Acyl, grâce aux dons de Fadhl, reprend un genre de vie digne d’un

souverain. Son nom humilié se relève avec un certain relief ; ce nom,

inconnu hier comme celui d’un homme de la foule, passe aujourd’hui de

bouche en bouche ; partout il n’est bruit que de l’avénement prochain

d’Acyl au sultanat du Ouadây.

Acyl écrit aux vizirs de Sâboûn, leur demande leur coopération et leur

fait les promesses les plus séduisantes. Les vizirs portent les lettres

à Sâboûn. Celui-ci, satisfait du dévouement de ses vizirs, leur annonce

que bientôt il sera libre de toute inquiétude du côté de son frère.

« Répondez à Acyl, dit-il, que vous êtes à lui corps et âme ; que je

vous tyrannise et vous tourmente ; que, malgré votre haine pour moi,

vous restez en paix, faute d’un autre prince qui s’empare du sultanat.

Exposez-lui aussi qu’il est contraire à ses intérêts de recevoir les

secours de Mohammed-Fadhl ; que ce serait le comble de la honte ; que le

Ouadây, après avoir été libre et indépendant de toute puissance en

dehors du pays, ne consentira jamais à devenir tributaire de Fadhl ;

qu’en un tel état de choses, Acyl lui-même n’aurait de sultan que le

nom, et qu’ainsi il imprimerait à sa mémoire une tache indélébile ;

ajoutez à cela : « Si tu aimes ton pays, si tu es vraiment jaloux de

gouverner en sultan, garde-toi de descendre sous la loi du sultan

fôrien. Notre avis, à nous, est que tu partes à la dérobée, que tu te

rendes à tel endroit, et que tu nous en informes le plus vite possible.

Aussitôt nous abandonnons Sâboûn, nous allons te rejoindre, nous te

faisons escorte et appui, et nous t’introduisons au Ouadây. Sâboûn sera

bientôt ensuite entre tes mains et à ta discrétion. Mais nous te jurons

par Dieu et par les saintes paroles du Coran, que si tu viens avec une

armée de Fôriens et avec leur sultan, jamais nous ne nous soumettrons à

toi, ne restât-il plus qu’un seul Ouadayen dans le Ouadây. Choisis donc,

et vois ce que tu veux faire. Du reste, quelle que soit ta décision,

nous te prions de ne communiquer notre lettre à qui que ce soit,

Ouadayen ou Fôrien. Un mot divulgué à un Ouadayen, nous ne saurions être

sûrs qu’il ne le transmettra pas à Sâboûn, et alors c’en est fait de

nous ; car tu connais la susceptibilité ombrageuse de ton frère et sa

brutalité. Une seule parole dite à un Fôrien, comment répondre que ce

Fôrien n’en profitera pas pour dérouter nos projets, et que Fadhl ne se

mettra pas en campagne sans toi et ne fera pas avorter nos espérances ?

Encore une fois, dès que le lieu du rendez-vous sera fixé, nous irons de

suite y camper et t’y attendre. Quand tu en seras à peu de distance,

dépêche-nous un courrier qui nous annonce ton approche. Nous te sommes

tous dévoués. »

Au reçu d’une pareille réponse, Acyl enthousiasmé, enivré de joie, crut

déjà voir ses espérances réalisées. Ce qui augmenta surtout ses

illusions, ce furent les signatures des premiers vizirs et des hauts

kamkolak, apposées à la lettre. Acyl accueillit sans réserves la

combinaison qui lui était indiquée.

Il ferme aussitôt la porte de sa demeure et donne ordre à ses serviteurs

d’éloigner tous ceux qui viendraient chez lui, et de dire qu’il est

malade. A nuit close, il prend un seul domestique, monte à cheval,

laissant tout ce qu’il possédait, abandonnant tout, esclaves, troupeaux,

etc. Il part, il marche toute la nuit, tout le jour suivant, il ne se

repose qu’aux moments de la grande chaleur. Puis il remonte à cheval et

voyage encore toute la seconde nuit. Il franchit ainsi un long espace de

chemin. Le troisième jour, il arrive près du lieu désigné. Il se cache

et envoie aux vizirs de Sâboûn une lettre dans laquelle il leur annonce

qu’il a accepté leur avis. Bientôt il aperçoit venir à lui une troupe

d’hommes en armes. Ces hommes, arrivés près de lui, lui rendent hommage

comme à leur souverain, protestent de leur soumission et de leur

obéissance, se rangent en cortége autour de lui, et on se dirige de

suite au lieu du rendez-vous général. Acyl y voit les tentes des Grands

du Ouadây, les chevaux et les étendards du sultan. Tout émerveillé, il

croit déjà en être à l’accomplissement de ses vœux. La troupe ouadayenne

est nombreuse ; Acyl ne doute plus du succès. Les vizirs se rassemblent

auprès du prince, lui rendent leurs hommages, se prosternent à ses pieds

en les embrassant ; lui, de son côté, leur prodiguait à tous les plus

belles promesses.

Mais tout cela n’était qu’un stratagème dont Sâboûn lui-même avait

combiné et ordonné toutes les parties. Sâboûn avait fait d’abord jurer

ses vizirs et les kamkolak de lui rester fidèles, et il en avait reçu

les serments les plus sacrés. Ensuite il leur avait promis, s’ils lui

amenaient Acyl, de les récompenser libéralement. Après avoir ainsi

engagé leur foi, il les avait envoyés à la rencontre d’Acyl, avec tout

l’appareil de chevaux et de tentes dont nous avons parlé, et même avec

ses propres tentes impériales. Il avait d’ailleurs recommandé à ses

vizirs et à ses kamkolak de ne rien négliger pour s’assurer d’Acyl, et,

dès qu’il serait en leur pouvoir, de le lui envoyer sous l’escorte de

cavaliers sûrs, à qui ils auraient fait jurer à leur tour de remettre

immédiatement à lui, Sâboûn, le dépôt qu’on allait leur confier.

Acyl, arrivé dans le camp ouadayen, prit de suite le maintien et

l’attitude de sultan. Il voulut, le jour même, répandre dans tout le

Ouadây des proclamations pour appeler les provinces à venir reconnaître

leur nouveau souverain, et pour prévenir les habitants que ceux qui

refuseraient de se soumettre à lui auraient à encourir sa vengeance.

Acyl ne se doutait nullement qu’il donnait dans un piége préparé pour

l’attirer du Dârfour et le jeter entre les mains de Sâboûn.

Et je dis, moi : « A pareil stratagème, nul autre qu’un esprit sans

réflexion, sans raisonnement, ne pouvait se laisser prendre. Si Acyl eût

eu la moindre pénétration, s’il eût un moment pensé à ce que pouvaient

signifier ces dispositions guerrières, s’il se fût demandé pourquoi ces

étendards de Sâboûn, ces tentes des premiers vizirs et tous ces apprêts,

il eût reconnu l’impossibilité pour ces vizirs, sans une permission

expresse du sultan, d’enlever du palais ces insignes royaux et de

déployer un si grand appareil militaire. La sotte vanité d’Acyl lui

ferma les yeux. »

Moi-même, au Dârfour, j’eus maintes fois occasion de me rencontrer avec

ce prince émigré et de juger de son caractère et de son naturel. Il

avait une telle dose d’orgueil et de présomption, qu’elle eût vraiment

suffi pour tout ce qu’il y a d’hommes vivants sur la terre. Et

cependant, alors, il n’avait pas encore reçu les présents du sultan du

Dârfour ; il vivait dans la pénurie, dans la misère. Partout où je me

trouvai avec lui, il ne me regarda que d’un œil de dédain et de mépris.

Jamais, cependant, je n’avais eu avec lui le moindre rapport ; je ne lui

avais jamais parlé ; mais dès qu’il sut que mon père était vizir de son

frère Sâboûn, il me prit en haine, en aversion, tant était grande son

ineptie et sa fatuité.

Revenons au récit. Lorsque Acyl vit arriver à lui les vizirs et les

kamkolak, il crut, comme je l’ai déjà dit, que le succès était assuré,

que la fortune se mettait à sa discrétion, tandis qu’au contraire elle

ouvrait contre lui une brèche irréparable. Il était comme la femme dont

un poëte a dit :

« Vainement la femme vieillie cherche à paraître jeune ; elle a les

côtes maigres, sèches, l’échine voûtée ;

« Elle a recours au parfumeur, lui demande la fraîcheur du bel âge ;

mais est-ce que les parfums peuvent réparer ce que le temps a

détruit ? »

Acyl, en courant du Dârfour au Dâr-Ouadây, rappelait le mouton qui

prépare lui-même sa perte en grattant la terre[107] ; il était l’image

de celui qui de sa propre main se coupe le bout du nez.

Les vizirs étaient convenus entre eux qu’après qu’ils auraient attiré

Acyl au Ouadây, ils l’accompagneraient jusqu’à Ouârah, et que là ils se

saisiraient de lui ; mais Dieu décida autrement, et lui jeta plus vite

le malheur : voici comment.

Un des rois ou grands qui était dans le secret du projet résolut, à

quelque titre que ce fût, de trahir Sâboûn et de faire triompher Acyl.

Ce roi avait au cœur la passion de la tyrannie ; et Sâboûn ne voulait ni

injustice, ni tyrannie, ni vexations. Or ce certain roi voyait que, sous

l’autorité d’un pareil maître, il ne pourrait satisfaire ses goûts

d’iniquités, et qu’avec Acyl il aurait libre carrière. Il fit donc

pencher ses affections pour Acyl, et il s’en ouvrit aux autres vizirs :

« Voyez, leur dit-il, de quelle manière vous jouez le malheureux Acyl.

Vous n’avez répondu à ses instigations que pour le perdre, et il est

fils de votre souverain. A mon sens, Acyl a plus de droits que Sâboûn au

pouvoir suprême ; car vous n’ignorez pas tout ce qu’il y a dans Sâboûn

de dureté, d’arrogance, d’amour du sang, de mépris pour vos conseils. Si

vous voulez agréer mon avis, vous transformerez tout ce jeu entrepris

contre Acyl, en une expédition sérieuse en sa faveur, et vous vous

dévouerez à lui de cœur et de corps. »

A ces paroles, les vizirs aperçurent le danger qui les menaçait, et

comprirent que s’ils ne se rendaient promptement maîtres de leur

collègue, tout le stratagème allait être éventé. Sans forme de procès,

on saisit le provocateur, on lui attache les fers aux pieds, et on le

confie à la surveillance d’une garde sûre ; puis, d’un accord unanime,

tous les autres vizirs pénètrent dans la tente d’Acyl, et s’emparent de

lui avant qu’il puisse rien savoir de ce qui venait de se passer, et

afin de prévenir un incendie qu’il serait peut-être difficile d’éteindre

plus tard.

Acyl est saisi au corps ; on lui attache une chaîne au cou, et un anneau

de fer solide le tient une main fixée à cette chaîne. On le place

ensuite sur un chameau, et on le met en marche au milieu d’une escorte

de mille cavaliers, à qui on a fait jurer de le conduire à Sâboûn.

L’escorte se dirige du côté de Ouârah, sous les ordres du kamkolak

Kidermy, fils de l’oncle maternel de Sâboûn, et connu par son inviolable

attachement pour son souverain..... Kidermy, avec les mille cavaliers,

marcha toute la nuit.

Au coucher du soleil, les vizirs s’acheminent avec le reste des troupes,

et marchent également toute la nuit, afin d’être prêts à répondre à tout

événement. Ils rejoignent le kamkolak Kidermy à un village ; et voyant

que tout était calme dans l’armée, ils prennent les devants ; car

Kidermy allait au pas ordinaire. Après trois jours de marche forcée, les

vizirs entrent à Ouârah. Ils s’empressent de porter au sultan la

nouvelle de leur succès. Sâboûn en fut transporté de joie ; et sur

l’heure même il ordonna de jeter en prison le traître qui avait tenté de

faire triompher Acyl.

Le lendemain dès le matin, Sâboûn envoie un des chefs des Turguenak,

avec sa troupe, au-devant de Kidermy. Le Turguenak part, et le troisième

jour après, Kidermy et toute l’armée entrent à Ouârah avec Acyl la

chaîne au cou et monté sur un chameau.

Le sultan paraît au Fâcher ou grande place du palais, dans un appareil

imposant ; les tambourins retentissent, les trompettes sonnent, les

étendards frémissent au-dessus de la tête de Sâboûn. Acyl paraît aussi,

monté sur son chameau. Le sultan fait amener son frère et le fait

descendre au milieu du cercle de l’assemblée. « Traître, perfide, dit

Sâboûn à Acyl, tu voulais donc livrer le Ouadây à nos ennemis, et cela

pour satisfaire ta folle ambition ! » Et Sâboûn donne l’ordre de mettre

à mort le coupable. Acyl est exécuté à l’instant même. Ainsi Dieu

délivra le Ouadây et les Ouadayens. Ce jour fut un jour de fête et de

joie comme on n’en vit jamais au Ouadây.

On amena ensuite le vizir qui avait trahi. Sâboûn le fit mettre à mort

immédiatement. Les deux cadavres furent laissés tout le jour sur la

place publique ; le soir, Sâboûn ordonna de les enterrer[108].

[Note 97 : _Voy._ le Voyage au Dârfour.]

[Note 98 : Explication communiquée verbalement par le cheykh El-Tounsy.]

[Note 99 : _Voy._ notes 8 et 9.]

[Note 100 : _Voy._ note 10.]

[Note 101 : _Voy._ note 11.]

[Note 102 : Ce sont les mêmes que chez les Fôriens. Voy. _Voyage au

Dârfour_.]

[Note 103 : Par exemple, la main droite et le pied gauche, ou la main

gauche et le pied droit.]

[Note 104 : Les massues casse-têtes sont longues d’environ deux pieds,

et sont terminées par une tête revêtue de fer ; la tête a environ trois

pouces de diamètre.]

[Note 105 : _Voy._ note 12.]

[Note 106 : _Voy._ note 13.]

[Note 107 : _Voy._ note 14.]

[Note 108 : _Voy._ note 15.]

=CHAPITRE V.=

Tyrannie et déréglements d’Ahmed, sultan du Bâguirmeh. — Incursions des

Baguirmiens sur le territoire ouadayen. — Lettres de Sâboûn à Ahmed. —

Expédition et départ de Sâboûn. — Arrivée dans l’espace qui sépare le

Ouadây et le Bâguirmeh. — Un Abou-Carn se précipite sur les Ouadayens ;

il est tué par un esclave. — Plusieurs chefs condamnés à mort. —

Comparaison des Rézeigât et des Djéâtenah. — Vénération pour le

souverain. — Anecdote. — Le souverain est toujours inspiré du ciel. —

Autre anecdote.

Le Très-Haut, Dieu, à qui rien n’est difficile, dont l’essence est

sainte, dont les attributs sont purs et sans tache, a mis les rois sur

les trônes des empires du monde, comme la tête sur le corps de l’homme ;

or la tête est l’organe suprême de l’homme, et, disent les savants, le

siége de l’intelligence ; elle est la plus noble partie de l’organisme

humain ; car en elle sont les quatre sens externes, l’ouïe, la vue,

l’odorat et le goût, et les sens internes, la perception, l’imagination,

la réflexion, le jugement et la sagacité. Par analogie comparative, le

souverain est la parole suprême de l’État, le siége de l’équité et de la

puissance, le tribunal de la justice, le bouclier de l’empire, la source

de la bonté et de la clémence, la main vengeresse toujours prête à

frapper l’iniquité des œuvres et à appliquer les peines établies par la

loi, enfin la voix qui absout et pardonne. Et notre saint Prophète a

dit : « Le souverain est l’ombre de Dieu sur la terre, le refuge des

malheureux, le consolateur des opprimés. Princes, vous êtes les pasteurs

de vos brebis, et au grand jour Dieu vous demandera compte de la gestion

de votre femme. »

Le souverain, centre du pouvoir et de l’autorité, doit ne commander que

le bien, ne défendre que le mal. « Celui qui voit faire le mal, dit le

Prophète de l’islamisme, doit chercher à l’empêcher, ou par son

intervention active, ou par ses paroles, ou par ses vœux ; et quand les

vœux sont la seule voie possible, alors la foi est mourante dans la

nation. »

Mais nul n’est plus puissant à arrêter le mal que le chef d’un État ;

tel est surtout le sultan du Ouadây. Maître absolu, tout obéit à ses

ordres, tout se soumet à sa volonté.

Lorsque le sultan Sâboûn eut assuré son pouvoir et que son pied s’y fut

affermi, il n’y eut œuvre de mal que ce prince ne réprimât, œuvre de

bien à faire, pour qui le méritait, qu’il ne la fît. Voici comment il

punit la coupable conduite d’El-Hâdj-Ahmed, sultan du Bâguirmeh.

Ahmed tyrannisait et tourmentait ses sujets, s’abandonnait aux plus

honteux excès. Il laissait les gouverneurs des provinces se livrer à

tous les caprices d’une licence effrénée, et ne voulait entendre les

représentations et les plaintes de personne ; les souffrances des

Bâguirmiens étaient extrêmes. Enfin plusieurs des principaux habitants

des bourgs et villages se rassemblèrent et allèrent exposer leurs maux

aux ulémas, leur raconter ce qu’ils enduraient de la tyrannie de leurs

gouverneurs, leur dire que le sultan était sourd à leurs plaintes et à

leurs supplications, les prier de représenter de vive voix au prince les

abus dont le peuple était victime, et de mettre assez d’énergie dans

leurs paroles pour inspirer à Ahmed de meilleurs sentiments, pour le

décider à enjoindre aux gouverneurs de changer de conduite.

Les ulémas se réunirent et se rendirent chez le sultan. Il les reçut

avec les honneurs convenables et les fit asseoir ; quelques instants

après, Ahmed leur demanda le motif qui les amenait ainsi réunis. D’abord

ils gardèrent le silence ; puis un vieillard d’entre eux, le faguy El-

Ouâly, prit la parole. « Prince, notre maître, dit-il, nous venons

t’engager à faire cesser les injustices de tes préposés et de tes

suppôts. Si tu connais leur conduite, nous te prions de les forcer à y

renoncer ; si tu ne la connais pas, sache les intimider par tes menaces,

et cherche à arrêter leurs excès. — Et quels sont donc ces excès ?

réplique le sultan. — Œuvres d’iniquités qui n’ont pas laissé un seul

cœur sans souffrance, et tu es notre souverain. C’est en ton nom qu’ils

nous tyrannisent, et cependant tes sujets te respectent et te craignent.

Toi seul tu rendras compte de tout cela au jour du jugement. » Puis le

vieux uléma raconta cette parabole :

« Prince, notre maître, dis-moi : Si tu avais un champ ensemencé ; si le

moment de la moisson approchait et qu’elle se présentât riche et

abondante ; si au milieu de ton champ était un grand arbre où des

oiseaux eussent leurs nids ; si ces oiseaux mangeaient toute cette

moisson, et que nul effort ne pût les chasser, et si tu étais enfin

fatigué de cette dévastation, dis-moi, que ferais-tu ? — Je couperais

cet arbre. — Eh bien ! prince, sache donc ceci : Les rayas sont la

moisson ; toi, tu es le grand arbre ; tes officiers, tes gouverneurs

sont les oiseaux ; et la moisson est ravagée, dévorée ; et nous

craignons que l’arbre ne soit coupé, car le maître de la moisson, c’est

Dieu, et il hait la tyrannie. Apprends qu’un poëte a dit :

« Évite l’injustice et l’oppression, si tu es puissant ; car elles ont

pour terme le repentir.

« Tes deux yeux dorment ; mais celui que tu as opprimé reste éveillé,

poussant ses cris au ciel contre toi ; et l’œil de Dieu ne dort

jamais. »

« La sagesse des anciens temps a dit : « L’iniquité qui dure ruine ; la

justice qui dure enrichit. » Pense encore à ces paroles du poëte :

« Allez dire de ma part à celui qui se plaît à m’opprimer, sans

crainte de Celui qui voit et sait tout,

« Allez lui dire que je tiens ma flèche en arrêt, cachée dans les

ténèbres de la nuit, et qu’à un moment, je l’espère, elle volera le

frapper. »

« Enfin, apprends ces mots de notre saint Prophète : « La justice d’une

heure seule vaut mieux que soixante-dix ans de prières. »

Le sultan se mit à rire de ce sermon. « Ainsi, dit-il, vous pensez donc

tous que mes oiseaux, comme vous les appelez, doivent vivre sans boire

ni manger ? — Non. — Cependant ils ne prennent des rayas que pour se

nourrir. — Leur nourriture, c’est toi qui la leur donnes, et pour cela

tu leur accordes des terres dont ils recueillent les revenus. — Chacun

sait comment il doit battre son briquet. Les rayas sont mes rayas à moi,

les soldats sont mes soldats, et vous n’avez rien à voir dans tout cela.

Votre affaire, à vous, c’est d’enseigner la loi et la religion à qui le

veut, de répondre à ceux qui vous consultent ; le reste ne vous regarde

pas. Et si je ne craignais d’être accusé de trop brutaliser les ulémas,

je les ferais arrêter tous, et je n’en laisserais pas un seul en vie. »

Ensuite Ahmed appelle ses émirs et dit à l’un d’eux : « Toi, tu es

l’épervier ; » à l’autre : « Toi, tu es le faucon ; » à un autre :

« Toi, le milan ; » à un autre : « Toi, le percnoptère ; » à un autre :

« Toi, le vautour. » Il appliqua ainsi à chacun d’eux un nom d’oiseau de

proie, en présence des ulémas stupéfaits de ce qu’ils voyaient et

entendaient. Ils sortirent humiliés, maudissant la perversité du sultan.

Cette démarche n’eut d’autre résultat que de susciter de nouvelles

vexations et de nouvelles iniquités.

Alors le peuple poussa les hauts cris, se révolta contre les soldats du

sultan ; le sang coula ; une foule de bourgs et de villages furent

ruinés, saccagés. Une seconde fois les ulémas se réunirent, et

résolurent d’aller de nouveau se présenter au sultan, dût-il leur en

coûter la vie. Ahmed les reçut avec politesse, les fit asseoir, puis

leur demanda quel était le motif de leur visite. Ils répondirent qu’ils

venaient remplir un devoir sacré, un devoir qui leur était prescrit par

Dieu dans ces paroles du saint Coran : « Dieu impose à ceux auxquels son

divin Livre a été envoyé, l’obligation de le faire connaître aux autres

hommes et de n’en point tenir les préceptes cachés. » — « Voyons, dit le

sultan, ce que vous avez à me dire. »

Alors un des ulémas prit la parole : « Le Très-Haut a dit : « J’ai

préparé à l’oppresseur d’effroyables supplices. » Et un autre : « Au

jour du jugement, dit l’Éternel, nous élèverons la balance de la

justice ; gardez-vous donc d’être injuste, ne fût-ce que pour quelques

grains de sénevé ; aussi bien nous le représenterons, ce sénevé, au

dernier jour ; car nous tenons compte également de tout à tous. » Un

troisième des ulémas, puis d’autres successivement, citèrent diverses

sentences ou passages du Coran et du _Hadyth_ ou livre des paroles

traditionnelles du Prophète : « O hommes ! j’ai créé l’injustice ; elle

m’est impossible à moi, mais je l’ai placée sur la terre, au milieu de

vous, comme œuvre de mal ; évitez-la. » — Le Très-Haut a dit : « Au jour

dernier du monde, je serai souverain redoutable ; je ne ferai grâce à

nulle injustice, ne fût-elle que pour quelques grains de poussière ; car

si je pardonnais à une seule injustice, je serais moi-même injuste. » —

« L’injustice, au jour de la résurrection, enveloppera l’injuste

d’épaisses ténèbres. » — Les traditions reçues du prophète disent :

« L’injustice qui dure ruine ; la justice qui dure enrichit. » Chacun

des ulémas donna ainsi sa maxime d’à-propos. Quand ils eurent fini, le

sultan leur dit : « Est-ce pour cela que vous êtes venus ? — Sans doute.

— C’est très-bien ! je vous ai entendus, mais je n’en ferai ni plus ni

moins. Sortez d’ici. Et s’il vous prend fantaisie de m’apporter encore

de ces remontrances, je vous traiterai comme vous le méritez. » Les

ulémas se levèrent et sortirent, le mécontentement et la tristesse dans

l’âme..... Ahmed continua à se conduire comme par le passé. On en parla

à Sâboûn, qui répondit : « Dieu saura le rétribuer selon ses œuvres. »

Le sultan du Bâguirmeh ne s’en tint pas aux excès de la tyrannie ; il

s’abandonna encore aux excès de la débauche. Il avait une sœur mariée à

un de ses vizirs ; elle se brouilla avec son mari à la suite d’une

querelle particulière. Elle vint se plaindre à son frère, le prier de

faire des reproches au vizir et de rétablir la bonne intelligence entre

elle et son mari. Le sultan était alors ivre. Frappé de la beauté de sa

sœur, il s’en éprit, et tous les désirs de l’amour s’éveillèrent en lui.

Le lendemain il appela le vizir, et lui ordonna de répudier sa femme.

Elle fut répudiée, et le sultan alors résolut de l’épouser. Mais

craignant qu’on ne le blâmât de cette alliance, il convoqua les ulémas

et leur demanda s’il n’y avait pas dans le Coran quelque passage sur

l’autorité duquel il pût légitimer son mariage avec sa sœur. « Rien ne

peut autoriser une pareille union, répondirent les ulémas. La possession

maritale d’une sœur est formellement défendue par le texte du Coran. »

Alors Ahmed promit de récompenser richement celui qui lui trouverait un

moyen d’arranger cette affaire. Chacun répondit qu’il était impossible

de légitimer son projet. A cette réponse tranchante, il s’emporta contre

les ulémas et les chassa de sa présence.

Mais un des ulémas qui était absent de l’assemblée, un de ces hommes que

l’amour passionné des biens du monde fait plier à tout, apprit ce qui

s’était passé dans la consultation. Il vint demander à parler au sultan.

Introduit près du prince, il lui dit : « J’ai su la conversation que tu

as eue avec les ulémas à propos de ta sœur. » Et il conta ce qu’il en

avait appris. « La chose est ainsi, dit le sultan ; mais tous me

répètent qu’aucun texte ne peut me rendre licite la possession de cette

femme. Et toi, quelle est ton opinion ? — Je soutiens, moi, qu’il y a

possibilité. — Et comment ? — Tu sais fort bien que ton père épousa plus

de quatre femmes, et par conséquent dépassa le nombre que permet la loi.

— Je sais cela. — Au delà de quatre femmes, il y a donc infraction à la

loi, et les enfants nés de ces unions illicites sont illégitimes et

adultérins. De plus, d’après les principes du rite des châféites[109],

les enfants nés de l’_eau_ de l’adultère et du concubinage ne sont pas

admis dans les degrés de parenté dans lesquels les unions matrimoniales

sont défendues. Cette femme n’est donc pas réellement ta sœur ; il t’est

donc permis de l’épouser[110]. »

Voyage au Ouadây · 第 12 / 55 段