur avaient été tracées par ce peu
de mots ; car aux yeux des Ouadayens l’obéissance au sultan est aussi
sacrée que l’obéissance à Dieu et au Prophète. S’y soustraire pour le
fait le plus mince, est réputé œuvre impie. Honorer, révérer le
souverain, est aussi obligatoire que les plus importantes pratiques
religieuses. Les Ouadayens négligent souvent leurs devoirs de piété,
mais jamais ils ne manquent à ce qu’ils croient devoir à leur sultan.
C’est par suite de ces idées de soumission et de vénération absolue, que
jamais une affaire, un procès, une querelle, ne se discute ou ne se
débat au tribunal du câdi, ou d’un autre magistrat, sans qu’on ne
prélude par réciter le fâthah ou chapitre d’introduction du Coran, faire
des vœux pour le sultan et par demander à Dieu de le rendre victorieux
de ses ennemis et de le préserver de tout dommage et malheur. Voici, à
propos de ces habitudes de vénération extrême pour le souverain, un fait
assez singulier qui eut lieu sous le règne de Mohammed-Gaûdeh, aïeul de
Sâboûn.
Une femme d’un des officiers du sultan étant sortie de chez elle, vit
passer Gaûdeh au milieu de son cortége et dans l’appareil des sultans.
L’âge avait blanchi la barbe du prince. Le soir, revenue chez elle,
cette femme, en causant avec son mari, lui dit qu’elle avait rencontré
le cortége impérial et qu’elle avait vu le sultan. Entre autres paroles,
elle dit : « Le cortége était beau, le sultan était beau ; seulement il
est malheureux que sa barbe commence à blanchir des deux côtés de la
face. Que Dieu prolonge les jours de notre maître ! » Soudain le mari se
jette sur sa femme et la frappe violemment en lui adressant ces mots :
« Ah ! tu oses dire que la barbe commence à blanchir aux deux côtés de
la face de notre sultan, tu oses débiter de telles sottises ! Si on
t’entendait, on n’aurait plus pour lui tout le respect qui lui est dû ;
on dirait qu’il n’a plus la force de paraître en bataille. » Puis, après
avoir bien battu sa femme, notre homme la lia, la garrotta et la laissa
ainsi jusqu’au lendemain matin. Il alla alors se présenter au sultan,
lui conta l’aventure, et termina par ces mots : « Je l’ai laissée, cette
maudite femme, les mains liées ; maintenant, prince, ordonne : que veux-
tu que je fasse ? » Le sultan loua l’officier de ses bonnes intentions,
et lui fit cadeau d’un vêtement. Mais il voulut que la femme fût
délivrée de ses liens ; « car, dit-il à l’officier, elle est ta femme ;
seulement fais lui promettre de se garder désormais de pareilles
remarques. » Notre homme obéit.
La vénération des Ouadayens pour leurs souverains n’est point un fait
d’obéissance ni de soumission à la loi. Pour conserver ces habitudes,
cette sorte d’adoration dont il est l’objet, le sultan en témoigne sa
satisfaction ; il encourage ainsi les louanges hyperboliques et les
marques de respect qu’on lui donne à profusion. En outre, tous
s’observent les uns les autres, s’espionnent mutuellement ; par là le
sultan est plus sûr de sa tranquillité, et cette sorte de surveillance
réciproque prévient toute tentative contre lui.
D’autre part, les Ouadayens sont intimement persuadés que celui qui
arrive à être sultan du Ouadây est aussitôt illuminé de Dieu, qu’il est
un Voyant, un saint, quand même il n’aurait donné, avant son élévation,
aucun signe de sainteté, et même eût-il vécu précédemment dans la
débauche et le vice. Cette croyance publique, au dire de plus d’un
individu, prit naissance à l’époque du sultan Mohammed-Aroûs. Ce prince
avait défendu que son nom fût prononcé par qui que ce fût, soit en sa
présence, soit au dehors. Afin de pouvoir connaître ceux qui
enfreindraient sa défense, il envoya et dispersa de tous côtés, comme
espions, des vieilles femmes, des enfants, des jeunes gens, qui,
aussitôt qu’ils avaient entendu quelqu’un prononcer le nom prohibé,
allaient dénoncer le coupable à Aroûs lui-même. Puis, le sultan appelait
devant lui l’individu. « Ne t’ai-je pas défendu, lui disait Aroûs, de
prononcer mon nom ? — Oui. — Et tu l’as prononcé à telle heure, et en
présence de tels et tels ; crois-tu donc que je ne connaisse pas tout ce
que tu dis et tout ce que tu fais ? » Et le coupable, interdit,
pâlissait, jurant de ne plus prononcer le nom du prince.
Un jour, un des officiers du palais, contrarié de la bizarre défense
d’Aroûs, se rendit sur une montagne vers le haut de laquelle était une
caverne. De peur d’être entendu de personne, il pénétra dans la caverne
pour prononcer le nom du sultan, et il dit, mais a voix basse : « Le
sultan Aroûs, le sultan Aroûs, le sultan Aroûs. » Il croyait bien
n’avoir été ouï de personne ; mais par une singulière fatalité, un des
espions du sultan l’avait vu gravir sur la montagne et l’avait suivi de
loin sans en être aperçu. L’espion s’était glissé dans la caverne, et
prêtant l’oreille, il avait entendu les mots « le sultan Aroûs » trois
fois répétés. Il était resté caché jusqu’à ce que notre homme fût
descendu ; ensuite il était allé se présenter au sultan, et lui avait
raconté le fait.
Le lendemain, Aroûs appelle l’officier et lui dit : « Ne t’ai-je pas
défendu, à toi comme aux autres, de prononcer mon nom ? — Il est vrai. —
Et pourquoi n’obéis-tu pas ? pourquoi prononces-tu mon nom ? — Prince,
je ne t’ai pas désobéi ; je n’ai pas prononcé le nom de mon maître. — Me
jurerais-tu que tu ne l’as pas nommé, pas une fois ? — Je le jure. —
Menteur ! tu oses me faire un pareil serment ! Hier, tu es allé sur
telle montagne ; tu es entré dans la caverne, et là tu as prononcé trois
fois mon nom. » Notre homme reste ébahi, stupéfait, il change de
couleur. « Oui, je suis coupable, dit-il ; je ne croyais pas mon
seigneur ainsi inspiré de Dieu, aussi pénétrant, aussi habile à
découvrir les choses secrètes, à deviner mes paroles et mes actions. »
Et tous les assistants de maudire le coupable. « Quoi ! tu doutes, lui
disent-ils, tu doutes que notre maître soit un saint, un inspiré du
ciel ! Sache que c’est le privilége de tout sultan du Ouadây. » Puis
Aroûs ajouta : « Je te pardonne pour cette fois ; mais si tu
recommences, tu es mort. » L’officier partit ; et il répétait :
« Certainement, il est inspiré. » Tout le peuple connut cette aventure,
et tous furent convaincus qu’Aroûs était un Voyant.
[Note 109 : Un des quatre rites orthodoxes musulmans.]
[Note 110 : _Voy._ note 16.]
[Note 111 : L’usage de l’or, au Ouadây, est défendu ; il est réservé au
sultan seul.]
[Note 112 : Ce nom s’écrit _fécha_ ; mais les Bâguirmiens prononcent le
_ch_ comme _tch_, et disent _fetcha_.]
[Note 113 : _Voy._ la note 17.]
=CHAPITRE VI.=
Les Ouadayens pénètrent dans le Bâguirmeh ; ils arrivent à peu de
distance de la capitale. — Sâboûn dispose ses corps d’armée. — Les
Bâguirmiens sont battus. — Prise du birny. — Siége et prise de la
demeure du sultan. — Pillage. — Richesses ; numéraire. — Disparition du
sultan bâguirmien. — Par le moyen de ses femmes, on le retrouve parmi
les morts. — Bas prix des esclaves. — Dons du sultan Sâboûn.
Sâboûn eut bientôt franchi les frontières du Bâguirmeh. Avant de
pénétrer dans le cœur du pays, il prit toutes les mesures nécessaires
pour que les Bâguirmiens eussent le moins possible à souffrir des
inconvénients et des malheurs de la guerre.
Toutes les fois qu’il approchait d’un village, d’un bourg, il envoyait
dire aux ulémas et aux principaux de l’endroit, de venir le trouver ;
puis, il leur parlait avec bienveillance, et leur donnait quelques
présents. Lorsque Sâboûn arrivait à un lieu sacré, révéré par la piété
publique, au santon d’un saint, il y faisait des aumônes, et laissait
quelques dons pieux à ceux qui étaient chargés des soins du lieu saint.
Il empêchait autant qu’il le pouvait, les actes vexatoires des soldats
envers les rayas. Aussi, il recueillit les bénédictions et les vœux des
Bâguirmiens ; tous levaient les mains au ciel et demandaient à Dieu
d’accorder la victoire au prince du Ouadây.
Il traversa le Bâguirmeh sans rencontrer d’opposition, et arriva bientôt
à quatre heures de distance seulement du birny[114]. Alors il s’arrêta,
afin de laisser reposer ses troupes jusqu’au lendemain.
A une heure après la nuit close, il appelle les chefs des esclaves qui
formaient l’avant-garde, et leur dit : « Ce ne sont plus des arbres que
vous aurez à couper demain pour nous déblayer un chemin ; nous sommes
maintenant en rase campagne ; il n’y a plus ni arbres ni pierres qui
nous gênent. Avant le jour, aussitôt que vous entendrez le tambourin
battre le coup du départ, vous vous mettrez en route. J’espère que votre
bravoure suffira pour vaincre l’ennemi, et que vous n’aurez pas besoin
d’autres bras que des vôtres. » Ensuite il fait venir le gâïd Djâb-
Allah, gouverneur de la province de l’Est, et lui dit : « Combien as-tu
de cavalerie ? — J’ai dix mille hommes. — C’est bien. J’ai donné ordre
au gâïd des esclaves de partir demain matin au premier coup de
tambourin. Toi, tu marcheras à leur suite ; tiens-toi toujours sur leurs
pas, tout près d’eux[115]. J’espère que lorsque je vous rejoindrai, tout
sera fini comme je le désire. — J’ai entendu ; tu seras obéi. » Sâboûn
appelle, après cela, Adjmayn, le nouveau gouverneur des Djéâtenah :
« Combien, lui dit-il, as-tu de cavaliers sous ton commandement ? —
Environ trois mille. — J’ai ordonné au gâïd Djâb-Allah de mettre en
mouvement son corps d’armée à la suite des esclaves, au premier coup de
tambourin pour le chargement des bagages. Toi, prends ligne après lui,
et sache bien que lorsque je vous rejoindrai, si vous n’en avez pas
terminé avec l’ennemi, vous n’avez à espérer de moi que la mort. » Le
sultan fait venir enfin le kamkolak Kidermy : « Combien as-tu de
cavalerie ? dit Sâboûn. — Environ quatre mille hommes. — Rappelle-toi
que tu t’es mal conduit dans la route, et que j’ai dû te traiter
sévèrement. J’ai encore présent le souvenir de ta faute, et il n’y a
qu’une conduite vaillante qui puisse l’effacer et t’absoudre
entièrement. Avant l’aube, au coup du tambourin pour la levée du camp,
pars avec ta troupe à la suite d’Adjmayn ; et si tu ne te montres pas
d’une manière digne de toi, il n’y a pas d’intercession ni
d’intercesseur qui puisse te sauver. Quand je paraîtrai, si je ne trouve
pas les choses au point que j’ai le droit d’espérer, je ne fais grâce à
personne. — Prince, vous serez satisfait. »
La nuit se passe. Une heure avant le jour, le sultan ordonne de battre
le tambourin, et chaque corps de troupes s’achemine dans l’ordre
prescrit. A l’aurore, Sâboûn monte à cheval et s’avance au milieu du
reste de l’armée, marchant au pas ordinaire.
Djâb-Allah, le gouverneur de l’Est, m’a raconté, un jour que j’étais
chez lui, qu’en approchant de la capitale du Bâguirmeh, avec le corps
des esclaves après lequel il marchait avec sa cavalerie, ils trouvèrent
le fetcha et l’aîné des fils du sultan Ahmed, appelé Mohammed-Tchigama,
campés chacun avec un corps d’armée hors de la ville. » Dès qu’ils
surent que nous approchions, me dit Djâb-Allah, ils montèrent à cheval
et vinrent à notre rencontre avec toutes leurs forces. Ils avaient plus
de vingt mille hommes, tant cavaliers que fantassins. Ils reçurent de
nos esclaves un choc terrible, et en même temps notre cavalerie tomba
sur eux par différents points. Les Bâguirmiens, surpris d’une attaque
aussi vive et aussi inattendue, furent culbutés en quelques instants ;
en moins d’une heure les deux ailes de leur armée étaient rompues. Alors
Tchigama s’élança au plus fort de la mêlée et s’efforça de ranimer le
courage de ses soldats.
« Tchigama était un intrépide et redoutable pourfendeur. Les troupes
bâguirmiennes qui n’avaient pas encore donné, entendant le fracas de la
bataille, accoururent au secours de leurs compagnons chancelants, et
alors l’armée ennemie nous présenta une masse formidable. Nous vîmes que
seuls, ma cavalerie et les esclaves, nous ne pourrions tenir contre le
choc. Heureusement les autres divisions nous suivaient de près. Adjmayn
nous atteignit avec sa cavalerie, qui alors poussa subitement un grand
cri. Adjmayn, tout enthousiasmé, cria à son tour : « Bravo ! nous allons
voir où sont les braves et où sont les poltrons. » Et il s’incline sur
le pommeau de sa selle ; suivi de ses cavaliers, tous en arrêt comme
lui, penchés sur les rênes de leurs chevaux, il se précipite au cœur de
la bataille et frappe de toutes parts des coups plus brûlants que la
braise en feu.
« En un trait d’éclair, l’armée ennemie chancelle. Arrive Kidermy ; il
s’élance comme Adjmayn. Les Bâguirmiens s’étonnent de voir ainsi nos
colonnes se succéder. Ils avaient cru d’abord que le premier corps était
toute l’armée ouadayenne. Quand ils aperçurent nos divisions se suivre
si rapidement, ils perdirent courage et reconnurent qu’ils ne pouvaient
plus soutenir le combat. Ils tournèrent le dos ; les Ouadayens se mirent
à leur poursuite, tuèrent et firent prisonniers tous ceux qu’ils purent
atteindre. Les Bâguirmiens n’avaient pas, comme nous, leur sultan pour
les diriger, pour les maintenir par l’ascendant de la crainte et de
l’autorité souveraine. »
Djâb-Allah m’a raconté aussi que lorsqu’on apprit au Bâguirmeh que
Sâboûn approchait, les vizirs bâguirmiens s’empressèrent d’en informer
le sultan Ahmed : « Pur mensonge ! leur dit le sultan. Comment Sâboûn
viendrait-il nous attaquer, lui qui a une si faible armée, lui qui ne
redoute rien plus que nos incursions dans le Ouadây ? — Nous t’annonçons
ce que nous avons entendu. — Vous n’avez rien entendu, tout cela n’est
qu’un mensonge inventé par vous. » Vainement ils appuyèrent leurs
paroles par les serments les plus solennels et protestèrent de leur
sincérité ; le sultan refusa de les croire : « Vous ne voulez que
m’épouvanter, que chercher à m’attirer hors du Bâguirmeh pour me tenir à
votre discrétion et faire de moi ce qui vous plaira. » Les vizirs,
étonnés, se turent.
« Lorsque déjà nous étions très-avant sur le territoire bâguirmien, me
dit Djâb-Allah, le fetcha lui-même alla trouver Ahmed et lui dit :
« Prince, hâtons-nous, le sultan ouadayen marche contre nous les armes à
la main et dévaste notre pays. — Quoi ! répondit le sultan, tout m’est
donc ennemi maintenant, tout, jusqu’à toi ! Cependant je comptais sur
ton attachement ; je ne puis donc plus me fier à personne ! » A ce
moment survint la goumsou, c’est-à-dire la première des femmes du sultan
(comme l’yâkoury au Dârfour, et la habbâbah au Ouadây). La goumsou
saisit le fetcha au collet : « Esclave de malheur ! lui dit-elle, est-ce
là ce que méritait celui qui t’a élevé ? celui qui t’a porté au poste
éminent que tu occupes ? Pourquoi te jouer ainsi de ton maître ?
Pourquoi veux-tu l’entraîner hors de sa capitale ? Est-ce pour le tuer ?
Qu’est-ce que ce prétexte ridicule et faux de l’approche des Ouadayens,
imposteur, fourbe que tu es ? Depuis des centaines d’années est-il
advenu jamais qu’un sultan du Ouadây ait osé attaquer le Bâguirmeh ? Ce
Sâboûn a bien assez à faire de se mettre en garde contre nous ; nos
cavaliers ne vont-ils pas, au moins une ou deux fois par an, courir et
piller en vingt endroits du Ouadây ? Sâboûn tremble à la seule idée de
l’audace de notre prince. — Puisqu’il en est ainsi, dit le fetcha, je
jure, au nom de Dieu, que désormais je ne vous avertirai plus de rien,
les Ouadayens fussent-ils au milieu du birny. Je suis votre esclave, je
le sais ; je vous ai des obligations, je vous devais de la
reconnaissance ; il était de mon devoir de vous prévenir, je l’ai fait.
Maintenant je pars ; j’emmène mes troupes hors du birny, afin de les
réunir à celles qui sont hors de la ville. Quand l’ennemi se présentera,
je le combattrai de toutes mes forces, et je tâcherai de m’acquitter
envers vous de ma dette de reconnaissance. Si la destinée m’est
contraire, si je suis vaincu, je m’enfuirai au hasard, la face au vent,
et voilà tout. — Ennemi de toi-même ! reprit la goumsou ; à quoi bon ces
paroles, ces subterfuges ? Tu sais bien que tu peux repousser nos
ennemis, toi qui les as vaincus tant de fois ! Qu’as-tu besoin de venir
nous parler de ces Ouadayens ? Ne les as-tu pas vingt fois mis en
déroute dans leur propre pays ? N’es-tu plus capable de vaincre sur nos
terres un sultan qui, dans ses propres États, a été si souvent rançonné
et humilié par toi ? Ruse maladroite ! Vous n’avez tous d’autre but que
de livrer à Tchigama le pouvoir souverain, en faisant sortir notre
maître de la capitale ; une fois que notre sultan serait au milieu de
vous, vous en disposeriez à votre caprice ; puis vous transféreriez la
toute-puissance à Tchigama, qu’ensuite vous ramèneriez ici comme
sultan. »
Le fetcha sortit tout courroucé. Tchigama, informé de ce qui s’était
passé dans cette entrevue, alla trouver son père : « Prince, lui dit-il,
l’ennemi approche ; venez avec nous à sa rencontre. — Mon fils, personne
n’a pu me décider à sortir d’ici. Penses-tu y réussir, toi, par ta
ruse ? Pourquoi donc ces manœuvres contre ton père ? T’ai-je jamais rien
refusé ? Ne t’ai-je pas laissé une puissance illimitée ? Comment peux-tu
consentir à une démarche aussi honteuse et conspirer contre moi ? »
Tchigama demeura stupéfait, étourdi de cette réponse. Toutefois, il jura
qu’il n’avait dit que la vérité, qu’une armée nombreuse de Ouadayens
approchait, et que les Bâguirmiens, sans la présence de leur sultan,
n’auraient pas assez de courage pour résister à l’ennemi. Le sultan
Ahmed ne voulut rien croire.
La goumsou rentra quand Tchigama prononçait ses dernières paroles ; elle
le saisit tout à coup par la barbe : « Infâme ! s’écria-t-elle, trahir
ton père ! Tramer sa mort ! est-ce là ce qu’il avait droit d’attendre de
toi, fils rebelle ! » Tchigama sortit, indigné de ces injures et
bouillant de colère. « Dieu le veut, dit-il ; le Bâguirmeh est perdu ! »
Lorsque les grands virent qu’il était impossible de persuader le sultan,
les uns quittèrent la ville et s’enfuirent, les autres restèrent
inactifs. Les troupes du fetcha et de Tchigama gardèrent leurs positions
hors du birny et attendirent les Ouadayens.
Dieu, qui avait décrété la chute et la perte du sultan bâguirmien, lui
avait aveuglé l’esprit et étendu sur le cœur un voile de ténèbres. Car
il est dit : « Quand Dieu a résolu le malheur d’un peuple, il obscurcit
les intelligences des plus sages, afin que sa divine volonté
s’accomplisse. »
Le fetcha et Tchigama livrèrent bataille avec ce qu’ils avaient de
troupes réunies. Ils furent battus, et un grand nombre des leurs
demeurèrent sur la place. Informés de cette défaite, les autres fils du
sultan accoururent, rallumèrent le feu de la mêlée et combattirent en
furieux.
Les Bâguirmiens, comme je l’ai déjà indiqué, avaient cru d’abord que les
Ouadayens étaient peu nombreux, et que toute leur armée ne se composait
guère que du corps des esclaves qui le premier leur apparut. Mais quand
ils virent les autres divisions s’avancer contre eux, les colonnes
s’allonger, les soldats combattre en hommes qui semblaient préférer la
mort à la vie, ils se débandèrent et s’enfuirent. Dans leur déroute ils
furent poursuivis par l’ennemi et perdirent un grand nombre d’hommes,
tués ou prisonniers. Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense. Ceux
des Bâguirmiens qui échappèrent à l’ennemi, ne durent leur salut qu’à la
rapidité de leur fuite.
Les Ouadayens entrèrent dans la ville et pénétrèrent jusqu’aux environs
de la demeure du sultan. Celui-ci, persuadé alors, mais trop tard, que
les Ouadayens étaient maîtres du pays, voulut aller les repousser. La
goumsou et les autres femmes l’en empêchèrent : « Pourquoi, lui dirent-
elles, te mêler à la foule ? Les esclaves, les grands que tu as ici,
sont plus braves que toute cette multitude. Un souverain ne doit se
présenter en bataille qu’avec des gens de son rang ou de plus illustres
que lui. » Ahmed accueillit cette réflexion et resta dans son birny ou
_palais_.
Bientôt retentit jusqu’au birny le fracas du combat, et le sultan
apprend alors que ses troupes vaincues sont en fuite. Il appelle à
grands cris ses esclaves, qui aussitôt se pressent autour de lui ; il
leur ordonne de fermer les portes du birny, de se poster sur les murs
d’enceinte, et d’empêcher à coups de flèches les ennemis de pénétrer
dans le palais. Ahmed réunit ainsi auprès de lui environ quatre mille
hommes qui bordèrent le haut des murs. Le fetcha, Tchigama et les débris
de leurs troupes, après leur déroute, étaient accourus en toute hâte à
la demeure du sultan. Ils n’en étaient plus qu’à quelque distance
lorsqu’ils sont assaillis par les Ouadayens, qui leur lancent une pluie
de traits. Les Bâguirmiens tombent de toutes parts, et leur foule est
forcée de se disperser. Ils reviennent à la charge, et de nouveau ils
sont accablés de flèches ; ils résistent encore, mais ils perdent un
nombre considérable de soldats.
En ce moment arrive Sâboûn avec le reste de l’armée. Alors se produisent
un bruit et un bouleversement affreux ; tout se confond, les cris des
soldats, les hennissements des chevaux, les décharges de mousqueterie,
le retentissement des tambourins, le rauque éclat des trompettes, les
trépignements de la cavalerie, les cris, les vociférations : vacarme
horrible où l’on ne distingue plus rien ; on eût dit que le ciel tombait
en éclats sur la terre. Dans ce désordre extrême, Sâboûn continue sa
marche et arrive jusque près de la porte du palais. « Eh bien ! dit-il
aux Ouadayens, est-ce là l’ordre que je vous ai donné ? Ne vous ai-je
pas dit que quand je vous rejoindrais, si la victoire n’était pas
décidée, vous auriez à vous en repentir ? » Et tous s’animent,
s’échauffent de plus en plus ; les aguîd encouragent à grands cris leurs
soldats. On se presse de tous côtés en troupes serrées, comme jadis les
adorateurs des idoles se pressaient dans les temples pour les cérémonies
sacrées. Les Ouadayens reçoivent une pluie de traits ; mais rien ne les
arrête, et en un instant ils sont au pied des murs du palais. Alors ils
se hissent sur les épaules les uns des autres, et atteignent ainsi les
merlons ou découpures qui bordent le sommet des murailles. Se voyant en
nombre, les Ouadayens semblent ne plus apercevoir les esclaves qui les
combattent ; le birny est inondé de Ouadayens ; un dernier combat se
livre entre eux et les esclaves du palais, qui sont enfin repoussés de
partout et laissent le sol couvert de leurs morts. Toutes les portes du
birny sont enfoncées ; la masse des Ouadayens s’y précipite à grands
flots. Ce fut alors un affreux carnage, un spectacle capable de faire
blanchir subitement les cheveux à un enfant. De toutes parts les femmes
et les enfants poussent des cris d’effroi, les tambourins battent, les
trompettes sonnent.