A cette explication, le sultan, transporté de joie, fit récompenser

généreusement le commentateur. Les autres ulémas, informés de la réponse

de leur confrère, envoyèrent dire au sultan : « La solution qui t’a été

donnée est vicieuse, fausse, inadmissible dans les principes de notre

rite mâlékite. — J’ai embrassé le rite des châféites, répliqua le

sultan. — Mais alors, comment prouves-tu que la mère de ta sœur était en

surplus du nombre des quatre femmes légitimes de ton père ? Avant tout

il faut constater ce fait, car c’est le fait fondamental. » Le sultan ne

prit nul souci de ces observations ; il se fiança à sa sœur, et peu

après il en fit publiquement sa femme. Voici une autre monstruosité plus

étonnante encore.

Ahmed avait une fille mariée. Elle vint, peu de temps après son mariage,

rendre visite au sultan... Elle entre et le trouve dans un singulier

état d’ivresse. Ahmed s’enflamme subitement d’amour pour sa fille. Il

envoie appeler le mari et lui ordonne de répudier sa femme. La

répudiation est prononcée immédiatement. Pour cette fois, Ahmed ne

consulte pas les ulémas. Il s’enferme seul avec sa fille et la presse de

partager sa couche. « Mais, dit-elle au sultan, n’es-tu pas mon père ?

comment croire qu’il soit permis à un père de faire à sa fille de

pareilles propositions ? — Je t’aime, et ne veux céder mon bonheur à

personne. » La jeune fille résiste, et refuse d’obéir. Les choses, dit-

on, en restèrent au point des sollicitations. Toutefois, le public fut

partagé d’avis sur le dénoûment. Les uns prétendirent qu’Ahmed avait

enfin triomphé ; les autres, que sa fille n’avait point succombé.

On raconta à Sâboûn les turpitudes du sultan bâguirmien. « Dieu, dit-il,

le traitera selon ses œuvres. » Et en effet, lorsque Dieu veut un

événement, il en dispose les causes ; lorsqu’il a décidé le malheur des

populations, rien ne peut les y soustraire. Et puis, les œuvres, la

conduite d’Ahmed donnent la raison de ces paroles du Tout-Puissant :

« Quand j’ai résolu la perte d’un peuple, je fais marcher les hommes

corrompus, qui les gouvernent, à tous les crimes ; alors ma résolution

est justifiée, et je jette sur le peuple la ruine et la désolation. »

Lorsque Dieu eut prononcé la condamnation du sultan bâguirmien et eut

décidé la perte de ce prince par la main de Sâboûn, il suscita pour

vizirs à Ahmed des hommes de dépravation et de mal. Ces vizirs allèrent

dire à Ahmed : « Seigneur, nous avons maintenant appauvri notre pays,

nous en avons épuisé, ruiné les habitants par toutes les rigueurs et les

exactions possibles. Il vaudrait bien mieux, peut-être, chercher à nous

satisfaire, toi et nous, sur d’autres que sur tes rayas ; par exemple,

dépouillons de leurs biens les rayas de quelque pays voisin. — Savez-

vous quelque prince voisin dont les rayas soient maintenant plus riches

que les nôtres ? — Certainement, il y a les Ouadayens ; ils sont à nos

portes ; ils ont en abondance des chameaux, des bœufs, du menu bétail,

des esclaves, de l’argent[111]. — Eh bien ! faites une incursion dans le

Ouadây, et enlevez tout ce que vous pourrez. » A ces mots le vizir Abd-

Allah s’avance ; il était _Fetcha_[112], dignité qui répond à celle de

l’_Ab_ (père), au Dârfour. « Que mon maître, dit Abd-Allah, me permette

d’aller le premier tomber sur les Ouadayens. Après moi, ira qui

voudra. » La permission est accordée sans difficulté.

Peu après le fetcha part, suivi de cavaliers et de fantassins. Il fond à

l’improviste sur les frontières du Ouadây, tue, pille, amasse un riche

butin, et revient triomphant. L’aspect de ces dépouilles, de ces

richesses, sourit au sultan Ahmed. « Nul autre que toi, dit-il au

fetcha, ne conduira contre le Ouadây une seconde expédition. » Et pour

cette fois, il lui ordonne de pénétrer au cœur du Ouadây. Le fetcha se

remet en route. Il reste environ quinze jours en incursion, et revient

chargé d’un butin plus considérable encore que le premier. Mais il avait

trouvé une vigoureuse résistance chez les Ouadayens qu’il avait pillés,

et on lui avait tué un grand nombre d’hommes ; néanmoins il rentra au

Bâguirmeh les mains pleines.

On annonça à Sâboûn les pillages des Bâguirmiens, l’enlèvement des

troupeaux. Sâboûn surpris : « Eh quoi ! dit-il, ils saccagent, dévastent

nos contrées, sans que nous soyons en guerre ! Et nous sommes musulmans,

et eux aussi sont musulmans ! L’outrage est par trop violent ! » Sâboûn

écrit aussitôt au sultan Ahmed, et lui dit, après les politesses

d’usage : « ..... Ton fetcha a fait irruption sur mon pays, a enlevé les

troupeaux de mes rayas ; c’est une insulte à ma personne même. Il a

emmené des prisonniers, pillé les habitations ; jamais pareille chose

n’a eu lieu entre nous, nulle loi au monde ne l’autorise. Au reçu de

cette lettre, ordonne au fetcha de restituer tout ce qu’il a pris, et

garde-toi bien de recommencer une semblable expédition. »

Sâboûn accompagna l’envoi de cette lettre de quelques présents. A peine

le messager chargé de la porter l’eut-il remise au sultan Ahmed, que

celui-ci le fit saisir et mettre en prison..... La lettre demeura sans

réponse. Peu de temps après, de nouvelles plaintes furent portées à

Sâboûn ; on lui annonça que le fetcha avait reparu sur les terres du

Ouadây, qu’il pillait les troupeaux, enlevait les familles, et répandait

le massacre et la désolation partout. Sâboûn alors eut peine à contenir

sa colère. Il attendit pendant quelques jours encore le retour de son

envoyé ; mais son attente fut trompée. Il expédia un second envoyé avec

une nouvelle lettre ; il écrivait au sultan : « Nous t’avons déjà écrit

une fois, et nous t’avons exposé les actes iniques et les violences de

ton fetcha. Nous t’avons demandé de l’obliger à rendre immédiatement ce

qu’il a pris ; car ce sont des biens de musulmans, qu’un vrai croyant ne

peut et ne doit pas s’approprier. Nous attendions le retour de notre

envoyé et ta réponse, lorsque nos rayas sont venus à nous dans un état

qui afflige un ami et ne réjouit qu’un ennemi. Ils se sont plaints de ce

que ton fetcha a fait une nouvelle irruption sur nos terres, et qu’il

n’a laissé dans les abris de nos villages ni homme qui pût crier, ni

cheval qui pût hennir. Cette conduite nous a indigné. Au reçu de cette

lettre, ordonne de suite à ton fetcha de rendre tout ce qu’il a pillé ;

sinon, nous le ferons restituer de vive force. Salut. »

A la lecture de ce message, le Bâguirmien se mit à rire. « Comment, dit-

il, Sâboûn ose-t-il demander la restitution de ce que nous avons enlevé

à ses rayas ? Je ne rendrai rien. » Et il mande à Sâboûn un messager

avec une réponse ainsi conçue : « Nous avons reçu une première lettre de

toi, puis une seconde. Nous en avons compris le contenu. Salut. »

Une pareille réponse indigna Sâboûn. Dans sa colère, ce prince résolut

de marcher immédiatement contre le Bâguirmeh, et de ne revenir que

vainqueur ou vaincu. Il appela mon père et le câdy, et leur demanda ce

qu’ils pensaient de la conduite et de l’insolence du sultan Ahmed. Il

leur raconta comment ce prince s’abandonnait à tout ce que réprouve la

loi de Dieu, comment il était arrivé à prendre sa sœur pour femme,

comment on parlait de ses tentatives sur sa propre fille. Mon père et le

câdy déclarèrent qu’après de tels actes, la guerre contre le sultan

bâguirmien était permise et légitime. Ensuite Sâboûn ajouta que le

fetcha avait pillé les Ouadayens de la province de l’Ouest, et cela sans

motif, et que dans ces brigandages ce même fetcha avait versé le sang

musulman sans qu’aucun grief pût être allégué contre les Ouadayens. La

guerre contre le Bâguirmeh une fois reconnue licite et juste, Sâboûn

recommanda à mon père et au câdy de garder le secret le plus absolu sur

la conversation qu’ils venaient d’avoir avec lui.

Le lendemain Sâboûn appelle les kamkolak et leur dit : « Je suis

inquiet, tourmenté ; des idées sombres m’obsèdent ; le séjour de Ouârah

et le repos augmentent ma tristesse. Je veux aller passer quelques jours

à la maison de campagne de mon aïeul le sultan Gaûdeh. Montez à cheval

et suivez-moi. » La maison du sultan Gaûdeh était éloignée de Ouârah

d’environ huit heures de marche. « Prince, répondent les kamkolak, nous

sommes à vos ordres. »

Sâboûn fait aussitôt seller ses chevaux et disposer les bagages

nécessaires. Il expédie en même temps au chef des tribus arabes voisines

de la ville, l’ordre de tenir prêts le plus grand nombre possible de

chameaux. Le chef arabe prépare tout ce qu’il en peut rassembler parmi

ses Arabes, et tout ce qu’il en possède lui-même. Enfin les tambourins

annoncent le départ, et le sultan sort de Ouârah au milieu de ses

troupes. Il arrive à la maison de Gaûdeh. Il y reste trois jours, et le

quatrième jour au matin il se remet en route.

Vizirs et soldats pensaient que Sâboûn allait regagner Ouârah ; mais il

tourne bride et marche au sud. Il fallut le suivre. On ignorait sur quel

lieu il voulait se diriger. Un des grands s’approche de Sâboûn : « Que

Dieu, dit-il, consolide la puissance de mon maître ! où désire-t-il se

rendre ? — A la maison de mon aïeul Aroûs. » C’était une campagne à deux

jours de Ouârah, et où jadis le sultan Aroûs allait de temps en temps

passer quelques jours. On arrive à l’endroit désigné. Sâboûn y reste

trois jours ; et au matin du quatrième, il part et reprend sa marche du

côté du sud. Un vizir lui demande encore où il désire aller « Je vais

faire une tournée dans les provinces et voir en quel état sont mes

sujets. Mais que personne désormais ne vienne plus me demander où je

vais. » On se conforma à cette défense.

Sâboûn voyagea tout le jour, et ne fit halte qu’à la nuit. Le lendemain

matin, il remonta à cheval ; toute la journée encore, il marcha à marche

pressée ; il ne s’arrêta que le soir. Il recommença ainsi pendant sept

jours de suite ; le huitième, on se reposa. Alors Sâboûn assembla les

grands qui l’accompagnaient, ses vizirs et ses officiers : « Nous

allons, leur dit-il, au Bâguirmeh. Je resterai ici sept jours encore.

Pendant ce temps, vous vous préparerez pour l’expédition. Que ceux qui

n’ont pas emmené leurs hommes de guerre avec eux les fassent venir ; que

ceux qui n’ont pas leurs chameaux les fassent demander ; que ceux qui

n’ont pas tous leurs cavaliers et toutes leurs armes les envoient

chercher, et complètent ce qui leur manque. Cela terminé, nous marchons

sur le Bâguirmeh. — Vos ordres seront exécutés. » On se sépare ; et

chacun alors de discourir et de raisonner sur cette guerre improvisée,

et d’en exagérer les dangers. « Pourquoi, se disait-on, est-il parti

ainsi sans préparatifs ? Pourquoi venir jusqu’ici sans nous parler de

ses intentions ? Comment pouvons-nous être prêts dans sept jours ? un

mois ne suffirait pas. Et d’ailleurs, l’ennemi est en force ; chevaux,

fantassins, il a tout en nombre ; à moins d’avoir à lui opposer une

armée redoutable et bien équipée, nous ne pouvons pas aller l’attaquer.

Dans l’état où nous sommes, nous serons mis en pièces, notre sultan sera

tué, et nous devenons la risée du Soudan. Ce n’est pas ainsi que doit

s’aventurer un souverain. Voyons ; qui de nous veut essayer de faire

changer la résolution de Sâboûn, de le décider à retourner à Ouârah,

afin que nous puissions nous préparer à la guerre ? — Moi, dit l’envoyé

que Sâboûn avait précédemment expédié au Bâguirmeh ; moi, je me charge

de déterminer le sultan à regagner Ouârah. Et si je réussis, quel sera

le prix... ? — Nous promettons de te donner cent chevaux choisis, cent

esclaves et cent chameaux. — J’accepte ; » et il se fait assurer cette

promesse par écrit.

Le soir il se rend auprès du sultan..., il attend qu’ils soient seuls en

tête-à-tête. Alors il s’approche et dit : « Que Dieu accroisse la

puissance de mon seigneur ! Permets-moi de te demander quel est ton but.

— Que veux-tu dire ? — Tu es parti sans préparatifs suffisants pour

fondre sur un pays plein de cavaliers et de soldats, composant une force

immense, décidés à tout affronter. Tu risques la perte de tes troupes,

une déroute complète. Si dans l’état où nous sommes nous pénétrons sur

le territoire bâguirmien, et que nous ayons affaire avec le fetcha, il

nous sera impossible de résister. — Ce que tu me dis là est-il bien

vrai ? — Prince, très-vrai. — Ainsi, nos fatigues jusqu’aujourd’hui sont

perdues. S’il plaît à Dieu, demain nous retournons sur nos pas ; nous

n’irons pas chercher notre malheur. »

L’envoyé sort enchanté de la réponse de Sâboûn, et convaincu qu’il a

dissuadé ce prince de poursuivre son projet. Il en répand la nouvelle

dans le camp, et la nuit fut une nuit de joie pour l’armée.

Au matin, le sultan fait battre le coup du départ ; il avait renoncé aux

sept jours de campement, mesure qu’il avait ordonnée d’abord. On lui

amène son cheval ; il le monte, et appelle son conseiller de la veille.

Celui-ci se présente devant le sultan, qui lui dit : « J’ai résolu de te

laisser ici ; je ne veux pas que tu me suives dans mon expédition ; car

tu es un poltron qui épouvanterait l’armée, comme tu m’as presque

épouvanté hier ; tu anéantirais le courage de mes soldats. » Puis Sâboûn

fit saisir l’envoyé, et montrant un arbre qui était près de là :

« Attachez cet homme, dit Sâboûn, au pied de cet arbre. » On l’y

attacha, le tronc de l’arbre entre les jambes. Quelques individus furent

préposés à la garde du prisonnier, et chargés de lui donner à manger et

à boire jusqu’à ce que l’armée revînt du Bâguirmeh. Le sultan s’éloigna.

Ses vizirs et toute sa suite, étonnés, interdits, expédièrent

immédiatement à leurs intendants et subdélégués les ordres les plus

pressants pour tous les préparatifs que Sâboûn avait prescrits la

veille.

On partit, on voyagea tout le jour, et l’on fit halte pour la nuit. Le

lendemain matin, ordre de départ. Jusqu’alors on avait marché dans la

direction du sud, cette fois Sâboûn tourna à l’ouest, c’est-à-dire sur

le Bâguirmeh. A la fin de la journée, il campa et annonça un repos de

sept jours.

Depuis la sortie de Ouârah, plusieurs corps armés étaient venus

rejoindre l’expédition ; les troupes s’étaient accrues peu à peu, et de

nouveaux renforts arrivaient de tous côtés. A la fin, Sâboûn se vit à la

tête d’une masse d’hommes considérable, armée en quelque sorte

improvisée, et qui couvrait monts et plaines. S’il eût annoncé ses

intentions de guerre dès son départ et eût pris le temps de faire ses

préparatifs de campagne, il eût certainement rassemblé une armée que

l’œil n’eût pu embrasser tout entière.

Néanmoins les soldats ouadayens réguliers et leurs rois conçurent

quelque crainte lorsqu’ils apprirent quelles étaient les forces des

Bâguirmiens. Les chefs surtout n’allaient qu’en hésitant s’exposer à

tant de dangers. Ils regrettaient la tranquillité dont ils avaient joui

jusqu’alors. Ils se réunirent une seconde fois en conciliabule,

discutèrent et parlèrent longuement sur la guerre qui allait s’engager.

« Quoi, disaient-ils, cet homme, tout seul, nous domine, nous enchaîne à

ses volontés ! Ne sommes-nous pas hommes, nous aussi ? Ne saurons nous

donc pas le décider à changer de résolution ? » Alors un cousin de

Sâboûn, le kamkolak Kidermy, se charge de parler au prince. « Moi, dit-

il, je le déterminerai à prendre avec nous le chemin de Ouârah, et à

séjourner ensuite pendant quatre mois dans la ville ; après ce temps,

s’il veut se remettre en campagne, ne croyez pas que j’essaye de le

retenir davantage. — Si tu peux le décider à retourner à Ouârah et à y

rester seulement un mois, nous te donnerons tout ce que nous avions

promis à notre collègue qui a échoué dans la même tentative, et ensuite

nous tâcherons d’arranger les choses le mieux possible. — Je me charge

de l’affaire. » Tous attendaient avec confiance le succès de cette

seconde démarche, car Kidermy était un parent du sultan, un favori

intime, un ami, et sa parole était toujours bien accueillie.

Kidermy se présente à Sâboûn et lui dit : « Prince, mon maître, et

maître de mon père, tu connais mon affection pour toi ; tu connais ma

bonne foi, mon désintéressement dans mes conseils. Tu es pour moi plus

que le monde entier, et je ne crains que ce qui pourrait t’être

contraire, car ma vie n’est rien. — Je suis parfaitement persuadé de

tout cela. — Prince, j’ai l’honneur d’être admis à ton conseil, et j’ai

pour toi le dévouement d’un fils. Je désire te dire quelques mots, qui,

si tu les accueilles et les approuves, t’ouvriront la plus sûre voie de

succès. — Voyons, parle ; tu n’ignores pas ce que j’ai d’estime pour

toi. — Tu sais, prince, que nous sommes partis sans préparatifs, et que

nos ennemis sont puissants et nombreux. Nous craignons pour toi d’abord,

puis pour nous-mêmes, si nous marchons contre eux dans l’état où nous

sommes. — Et que faut-il faire ? car enfin nous voilà loin de Ouârah et

tout près des frontières du Baguirmeh. — Je te demande comme grâce de

nous reconduire à Ouârah et de nous y laisser séjourner, ne fût-ce qu’un

seul mois. Tu pourras facilement ensuite en partir à la tête d’une armée

imposante, capable d’affronter avec toi les plus redoutables dangers. Et

alors nous ne doutons pas que Dieu ne nous accorde la victoire. — Très-

bien ! je comprends parfaitement ; je saisis toute la portée de ton

idée ; et, s’il plaît à Dieu, demain je repars. » La nuit se passe ; au

matin on bat le coup du départ ; le sultan monte à cheval.

Le kamkolak Kidermy avait annoncé dans le camp que le retour à Ouârah

était décidé, et les soldats s’y étaient préparés. Aussi, lorsque Sâboûn

fut à cheval, les enseignes tournèrent de suite du côté de la route de

Ouârah. A ce mouvement, le sultan comprit que Kidermy avait prévenu

l’armée, et il le fit appeler. Dès que Kidermy parut : « Prenez cet

homme, » dit Sâboûn aux kabartou. Les kabartou obéissent, et ils placent

à terre Kidermy pour l’exécuter immédiatement. Alors les chefs de

l’armée, tout bouleversés de ce résultat de leur combinaison, accourent

se jeter aux pieds du sultan, embrassent la terre devant lui et le

supplient de faire grâce à Kidermy ; Sâboûn reste inexorable. Ils vont à

la hâte s’adresser à mon père et le conjurent d’intercéder pour le

malheureux kamkolak. Mon père se présente au sultan et lui demande le

pardon de Kidermy. « Le pardon est accordé, dit Sâboûn, mais il ne nous

suivra pas au Bâguirmeh. Qu’il aille à Ouârah, lui qui désire si fort y

retourner qu’il voulait aussi m’y entraîner. Qu’il parte. — Prince, dit

mon père, mettez le comble à votre générosité, en permettant à Kidermy

de vous accompagner et de garder le rang qu’il avait auprès de vous. Il

se repent de son irréflexion et il ne retombera plus en pareille

faute. » Le sultan se laisse fléchir et cède encore cette fois aux vœux

de mon père.

Peu après on se mit en marche. On pénétra dans les terres libres qui

séparent les limites du Ouadây et du Bâguirmeh. Ces terres sont

couvertes d’arbres de haute futaie et d’épaisses broussailles épineuses.

Ces sortes de savanes servent de repaires aux lions, aux éléphants, et

aux abou-carn ou _unicornes_, appelés en Égypte _khartyt_[113], c’est-à-

dire rhinocéros.

Sâboûn avait eu soin d’envoyer en avant, pour abattre les arbres, jeter

de côté les grosses pierres et ouvrir ainsi à ses troupes une route

praticable, deux aguîd ou officiers supérieurs, qui, chacun avec quatre

mille esclaves, précédaient et devançaient le gros de l’armée à une

heure au moins de distance. Ces esclaves étaient munis de haches pour

couper les arbres, tracer un chemin et le déblayer. Il est d’habitude

que le sultan et l’armée soient ainsi précédés des esclaves.

Pendant qu’on travaillait à une tranchée dans un fourré épais et serré,

voilà que tout à coup un énorme abou-carn s’élance, se rue sur les

travailleurs, tue plusieurs hommes en tête de la troupe, puis fond au

milieu de la masse et renverse morts tous ceux qu’il peut atteindre. On

fuit, on s’épouvante ; chacun ne pense qu’à échapper aux coups de

l’animal ; la bête se précipite, furieuse, sur les fuyards, qui refluent

alors sur l’armée et en suspendent la marche.

Le sultan, obligé de s’arrêter aussi avec le corps de troupes qui

l’accompagne, demande quelle est la cause de tant de désordre et

d’agitation. On lui apprend qu’un abou-carn s’est précipité à travers

l’armée et que les soldats cherchent à tuer cet ennemi furieux. Presque

aussitôt Sâboûn aperçoit que la foule s’écarte, se divise et s’enfuit.

En un moment il ne reste plus auprès du sultan qu’une poignée d’hommes,

et il voit l’abou-carn courir droit à lui. « Eh bien ! dit Sâboûn à ceux

qui l’entourent, pas un de vous n’aura le courage de combattre cet

ignoble animal et de m’en débarrasser ? » Or, il y avait-là un esclave

appelé Adjmayn, grand, bien taillé, vigoureux. Il avait en mains son

bouclier et ses javelots. Il jette à terre ses javelots, du côté de

l’animal, et il marche contre lui n’ayant pour armes que son bouclier et

un long couteau à la forme ouadayenne, c’est-à-dire presque semblable à

une lame de sabre. (_Voy._ fig. 8.) Adjmayn, son couteau à la main

droite et son bouclier au bras gauche, s’avance sur la bête, qui, le

voyant approcher, lui fait face et fond sur lui. Adjmayn alors l’attend

de pied ferme ; l’abou-carn va le frapper d’un coup de corne ; l’esclave

se jette subitement à la renverse, toujours le couteau à la main.

L’animal passe par-dessus l’esclave, qui, d’un coup rapide, lui coupe

les jarrets, puis se redresse debout et court ramasser ses javelots ; il

choisit le plus long, en revenant sur la bête, le lui enfonce dans la

poitrine et l’étend roide sur la place. Des soldats se précipitaient du

côté de l’abou-carn pour le percer de leurs lances ; mais ils arrivèrent

trop tard.

Ce singulier combat eut lieu sous les yeux du sultan. Quand l’animal fut

tué, Sâboûn commanda aux soldats de se remettre en marche et de traîner

avec eux le cadavre. Plusieurs hommes s’attelèrent à ce fardeau et le

tirèrent jusqu’au delà des endroits pierreux. Quand on fut dans les

chemins faciles et en plaine rase, le sultan fit faire halte et

rassembla les gâïd ou officiers qui conduisaient la tête de l’armée, et

les deux aguîd des huit mille esclaves d’avant-garde. Quand ils furent

devant Sâboûn, il appela les kabartou et les turguenak, qui aussitôt se

placèrent derrière les gâïd. Sâboûn, s’adressant à ces gâïd et à tous

ceux qui l’entouraient : « Ouadayens, dit-il, qu’est devenue votre

bravoure ? Où donc est votre intrépidité à repousser l’ennemi ? Non,

vous n’êtes plus braves maintenant ; il ne vous reste plus l’ombre de

courage. Si vous avez eu si peu de résolution en face d’un animal sans

armes, sans intelligence, sans réflexion, que ferez-vous en face de

l’ennemi quand il tombera sur vous avec armes, chevaux et soldats, avec

sabres et boucliers ? Quand il manœuvrera autour de vous, cherchera à

vous surprendre, vous vous livrerez donc à lui ? — Non, non !

répliquèrent-ils vivement. — C’est donc moi que vous livrerez, que vous

abandonnerez, pour ne songer qu’à votre salut ? Vous l’avez prouvé en

fuyant devant un animal ; ce sera bien mieux encore en présence de

l’ennemi ; il vous sera bien plus à propos de fuir. Vous m’avez menti

par des apparences d’attachement, vous m’avez trompé. Mais il fallait

m’avertir, me dire ce que vous avez de lâcheté au cœur ; je me serais

conduit en conséquence. Maintenant, comment me fier à vous ? comment

puis-je aller à l’ennemi avec vous ? » Puis il ajoute subitement : « Où

sont les kabartou ? — Prince, nous voici. — Saisissez un tel, un

tel,... » Et il désignait nom par nom les gâïd debout devant lui. Du

nombre d’entre eux était celui qui commandait les Arabes Djéâtenah. Les

kabartou saisissent aussitôt les gâïd que le sultan a désignés et les

mettent à mort sur-le-champ.

Voyage au Ouadây · 第 13 / 55 段